‹ Autour d'EmersonChapitre 9 sur 53 · LA GAIE SCIENCE · texte numérisé non relu

LA GAIE SCIENCE

Professeur de Joyeuse Science...

affirmateur de Unique Loi, mais qui l’aflfirme par la musique et la danse.

célébrer par la beauté de la santé et l'harmonieuse puissance. (Journal V, 567.)

‘Il y a des tombeaux sous les églises mais l'intellect est joyeux. (Zbid. VI, 223.)

Emerson insiste sur le caractère purement illusoire du monde. En tendant vers l’esprit, le monde perd sa réalité intrinsèque. L'esprit confère aux choses sa mobilité. Plastique aux idées, jouet du poète, souple aux états d'âme, qui pourrait parler d’une réalité indépendante

de l'esprit?

La source de l’illusionnisme émersonien est double,

illusionnisme du monde, illusionnisme de la pensée.

Pour Emerson comme pour Héraclite, la fluidité est l'essence des choses. « Il n’est rien d’assuré que la vie, le passage, l’esprit en mouvement (1) » «La nature dédaigne les calculs; elle procède par impulsion et par saut (?) .» Le changement, l’alternance, le caprice, sont ses attri-

buts essentiels (S#). Les anciens avaient divinisé le Ha-

sard. C’est lui que le Pin célèbre dans son hymne. Il chante « la tendance sans fin — de la poussière stellaire et des migrations d'étoiles, — des mondes circulaires, de l’espace et du temps..., le courant des métamorphoses — qui dissout tout ce qui est fixe, — fond ce qui est en

G) IT, pe 320.

(*) III, Re pass.

Prêtre de l’'Ame, mais qui préfère la :

Er cr.

der er.

A UYF'O-UR D'EMERSON

ce qui semble, — et dissout en un rêve la nature solide (1) ». Dieu donne l’élan aumondeetle monde avance :

En avant, en avant : le Pan éternel

Qui sans trêve trace le plan du monde

A nulle forme ne s'arrête,

Mais s’enfuil sans cesse

En vagues, en flammes, en formes nouvelles De gemmes, d'air, de plantes, de vers (?).

Tout fuit, tout s’écoule :

Elles coulent, coulent, les vagues exécrées, Maudites, adorées, Les vagues de la mutation sans ancre (®).

Rien de fixe, rien que d’apparent. Il y a dans la nature excès de mouvement, superflu d’impulsion et d’élan. La nature volontiers exagère. « L’exagération est dans le cours des choses. » C’est sagesse et prévoyance. Ainsi la nature arrive à ses fins. L’illusion nous donne la vie et nous la conserve. De là un élément de tromperie et de décevance, un démon qui nous entraîne malgré nous, nous ne savons vers où. En définitive, le monde est un système non de fins mais d’approximations et de tendances (4). Une sorte de mirage nous séduit et nous leurre. La nature est d'humeur changeante. Serions-nous, «comme des truites à l’appât », les dupes de l’univers? Ne fautil pas supposer quelque part «une légère dose de tricherie et d ironie (5) » ?

Mystérieuse est la nature. Maint Œdipe se présente, et « nulle syllabe ne peut s'échapper de ses lèvres ». « Si nous voulons mesurer nos forces individuelles à celles de

111, Nature pass.

Ibid., 193-194.

à Lines Tone EAN a NA CU (PA, TR La : Enr

EMERSON ËT NIETZSCHE 29

jouet d’une destinée invincible (1). » Il y a un secret au cœur du monde et de la vie. La vie ignore sa propre ten- 4 dance (?). Peu d'hommes sont dans la confidence des. dieux (%). La clef d’une énigme est une autre énigme et l'illusion n’a pas defin.

| Emerson chante, dans l’Ame du Monde, « le secret ouvert de l'univers », secret qui se livre et serefuse dans tout ce qui nous entoure :

Tout n’est qu’une bulle d’écume

Au cours des causes et des pensées.

Celui qui nous départ le rêve

Nous départ mêmement la forme et la couleur (f).

Le mystère qui l'enveloppe fait le charme dece monde:

Oh ! qu'il est beau à voir ce globe, Dans le mystère par neuf fois reployé (5).

Mystère impénétrable :

Celui qui peut expliquer le mystère,

N'a point encore paru sur terre.

Vieux de combien de millénaires,

Nul n’a dit ton secret, Nature, Ô bonne Mère ($).

« La nature n’aime pas se laisser observer. Elle se plaît à nous voir ses dupes et compagnons de jeu (7) .» Tout n’est que rêve. Pour le sage, la vie est une hallucination.

« Life wears... a visionary face (5) .»

