‹ Autour d'EmersonChapitre 32 sur 53 · TIT · texte numérisé non relu

TIT

Ainsi que les couleurs ilcollectionne les notes originales sur le symbolisme des sons. Nous entendons dans ses livres le chant du merle pareil à la source des Piérides, celui du pinson qui déborde comme un conduit d’eau engorgé: le bobolink qui fait marcher son théorbe ou luth de verre : «une ou deux notes sphériques se forment et tombent en bulles liquides de son gosier débordant »; le rush-sparrow qui fait tinter sa monnaie sur le comptoir des prés; les bécasses « qui passent l’air au crible»; la dernière note du moineau pareille à l'extrémité d’un fil d’acier qui retombe sur l’enclume. Porte-printemps et porte-bonheur, l'oiseau bleu est lefavori de Thoreau comme il était celui d’Emerson. Il « porte le ciel sur son aile ». Son chant arrive par le chemin de l’air ainsi qu’une onde bleutée. On dirait que la texture et le grain même de l'air se soient modelés sur lui, et que ses trilles aient laissé dans l'atmosphère un moule d’elles-mêmes. Si Thoreau pouvait jeter de la poussière dans ces creusets aériens, il en verrait sortir des oiseaux bleus.

Le chant des oiseaux amplifie et libère. C’est la voix de la sagesse éternelle. A les entendre il voit pousser les arbres. Il aperçoit la nature étendue sur une peau de léopard et chauffant ses flancs au soleil. Il voudrait. embrasser la terre. Le chant de la grive dans les bois lé transporte en imagination à la frontière d’un monde à la fois doux et sauvage. On dirait que de riches clairières s'étendent au bord de son chant. Cri de l'oie sauvage en automne, éternuement du butor, plongeon de la loutre, hulottement de la chouette, rappel précipité de la perdrix dans les fourrés, chaque son, comme chaque couleur, suggère à Thoreau un état, un climat et

comme une saison de l’âme en harmonie avec les sai-

sons naturelles. Voici les grenouilles qui commencent leur sabbat et battent leur tam-tam assourdi. L'armée de l’été s’avance, panaches au vent, musique en tête. Quels poumons ! Quelle santé ! Quelle éternité elles suggèrent ! Tout l’automne tient dans la chanson des grillons. Leur. murmure ressemble à celui des cors au loin dans les bois. Il évoque des bergers assemblés dans un vallon de l’orient pour saluer le roi du jour. C’est un bruit « serein et frais », comme « de la crème à la glace », de « l'ombre modulée ». « Le grillon incessant de l’automne se fait entendre dans l’herbe et va bruissant d’immortelle en immortelle. » Son cri continu augmente après le coucher du soleil et fait songer à l’étendue du monde.

Puritain et iconoclaste, tels Carlyleet Tolstoï, Thoreau professe l'horreur de l’art. Logique et impitoyable dans le fanatisme, mais illogique dans ses goûts, lui qui adore les classiques, il rêve de statues mutilées et écrasées. La nature se passe de l’art. I] l’aimesansla grâce, belle dans ses imperfections. Au monde déchu et attrayant dans le réalisme de sa déchéance, l’art prétend donner une figure nouvelle. Thoreau en dénonce l'hypocrisie. L’ordinaire, le commun et le trivial lui suffisent. Le laid l’enchante. Son temple, sa cathédrale, c’est l’horreur des bois, le Marais-sans-Joie mais non sans âme, ourlé de fleurs âcres et vives, au bord duquel il voulait transporter sa maison. Du paysage il bannit tout apprêt, toute sentimentalité. Un toit qui fume, une vache, une taupe au bord du chemin, le lichen sur la barrière, une tortue camouflée, un écureuil, une chouette, un serpent, voilà

ses objets d'art; et qu’est-il besoin d’un musée? Il aime le contact, le frôlement des choses. Non content de les voir il faut qu’il se blotisse contre elles. Il a en horreur la peluche et le capitonnage bourgeois. Un banc de bois, l'acier d’une hache, un silex taillé par l’Indien, c’est l’art. Sans système et sans phrase, Thoreau, d’ailleurs très cultivé, se refait ainsi primitif. Il est l’homme de la simplicité, de la règle et du compas, en art comme en morale. L'objet tout nu le ravit. Il en aime les lignes pures. Il réduit tout à sa plus simple expression. Il voit, il note, et en notant, il suggère.C’est la méthode de Maupassant appliquée non aux hommes mais aux plantes et aux animaux. (La méthode aussi d'Edgar Poe poussant l'exactitude et la précision jusqu’à l'obsession et à la manie.) Comme il aime la simplicité des lignes il préfère aussi celle des tons, les couleurs sombres, les bruns, les fauves, les noirs, les gris. Il y a dela vignette romantique dans Walden. Le Cap Cod au contraire est un vaste tableau à la Courbet, tableau génial dans sa nudité franche et rude. Sur un fond de sables désolés, de dunes revêches, passent les pêcheurs d'huîtres, les écrémeurs d'épaves. Thoreau annexe à la littérature américaine un océan aussi peu sentimental que ses forêts, mais plein d’une poésie nouvelle, celle del’impressionnante réalité :

