AN
Miss Jessy Benson 117
Benson la recommandait à Vercelli, pour finir à Rome ses études.
— Jessy Bensona… cette Bensona dont le patron s’est énamouré l’an dernier, à Londres, et la Bensona te trouve du talent ?
Carlo Pasta fit une petite moue.
— Je puis mieux travailler, j'étais gêné, dit-il, avec un semblant de coquetterié.
Tous les deux, ils se mirent à rire, en regardant l'œuvre de Carlo avec un dédain partagé.
— C’est de la pâte de boulanger, dit Jessy, vous avez raison.
Stefano lui tendit la main.
— Je t'ai fait peur, mon garçon, j'ai cru que tu venais me grignoter mes croûtes. Tu n’as pas de sœurs à nourrir, toi, tu n’es pas obligé de travailler quand les autres s'amusent. Veux-tu m'aider?
Ils s’approchèrent de la grande figure, celle-ci représentait une Flore avec ses attributs, des fleurs, des fruits, des pampres, une ample draperie. C’était une statue purement décérative, destinée à un vestibule. |
— Cet ouvrage presse, dit Stefano, tu vas me bichonner un pli, pas de fa fla, des lignes droites. que le vent n'ait pas l’air de lui trousser les jupes, y sommes-nous ?
Ils commencèrent à travailler. Jessy se rassurait
IIS Autour d’un Chevalet
un peu, derrière cette déesse qui lui servait de paravent, quoiqu'elle sentit peser sur elle les yeux du compagnon. Mais ils étaient si bienveillants, ces veux, si navrés par moment, qu'elle se laissait encourager jusqu’à l'audace. Elle ne songeait plus qu'à se réjouir du piquant de son aventure, et les mains frétillaient pendant que les causeries se nouaient.
Stéfano racontait mille choses de sa famille. Enfant, il s'était vu dans une meilleure situation. Ils avaient, à Pérouse, un jardin plein de fruits délicieux. Son père, qui s’occupait d’horticulture, était un chirurgien connu, il avait été professeur à Pise et venait d’être pensionné, au moment d’une épidémie à laquelle il avait succombé. Maintenant, la pension s'était éteinte avec la mère, il lui restait deux sœurs : Nanna et Rafaella, Pune de dix-sept et l’autre de vingt ans, qui vivaient à Pérouse, chez un oncle, et dont il était le soutien. Il avait fallu vendre le jardin, les beaux fruits s’en étaient allés dans les mains d’un jeune parvenu qui n’en connaissait pas le prix. Et Stefano faisait claquer sa langue en parlant des figues, des melons, gros comme des têtes de sacristains. Il avait commencé
par sculpter une tête d'âne en buis, pour rempla-
cer un carton usé que l’on suspendait à Pécole au cou des élèves paresseux. Cette tête avait attiré
dr
Miss Jessy Benson 119
l'attention d’un professeur d'académie qui s'était chargé de lPinstruire, ce qui n’empêchait pas son oncle de se saigner à blanc pour payer ses études, de remplacer par des copies quelques tableaux de maitre qu'il possédait, de vendre ses livres, ses bijoux. Il n’était que trop juste, aujourd’hui, qu'il entretint le vieillard et les sœurs. Vercelli lui payait, par mois, soixante écus romains pour diriger son atelier, surveiller les moulages et les assemblages, faire des esquisses, achever des figures.
Tout à coup il s’interompit pour suivre le travail de Jessy.
— Oh! le sournois, sais-tu bien que tu as de la patte? Tu me rendras de grands services, si tu veux être aimable Nous ferons bon ménage, je ne serai plus comme un sourd-muet.
— Je suis trop jeune pour vous aider, on m'a pris pour une fille, hier, au carnaval, répondit Jessy, bravant tout et se laissant aller à un courant de sympathie. 4
— Toi, une fille! avec tes mollets de pigeon, ton cou de grue et tes rateaux!.. C’est que tu en Hiisses etovite et: bien. Si je t'avais eu mer, j'aurais pu faire un tour au Corso, mais on n’a ni temps ni argent.