Le Poème du Sphinx (?) propose l'énigme universelle. L'homme ne saisit pas l'harmonie du tout. Quel philtre

LOT REANNTENE EE Lien

30 AUTOUR D'ÉMERSON. | SANS Le lui a tourné la tête et l’a rendu ainsi ignorant, en face de ô la nature ? Réponse : l'homme cherche la perfection. D'un ciel découvert il passe à un autre. Le sphinx a besoin d’un homme qui lui dise son secret, mais le sphinx et l’homme, celui qui demande et celui qui répond, la question et la réponse, ne font qu’un. Le problème, c’est l’homme lui-même, et la réponse, c’est l’univers. Le monde expliqué peut seul expliquer l’homme :

Qui dit un de mes secrets | - Est maître de tous. N

Le monde est un système d'illusions. Emerson a retrouvé en Amérique la caverne allégorique de Platon. Il a pässé un jour d’été à explorer la grotte du Mammouth dans le Kentucky. Dômes et abîmes insondables, fracas de cataractes invisibles, descente de la rivière Echo peuplée de poissons aveugles, traversée du Léthé et du Styx.

À la lueur des flammes de Bengale, il voit les gargouilles de ces cathédrales de spath. Un spectacle inouï l’attendait dans la Chambre Etoiléeoùsoudain, torches étein-. tes, les constellations étincelèrent, tandis qu’un chœur chantait :

Dans le ciel serein brillent les étoiles.

Emerson contemple à l’écart et réfléchit que l’illusion est ce qu'il y a de plusbeau dans la grotte : «That the best thing which the cave had lo offer was an illusion (1).»

Cette allégorie met Emerson sur la voie d'illusions analogues. Elle sont innombrables, comme les flocons dans une tempête de neige. « Nous vivons d'imagination, d’admiration, de sentiment. » L’illusion est universelle. Elle envahit nos sens, nos facultés, la vie, la société, les

ÉMEÉRSON ET NIETZSCHE al

sphères les plus hautes de l'intelligence. « Yoganidra ou Maia, déesse de l’Illusion, Protée, Momus, l’Erreur de Gylfi — car la Puissance a de multiples noms — sont plus forts que les Titans, plus forts qu’Apollon. » « Les jouets sont variés et proportionnés en raffinement à la nature de la dupe. » Le sage comme l’ignorant est pris au piège et « la montre défile à toute heure, avec musique, bannières et enseignes ». Tout n’est qu'illusion, en pratique comme en théorie. Les attributs de la divinité sont probablement « la puissance et l'ironie ». Le devoir de tout homme pieux serait alors « de faire durer la comédie (1) ».

« Illusion, Tempérament, Succession, Surface, Surprise, Reality, Subjecliveness,… these are the lords of Life (?).» «La nature est transcendante, elle existe d’une existence primordiale, nécessaire, sans cesse à l’œuvre et en avance, sans se soucier du lendemain (3). » Voilà le secret de l'illusion, c’est «la succession nécessaire d’humeurs et d'objets. Nous voudrions bien jeter l’ancre, mais où nous la jetterions il n’y a que sables mouvants. Ce leurre en avant dela nature est trop fort pour nous ». Emerson reprend le défi de Galilée : « Pero si muove (#)!»

Telle est la nature, Natura nalurans, principe d’activité incessante, par delà toutes fins données. L'univers nous emporte, êtres et pensées, dans ses métamorphoses:

Comme l'abeille au jardin vagabonde, Tel le divin erre de monde en monde.

Pan est à la fois la nature et l’homme, le monde et la pensée :

A quoi bon questionner les sources et le feu, Il est l'essence même qui questionne,

Il est l’axe même des étoiles,

Il est l’esprit qui est le ciel.

Le monde c’est Maia, l’impénétrable illusion :

Inépuisable en gais tableaux, L'un sur l’autre, voile sur voile, Charmeur qui sait se faire accroire

De l’homme ivre d’être déçu...

Illusions aux teintes de nacre, Aux couleurs changeantes du ciel, Tels les rubans de la jeune danseuse Qui la font belle à tous regards (?).

L'illusion est en nous, comme elle est dans le monde. Notre connaissance est illusoire et égoïste. Nos sens se trompent et nous trompent. À nos perceptions se mêlent nos humeurs. La vie est un chapelet d’états d’âmes, colorant chacun le monde à sa nuance. Nous animons ce que nous pouvons et ne voyons que ce que nous animons. » «La nature et les livres ne sont la chose que des yeux qui les voient.»«Il y a toujours des couchers de soleil, toujours du génie, maisrares sont lesinstants de jouissance. » C’est l’affaire dutempérament quinous enferme dans une prison de verre que nous ne saurions voir. En soi, ou dans la nature, c’est le tempérament, l’humeur, l’état d'âme, qui ont le dernier mot (2).

Il y a excès de conscience de notre part. Nous savons trop qui nous sommes (%). «C'est cette découverte (de.

(:) Pan, passim IX, (2) III, seq. 50.

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