‹ Autour d'EmersonChapitre 33 sur 53 · G) FE · texte numérisé non relu

G) FE

Il voudrait voir les hommes pareils à l’antilope, si bien parcelle et partie de la nature sauvage et primitive qu’à la douce odeur de leur présencenous puissions dire leur habitat. À tout parfum il préférait celui du musc'sur la pelisse des trappeurs. Il aimait le hâle et déclarait le teint olivâtre bien mieux approprié à l’homme que le blanc. « La vie c’est le sauvage. Plus on est sauvage plus on est vivant. » À tous les jardins du monde il préfère le Marais sans-Joie. « Mes esprits infailliblement s’exaltent à mesure qu'augmente la tristesse du milieu extérieur. Donnez-moi l'océan, le désert ou la solitude primitive et sauvage !… Quand je veux me récréer, jecherche lebois le plus noir, le marécage le plus épais, le plus profond et le plus sinistre. Je pénètre dans le marais comme dans un sanctuaire. Là est la force et la moelle de la nature. Le branchage recouvre le terreau vierge. Le même sol convient aux arbres et aux hommes. Il faut à la santé d’un homme autant d’acres de prairie pour la vue qu’à la ferme de charretées d’engrais (1). » Les trophées véritables ne sont ni l’épée ni la lance, mais la pioche, la pelle et la houe rougies du sang des prairies et noires de la poussière des champs retournés.

” Dans l’art et dans la littérature, selon lui, cequ'il ya de plus grandiose — Homère, la Bible, la mythologie, Shakespeare, Milton, Robin Hood, Chaucer — était également sauvage et primitif. Un livre vraiment bon et beau devait être quelque chose d’aussi naturel, d'aussi mattendu, d'aussi inexplicablement beau et parfait que « la fleur sauvage découverte dans les prairies du Far- West ou dans les jungles de l'Orient». Où trouver une littérature qui exprime vraiment la Nature? Celui-là serait le poète, qui pourrait forcer les vents et les cours

(*) Ibid, p. 228, seq.

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d’eau à parler pour lui, qui fixerait les mots dans leur sens primitif, comme les fermiers fixent les douves de leurs futailles que le gel a distendues. Il recommande de ne prendre les mots qu'au fur et à mesure de leur emploi, comme des mottes de gazon que l’on transplante avec la terre encore collée à leurs racines. Le poète serait celui-là dont les mots vrais, frais et naturels, se gonfleraient comme les bourgeons à l’approche du printemps. Une telle poésie existe-t-elle? La meilleure n’est-elle pas apprivoisée et domestique? Il prédit l'avènement littéraire du Far-West, le jour où l’Amazone, la Plata, l'Orénoque, le Saint-Laurent, le Mississipi détrôneront le Gange, le Nil et le Rhin, le jour où les mythes américains inspireront les poètes du monde entier (?).

Pour lui son choix est fait. Vers le Marais-sans-Joie que la grand’route l’emmène, loin du monde civilisé! Il s’en va par la vieille route tortueuse, sèche, inhabitée qui conduit aux extrémités de la terre, sur le bord extrême de sa croûte. Sur cette route Thoreau ne croise aucun voyageur. Il va comme le pèlerin, en oubliant le voyage. Sur sa route l’oie sauvage s’envole, l’hirondelle et le pinson gazouillent, et John Farmer, le rustique, tire son unique vache. Le poteau indicateur est tombé de tout son long et indique le ciel de son bras. Voilà le chemin idéal (?) :

‘Va, pêche et chasse où tu voudras, au jour le jour... Lève-toi libre de souci, avant l’aube, et cherche l'aventure. Que midite surprenne sur d’autres cours d’eau, et que la nuit te retrouve au

‘logis. Vis la vie des enfants qui chassent aux papillons par les prés ! Des champs plus vastes que tes champs, des jeux plus nobles, une terre plus étendue, il n’y en a pas. Ta vie que rien n’aspute. Meta ne ie telle à jamais qu’elle a été ordonnée. Grandis

(2) 1bid., 230, seq.

cs) CHANNING, op. cit.,.p. 126 seq.

sauvage selon la Nature, comme ces fougères et ces taillis qui n'étudient ni la philosophie ni la morale. Ne deviens pas l’herbe cultivée que le bétail broute. Sois pareil à ces jones derrière.

lesquels on voit le ciel rougeoyer, comme des mâts de bateaux

dans le port encombré de Venise. Que le tonnerre gronde dans ta langue. S'il fait pleuvoir la pluie sur la moisson du fermier, que t'importe ? Cherche abri sous le nuage, pendant que d’autres se réfugient sousles chariotsetles hangars.

Sois le maître de toi-même. Evite l’homme, les volatiles, les quadrupèdes et tout ce qui rampe. Cherche sans labeur ta nourriture quotidienne; ta subsistance n'est-elle pas dans la nature ? C'est par manque de confiance aux dieux que les hommes sont ce qu'ils sont, achetant, vendant, possédant, trafiquant et dépensant ignoblement leur vie (1).

Tel était le credo d’un homme libre selon Thoreau.

Au physique et au moral c'était un Puritain farouche avec l'âme d’une Côte-de-Fer de Cromwell. Un grand nez en bec de corbin, une bouche toute de guingois,

.mais le port de tête aristocratique, trapu, solide, infa-

tigable, en véritable granit de Waiden. Dans ce cratère une âme d’enfant tendre et candide, au fond des yeux couleur de source. Emerson nous a laissé de lui cette épitaphe sans réplique :

Il ne se maria point; ii vécut seul; il n’alla jamais à l’église; il ne vota jamais; il refusa de payerl’impôt à l'État; il ne mangea jamais de viande ; il ne but jamais de vin; il ne connut jamaisl'usage du tabac et, bien que naturaliste, il ne se servit jamais d'une trappe ou d’un fusil.

L'ère des pionniers est close; depuis longtemps, en Amérique, « la frontière » est fermée. Le surhomme de

(:) 4. J. Thoreau by J. B. SANEORN, p. 331.