Stefano poussa un soupir qui retentit dans le
120 Autour d’un Chevalet
cœur de Jessy. Elle considérait son visage, au grand front nuageux, où se gonflaient, au moindre effort, un lacis de veines bleues. Ses sourcils droits, ses lèvres fermes, indiquaient de l’obstination; mais les yeux, quoique sombres, étaient remplis d’une expression douce et mélancolique. Il avait de belles mains finement attachées, que le travail n'avait pas déformées; à opposé de son patron, tout se lisait sur son visage, au front clair, comme une étoile dans la nuit. Elle pensa qu’un bienfait lui laisserait un meilleur souvenir d’une espièglerie, qui commençait à lui suggérer des remords et, frappant sur sa poche, avec un geste de gamin :
— Mais moi j'ai de l’argent, miss Benson m'a bourré les poches, je vous en donnerai, dit-elle.
— Merci, ferme ta caisse et ne dis à personne ce que tu me dis là, on n'aurait qu’à te prendre au mot. Et l’argent de ton escarcelle ne me sufhrait pas pour échapper à l'existence inquiète qui devore… Que ne puis-je m’asseoir, fut-ce au-dessus de l’obélisque.. Je suis hanté par la manie de devenir quelqu'un Mes sœurs attendent, pour trouver un mari, que j'aie vendu mes œuvres et que je sois passé grand homme. Tu ne connais pas cela, toi, l'ambition de Partiste, c’est pis que la coquetterie des femmes. |
— Vous avez donc fait des ouvrages? demanda
ee 2°
AR
Miss Jessy Benson 121
Jessy, levant la tête pour le regarder avec plus de respect.
— Comment, si j'ai fait des ouvrages? Ne voistu pas que je fabrique? Nous ferons cette Flore à nous deux, Pipo Vercelli signera.. Turlututu! Sonnez, trompettes de la renommée! On la reproduira dix fois. C’est que nous faisons le commerce en grand, ici. n’as-tu jamais vu notre firme en Amérique ?
— Non, mais à Londres jai vu deux marbres superbes de Pipo Vercelli.
— Tu as vu l’'Hébé que voilà, j'en avais fait l’esquisse. — Stefano montrait, sur une étagère, une maquette.
— Ah! l’idée est de vous, c’est charmant, reprit Jessy, regardant alternativement l’auteur et le travail, comme si elle voulait demander à lun l'explication de l'autre.
— L'idée et la façon, puisque je suis payé pour faire des figures. J’en signe quelquefois aussi, mais alors on ne les vend pas.
Il découvrit un petit faune, net de gaité et de malice, c’était la même souplesse de mouvement que Jessy avait admirée dans l’'Hermès du salon,
elle en fit la remarque.
— Parbleu, c’est de la même fabrication, répondit Stefano, montrant d’un regard d’amoureuse
T22 Autour d’un Chevalet
pitié la signature au bas du faune. Cela ne se vend pas. Encore si l’on avait un atelier à soi...
Miss Jessy s’élança vers lui, les bras pendants, les mains pleines de terre, dans l'attitude de la stupéfaction.
— Signore Stefano, est-ce possible, vous êtes l’auteur de cet Hermès, et vous n’avez pas d'atelier?
—— Que veux-tu que j’en fasse, puisque je suis ici toute la journée.
— Mais moi je vous ferai connaitre, quand je devrais écrire ce soir à Jessy Benson, s’écria Carlo dans un accès d’indignation.
Stefano le prit au collet, le secoua, le remit au travail.
— Tais-toi, gamin, n’éveille pas le chat qui dort, il n’est pas bon de croire aux réussites. Je connais la dame Espérance, c’est l'enfant du serpent qui donne et qui reprend. Puisque tu m'offres de l'argent, moi je te donne à déjeüner, viens avec moOI. |
Stefano se lava les mains sous le robinet d’une fontaine, Ôta sa blouse, pendant que Jessy, très embarrassée de l’invitation, cherchait à s’esquiver. Mais l’italien s’empara de son bras, sortit par une porte de service et ne lâcha son Carlo que pour escalader l'escalier de la place d'Espagne.
