‹ Autour d'EmersonChapitre 31 sur 53 · HE N'ROMREPAE ID TH OR E A U · texte numérisé non relu

HE N'ROMREPAE ID TH OR E A U

dans le monde. Les avenues qui conduisent à la vérité et à la beauté sont innombrables. Tout objet est suggestif, si humble et si trivial soit-il. Attaquons, explorons l'univers sur une infinité de points à la fois. La Nature prodigue des milliers de glands pour produire un chêne. Il faut mille objets pour donner une pensée.

Celui-là est sage qui connaît les choses sous tous leurs angles, pour qui les pierres, les plantes, les animaux et des objets sans nombre ont suggéré de nouvelles pensées.

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Telle est en résumé l'esthétique de Thoreau et l’inspiration qui l'emporte dans les bois. Vers lui de tous côtés les suggestions affluent et surabondent. Consignés et conservés sur la plaque sensible du cahier de notes, au jour le jour, des instantanés innombrables nous le montrent à l'affût. Sous le saint d'Assise l’ascétisme l'aurait transformé en un fiorettiste insigne. Il a fait de lui un admirable imagier. Non qu'il ne lui arrive de broder et d’enjoliver. Walden est en maintes de ses pages un album de clairs de lune et de couchers de soleil légèrement surannés. Mais il y a le chasseur d'images, le collectionneur génial de symboles concrets et d’analogies. Il a le don du raccourci et l'imagination qu'il faut pour fixer la sensation dans un relief saisissant. Il fait penser au Jules Renard des Hisloires naturelles. Il compare l'éclair aux veines de l'œil, les ailes tendues de la mouette au croissant de la lune nouvelle, les branches du chêne à un éclair stéréotypé sur le ciel. Les toiles d’araignée sont de petites serviettes tendues sur l’herbe par les fées. Un épervier au vol est un cerf-volant sans ficelle. L’écureuil grimpe à la cime d’un pin comme

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un locataire qui emporte la clef de son appartement. Les chattons du saule sont les petits boutons de soie d’un gilet. La lune déverse dans la rivière une coulée de dollars. Le tatouage de la grenouille fait penser à un peintre qui aurait appliqué son pinceau sur les jambes reployées de l’animal. Un jeune canard tout cou et tout ailes est une pelote d’épingles. Les stries de l’œuf de rouge-gorge sont des hiéroglyphes pour un Champollion. Aux modernes imagistes Thoreau a appris à briser, à morceler la description et à se défaire de la rhétorique. Il nous donne le paysage à l’état pur, sans aucune sentimentalité. L’art des poètes américains d’aujourd’hui a sa source authentique dans ce miroir volontairement brisé, qui retient les aspects variés de l’univers « pluraliste » dans chacun de ses éclats.

Accompagnons Thoreau, au cours de l’an et des saisons, dans quelques-unes de ses randonnées journalières. Voyons-le piller son miel et le transporter à la ruche. Qui eût jamais pensé qu’au pays du dollar une existence pût être pratiquement faite d'aussi peu de chose, purement de sensations et d’idées? Nous sommes en 1852. Thoreau a trente-cinq ans. Voici son emploi des jours en pleine maturité:

18 Mai au soir. L’atmosphère est belle et claire. Il n’y a de bleu que les montagnes, une légère vapeur mais pas de brume. À peine au ciel un troupeau de nuages. Le ciel est vaste, il se creuse et s'ouvre à la terre à mesure que les jours s’allongent. Jamais le monde ne sera plus beau, par suite de cette remarquable clarté de l’air combinée avec tout ce vert frais et tendre. Suit en six temps minutieusement notés l’analyse du site de Concord (1),

(4) Journal, IV, 63 seq.

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HÉNRI DAVID THOREAU 113

15 Juin, 8 heures du soir. Thoreau est en bateau sur la Concord. Pas de lune. L’orchestre des crapauds tonitrue sur le bord tiède de la rivière. Thoreauremarque

que leur chant est moins prononcé qu’au printemps. C’est l'heure où s’allument les chandelles, candlelight comme dit pittoresquement l'anglais. Les poissons sautent. Les prairies étincellent sous la clarté cuivrée des mouches à feu. L'étoile du soir multipliée dans l’eau

tremblante ressemble aux étincelles brillantes d’un feu qui ne cesse de monter. Les reflets des arbres dans l’eau s’allongent et s’évanouissent. Il y a un brouillard bas qui agrandit sensiblement la rivière et qui rend fantomatiques les arches du pont. La rosée sature l’air et va bientôt tout transir. Au fond du bateau rempli au quart d’eau les étoiles se reflètent. Au nord un croissant de lumière et, de temps à autre, les étoiles filantes. Tho-

- reau pousse son canot comme un batelier du Nil. Des | chiens aboient. La nuit est lourde et humide (1).

2 Juillet. Thoreau vient de cueillir sa fleur de prédilection, un nymphea, au moment où il allait s'épanouir. Il l’a gardé deux jours dans l’eau, puis il a écarté les pétales, touché l’extrémité des sépales et, tout à coup, la fleur s’est ouverte et s’est épanouie dans sa main. A quoi bon s’en aller vers les lotus du Nil quand on a ainsi les lotus de sa rivière natale (?)?

Même date, 8 heures du soir. La pleine lune se lève. Elle se trahit d’abord par de légers nuages qui blanchissent à l’orient. A l’ouest, des nuages semblables 8e détachent sur un ciel plus clair, sombres et menaçants. Voici qu’à l’orient un nuage, plusbas dans le ciel, se colore d’une clarté jaunâtre. La lune qui fait sa ronde

f) Zbid., 105 seq.