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Thoreau, comme les coureurs debois de Cooper a fait peau neuve. Ils’est métamorphosé entrafiquant. La piste romanesque (letrailmystérieux des pionniers)est devenue, d’un bout à l’autre de l’énorme continent, une artère industrielle et commerciale; Thoreau avait mélancoliquement prévu et prédit cette décadence. Misanthrope parce que « transcendant » et idéaliste, il avait jeté à l’utilitarisme envahissant un défi que ne devaient pas oublier les réformateurs modernes. Il définissait le commerce « une agitation de mouches autour d’un pain de mélasse ». « Ce sont les adorateurs de la beauté qui ont été les vrais pionniers de ce monde. » Rien, « pas même le crime », n’était selon lui plus contraire «à la poésie, à la philosophie, à la vie elle-même » que «les affaires » sans trêve ni merci. Toujours « les affaires », toujours « la vie intense » ! Qu'il serait glorieux de voir, pour une fois,

les hommes se consacrer au loisir ! «Les moyens de gagner

de l'argent, presque sans exception, abaissent. » « On vous paye pour être moins qu'un homme. » L’Américain est fier de ses institutions, de son gouvernement «représentatif ». « On nous parle du gouvernement «représentatif»; mais qu'est-ce donc que ce monstre de gouvernement où ni les facultés les plus hautes de l’esprit, ni le cœur ne sont représentés ?» « Nous appelons notre pays libre ? À quoi bon être libre du roi Georges pour rester l’esclave du roi Préjugé? » L'Amérique est une nation de politiciens qui ne défendent de la liberté que les dehors. L'Américain a dégénéré. Il est vieux (« an old fellow»). On le reconnaît « au développement de son organe grégaire, au manque évident d'intellectualité et de joyeuse confiance en soi». Pour ce qui est de la vraie culture et de la virilité il est encore provincial, « Jonathan » comme devant (1). Ce verdict sévère s'ex-

{) Lavwiesans principe. Œuvres IV, p. 455 seq.

ra Abe AL TAN)

plique par les conflits violents de l’époque. C’est l’Amérique transcendantale et antiesclavagiste qui parle en Thoreau, au moment le plus troublé, le plus veule, et bientôt (sur les champs de bataille du Sud), le plus héroïque de son histoire.

Pour nous, par delà toutes les contingences, nous fermons Walden, le Cap Cod, la Semaine sur la Concord et le Merrimac, et surtout les volumes du Journal, les yeux éblouis, l’âme touchée d’une révélation nouvelle. Nous n'avions jamais cru le monde aussi vaste, aussi profond et beau dans le plus humble et le plus trivial de ses objets. Thoreau avait des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, une âme assez audacieuse pour faire à l'univers tel qu’il est l’honneur de le connaître; par delà tout esprit delucre et de domination. Rarement film à ce point ample et foisonnant de vie, sensations, impressions, idées, s’est déroule sur deux rétines humaines.

Go

Une romantique d'Outre-Mer.

Margaret Fuller Ossoli (1810-1850)

EST à Cambridge Port, dans le voisinage de l’Uni-

(; versité Harvard, que Margaret Fuller naquit le

28 mai 1810. Son père Timothy Fuller était fils

de clergyman et avocat. C'était un homme instruit,

versé dans les lettres anglaises et françaises, qui regar-

dait la qualité de citoyen honorable et la possession

d’un « home » comme « l’unique but de l’existence».«Bon fils, bon frère, voisin prévenant, homme d’affaires plein d'activité », nous dit Margaret, cet homme positif était destiné à avoir pour fille une sœur en imagination de Corinne et de Lelia. Elle reprochera un jour à son père « de n’avoir pas su lui ouvrir les sources profondes de l’âme, lui apprendre à regarder la vie comme la porte prophétique de l’immortalité et tendre son esprit vers la perfection». Cela, elle le trouvera toute seule. L’ambition de Timothy Fuller était de faire de sa fille un prodige de savoir, Ancien étudiant de Harvard, scholar à l’ancienne mode, au lieu de confier Margaret à des maîtres étrangers, il se chargea lui-même de son éducation.Cette éducation, il la dirigea à la manière forte, celle des affaires. ‘À six ans, Margaret était au latin. Elle nous raconte

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comment, du matin au soir, les leçons succédaient aux lecons. Elle les récitait, tard parfois, quand son père était de retour du bureau, et, latension d’esprit se doublant chez l'enfant dela crainte d’être prise en défaut, ce surmenage faillit la condamner au somnanbulisme et aux cauchemars. Elle s’en ressentira toute la vie et restera, de son propre aveu, une perpétuelle malade. De là certain déséquilibre dans une nature qui, dressée à la manière douce du père de notre Montaigne, en musique, se serait épanouie en fleurs et en fruits.

Margaret cependant, qui aurait eu tant de raisons pour haïr les livres, se met à les aimer de tout son cœur. A travers Le texte des classiques elle découvre le génie de

£Grèce et de Rome. Les désinences en « us », le rythme militaire du vers latin, la vertu romaine, le profil romain la ravissent. Elle possède déjà dans ses classiques cette Italie dont il lui semblera un jour qu’elle était née citoyenne. La nature aussi existe pour elle. Elle oublie ses lecons dans le jardin de son père, où ses pensées, nous dit-elle, « pouvaient du moins s’attarder au nid, couver au chaud, sans être contraintes de s’essorer et de chanter avant la saison. A la tombée du jour, elle va voir les roses, les violettes, les œillets, les lys. Devant les fleurs sa sensibilité s’épanche comme celle d'Obermann : « Je cueillais les plus belles fleurs, écrit-elle, je les regardais dans tous les sens. Je les baisais, je les pressais sur mon sein avec des transports de passion tels que jamais je n'avais osé en témoigner à créature humaine. L’ambition me montait au cœur d’être aussi belle, aussi parfaite qu’elles. » Mais elle ajoute‘: « Je n'ai pas tenu parole.., pardonnez-moi, asters sauvages, fleurs dorées de l'automne, qui reflétez les gloires du soleil en exil, et vous, fleurs argentées dont les yeux clair-de-lune m’étaient si familiers. par-

MA RGUSRETONRULLER 131

donnez-moi ! Vous vivez et vous épanouissez suivant des

lois que rien ne contredit, à l'abri des souillures et des contraintes humaines.» Elle conclut cet appel aux fleurs, qui cache un discret parallèle entre sa destinée