Jessy se tenait en arrière, évitant les regards de
Miss Jessy Benson 123
son compagnon et cherchant toujours le moyen de lui brûler la politesse. Ils arrivèrent via Felice, devant une petite #rattoria qui, depuis, s’est nommée « à PHippopotame » à cause de la ressemblance du patron avec ce pachyderme. Carlo fut entraîné dans une salle basse, longue et étroite, avec deux rangées de tables, épaisses de vingt-cinq centimètres et entaillées par des centaines de noms: jusqu’à des noms du quinzième siècle, figuraient sur ces planches historiques, criblées de coups de haches et d’espadons; une nappe graisseuse, faite d’une grossière toile, couvrait les endroits occupés par les clients, qui se composaient de modèles féminins, de charbonniers nauséabonds, qui fumaient, digéraient, le coude sur la table, humant la dernière goutte de vin. Jessy fut prise d’une quinte de toux au moment où son maître entrait, criant de sa voix la plus claire : Due bistecche!
Carlo se regimbait, refusait de s’asseoir.
— Merci, merci, je n'ai pas faim. le tabac me fait mal... Jusqu'à demain, sor Stefano!
Elle fit un bond jusqu’à la porte et fila sans se retourner, marchant droit devant elle.
A la clairvoyance du matin succédait une confusion d'idées et de choses qui lui ôtait toute espèce de discernement. Les objets du dehors ne se montraient plus nets et précis, elle ne voyait que l’ate-
lier au dedans d’elle-même avec Stefano, Vercelli, mille incidents, qui se croisaient tumultueusement, s’effaçaient en passant les uns sur les autres et a laissaient avec un grand malaise, une vague terreur, des regrets, un sentiment de vide et d’anéantissement. Elle descendit machinalement, suivant la pente du sol, jusqu’à ce qu’elle fut à la hauteur du Corso. Les passants commençaient à circuler pour les jeux du carnaval, rien n’était plus facile que de se faufiler entre les groupes et de passer inaperçue en rasant les maisons. Elle reconnut avec un battement de cœur le pavillon de M. Salvi, franchit le seuil. Il n’y avait personne en vue dans l’intérieur de la maison, Jessy bondit sur l’escalier, s’abattit sur une porte qui s’ouvrit, et tomba dans les bras de sa tante.
— O dear, dear ! D’où viens-tu, d’où viens-tu, ma pauvre âme ?
— J'arrive de l'Olympe, sur les ailes du vent, répondit Jessy. Elle s’assit, essoufflée, pressant son cœur de ses deux mains, à peine pouvait-elle parler.
Son premier soin, tout en narrant ce qui s'était passé, fut de grignoter un morceau de pain qui restait sur la table du déjeûner. La pauvre fille mourait de faim, ne tenait pas en place et s’agitait de plus en plus, en racontant les détails de son expédi-
Miss Jessy Benson 125
tion, dont les côtés scabreux maintenant lui apparaissaient, après coup, malgré le tumulte de ses souvenirs. |
— Oh! Jessy, Jessy, risquer ainsi votre réputation chez un artiste qui vous admirait! grommelait la tante, alarmée.
— La question serait de savoir si cette admiration s'adresse à ma personne, au buste de miss Clara ou aux renseignements pris chez notre banquier, répondit sèchement la nièce.
— Vous ne pouvez en restez là, dit à son tour miss Clara. L'erreur de ce signore Vercelli, qui me prend pour miss Benson, vous donnerait déjà le droit de rire si sa sympathie équivoque ne vous obligeait à ruser. Mais ce n’est plus avec Vercelli que vous jouez Collin-Maillard, c’est avec Marco Stefano, un confiant jeune homme qui pourrait trouver indiscrète votre intrusion à l'atelier. Il faudra s’en faire un ami, le mettre au besoin dans la confidence, au prix d’une commande. Mais voyez le beau dénouement, une folie qui se transforme en charité!
Miss Jessy embrassa son page.
