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critiques nettement subversifs. À l’américanisme tradi-
me nouveau. L’hégémonie intellectuelle est en train de passer du camp des autochtones dans celui des émigrants et des assimilés de fraîche date. Nés sur les bords de la Vistule, du Danube, du Volga ou de la Sprée, fidèles du Zohar ou de la harpe d'Erin, l’origine ethnique des nou- Veaux venus explique la liberté et l’audace de leurs critiques. Ajoutons; pour faire mieux comprendre la confusion des idées, la scission survenuedansle bloc allié, scission grâce à laquelle les propagandistes européens aux États-Unis, une fois la victoire acquise, se mirent à leur tour à cultiver la contradiction aux dépens les uns des autres. La guerre mondiale terminée par le fer et par le feu devait se continuer outre-mer par une mêlée d'idées et d’influences les plus disparates. Non-conformiste et frondeuse, sinon révolutionnaire de tradition, divisée par le mélange des races, l'Amérique depuis l'armistice est une Babel d'opinions contradictoires. Elle a subi le contrecoup de tous les bouleversements européens et laissé dans l'aventure sa stabilitéintellectuelle et morale. Le goût des controverses n’a d’égal outre-mer que l'hospitalité offerte à toutes les utopies. Nouveau paradoxe à son actif, ce peuple d’un nationalisme si chatouilleux s’est toujours fait un point d'honneur, à travers l’histoire, de servir de berceau ou de refuge aux révolutions. Il a un talent spécial pour encourager, en leur donnant asile: les principes perturbateurs qu’il extermine ensuite au moyen de croisades coûteuses. C’est ainsi qu’il a longtemps toléré chez lui les fauteurs de la révolution bolcheviste. C’est des
P. E. More, l’auteur des Shelburne Essays, de goûts tout classiques, qui suit les traces de Sainte-Beuve; le professeur Stuard P. Sherman qui prend à parti avec verve et à propos les intellectuels dans ses Americans (New- York, Scribner 1922). Voir sur les «métèques » sa spirituelle philippique (ibid., Mr, Mencken and the New Spirit in Letters).
États-Unis, on l’oublie trop, que sont parties la plupart des révolutions et des guerres civiles européennes. L'Amérique est moins hostile sur ce point aux idées qu'aux personnes. Ses campagnes en faveur de l’hygiène morale et sociale lui font volontiers oublier la défense politique la plus élémentaire. On serait tenté de voir dans certaines expulsions violentes de ces derniers temps, et surtout dans les lois draconiennes nouvellement édictées sur l’émigration, un retour à la prudence. Mais l'immigration des idées ne s'arrête pas à coups de décrets et ne se laisse pas facilement interner dans les lazarets d’Ellis Island. En fait, depuis l'armistice, la vague russe, allemande, irlandaise, déferle. L'Amérique qui pense n’a plus les illusions ét les vénérations d’autrefois. Pour propager et défendre leurs doctrines les intellectuels ont une presse, des maisons d’édition, des instituts (1). Les universités qu’ils boudent ou critiquent leur sont cependant largement ouvertes. Il en sort nombre de mécontents. Les traditions américaines sont en danger. Anglaise et française très largement jusqu’à la guerre (sans oublier l'engouement des professeurs pour la spécialisation à l’allemande, qui n’est pas mort), la culture américaine s'oriente vers les peuples nouveaux veaus, Russie bolcheviste, Irlande républicaine, sans oublier l’Italie antitasciste de M. Nitti et de l'Hegelien Be-
11 Les principaux organes du groupe intellectuel et radical sont The Nation, The New Republic, The Freeman, The Liberator, etc... L’attitude nettement antifrançaise de ces périodiques n’a pas varié depuis l’armistice. Leurs sympathies russes, allemandes, irlandaises sont avérées. Très lus dans les milieux universitaires, ils se font souvent pardonner leur politique de partisan par d’excellents essais littéraires. Ils ont leur complément naturel dans les revues littéraires d’avant-gardecomme The American Mercury, The Dialoù la littérature française reste en grand honneur et qui imite outre-mer notre Mercure de France et la Nouvrlle Revue Françgaise. Le talent littéraire et artistique n’y manque pas. Un des centresles plus importants de propaganderadicale est la Rand School for Social Science à New-York. Elle a donné l'hospitalité depuis la guerre à nombre d’expulsés et de mis à l’Index, ;
nedetto Croce{1). Socialistes ou communistes, internationalistes, pacifistes, pro-Russes, pro-Allemands, pro- Anglais (depuis la conférence de Washington et les promesses de remboursement de la dette) et volontiers anti- Français, les intellectuels nous entraînent bien loin de Roosevelt, de Taïft, et de Woodrow Wilson. A la politique terre à terre de leurs dirigeants, ils ne marchandent pas les sarcasmes. Antinationaliste et antipuritaine la jeune Amérique fait bon marché deses traditions. Elle dissimule à peine son mépris pour la culture et la littérature ancestrales. La façon dont elle se débarrasse du passé rappelle la fougue futuriste italienne, les manifestes de Marinetti et de Pappini, avec infiniment plus d’amertume. Du passé littéraire elle sauve Edgar Poe, Whitman et Thoreau, tout en déplorant leur martyre (2). Ni Emerson, ni Mark Twain, ni Henry James, ni Howells ne
trouvent grâce à ses yeux. L'un pour tromper les angoisses du temps présent se réfugia dans une cité des nuages; l’autre capitula devant les Philistins; James et Howells boudèrent la vie réelle. En philosophie les intellectuels reprochent à William James et à Royce d’avoir essayé
dans le pragmatisme un compromis boîteux entre le ser-
mon sur la montagne et l’évangile des affaires. À John
Dewey, force intellectuelle insigne du temps présent, ils
(:) L'’esthétique et la philosophie de Croce ont été répandues outre-mer par les soins particuliers de l’éminent scholar M. Spingarn dans son livre Creative Crilicism et par des missi dominici spécialement détachés par le gouvernement italien dansles universités américaines, tel M. Rafaelo Piccoli( Benedetto Croce, New-York, Harcourt-Brace, 1922). Dans le manifeste des Trente M. Spingarn signe l'enquête sur les Scholars et les Critiques et M. Piccoli l'essai sur la Civilisation américaine vue par un lialien. (Les Trente n’ont pas jugé à propos de faire figurer de Français sur leur liste. Nous croient-ils totalement incapables d'impartialité et de détachement?)
Pour ce qui concerne M. Nitti, la France n’a pas connu de critique plus malveillant que lui depuis l’armistice. Il fournit d’éditoriaux antifrancais la plupart des grands journaux américains. \
(2) Voir sur ces martvrs le livre de M. Waldo FRANK, Noire Amérique (aux éditions de la Nouvelle Revue Française).
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