.et la leur, par cet aveu, écho de Senancour : « J'aimais

ma tristesse. »

Margaret dispose de la « librairie » paternelle, L’avocat Fuller appartenait à la génération des Jefferson et des Franklin. il avait été, si nous en croyons sa fille, « plus qu’à demi jacobin » à l’époque. Les meiïlleurs au-

teurs français du xvinte siècle se trouvaient dans sa bi-

bliothèque. Margaret les dédaigne, ainsi que lesromans trop réalistes à son gré de Smolett et de Fielding. Qu'en ferait-elle? Elle adécouvert Shakespeare. Date mémorable, C'était un dimanche d’hiver. Ce jour-là tous les livres lui étaient permis, sauf les romans et les pièces de théâtre. Mais cette fille d'Êve qui, à huit ans, ne trouve rien à l’église «en rapport avec savieintérieure», va droit au fruit défendu. Elle emporte au coin du feu Roméo el Juliette et s’absorbe dans la lecture. M. Fuller s’en aperçoit. Que lit Margaret ? — Shakespeare ! «Ce n’est pas un livre pour les dimanches. » Il faut le reporter sur son rayon. Margaret s'exécute. Mais l’immortel duo d'amour des deux enfants de Vérone l’a hantée. Une deuxième {ois elle retourne au beau livre. Alors M. Fuller se fâche. Ïl envoie Margaret au lit. Elle y va. Mais le soir, quand son père se présente pour finir le dimanche par un prêche après la faute, elle ne veut rien écouter et s’endort « dans l’impénitence ». Aux heures d’abattement et de. souffrance elle regrettera parfois d’avoir sacrifié aux livres les jeux de son âge et le grand air, mais elle ne pourra plus se passer des livres.

Telle était l'étrange petite fille qui grandissait vers 1820 dans un bourg de la Nouvelle-Angleterre sous l’égide d’un descendant des Puritains. Ce qu'il y a de plus touchant dans son cas, c’est le pressentiment qu’elle a d’un univers différent du sien, d’un monde où le ciel est plus bleu, où le bon soleil fond la neige, où il lui semble qu’à vivréelle échapperait à lamonotoniequil’enveloppe. Le regret des « ailleurs » la suivra toute sa vie. Elle souhaitera d’être née «aux sources des fleuves, où la voix des torrents invisibles retentit dans la nuit, où l’aigle s’enlève, où le tonnerre prolonge ses éclats, où de vastes ombres bleues s'étendent sur la vallée comme des ailes protectrices ». Un bouquet d’immortelles qu’une Anglaise lui envoie de Madère emporte l'imagination de Margaret vers les îles fortunées. Nous la voyons s’exercer à jouer les existences contradictoires qu’elle ne peut vivre. C’est ainsi qu’en lisant Guy Mannering de Walter Scott elle s’incarne dans Harry Bertram. Elle nous a laissé des souvenirs de sa vie d’écolière qui rappellent les aventures de George Sand au couvent des Anglaises. Elle nous y donne en spectacle de curieux dédoublements de personnalité, de véritables crises de «bovarysme». À en croire Margaret, quelque chose correspondait en elle au pouvoir excitateur attribué aux derviches. Comme eux, nous raconte-t-elle, pour faire diversion à la vie, « elle se prenait à tourner, tourner jusqu’à ce que ceux qui l’entouraient fussent pris de vertige». Au lieu d’être ébranlé par cette mimique, son cerveau se trouvait surexcité à l’action. Puis, s’arrétant, elle déclamait des vers, jouait des rôles qui semblaient exercer une influence mystique sur son imagination, et faisaient tour à tour éclater de rire ou fondre en larmes les spectateurs. Elle reprenait alors l'étrange danse, suivie à nouveau du drame, « drame singulier dans le-

quel elle mélait les scènes de son enfance... avec des fantaisies inconnues à la vie, inconnues au ciel et à la terre ». Ajoutez, pour compléter le signalement romantique, le goût des déguisements. Mariana, — c’est le nom de Margaret dans son autobiographie romantique, — pour se distinguer de ses compagnes, donne à sa coiffure et à sa toilette des tours imprévus. Mariana se farde et ses singularités lui attirent des persécutions. Le seul jour où elle paraît sans rouge au réfectoire, toutes ses compagnes se sont fardées par dérision. Au sortir du diner, honteuse, elle tombe en convulsions sur le plancher de sa chambre. Elle se prend à haïr les hommes qu’elle meurt du désir d'aimer. Elle voudrait sortir d’un monde où la réalité n’est pas la sœur du rêve. Un jour elle se précipite tête première sur des chenets brûlants. On la relève inanimée. Il lui restera de tout cela un pli d’amertume et de sarcasme qui frappait ses amis.

À quinze ans, Margaret, qui communique à ses correspondants des impressions de personne mûre, lit l’'Arioste et Helvetius. Voici le programme d’une de ses journées. Lever avant cinq heures, promenade d'une heure, étude du piano jusqu’au petit déjeuner, puis français. Elle lit l’histoire des littératures de l'Europe méridionale de Sismondi. Viennent ensuite la philosophie, le grec et la musique encore jusqu’au déjeuner de midi. Dans l'après-midi, Margaret consacre deux heures à l'italien. À six heures, promenade à pied ou en voiture. Elle chante ou joue du piano. Elle se couche à onze heures après avoir confié à son journal ses impressions. Dans une lettre écrite à seize ans, nous trouvons les réflexions suivantes sur la politique européenne : « Le duc Nicolas va succéder, à l'empereur Alexandre, délivrant l'Europe des malheurs

qu’allait lui causer le brutal Constantin et privant la Sainte-Alliance de celui qui en était l’âme. » Ainsi s’acheminait notre romantique vers cette distinction qu’elle s’était juré d'obtenir à tout prix. Dès lors $e pose pour elle la question capitale de l'avenir : sera-t-elle une Staël ou une Edgeworth ?