La plage ! endroit sauvage et âcre, sans rien de flatteur en soi. Jonchée de crabes, de moules et de tous les rebuts de la mer, — vaste morgue où des chiens affamés peuvent vagabonder en meutes, où tous les jours peuvent s’assembler les corbeaux pour glaner la pitance que la marée leur laisse. Carcasses d'hommes et de bêtes reposent en grande pompe sur ses dalles, à pourrir et à blanchir dansle soleil et la vague. Chaque marée les retourne dans leur lit et les borde de sable frais. C’est la Nature dans toute sa nudité -— inhumainement sincère, sans perdre S0n temps à penser à l’homme, et grignotant les falaises du rivage où les mouettes tournoient dans l’embrun.

La poésie de la mer! Thoreau l’a demandée à un vieux pêcheur taciturne qui rallumait sa pipe à un brandon d’herbe sèche. « Aimait-il le bruit des vagues? » Le pécheur ne répond pas, puis, après un long temps, s’arrachant à son mutisme: «Non, je n’aime pas le bruit des vagues », et Thoreau apprend que la mer lui a pris son fils. C’est ainsi que l’auteur du Cap Cod appliquait ce qu’il nommait le « réalomètre », et qu'il regardait les faits face à face pour en extraire de la poésie.

Tout l’optimisme de Thoreau est dans l’exaltation poétique des sens, dans la vie « purement sensuelle » et dans l’accueil bienveillant que les choses font à ses pensées. Il pratique le culte du moi jusqu’au narcissisme.. Whitman ne chantera pas en vocables plus ardents les louanges du « corps électrique » que Thoreau l’hymne des sens purifiés :

a D’impur devenir pur ! C’est à faire désirer l’impureté pour jouir de la transformation. Être innocent avec moimême ! Aimer et révérer ma vie ! Faire de ma vie un sacrement ! Ne cesser d’aimer la pureté! Melivrer au sommeil dans l’attente de voir un jour nouveau et plus parfait se lever. Me rendre digne d’une société supérieure à l’actuelle. Me traiter tendrement comme l'enfant le plus innocent que j'aime. Traiter les enfants et mes amis comme ce nouveau moi-même. Me chercher sans cesse moi-même. Ne jamais croire m’êtretrouvé. Être envers moi non point familier mais comme étranger, cherchant à faire la connaissance de moi-même. Être pour moi-même comme quelqu'un que j'aime, un objet chéri. Pas de temple, pas de sanctuaire à comparer à ce qu’il y

a de plus intérieur en moi. M’éprendre de mon propre perfectionnement. Tel je me vois, tel je suis. Je m’aime et merévère d’un amour qui absorbe mon amour pour l’univers. L’art de passer les jours. Attention f Si, à veiller tout le jour et toute la nuit, je puis découvrir quelque trace del’Ineffable, cela ne vaut-il pas ma veille? Veillez et priez, mais pas nécessairement dans la tristesse. Soyez joyeux (1)!»

Misanthrope, il reportait sur les animaux et les plantes l’amour qu’il refusait farouchement au genre humain. Les élans qu'ils lui inspirent sont dignes de la

. fable. Dans la description d’un bel animal il met toute

son âme, et un talent de description quirappelle Théocrite et Virgile. Le voilà un jour qui passe par les champs et tombe amoureux d’une belle génisse. A la voir s’avancer, « le cœur lui monte à la bouché de désir et de joie ». Il comprend que le berger puisse être amoureux du troupeau :

La bête était aussi délicatement faite qu’une biche. Son pelage était bariolé dé blanc et de fauve. A la pointe du naseau

. elle avait une tache blanche de la grosseur d’une pâquerette.