— Dans ta tête folle, ma chère Clara, il y a des inspirations… C’est que ce jeune homme est très pauvre et plein de loyauté, franc, désintéressé, et quel admirable sculpteur! C’est peut-être sa bonne
126 Autour d’un Chevalet
étoile qui m'a conduit à lui. Je me pardonne la folie, si je puis l’arracher au dénûment, au désespoir de ce décevant abandon. Il se réjouissait de se voir un ami. J'accepte la situation Demain, nous ferons un heureux!
Restait une difficulté, un doute à éclairer. Valait-il mieux se démasquer ou courir la chance de se laisser prendre ?
Miss Clara, très aventureuse, qui se sentait une folle envie de compliquer l'intrigue déjà tendue, un peu jalouse aussi de la témeérité et du sangfroid dont sa maîtresse avait fait preuve, miss Clara, qui brûlait d’envie de jouer un rôle, proposa. de pousser une reconnaissance, le jour même, à latelier. On était sûr, aux heures du carnaval, de n’y rencontrer que ce Stefano. Miss Clara s’engageait à captiver sa bienveillance et, sur la recommandation du jeune Carlo Pasta, qu’elle pouvait avoir rencontré par hasard, elle examinerait le Faune et ferait une offre pour préparer le dénouement.
Jessy applaudit des deux mains. Avec ses cheveux d’or et ses yeux de saphir, Clara serait la fée tutélaire. Et comme, on n'avait pas de temps à perdre, vite, on habilla la poupée de tout ce que la garde-robe pouvait fournir de floconneux, d’aérien, de diaphane. Armée de son plus beau sourire,
Miss Jessy Benson 127
miss Clara se mit en campagne, à la conquête de Stefano. Miss Sarah Benson voulut bien lui servir de chaperon.
Personne, ce jour-là, ne parut au pavillon bleu, abandonné à d’autres locataires. Miss Benson avait la migraine. Nous allons suivre ambassade à latelier du grand sculpteur.
Dans les forges de Vercelli, la symphonie des marbres avait cessé depuis deux ou trois heures, la voix des marteaux se taisait, le brouillard cristallin qui scintillait dans l’atmosphère s’était condensé sur le sol en un poudroiïement blanc de neige, que le soleil rayait de bandes lumineuses. Des cyclopes, il ne restait plus que le vieux Cignale — Phomme à la barbe blanche — on le nommait Cignale, à cause de ses cheveux en brosse et de certain grognement qui le rapprochait du sanglier. Il avait êté praticien chez le père de Vercelli et gardait pour son fils un de ces attachements de nourrice qui grandissent avec l’âge et s’alimentent de la vie même du nourrisson. Il était l’homme de confiance, le messager, le factotum, lami complaisant des plaisirs et des intérêts du patron. Il s’était tant soit peu pétrifié à force d’ava-
128 Autour d’un Chevalet
ler la poussière et ressemblait à ces buissons de madrépore dont le corps se change en calcaire;
âme de marbre, il ne connaissait que deux choses .
au monde, ceux qui ont des qguatrini et ceux qui n’en ont pas, braves gens les premiers, chair à boudins les autres, bon pour faire de la mortadelle et engraisser les gens d’esprit. Il distinguait aussi les amis de son maitre d’entre ses ennémis, sentait un client à l’odeur, comme un chien flaire une bécasse. Il les poursuivait, les traquait, en se servant des hôteliers, des cicérones, des employés de banque, des cochers et dés voiturins, glissait partout la carte de son maïtre, une belle carte sur carton ivoire, battait la caisse à chaque œuvre nouvelle et chantaït wrbi et orbi la gloire du patron.
Armé de son plumeau, le Cignale s’occupait à épousseter un Cupidon, marchandé la veille par un vieux boyard qu’il avait entraîné à l’atelier du maitre, lorsque deux dames entrèrent avec cet air recueilli de fidèles qui pénètrent dans le sanctuaire. Le vieux suspendit son travail et s’approcha tout en monologuant : — Des Russes? non. ce ne peuvent être des Russes. à moins que. non, il n’y a que des anglaises, capables, un jour de carnaval. hem! — Si vos Seigneuries, mesdames, veulent visiter les ateliers. murmura le vieux serviteur, en accostant miss Clara.