À vingt ans, Margaret, qui ne sera jamais belle, est une blonde encore robuste, maïs dont la santé est minée. Les contemporains signalent, à défaut de beauté, la séduction un peu hautaine de sa personne. Ils nous vantent le port gracieux de la tête et du cou, «un cou de cygne », qui se plie à toutes les nuances d'émotion, un vaste front intelligent éclairé d’yeux d’ungris bleuté que dépare malheureusement la myopie, des yeux « pleins de feu », dit Edgar Poe. Poe, expert à déchiffrer les énigmes, trouve dans la bouche « une sensibilité profonde, uné disposition affectueuse et même amoureuse ». Un sourire éclairant cette physionomie suffisait, d’après lui, à la rendre belle. Mais Poe relève dans la lèvre supérieure le pli de sarcasme dont nous parlions. Au moral, d’après un autre biographe, comme l’Euphorion de Gœthe, enfant de Faust et d'Hélène, Margaret est un surprenant mélange « d’exubérance et de jugement, né de la plénituderomantique et de la mesure classique ». : Il y a en elle, et elle en a conscience, quelque chose qui voudrait se donner libre jeu, sans y réussir. « Dante, s’écrie-t-elle, tu n’as pas décrit dans ton Enfer le tourment d’une existence épanouie à demi, la défaillance d’une âme au moment d’être.» C’est le battement d’ailesromantique et, dans le cas de Margaret, la paralysie des ailes. Elle demande aux écrivains romantiques « d’exal-

ter et d'élargir ses passions ». En lisant Mile de l'Espinasse, malgré son hérédité puritaine, Margaret trouve le tableau que trace de la passion la sainte Thérèse de l’amour profane, « fidèle comme la mort ». Margaret découvre les écrivains de l'Allemagne romantique. Gœthe, dont elle projettera d'écrire la vie, est son dieu et son guide spirituel. Elle traduit les conversations avec Eckermann et, tout en faisant des réserves sur l'éthique du plus grand païen des temps modernes, elle le révèle à ses compatriotes. Elle pousse jusqu’à Fichte et à Jacobi. J ean-Paul Richter la saisit au point qu’elle en annote toutes les pages. Elle voudrait «s’en faire un bouquet et le porter au vif du cœur, pour se rafraîchir sans cesse à son parfum exquis ».… Mais surtout elle voudrait se réaliser elle-même. Elle en est incapable : «Je sens en moi, écrit-elle, une force immense que je ne puis exprimer. » Elle est née pour la « self-culture », pour le développement moral et intellectuel du moi, à l’école de Gœthe, et non pour la production littéraire. Elle ébauche le plan de six tragédies historiques. Nous n’aurons d’elle que des œuvres fragmentaires, des « stromates ».

Ds

Le jour d'Action de grâces de l’année 1821, Margaret se crut guérie de ce qu’il y avait de morbide dans son romantisme. Elle nous a laissé de cet événement un récit détaillé qui fait songer à la conversion de saint Augustin, mais avec des traits romantiques dans la mise en scène qui nous font douter de la sincérité de sa conversion à elle. Cedimanche-là, la tristessesans cause deMargaret lui fait prendre à pasprécipités laclef deschamps. Il lui semble impossible de retourner jamais vers un monde « où il n’y a pas de place pour elle». De tristes nuages

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glissent dans le ciel bleu et froid; la terre est terne et grise, avec cà et là des restes de verdure anémiée. Le vent gémit. Il jonche de feuilles mortes les sentiers. Margaret va s'asseoir auprès d’un ruisseau. Mais ne plus entendre cette voix printanière étouffée sous les feuilles flétries lui fait peine. C’est au bord d’un petit étang abrité par un bouquet d’arbres que notre Ophélie se réfugie. Alentour tout est morne et glacé. Soudain, dans la paix de ce lieu triste, elle se sent élevée au-dessus de la sphère de l’égoïsme, vers l’idée pacifiante du Tout. Cette personnalité qui lui a été jusqu'ici si chère lui semble subitement étrangère. D'où vient-elle? Où va-t-elle? Qu'est ce moi qui la fait tant souffrir? « Je découvris tout à coup, nous dit-elle, qu’il n’y avait pas de moi, que l’égoïsme était de la folie et l’effet des circonstances, que ma souffrance n’était due qu’à ma croyance en la réalité du « self », qu’ilme sufsait de vivre dans l’idée du Tout pour qué tout fût mien.» En uninstant les angoisses de Margaret se fondent dans ce sentiment d’aliénation, de désintégration de son individualité. Elle vit le transcendantalisme qui bientôt, comme un vent sec et âpre mais fortifiant, va souffler de la direction deConcord, où Emerson « dans sa cellule de cristal» adorera la Sagesse. Le soleil d'automne est à son coucher quand Margaret quitte les bords de l’étang après sa sieste dans l’ineffable. Elle reprend le chemin de Cambridge dans l’obscurité qui ne l’effraie plus. Elle s'arrête même au cimetière où elle fait, nous ditelle, la prière la plus profonde de sa vie.

Etait-elle guérie? On en doutera à lire ses confessions des années postérieures. Elle connaît à Boston, nous confie-t-elle, un Allemand blessé dans les guerres d’autrefois et dont lesblessures saignent dès qu'il chante. Il en est de même pour elle. Ses élans de pensée rouvrent

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sans cesse une blessure. Un chirurgien adroit pourrait panser la plaie. Margaret n’y consentira jamais. Elle est trop fière. Une autre fois, au retour d’un concert à l’Académie de musique de Boston, elle écrit à Beethoven une lettre imaginaire. Elle le remercie de Pavoir tirée de son long. assoupissement. Elle a senti une parenté entre son âme et celle du maître. « Tu n’avais, disais-tu, pas d’autre ami que l’art. Cet ami-là suffit.» Et Margaret continue son lamento. Elle aussi a connu «les affres de l'amour dédaigné ». Il lui a manqué du génie pour faire de l’art avec sa souffrance. Mais elle a trouvé un consolateur. Tous ses instincts de dévouement féminin vont vers le maître douloureux dont elle veut être la Samaritaine. « Maîtresse, elle l'arme pour la lutte », « fille elle panse ses blessures ». Elle exalte Beethoven par-dessus tous les artistes, et, à défaut de la présence corporelle de celui qu’elle aime, elle retrouve partout autour d’elle dans la nature ses émotions. En vraie romantique, Margaret est revenue à plusieurs reprises à cet éloge de la musique : « La Musique, affirme-t-elle, est le Nepenthès désiré depuis les premiers âges de l’humanité. » Emerson nous assure que « ce n’était qu’en musique qu’elle pouvait s'exprimer pleinement ».