Sur le flanc qu’elle tournait vers moi la carte de l’Asie s’étalait à tous les regards. Adieu, belle génisse ! Bièn que tu m'aies ou-

blié, ma prière au ciel est que tu puisses ne pas t’oublier toi-

même. Il y avait toute une bucolique dans son souffle et je vis que son nom était Sumac... Un visage aussi innocent, j'en ai rarement vu à aucune créature et cependant j'ai regardé en face maintes de ses sœurs. Pendant qu'elle prenait la pomme dans ma main, je regardais la prunelle de son œil. Elle fleurait aussi doux que la fleur du clethra.

Nulle expression sinistre. Quant aux cornes, bien qu'elle en possédât, elles étaient si bien placées, ni trop haut, ni trop bas, que je ne me rappelle pas qu'elle en eût. En tout cas, à moi, elle ne montra pas de cornes (?).

(:) Journal, II, 314.

(+) Thoreau by William Ellery CHANNING, p. 6-77.

. Il'aimait à hanter les taillis de jeunes chênes. Là aussi il éparpillait volontiers son cœur parmi les feuilles «lisses, polies et sèches, bruissantes comme des boucliers.

de cuir, feuilles fermes et saines, claires et douces au +

toucher, couleur de la biche et du cerf, argentées en dessous, plus belles que les feuilles de l’acanthe ». Il voudrait étreindre le jeune chêne, seul en cotte de maille sur la neige, « roide comme fer, clair comme l'air, fort comme la force, innocent et doux comme une vierge ». . . À la Séléné antique il adresse des prières équivoques

où se trahit la libido trop longtemps comprimée. Il lui

parle à la fois comme à une amante, comme à une sœur et à un frère :

. Osœur chèreet humide de rosée, laisse ton averse descendre sur moi. Non seulement je t’aime, mais j'aime ce qu’il ya demeilleuren toi. Tes paroles de rosée me nourrissent comme la manne matinale. Je te sens aussi bien unesœur qu'un frère, ettu m'’es aussi bien un frère qu’une sœur. Il y a une part de moi et une part de toi qui se tiennent. Point n’est besoin que tu m'épouses; point n’est besoin que je t’épouse. O ma sœur ! O Diane ! Tes traces sont à l’orient sur les collines. Fu n’y fais que passer.

Moi, lé chasseur, je les ai vues, dans la rosée matinale. Mes yeux.

sont les dogues qui te pourchassent. Ah ! amie, si j'allais ne pas te connaître ! Je t’entends.Tu ne peux parler et je ne puis. J’ai peur, j'oublie de te répondre. Je suis trop occupé à t’entendre. Je me suis éveillé et j'ai pensé à toi. Tu étais présente à mon esprit. Comment es-tu venue? N'’étais-je pas de même présent pour toi? Tu pouvais laisser tomber un regard de pitié sur cette motte, rayons d'argent ténus, pleuvant parmi lesbranches du vieil acacia, sur ton amant, sur ton Endymion aux aguets er

- Méfions-nous des misanthropes et des mysogynes qui

font leur cour à la Diane nocturne en termes aussi troublants.

(7) CHANNING, op. cil,, p. 70.

Au sujet de la vie simple dont il ést le prédicateur attitré ne le prenons pas trop à la lettre. Il a pleuré à la pensée de quitter sa ville de Concord. Nel’a-t-il jamais regretté? Concord, quoi qu’il en dise, ne le contenait pas tout entier.

: Én entendant, des bords de Walden, le sifflet des premières locomotives, la nostalgie le prenait et il chantait l'hymne du vaste monde en rythmes dignes de Whitman. Ila étéle philosophe et le martyr de ceromantique besoin des ailleurs, de ce désir des lointains auquel Jack London devait trouver un nom à peu près intraduisible en notre langue, the call of the wild, l'appel du large, de la solitude primitive, de la mer, de la steppe et de la forêt. Les orages désirés de René,les nostalgies de Chactas, le nomadisme des héros de Fenimore Cooper, Thoreau les a ressentis et décrits dans les limites de Concord.Le spleen du Far-West le tourmente. Une sorte de fatalité magnétique l’emporte vers l’Occident.Sa boussole, à l’encroire, marquait toujours Ouest-Sud-Ouest. Là s’étendait la terre inépuisable et riche. Que l’Amérique, après avoir franchi le « {,éthé » de l'Atlantique, aille se plonger dans la triple profondeur de l'Océan Pacifique, oubliant l’Europe, sa civilisation et ses lois(? )! Il y a une sorte de lyrisme farouche dans les prières de Thoreau au désert et à la forêt :

Je crois en la forêt, en la prairie, en la nuit où le blé indien pousse. Donnez-moi une solitude dont aucune civilisation ne puisse soutenir le regard, comme si nous y vivions dela moelle crue des bêtes sauvages (2).

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