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Miss Jessy Benson III
cette réalisation magique, ses regards dévoraient l’'Hermès et ne pouvaient s’en arracher.
Tout à coup, dans le demi-jour, une lueur vibra et la portière ouverte laissa passer un homme de trente à trente-cinq ans, qui entrait d’un pas mesuré, la tête droite, le regard à deux pas. On ne pouvait s’y tromper, c'était le maitre. Il était mis avec recherche, les cheveux, d’un beau noir, partagés sur le front par une irréprochable raie, la moustache en croc, et tenait d’une main très blanche, ornée de bagues, la lettre de Jessv.
— Miss Jessy Benson écrit correctement l’italien, parle-t-elle aussi bien qu’elle écrit? dit-il, en secouant le bras pour dégager une manchette où brillaient des boutons garnis de rubis.
— Je ne sais pas, miss Jessy Benson ne parlait pas Pitalien il y a six mois.
— Vous êtes venu d'Amérique avec elle ?
* — Oui, monsieur, nous n’allons jamais lun sans Pautre. |
— Miss Benson, cependant, est encore à Londres, continua l'artiste, en levant du papier ses yeux pour regarder le visiteur.
— Pardon, miss Benson est en Italie, répondit Carlo Pasta, la voix coupée par un frissonnement du menton.
La première impression n’était pas favorable.
Par un caprice bizarre, en voyant les yeux gris perçants du grand artiste, elle songeait au regard -câlin du limonadier. La peau tendue sur les lèvres un peu trop serrées de Vercelli, n’annonçait pas la bienveillance, le front manquait de clarté, les sourcils, un peu trop rapprochés des yeux, ombrageaient un regard fuyant. Le menton, terminé en pointe, n'avait pds d'élégance. Elle se disait que cet homme-là ne rirait pas d’une plaisanterie. Il parcourait la lettre et poursuivait : #
— La Signorina Benson fait de vous un grand cas, à ce que je vois, c’est un honneur. Miss Benson a beaucoup de talent, un talent personnel, très naïf et pourtant vigoureux. avec un goût de réalité optimiste, qui dénote une nature équilibrée et généreuse, ajouta le sculpteur, marquant chaque épithète par un geste du pouce, qui dégageait de nouveau ses manchettes; avec cela belle comme une Minerve, d’après le buste que j'ai vu. C’était son buste, je crois, que miss Benson exposait à Londres.
Jessy toussa pour justifier sa rougeur que provoquait cette bienfaisante pluie d’éloges et ne crut pas devoir détromper le romain au sujet du portrait de Clara. |
Pipo Vercelli lisait toujours ou bien feignait de lire et lançait de courtes questions dont:il attendait la réponse avec un air d’indifférence.
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— Miss Benson doit être très riche?
— Son frère passait pour un banquier solide.
— Et votre protectrice, en vraie sœur, subvient à toutes vos dépenses ?
— Miss Jessy mangerait avec mes propres dents, hasarda Palter ego, qui aurait bien voulu se démasquer. |
Mais sur le visage de Vercelli rien ne changeait. Il marchait dans le salon, de long en large, les bras croisés, tambourinant sur sa poitrine par une manœuvre qui découvrait cette fois les deux manchettes aux boutons de rubis — c'était décidément un tic.
— Je n’ai jamais voulu prendre d’élèves, mais je ne puis rien refuser à Jessy Benson. J'ai beaucoup regretté de ne lavoir pas rencontrée à Londres; je m'étais enthousiasme pour ce profil oriental, pour ces narines aux ailes délicates.
Vercelli se pinçait le nez, allongeait son visage et essayait de reproduire l’oval irlandais de miss Clara. ;
— J'aurais beaucoup désiré voir le modèle, hélas! — Il soupira. — Et quand voulez-vous commencer, aujourd'hui? Dites bien à miss Benson, quand vous lui écrirez, que je suis tout à sa disposition.