A l'éloge de la musique Margaret ajoutera bientôt celui de tous les arts. Elle est en pays puritain la première esthète. Faute d’originaux — les musées américains de l’époque sont bien différents de ceux d’aujourd’hui, — c’est dans des recueils de gravures qu’elle aborde les maîtres. Elle se fait prêter et étudie l'œuvre complet de Raphaël, Michel-Ange et Vinci. L'idéal artistique de notre romantique — et peut-être est-ce la faute des gravures — sera toujours d’ailleurs spiritualiste et sentimental comme son goût littéraire.

«L'art, écrit-elle, n’est vraiment l’art que s’il produit au. dehors un symbole adéquat de notre vie intérieure. » Elle n’en était pas moins, d'après Emerson «une des rares personnes qui regardent la vie comme un art ». « Elle se considérait elle-même, nous apprend-il, comme une statue vivante, dressée sur un brillant piédestal, avec les attributs de mise et dans le meilleur jour. » Il ne lui manquait que le don créateur. Née dans un milieu plus propice, elle eût pu devenir Corinne au Cap Mycène, Rosa Bonheur ou Consuelo. Elle le savait.

PI

Margaret est universelle. Nous la trouvons professant l'italien et l'allemand à l’école « intuitive » du platonicien Alcott, tout en poursuivant ses chères études, «s’abreuvant de Wordsworth », lisant Coleridge, Bacon, Herschel, Racine, Carlyle. Certain mois sa correspondance est en souffrance, elle s’en excuse : elle vient de lire et discuter « cinq volumes en allemand, trois en anglais, deux en français ». Elle qui ne tient jamais la plume sans un sentiment de gêne prend sa revanche en conversation. Elle y excelle. . Emerson nous vante ses brillantes improvisations sur les thèmes éternels de la religion, de la poésie, de l'amour. Margaret avait su grouper autour d'elle l'élite de la jeunesse. Elle ne rencontrait jamais sans les séduire, nous rapporte encore Emerson, les jeunes gens des deux sexes. C’est devant un cercle de jeunes femmes éprises comme elle d’art, de littérature et de science, cercle qui la parait «comme un collier de diamants », nous dit l’auteur des Essais, que Margaret conduisit six hivers de suite ses fameuses causeries sur la Mythologie grecque, la Démonologie, l’Éthique, Un témoin oculaire nous décrit une de ces

séances. Margaret Fuller, en grande toilette, parle de la Beauté. Chacune de ses auditrices a apporté sa définition. Margaret propose la sienne à son tour. Sur quoi affluent les questions, les commentaires, les explications. « Tout cela, nous affirme-t-on, avait le charme d’un dialogue de Platon. »

Le moment semblait venu pour Margaret de donner toute sa mesure, quand fut fondé en 1841, par le groupe transcendantaliste, le Dial, ce fameux « cadran », qui devait marquer l’heure idéale. Le transcendantalisme, c’est en Amérique la forme intellectuelle et un peu sèche du romantisme européen. C’est le mysticisme puritain, affranchi peu à peu du formalisme ecclésiastique, s’exaltant dans la solitude, au contact de la poésieeuropéenne et surtout allemande, importée par Coleridge, Carlyle et Cousin. La race pratique des écrivains et des seers américains dédaigne l’élément émotif du romantisme. Ils le veulent purement philosophique et mystique. Margaret seule, parmi eux, étant femme, se passionne pour les idées, applique à la littérature et à l'art, non seulement l'intelligence, mais le cœur. Une fois de plus malheureusement sa natureardente fait feu de la vie. Impuissante à s’extérioriser elle dévore intérieurement ce qu’il y a de plus précieux en elle. Margaret est une essayiste lyrique qui juge de trop haut dans l’empyrée. Ses comptes rendus, ses essais sibyllins du Dial sont aujourd’hui démodés.

__ Au Dial, Margaret cultive l'amitié, sinon l'intimité, d'Emerson. L'auteur des Essais, jaloux de sa solitude, se tient sur la défensive. Il trouve Margaret envahissante, il la sait séduisante et veut garder les distances.

Il l'a assez bien connue pour apporter à un portrait déjà fidèle la touche finale. Dans un admirable chapitre du mémoire qu’il a consacré à son amie et qu’il appelle Arcana, Emerson nous révèle ce qu’il nomme en elle « le côté nocturne ». Il la dit « fille de la Thessalie féconde en magiciennes », plutôt que de la lumineuse Attique. L'ésotérisme occupait une large place dans la vie de Margaret. Elle est fataliste. Elle se croit sous . la dépendance d’un démon. Elle a foi aux jours fastes et néfastes. Elle a le goût des gemmes, des chiffres, des talismans, des présages. Son emblème est le sistre d’Isis, symbole de l’éternel mouvement. L’image de Mercure est gravée sur son cachet. Elle est chez elle au pays d’Ariel. Elle est sensible aux interpositions de lumière, aux murmures des vents, aux attraits décevants des eaux. « Je suis, avouait-elle, une pauvre pierre d’aimant capable de blesser les corps que j’attire... » « Margaret, nous dit Emerson, était riche d’un potentiel de catastrophes. » Plusieurs fois en sa présence, le sage de Concord entendit une voix lui crier : «Gare de dessous!» comme si la maison menacçait ruine. Ces présages ne devaient pas mentir.