é) Ibid., 172.

autour du globe envoie sa lumière au nuage qui

annonce sa venue. C’est l’aurore de la lune, aurore sans rougeur et sans éclat. Les cogs ne saluent pas l’aube de la lune. Peu de créatures contemplent son lever, sauf quelques voyageurs. attardés. Comme elle prépare graduellement sa venue! De plus en plus jaune luit le nuage bas qui concentre la lumière. Enfin le bord de l’astre paraît tout à coup sur une barré de nuées invisible jusques -là. La lune vient vite et sans être présentée. Elle s’'avance comme une reine qui sait se mouvoir devant une cour. Majestueuse elle atteint bientôt la pleine mer céleste. Elle semble monter par petits bonds gracieux, en laissant dans le ciel traîner sa robe (1).

4 juillet, à l'aube. Thoreau est dehors dès trois Dares du matin. Il va surprendre l’aurore. Les oïseaux chantent matines. Le coassement assourdi des grenouilles retentit le long de la chaussée. Il y a à l’orient de petits nuages jaunâtres et floconneux. Pas de brouillard. Sur les saules noirs un king-bird gazouille. Deux ou trois lucioless’éteignent dans l’herbe. La lunelecède au soleil. Elle pâlit même devant l'aube. Les oiseaux du printemps chantent encore à l’aube, et perpétuent lerenouveau en plein été. Le chant des moineaux, des oiseaux bleus et des pinsons prend une résonance qu'il n’a pas pendant le jour. La lumière gagne. Il y a des stries denuages au ras de l'horizon qui prennent des tons bleuâtres et rouges. Les voici maintenant qui foncent leur rouge et passent au pourpre el au lilas. De plus en plus blanche s'étale la clarté à l’orient du ciel. Thoreau descend vers l'étang. Un butor s’ébroue à son approche. Un épervier nocturne crie et gronde contre le soleil levant. Des libellules s’enlèvent à la pointe des herbes

(2) Ibid., 175-176,

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HENRICDAVID THORE'AU 115

et des joncs. Le merle chante. Le martin-pêcheur file le cou tendu et crie l'alarme sur l’eau. Les fe. se ferment. Le soleil se lève (1).

13 septembre. I] a plu la veille tout le jour et il a fait du vent. Le sol est jonché de pommes et de pêches que les gens se hâtent de glancr. Les feuilles continuent à tomber. Thoreau court à la campagne. Voici les baies rouges ou roussâtres, les asters detoutes les nuances du bleu. Il y a le long des ruisseaux de grandes fleurs comme des roses d'automne, comme des soleils. Comme le jaune pousse le long des eaux, dès que lestouche ledissolvant chimique de l’air d'automne! Il fait jaune le long des ruisseaux. La terre à chaque saison porte une livrée différente. En automne elle accueille le promeneur dans un flamboiement d’or pareil à une salve de mille coups de canon (?).

28 octobre au soir. La lune pâlit. Il fait chaud et humide. Thoreau regarde la Petite Ourse, la géométrie

‘éternelle des étoiles. Impossible de décrire ces points

brillants qui paraissent dans le ciel bleu tandis que l’obscurité augmente. D’autres mondes, dit-on, pareils à des baies sur les collines, quand l’été est mûr ! Même l’océan des oiseaux, même les régions de l’éther sont parsemés d'îles. Loin dans cette mer éthérée sont les Iles Hespérides, invisibles pendant le jour. Quand

-viennent les ténèbres on voit leurs feux du rivage, —

comme Colomb découvrit les feux de San Salvador. La rosée dans l'herbe flétrie réfléchit la lune, pareille à des vers luisants (*).

1®% janvier. L'hiver est venu. La terre entière ce

.matin-là est incrustée dans la glace. Il y a sur les prés

(2) Ibid, 180.

(*) Jbid., 349-350.

(:) Ibid., 402

t1é AUTOUR D'EMÉRSON

une armature d'un seul bloc, épaisse au moins d’un quart de pouce. Thoreau est dehors. Le brouillard s’est gelé autour des brins d'herbe qui s’érigent comme des bâtons et des sceptres. Le trèfle et le sainfoin laissent transparaître leur verdure éteinte à travers la gangue de glace, comme des plantes étranges. Les pierres dans les labours ont l'air d’être enduites de gomme. On croirait en marchant écraser des gemmes et des cristaux (1).

21 janvier. Nuit dans les bois. La couleur bleue du ciel la nuit est une surprise perpétuelle. Elle suggère la présence constante et la prédominance dela lumière dans le firmament. Quand l'air est clair, la nuit n’est pas noire, mais bleue. Le grand océan de la lumière et de l’éther n’est pas touché par notre nuit partielle. Le regard plonge à minuit dans le jour universel. Pourquoi les cieux sont-ils toujours les mêmes? Pourquoi ces figures irrégulières ou géométriques que dessinent les constellations sont-elles identiques à celles que virent les pâtres de la Chaldée? Oh! d’un nouveau monde dans les cieux aussi bien que sur la terre ! Ce qu’on dit de l’étendue déserte des étoiles et des mondes invisibles à l’œil est réconfortant. Pourtant le ciel ne donne pas la” même impression de variété et de solitaire étendue que la forêt. Il est simple et immuable dans ses lois éternelles. Les constellations sont les mêmes que virent les pâtres de Chaldée. Elles obéissent toujours aux mêmes lois. Rien ne vaut la sauvagerie inviolable de la forêt. Le ciel devrait être aussi neuf que le monde (?).

Rêve et réalité mêlés, poésie et prose, description et méditation, tel est le Journal de Thoreau, telle fut sa. vie: une découverte et un miracle perpétuels.

(2) Ibid., 438, (*) Zbid., 469, seq.

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