Re AT
Miss Jessy Benson 129
— Je préfère être seule, répondit la jeune dame, en tournant les talons. Elle murmura même en anglais : « Quel est ce Jean Farine? »
Ce sont des gens de distinction, dit le Cignale, flairant un parfum de quatrini dans un boa de renard bleu que portait l’une de ces dames; il les suivit des yeux pendant quelques instants et, toutà-coup, comme s’il venait de faire une découverte, . marcha vers le salon où se trouvait l’'Hermès, y pénétra, ouvrit une porte et, sans frapper, entra dans un cabinet de toilette.
On ne peut tout prévoir. Miss Lovel ignorait que Vercelli habitait le haut de la ville et qu'il viendrait à l'atelier pour s’habiller et monter dans le char. L'illustre maitre, en ce moment revêtu d’un peignoir qui le couvrait de haut en bas, venait de confier sa tête au non moins illustre Palombo, le perruquier du coin, travesti, lui aussi, pour la circonstance.
— Au diable! dit Vercelli, répondant au Cignale qui lui soufflait quelques mots À l'oreille, quand ce serait le cardinal vicaire!
Mais le factotum insista, tandis que Pipo rissolait sous le fer de Palombo.
— Si ce ne sont pas des princesses, qu’on me
coupe une oreille!
Je puis passer là par hasard, grogna le maitre, faites entrer.
Miss Sarah Benson et sa suite virent reparaitre le Cignale qui de nouveau les salua :
— Si vos seigneuries désiraient voir Patelier privé ?
Ce mot piqua la curiosité de miss Sarah, après: l'éloge que sa nièce avait faite de l’'Hermès et, sûre de ne point rencontrer le maître, elle suivit le valet qui ouvrit l'atelier.
L’impression produite sur miss Benson dépassa tout ce qu’on pouvait attendre d’une mise en scène inventée pour amorcer les gens naïfs, ignorants. des subtilités et des raffinements décoratifs. Ces marbres teintés en rose par le reflet des murs et le ton des rideaux, avaient l'illusion de la chair, et le mystère du demi-jour, le silence et l’isolement aug-
mentaient leur vitalité, si bien que la dame hésitait
à s'approcher de ces vivantes et divines nudités. Mais elle faillit pousser un cri lorsque, dans Pangle du salon, près d’une porte, parut un cavalier vêtu d’un juste au corps en velours noir, chamarré de dentelles et tout scintillant de bijoux. Ses cheveux,
d'un noir bleu, s’échappaient d’un feutre empanaché et retombaient en boucles sur un front blanc, mat, exempt de rides, orné de sourcils droits, parallèles aux moustaches, qui s’élançaient en pointes. IF
F0" ds L- en | F à j " & FPT DR D et NE de, A
Miss Jessy Benson 131
semblait ne pas avoir d’âge et ne respirer pas, suffoqué par une émotion stupéfiante à l’aspect de miss Lovel. Il se découvrit, fit un pas en avant.
— Pardon, signorie, je ne m'attendais pas. Il s’avança vers Clara, moins hésitant. — Mais j'aurais dû vous pressentir, Signorina… depuis deux ans votre souvenir m'est resté présent à l'esprit. et j'ai gardé l’image qui me rappelait à la fois les traits et le talent de l’admirable artiste.
Il s’'approcha vivement d’une table et dans une liasse de journaux, prit un numéro du Journal illustré de Londres, et V’offrit à miss Lovel. Elle y reconnut un dessin d’après son buste, sculpté par Jessy et reproduit en ce journal, lors de lexposition. Peu à peu revenu de son étonnement, il raconta qu’un jour, à Londres, il avait eu la bonne fortune de voir de loin la Signorina, malheureusement sans pouvoir être présenté. — Mais un sculpteur, ajoutait-il, en suivant du doigt les linéaments du dessin, ne saurait oublier cette élégante arcade, ce délicieux ovale, ce frontal Magnifique, quand bien même, aux dons naturels, au prestige du talent ne se joindrait pas une sympathie...
Maitre Verceili rougit, autant que le lui permettait la pâte de rouge et de poudre de riz mêlés sur son visage, mais la main qui tenait le journal, visiblement tremblait.