Un attrait déjà ancien poussait Margaret Fuller vers le Vieux Monde. Elleavait dû renoncer une fois à ce voyage d'Europe auquel elle était si bien préparée. Après une tentative dans le journalisme, à la Tribune de New- York, Margaret s’embarquait pour l'Angleterre le 1er août 1846. Suivant l'usage de ses compatriotes, elle fait visite aux célébrités littéraires d'alors. Parmi les roses trémières et les fuchsias de Rydall Mount, elle subit non sans impatience le babillage sénile de Wordsworth. Elle rencontre de Quincey, le philosophe de l'opium. Elle entend Carlyle, qui fait grand cas d'elle et lui trouve « une âme héroïque », déblatérer à un diner

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intime contre toutes les gloires de son temps, et cribler de railleries la littérature française, à l'exception de Béranger! (Béranger passe en pays anglo-saxons pour le plus grand des lyriques français.) Elle dit tout du farouche Teufelsdrockh en une phrase : « C’est le Siegfried de l'Angleterre chauffant au rouge 8a fournaise; défense d'approcher ! »

En décembre 1846, elle est à Paris. La Revue Indépendante a traduit son essai sur la littérature américaine. Bien qu’ils lui soient moins familiers que les Allemands, nos auteurs ne sont pas des inconnus pour elle. Elle leur rend d’ailleurs assez mal justice. Elle s'efforce d’être impartiale pour Balzac dont le réalisme la choque. Chateaubriand est «trop Français pour son goût ». D'AIfred de Vigny, elle aime Servitude et Grandeur militaires, mais elle écrit sans sourciller :« De Vigny n’est pas poète. » Béranger, Lamennais, George Sand sont pour'elle au premier plan. Elle rend visite à Lamennais. Sa joie est au comble de rencontrer chez lui «le plus grand homme de France »: the great, the genuine man of France, le chansonnier du Dieu des bonnes gens. L'événement mémorable du séjour de Margaret à Paris, c’est sa visite à ‘ George Sand. Elle s’était fait précéder d’une lettre que George eut l’amabilité de trouver « charmante » Margaret est ravie de l'entrevue. Elle y va de tout son français, et après quelques difficultés à faire passer son nom à la porte, elle voit venir à elle celle dont elle a tant rêvé. George ce jour-là est habillée de soie violette, avec une mantille noire sur les épaules. Margaret remarque l’art recherché de la coiffure, le bistre « espagnol » du teint. Elle note la beauté des yeux et du haut du front. Elle trouve dans la partie inférieure du visage quelque nhose de masculin, mais rien de rude. En somme elle c’en revient pas de trouver, sous les dehors très dignes

d’une grande dame; la bohème dont on faisait des légendes outre-mer. Malgré la cigarette de George, Margaret est gagnée. Sand lui semble «très bonne» et elle s’écrie : «Je l’aimais déjà et je l’aimerai toujours. » Chopin est là également « toujours malade, frêle et blanc comme un flocon de neige ». Margaret trouve sa conversation aussi harmonieuse que sa musique.

Avant de quitter Paris, elle vénère à la Chambre des Députés les manuscrits deRousseau, luidont elleécrivait, nous livrant par la même occasion le secret de son romantisme : «Bénis les jours précoces ou je m’assis aux pieds de Rousseau, prophète triste et majestueux comme un prophète hébreu. Tousles progrès de mon temps, tous les degrés que j’ai descendus dans les profondeurs solennelles de mon âme me rappellent tes oracles, 6 Jean- Jacques !»

Par Gênes, au printemps de 1847, Margaret Fuller entre dans la Terre Promise. Klle arrive à peine en Italie qu’elle se sent transformée. Elle est en paix. Elle écrit :

«Je n'ai jamais été si bien depuis mon enfance. » «Ma vie .

à Rome comble mes espérances. » L'instinct qui l’attirait vers l'Europe ne l’a pas trompée, Que n'est-elle venue plus tôt? Elle aurait gardé intacte sa santé de corps et d'âme. Margaret, c’est l’Américaine déracinée par la culture. Elle est l’aînée de nombreuses sœurs, petites princesses américaines des beaux romans précieux de Henry James, qui ont lu un jour Browning ou Tennyson sous les ombrages d’un beau collège; et quis’évadent en Cosmopolis, patrie de leur rêve, Devant le lac de Côme, elle s’enthousiasme: «[ln’y arien de pareil en Amérique.» Elle fait le tour du lac en compagnie de la princesse Radzivill et de la marquise Arconati Visconti. C’est un jour brillant

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d'été. Des bannières rouges flottent. Les enfants chantent. Les jolies filles de Bellagio offrent des fleurs à la «comtesse » et lui souhaitent toutes «les félicités qu’elle mérite ». En quittant Côme, il semble à Margaret qu’elle laisse derrière elle la splendeur de la vie. L'Italie lui inspire des pages comme elle n’avait jamais su en écrire. Désormais elle est simple. Elle peint sans parade, mais avec émotion, le décor italien. «Le printemps d'Italie, écrit-elle, est comme un paradis. » Elle « s’enivre » de Venise et d’art vénitien. Dans l’île de San Lazaro, sur la lagune, au couvent arménien qui vit Lord Byron, elle s’attarde à respirer le parfum des lauriers-roses. Venise est un rêve, un enchantement. «L'art et la vie n’y font qu’un. » Margaret se passionne pour Giorgione. Il y a la mélancolie de Léopold Robert et de Loti dans certaines

de ses descriptions. Voici un printemps dans la Cam-

pagna. « Le ciel italien se revêt de nouveau de bleu profond, le soleil est glorieux, une splendeur mélancolique s’étend sur la campagne romaine, et des centaines d’alouettes chantent sur les ruines.» En Ombrie« l'air pur des montagnes est comme un élixir ». Il faut voir chez eux

les primitifs. Margaret va les regarder chaque matin dans

les églises. Elle nous décrit les vendanges en Toscane, « quand les grappes vermeilles pendent d’arbre en arbre ». Elle nous montre les « contadines » pieds nus, leurs grands yeux de madone baissés sous le chapeau de paille. Elle peint le Dôme de Florence et la cime neigeuse des monts teints de rose au soleil couchant. « O Rome, mon pays, cité de l’âme ! » s'écrie-t-elle.. Elle est en Italie. Klle a peine à le croire, mais avant de parler de sa patrie d'adoption, elle veut «s’abreuver longuement à la coupe». Elle finira par penser complètement en italien. Ce qui est anglais ou américain l'offusque. Elle s’installe à Rome à l'automne. Elle veut y fixer sa destinée. Elle occupe

un modeste appartement au Corso, travaille et fréquente de loin en loin les artistes de la colonié américaine. Elle demande deux ou trois ans au moins de quiétude absolue pour guérir ses meurtrissures, et «renouveler sa vie jusqu'aux sources ». Lui seront-ils accordés? Elle a de sinistres pressentiments.