Soulevant la portière, il conduisit Jessy dans un
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atelier isolé, rempli de moules, d’esquisses, d’ébauches, de travaux commencés, et, s'adressant à un jeune homme qui modelait une grande figure à l’extrémité du local : |
— Stefano, je t’amène un élève qui désire travailler, tu lui donneras des conseils, tu l’aideras dans tout ce qui pourrait lui être utile, dit le maitre, puis il sortit avec la précipitation d’un homme qui songe à rattrapper le temps perdu.
Jessy, un pied levé'à la façon du bel Hermès, tortillait son chapeau, guignait la porte, en prévision des évènements que, pouvaient entrainer l’arrivée d’un modèle ou Pentrée d’un client.
— Monsieur ne parle probablement pas notre langue? dit le jeune homme, sur un ton peu bienveillant, sans interrompre son travail.
— Je suis américain, mais ma mère était de Sassi, en Sardaigne, répondit Jessy.
— Ah! Et le nom de cette dame?
Jessy ne comprit pas d’abord et ce mot de « dame » lui bourdonna dans les oreilles : ses jambes recommencèrent à flageoler, un nuage lui couvrit les yeux, elle se mit à tousser, car Stefano s’était approché d’elle et lui lançait des bouffées de tabac.
— Monsieur n'aime pas la fumée du cigare, ou préfère la pipe? reprit le railleur. Que désire mon-
Miss Jessy Benson ja
sieur? Monsieur voudrait-il copier quelque chose ? Si monsieur voulait bien choisir un modèle...
— Donnez-moi cette main, dit Jessy, étranglée, ne sachant plus ce qu’elle faisait.
Mais son choix lui valut par surcroit d’insolence un regard effronté qui la fouilla de la tête aux pieds.
— Pas dégoûté, l'américain! une main qui coûte ‘au patron plusieurs miliers d’écus, la main de la Georgina, la plus belle de nos danseuses. Monsieur est connaisseur. le nom de monsieur, s’il vous plait? | |
— Carlo Pasta, dit une voix sonore, et les yeux, de Jessy, cette fois, brillèrent comme des lames aiguisées en se fixant sur Stéfano.
— Pasta! un joli nom de boulanger, voyons la pâte de monsieur...
Exaspérée, Jessy arracha son veston. Elle se croyait mieux abritée sous les plis de la blouse contre des regards exercés. Stéfano installa Pélève devant un bloc de terre posé sur‘tne selle, Miss Benson avait résolu de tenir tête à l’insolent, comptant utiliser son insolence pour décamper au premier mot avec les honneurs de son travesti. Ils étaient placés face à face et s’entreregardaient, baïissant les yeux, chaque fois qu’ils se surprenaient en flagrant délit d’examen. Ils avaient l'air de deux
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lutteurs avant l’attaque. Jessy mordait ses lèvres et tripotait sa terre, lui, labourait au pouce et l’on entendait sur Pargile humide les coups mats de la main.
Ces mots tombèrent dans le silence.
— Quel âge as-tu donc, moricaud ?
— Jessy réfléchit un instant, craignant de sortir de la vraisemblance.
— J'ai dix-neuf ans.
— Pas d'avantage? En ce cas tu portes un revolver pour ta défense personnelle !
Stefano, en disant ces mots, s’était approché de Jessy et faisait mine de la saisir. Elle devint rouge comme un coquelicot, se dressa sur la pointe du pied et lui lança ces mots :
— J'ai mon couteau.
— Oh! là, petit, tu es mauvais, c’est le lait de ta mère qui te sort de la bouche... du lait de Sarde!
Il regarda le travail commencé, sourit d’abord, puis éclata de rire et, pinçant le bras de Jessy, par un revirement tout sympathique :
— Faisons la paix, je te croyais plus fort, je t'ai pris pour un concurrent, c’est que, vois-tu, je prétends être maître ici, je ne veux pas d’espionnage. Qui es-tu? D'où viens-tu?
Jessy lui raconta comment elle était venue d'Amérique et répéta son boniment : Miss Jessy