1e Autour d'un Chevalet
— Ce portrait me ressemble assurément beaucoup, interrompit miss Lovel du ton indifférent d’une femme habituée à ce genre d’appréciation, j'ai pu servir de modèle à ce buste, rien ne vous prouve cependant que j'en sois l'auteur.
— C’est bien là ce qu’on m'avait dit de miss Benson, je connaissais sa modestie, conune je connaissais son talent, comme je connaissais son visage...
— Âu carnaval, les visages trompent, je ne m'attendais pas non plus à rencontrer l’illustre maitre sous les traits de Salvator Rosa, peut-être avons-nous des raisons pour ne pas être reconnus, dit miss Lovel, interrompant le maitre avec un air et sur un ton de persiflage embarrassants.
— J'aurais dû respecter votre incognito... reprit Vercelli, en attendant l’honneur d’être présenté à ces dames, qu'il me soit permis d'offrir à Miss Benson mon atelier, mon personnel, tout ce que
je possède de biens, de force, ou de bonne volonté.
. Il souligna ces mots par un geste ondoyant, ouvrit la portière en criant d’une voix brève :
— Marco, vous accompagnerez ces dames à l'atelier.
Puis il prit la main de miss Clara, l’approcha de ses lèvres, salua sa compagne et sortit, balayant le tapis de son feutre emplumé.
Miss Jessy Benson 133
Il avait passé comme un météore, imprégnant d’un parfum d’iris cette molle atmosphère de l’ateher privé et laissant après lui dans l’air une vibration qui s’éteignit à l'entrée du jeune homme, vêtu de la blouse en toile blanche des praticiens. Son humble aspect contrastait avec l'élégance du patron et ne jurait pas moins avec l’émotion de miss Lovel, surexcitée par les efforts d'intelligence qu’elle avait déployée dans cette périlleuse entreprise. C’est à peine s’il leva les yeux vers les deux visiteurs en leur accusant sa présence.
— Signora, je suis à vos ordres.
Et comme il ne recevait pas de réponse, Stéfano ouvrit la portière et, précédant les dames, entra dans le grand atelier. Il disait en deux mots le sujet des compositions, leur date, leur destination, répondait brièvement aux questions qu’on lui adressait, dédaigneux, ennuyé d’un service qu’il jugeait en-dessous de lui. Le pis est qu’il ne daignait pas s’émouvoir devant les charmes victorieux de la belle étrangère. Miss Clara était exigente au point de vue du cérémonial galant. Elle n'avait pas d'autre fortune que sa beauté et son esprit, et considérait tout célibataire comme un terrain vague, inutile ou bon à prendre pour peu qu'elle voulut s’en donner la peine. Cette absence de goût et d'émotion chez un artiste témoignait
134 Autour d’un Chevalet
d’une indifféren:e ou d’une ineptie qui la mettait en garde contre le jugement de miss Jessy. Quant à miss Sarah, elle fut épouvantée lorsque sa demoiselle de compagnie lui dit en anglais :
— C’est le héros de miss Jess.
— Dieu nous protège. Si Jessy ne vous avait pas ! répondit la tante.
— Quelle est votre situation? hasarda la belle irlandaise en s’adressant au guide.
— Parlez-vous de mes appointements, signora ?
— Non, je parle de votre emploi.
— Un peu de tout, répondit le jeune homme, et il continua son rôle de cicerone.
— Vous êtes sculpteur, probablement, reprit miss Clara, agacée de voir réduit à à rien son arsenal de séduction.
L'artiste aflirma par un signe de tête.
— Vous n'avez rien à nous montrer?
— Il serait indiscret de vous montrer mes œuvres à l'atelier du maitre, signorina.
L’épithète de signorina prouvait au moins qu’il l'avait regardée et qu'il tenait à le lui dire; puis le
ton n’était point banal, il y avait de la fierté dans . cette réponse un peu brutale et brusquement lancée
avec une nuance de révolte. Clara lui fit sentir qu’elle avait compris.
— Votre délicatesse, signore, m'oblige à insister;