L'avenir l’effraie. Elle écrit à Emerson : « Je voudrais m'’endormir et revenir à un état dans lequel ma viene serait pas prématurément opprimée... ». Elle n’a pas pardonné à son enfance.

C'est au printemps de 1847, à Saint-Pierre, que Margaret rencontra le marquis Ossoli. Elle s’était égarée dans la basilique à l’issue des vêpres, quand un jeune homme à l’air distingué s’approcha et lui offrit de l’aider à retrouver ses amis. Il l’accompagna au Corso. Ce fut pour Ossoli le coup defoudre.Du côté de Margaret, la « disposition affectueuse et amoureuse » dont parlait Edgar Poe l’emporta. Malgré la différence de l'âge ils s’épousèrent et, en septembre 1848, Margaret donnait naissance à un fils, le petit Angelo (1). L’intrépide autodidacte, la brillante conférencière de Boston, la

collaboratrice d'Emerson au Dial épousait un hom-.

me excellent,mais dont elle pouvait dire : « Il ignore tout de ce qui se trouve dans les livres et n’a pas d’enthousiasme dans le caractère. » Il le lui rendit, il est vrai, en loyale et solide affection. Le marquis Ossoli appartenait à une famille de petite noblessse et rigide de principes. Il dut tenir secret son mariage avec une protestante, si catholique d'imagination qu’elle fût, et les tribulations commencèrent. Margaret était tombée à Rome en pleine

ren

(1) Un mystère plane encore aujourd'hui sur cetie naissance. Margaret Fuller ne révéla que fort tard la date de son union avec Ossoli. Trés probablement l’enfantfut conçuavant l'union légale. Cf. Margaret Ful- {er par Katharine ANTHONY.

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effervescence populaire. C’était à la veille de la fuite du pape à Gaète, de la proclamation de la république romaine et du bombardement de la ville par l’armée d’Oudinot.

Ossoli, officier danslagardecivique, faisait profession de

républicanisme. Margaret, qui correspondait avec Mazini, servait la même cause. À la nouvelle de l’arrivée des troupes françaises, elle laisse, à tous risques, son enfant dans la montagne et vient retrouver son mari. Pendant l'assaut de Rome elle soigne les blessés dans les hôpiteux. Ossoli commande une batterie sur le mur du Vatican à l'endroit le plus exposé. Elle faillit mourir d'angoisse et de fatigue. La capitulation survient. Margaret est désillusionnée. Elle croyait définitif le succès de la cause italienne. Elle s’est trompée. Ils sont pauvres. Ossoli est suspect. Après un court séjour à Florence Margaret fait des projets de retour. Elle se rappelle ses admiratrices de Boston, ses collaborateurs du Dial et de la Tribune. Si elle écrivait une histoire de la révolution italienne qui serait bien reçue là-bas? Elle se met à l’œuvre, elle écrit deux volumes, elle achèvera le troisième pendant la traversée. Ossoli consent à s’expatrier. Ils vont partir. En mai 1850, après de longues hésitations, et pour des raisons d'économie, les Ossoli retiennent leur passage sur un bateau marchand, l’Elizabeth, capitaine Summer. C'est un bateau neui et solide qui ramène en Amérique une cargaison de marbre et les Esclaves du sculpteur Power.Au moment de quitter Florence, Margaret reçut des lettres qui, parvenues plus tôt à destination, l’auraient retenue en Italie. Un sombre pressentiment la hantait. Elle s'attendait à une crise. Elle demandait à Dieu deles prendre tous les trois, plutôt que de voir son enfant enlevé par la maladie ou la mer. Ossoli se souvenait qu’un diseur de bonne aventure lui avait conseillé de se méfier de la mer. Le jour

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même du départ ces pressentiments étaient si forts que Margaret hésita. Ils s’embarquent pourtant. Une fois. en mer la petite vérole éclate à bord. L’excellent capitaine, qui les aurait probablement menés à bon port, meurt à Gibraltar. L’Elizabeth continue son voyage. Cette fois c’est le petit Angelo que le mal saisit. Il est heureusement bénin. Après deux mois de traversée, le jeudi 18 juillet 1850, l'Elizabeth est en vue des côtes du New-Jersey. Pensant doubler Sandy Hook à la faveur du vent, l'officier en premier qui remplace le capitaine met le cap est-nord-est. Il annonce aux passagers qu'il les débarquera le lendemain de bonne heure à New-York. Ils font leurs préparatifs pour descendre à terre. À neuf heures du soir, le vent tourne en tempête. À minuit la mer est démontée. Trompé par la vitesse du vent, le commandant ignorait que le bateau courait droit sur les bancs de Long Island. Le 19 au matin l’Elizabeth donnait sur les récifs de Fire Island. Dès lors on croit relire. .lagonie du Saint-Géran. Une survivante, Mrs. Hasty, nous a laissé un récit détaillé du drame. Au premier choc Margaret s’élance hors de sa cabine: elle enveloppe dans un châle le petit Angelo qui crie de terreur et elle le berce en chantant tandis qu’Ossoli essaie de rassurer. les passagers. L’équipage coupe deux des mâts.Les passagersse réfugient sur le gaillard d’avant. De là, à quelques encâblures, à travers un rideau d’écume, ils pouvaient voir le rivage. Des gens allaient et venaient à terre. Ils avaient même un bateau de sauvetage que personne ne voulait monter. Vers neuf heures, tout espoir de sauver lenavire était perdu. Des matelots se jettent à la mer avec un passager. Margaret refuse de se séparer des siens. I fallait redouter le retour de la marée à laquelle l’épave ne résisterait pas. Le commandant presse de nouveau Margaret de quitter le bateau. En vain. Alors, à l’ex-

ception de quatre personnes, l’équipage se sauva. L’Elizabelh sombrait lentement. A trois heures, les cabines et l'arrière disparaissaient; l’avant était envahi, et les survivants seserraient autour du grand mât. Puis le pont est emporté. C’est la fin. Un steward du bord prend dans ses bras le petit Angelo et jure de le sauver ou de mourir, On retrouva sur le rivage son corps et celui de l'enfant encore chauds. La dernière vision que nous ayons de Margaret est celle d'une forme blanche accroupie au pied du grand mât. Le reste est silence. Il a surnagé de ce naufrage quelques poèmes douloureux, un essai courageux et très érudit sur la «femme au xix® siècle », et surtout le souvenir d’une des âmes les plus ardentes et les plus passionnées d’outre-mer ().

