‹ Autour d'EmersonChapitre 30 sur 53 · AE · texte numérisé non relu

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à la connaissance de tous les hommes ». Tel est le problème quia préoccupé les plus grands génies de l’histoire, depuis les Égyptiens et les Brahmines jusqu’à Emmanuel Swedenborg. « Il semble exister une nécessité pour l’esprit de se manifester sous des formes matérielles. » Et nous revenons au chapitre initial d'Œgger, qu Emerson, en habile adaptateur, réserve pour la conclusion de son article sur le langage pris comme signe de l'idéal: «Unfait est le terme ou ultime issue de l'esprit. La création visible est le terme ou la circonférence de l’univers invisible, » Suit le passage d’'Œgger sur les scories : « Materials objects », said a French philosopher, « are necessarily kinds of scoriae of the substantial thoughis of the Creator, which must always preserve an exact relation lo their first origin; in other words, visible nalure must have a sptrituel and moral side».

Telle est la dette d’'Emerson composant Naliure, envers Guillaume Gaspard Lancroy Œgger, vicaire de Notre- Dame de Paris. Elle montre Emerson prenant son bien partout où il le trouve et appliquant à ses auteurs de prédilection sa théorie du livre inspirateur et guide. Partout, et fort librement, il documente ses pensées et les illustre d'exemples, de citations, d’idées que lui prêtent la philosophie, la mystique et la science universelles. Quand il composera son essai sur la méthode de la nature (1), il reprendra la comparaison des scories, Le monde physique n’est qu’une incarnation de l'esprit. «La nature existait déjà à l’état de solution dans l’esprit, et le sédiment brillant, c’est le monde. »

/ Dans le même essai, Emerson expose une fois de plus la doctrine du microcosme. « L’achèvement ou termi-

(:) Œuvres, &. 1, p. 189 et suiv.

naison du monde en un homme apparaît bien comme l’ultime victoire de l'intelligence. »

On perçoit un autre écho d'Œgger, allié cette fois à Platon, dans l'Histoire nalurelle de l’'Intelligence (?), le traité le plus systématique d'Emerson et qui constitue, à trente-six ans de distance, uneréplique de Nalure.

Emerson y reprend cette idée que, « dans les détails

comme dans l’ensemble, la Nature toujours travaille selon les lois de l’esprit humain ». « C’est l’Intellect qui construit l’univers et qui est la clef de tout ce qu’il contient.

« Je os à l’existence du monde matériel comme expression du monde spirituel et réel. » Emerson reprend ici ses théories sur le langage de lanature. « Tandis que nous prenons les vérités pour des pensées, elles existent aussi comme forces plastiques. » La matière est de l’esprit mort. C’est l'esprit qui est le créateur du monde et sa force créatrice est incessante. Les âmes détachées de l’âme supérieure s’incarnent en formes innombrables; mais les villes, les nations, les pompes de la reli-

gion, la guerre, l’agriculture, le commerce, « ne sont 3 3 2 ,

que de grossiers instruments par où passe l’agile esprit ». « Manger, commercer, se marier, apprendre, nous prenons tout cela pour des fins et des réalités et tout cela n’est qu'un symbole. » « Conduits par un esprit divin dans un firmament supérieur, nous découvrons le caractère irréel et représentatif de ce que nous considé-

rions comme final. »

La philosophie de la nature et celle de l’histoire se tiennent pour Emerson. Sa doctrine de la représentation au sens naturel et historique, se trouve élaborée

(:) Œuvres, t. XII, p. 3 et suiv.

simultanément dans Nalure en 1836, et dans ses conférences de 1835 sur la philosophie des grands hommes. De la doctrine de la représentation, Emerson fait un hommage spécial à Swedenborg dans son livre des Representative Men (t. IV, p. 114-117). Il est permis de croire, si nosconjectures sont exactes, que le Vrai Messie d'Œgger, lu, transcrit et cité par Emerson en 1835, n’a pas été sans influence sur un des articles essentiels de sa philosophie et qu’en tout cas il faut le considérer comme une des sources authentiques de sa philosophie.

Henri David Thoreau :

Le son de la flûte parvint à ses oreilles et réveilla en lui des facultés endormies. (Walden.)

térature américaine s’annexe le monde du mystère

et du fantastique avec Edgar Poe, celui de la transcendance avec Emerson. Hawthorne lui conquiert les profondeurs du subconscient, Whitman le royaume du rythme. En ce temps là Thoreau jette son dévolu sur le paysage. Dans les limites d’une petite ville de la Nouvelle Angleterre et de sa banlieue, il fait le tour du monde et de l'homme. Il avait vingt ans quand sa mère, ambitieuse comme toutes les mères, lui ouvrait d’un geste l'avenir par le vaste monde. Thoreau se jetait tout en larmes à ses genoux. Le présent lui suffisait. Jamais il ne perdrait de vue les vallons de Concord. Ces collines, ces eaux, ces bois lui seraient l’univers et bien davantage, Il jetterait son défi au siècle. Il serait le Colomb de cet étroit villageet delasylveenvironnante. I] passerait sa vie à explorer ce qui ne semblait plus explorable.

FE N trente années environ, de 1830 à 1860, la hit-

es) Nous citons et traduisons d’après les œuvrescomplètes de Thoreau {The Writings of H. D. Thoreau) 20 vol.Boston et New-York Houghton, Mifflin Co, 1906.