@) Dans son livre récent inspiré par les doctrines de Freud, (Margaret Fuller, a psychological biography by Katharine ANTHONY, New-York, Harcourt and Brace), Miss Anthony ramène le génie de notre romantique à la formule suivante: «Sa vie fut une défense desa foi d’intellectuelle en la réalité de la vieinstinctive, comme elle fut également une défense de sa foi d'instinctive dans la réalité de la vie intellectuelle. » Revendiquer les droits de l’affection pure et de la passion en terre puritaine, telle fut bien en effet l'ambition et l'échec tragique de Margaret Fuller.

FPS ie AE + ce

William et Henry James

(D’après leur corres pondance)

familial d’où sortirent., outre un père d’une incon-

testable originalité intellectuelle, deux des plus illustres penseurs et écrivains des États-Unis. Issu de souche irlando-écossaise, d’une lignée de self-made men pratiques et prospères que l’on retrouve dans l’ainéWilliam, rien n’est captivant en particulier comme la figure du chef de la dynastie, Henry James premier du nom. Esprit remuant, ouvert, volontiers caustique, agnostique, théosophe et swedenborgien, il annonce par sa mobilité d’esprit et son goût du mouvement le fondateur du pragmatisme. Idéaliste et transcendantaliste à la mode d’alors, mais sans l’admirable équilibre et le bon sens d’Emerson, Henry James I perdait volontiers pied dans l'océan de la métaphysique. Il s’était fait une religion originale mais confuse à l’aide deFourier, de Comte, et surtout de Swedenborg, dont un humoriste américain disait malignement que le premier James avait emporté le secret dans la tombe. Plus d’une fois sa franchise fit scandale, et mainte anecdote courait sur lui. Ne dé-

clarait-il pas, en plein pays puritain, qu’il préférait

() N admirera le coup du destin qui organisa le groupe

Re PEER — mens —— net om SOU

plutôt voir ses fils morts à ses pieds que parfaits selon |

la morale de tous les jours ? Ami de Carlyle et d’Emerson qu'il a portraiturés de main de maître et sans les flatter, la lecture de ses tracts théologiques, aujourd’hui bien oubliés, justifie la remarque de son fils William qui y trouvait « quelque chose de palpitant et d’humain, de gracieux, de tendre, d’emporté et d’humoristique ». Ce qu’on a nommé plus tard «l’américanisme»est en germe dans ses écrits. Il aime l’humain en tout et ne sut jamais bien où l’homme finit et Dieu commence. Pour Église le vaste monde, pour dogme l’optimisme absolu, pour évan-

gile l'avènement du royaume de Dieu sur laterre: voilà le

credo très américain d'Henry James Ier. Il ÿ a du La Rochefoucauld dans ses réflexions sur l’égoïsme de la morale courante, du Nietzsche et du Tolstoï dans ses pensées sur le crime et le criminel, tandis qu’il rappelle Rousseau par sa foi dans l'instinct et dans la bonté de la nature « éternelle en tous ses sujets ». Toujours agité, incapable d’emprisonner ses surabondantes spéculations en des formules accessibles, Carlyle l’avait justement surnommé «un aventurier littéraire». C’est de cet homme en qui le bon sens le plus clair voisinait avec toutes les billevesées du mysticisme que naquirent à dix-huit mois de distance le fondateur du pragmatisme américain : William James, et Henry James incomparable rénovateur de la composition romanesque.

Elevé en une parfaite indépendance par un père à qui il déclare devoir « toute sa vie intellectuelle », William James, avant de se déclarer le plus autochtone des Américains, reçoit l'éducation cosmopolite qui est de règle dans la famille. Il devient de bonne heure éclectique et polyglotte. De très bonne heure aussi, dans ses randon-

nées en France,en Italie, en Angleterre et en Allemagne,

dd, 3 d Le at L P: ‘eue ad Le LA, \Ué QAR A Re A € CON Gr ASE QE CS ER h M AU | Per

‘ilmanifeste les préférences intellectuelles qu'on retrouvera un jour sous ses formules philosophiques. Artiste à Paris, étudiant en médecine en Allemagne, apprenti philosophe, le goût et le don de la vie semblent dès lors * constituer son penchant dominant, sa faculté maîtresse. L'idée rigide et toute faite lui répugne. Le voici au -pays del’absolu, en Allemagne dont il admire les grands philosophes, mais dont l’enseignement universitaire lui pèse. Il veut des formes de pensée libres. Il s'étonne de : voir les Allemands négliger dans leurs livres «ce qu'il y a d'humain ». « Tout ce que nous savons, tout ce que nous sommes est de l’homme et par l'homme.»Dans une lettre écrite de Dresde en 1867, il se moque des pétitions de principe de ses maîtres germaniques qui expliquent parla logique ce qui est déjà donné dansles faits. Il dénonce«ces raisonnements grotesques, incapables de progresser d'un poucedans l’avenir». «Dégoûtant, désespérant, indécent», prononce James. On n’a jamais vu « pareille manie pour approfondir la vérité en l'absence d’intuition». Il rit de ces gens qui « du matin au soir font leur bonheur d’écouter pousser l’herbe». Pour lui,ce qu’il demande au philosophe, c’est « la sympathie, la communication pure et simple et personnelle avec l'âme du monde et celle de nos semblables ». Il ne saurait admettre l'opposition centre la tête et le cœur », le sentiment et l'intelligence. Ces facultés sont «inextricablement mêlées l’une à l’autre»; celles poussent de la même tige ». James oublie les aridités de la scolastique allemande dans «une véritable débauche» de romans français. Il lit George Sand, Gautier, Erckmann-Chatrian, Diderot. En 1869 il traverse une crise. Il est pris du lœdium vilæ. L’antinomie pensée-matière, âme et corps, lui semble insoluble. Y a-t-il solution de continuité ou concordance entre lidéal et le réel? Faut-il être moniste ou pluraliste? Le

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