Son village natal lui serait une aventure arctique, un Thibet, un archipel des mers du Sud, un Far-West,. Il vivrait ce paradoxe de passer quarante ans d'aventures dans l’enceinte d’un bourg à peine grand comme une sous-préfecture. À d’autres l’extraordinaire, à lui l’ordinaire, le trivial et le commun, «la vie obscure, le cottage du pauvreet de l’humble, les jours non chômés du monde, les champs nus, et de toutes les parts la plus petite », mais avec la perception poétique et le don de voir, à travers le réel, l'idéal. Quatorze volumes de Journal, cinq ou six livres immortels ont prouvé à la postérité que la gageure de Thoreau était bonne.

Sa vie tient toute dans Concord. Il y naît de parents pauvres, Écossais par sa mère, Normand par son père: du Normand il garde jusque dans la commissure des lèvres sur ses portraits quelque chose de narquois et de finaud que l’on retrouve dans son humour. A l’Université Harvard où il passe il est déjà littérairement précoce, misanthrope et frondeur. Étudiant génial dont on nous a conservé maints essais d’une belle tournure, il refuse son diplôme de sortie qu’il déclare ne pas valoir plus que les cinq dollars payés pour l’obtenir. Il a fait à Cambridge de très fortes humanités et voué pour la vie un culte aux classiques grecs et latins dont les citations lui reviennent en plein bois, et font de cet amateur de vie sauvage un civilisé de saine et traditionnelle culture. Adonné de parti pris à la contemplation, faisant son métier favori de courir les bois, il s’ingénie à réduire au minimum ses occupations pratiques. Fabricant de crayons, il est si fier de sa première mine de plomb qu'il déclare n’en vouloir jamais découvrir d'autre. Il s’en tient là et abandonne la profession. Intendant au compte d'Emerson dont il garde la maisonnée pendant les absences du maître, arpente u

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à ses moments perdus, il se voue tout entier à la nature. De jour et de nuit, été comme hiver, il passe sa vie en plein air, en véritable Robinson Crusoé. Comme résultat de ses vagabondages il publie de son vivant deux livres, la Semaine sur la Concord el le Merrimac et Walden qui surtout le sacre aux regards dela postérité. Le reste - de son œuvre est posthume. Le meilleur nous en a été : transmis dans les quatorze volumes de son Journal où sans souci de flatter un public, il se donne à nous au - naturel, à la fois moraliste et poète. Il a mis quarante ans à corriger ses tableaux des saisons, le calendrier et le zodiaque de ses rêves où devait tenir le panorama de > ja nature animée telle qu’il l’observait autour de lui. De 1 l'automne de 1837 où le Journal s'ouvre, jusqu’à sa mort en 1862, pas un jour n’a passé pour Thoreau sans une observation et sans une ligne. Jour par jour, heure par heure, il a tenu son journal de bord, marqué le point sur la carte du ciel, épié les moindres phases de la vie animale et végétale. Philosophe à qui est familière la sagesse de l'Orient et de l'Occident, exact comme un savant, transcendant comme un poète, un lyrisme en sourdine anime ses compositions.

L'introduction naturelle à ses tableaux, ce sont les notes d’une esthétique originale et fort moderne éparses . dans son diaire. C’est là qu'il faut chercher le meilleur de son art et de sa misanthropie. Il est de l’école de William Blake, de Wordsworth, de Ruskin, de Walter Pater.' Comme eux il bannit de l’art le sensualisme et la volupté. Il confond le saint et le poète. De l'opposition d'école | entre le réalisme et le symbolisme, il dirait, comme | Moréas de la distinction entre classiques et romantiques, qu’elle n'existe pas. Il met toute l’âme, tout l’art et toute la poésie dans une vie « purement sensuelle ». Il est persuadé que nous avons plus de cinq

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sens. Pour les découvrir, il veut que nous explorions le monde sur une myriade de points et que nous fassions de notre existence un chef-d'œuvre d'attention prolongée. Nos sens sont « des germes divins », la promesse d’un paradis des poètes en marge duquel nous vivons sans le savoir, « royaume plus pur que ce monde d’où sont portés vers nous les odeurs et les sons». Il est plus facile avec Colomb de découvrir un nouveau monde que d'approfondir celui-ci. Nous vivons à la frontière de l’invisible. « Du bois sculpté, des rameaux flottants, des soleils couchants, voilà tout ce que nous savons » de cet univers supérieur que l’art nous révèle. L’oreille n’est pas faite pour les sons triviaux, les yeux sont destinés à contempler une beauté céleste. Gardons nos sens purs, limpides, mobiles et allègres. « C’est le mariage de l’âme avec la nature qui rend l'intellect fécond, et donne naissance à l'imagination.» «Au lieu de voir les choses comme les hommes les décrivent, sachons les voir comme il leur est impossible de les décrire.» Tout est lourd de pensée. Pilpay et les fabulistes faisaient à bon droit de toutes les bêtes des bêtes de somme, car toutes effectivement ont à porter le fardeau de nos pensées.

. Ce n’est pas l’objet qui est intéressant, mais ce qu’il suggère et les relations entre lui et nous. La création et le miracle sont toujours actuels. Combien de facultés en nous que nous n’avons pas découvertes! Il y a desgens qui n'ont pas encore fait la découverte de leurs pieds et de leurs mains. Combien n’ont pas trouvé leur tête, ou ne s’en servent que pour jouter à la façon des noirs ou des béliers. Tentons tous les sujets, tous les thèmes, afin de trouver celui-là seul qui nous convient. Saisissons toutes les occasions d'exprimer nos pensées. Cherchons-leur des analogies et des symboles appropriés

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