‹ Autour d'un ChevaletChapitre 9 sur 18 · LA SD · texte numérisé non relu

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Après ce premier exercice, miss Jessy se pourvut d’un plan de la ville, y marqua la rue et l’endroit où se trouvait l'atelier du sculpteur. Elle conjura sa tante de ne point s’alarmer, tout ayant été concertée, prévu, jusqu'aux moindres surprises du hasard. Ensuite elle s’échappa, roula dans Pescalier, évitant tout regard indiscret, et se trouva bientôt seule dans la rue.

Etourdie au premier moment, elle éprouva ce qu'éprouvent certaines gens sur les hauteurs, elle se sentait voler dans un air fluide qui la portait pour ainsi dire. Son existence passée, vue de dessous cette blouse autrefois prohibée, apparaissait dans un lointain fuyant, au contraire, le présent se déployait comme un tableau magique rempli de choses merveilleuses, qui faisaient clignoter les yeux; et le vertige que lui donnait cette sensation de l'inconnu, faillit obliger à rétrograder. Jessy, très franche de caractère, faisait de bizarres réflexions : « Tu ne connais pas ce Vercelli, fille curieuse, se disait-elle, mais tu sais qu'il est grand, qu’il est beau, tu sais surtout qu’il t’adnnre. »

Cette pensée, quoique contenant un reproche, lui fit faire un pas en avant. Personne ne l’observait. Elle modelait sa marche sur lallure des passants. Quand elle était enfant, jadis, à la campagne, elle avait revêtu souvent les habits masculins, elle

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n'en Ctait pas trop gênée, au contraire, ce veston lui donnait des ailes. Comme elle s’arrêtait devant la boutique d’un libraire, Jessy vit dans la glace un homme qui lui ressemblait trait pour trait et tressullit en reconnaissant son image. Longtemps après, racontant son expédition, elle se remémorait ce fait qui l’avait tant impressionnée. Le moindre objet en ce moment s’incrustait dans son souvenir. Les bruits de la rue éclataient comme par un jour de grande gelée ou dans le silence de la nuit. Les regards des passants lui semblaient plus vifs, plus indiscrets, les objets étaient plus brillants, plus exactement définis, grâce à la tension des organes.

Elle arriva sans accidents sur une place entourée d'hôtels qu’elle reconnut être la place d'Espagne. A droite montait un escalier décoré de statues, c'était la Trinité des Monts; au-delà se voyaient des buissons, des massifs de verdure, des sommets d’arbres qui lui révélaient le Pincio. Au centre de la place, sous une tonnelle faite de rameaux chargés d’oranges, pérorait un limonadier dont la physionomie aimable et le galbe élégant attirèrent son attention. C'était un homme au torse souple, aux dents d'émail avec des yeux limpides et scintillants comme la mousse du liquide qu’il était en train de servir.

Elle s’approcha de lui pour demander sa route.

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Toi, tu viens du fond du Vésuve, avec tes lèvres desséchées, tiens Maccaroni, bois un coup, dit le limonadier, en présentant le verre moussu.

Elle le vida d’un trait en s’exhortant à conserver son calme et, tout en s’efforçant de s’aguerrir contre lagitation, tira sa bourse et demanda la rue du Babuino.

— Devant ton nez, bêta, dit le quidam, en lui tournant la tête du côté de la rue, droit devant toi, Macaronaccio !

On la prenait décidément pour un napolitain.

Marchant quelques cents pas, Jessy s'arrêta devant un porche. On entendait le ronflement d’une scie à vapeur, installée dans la cour, où se voyaient des blocs de serpentin, de cipolin, d’albâtres fleuris, de marbres rares qui servaient pour les socles et les piédestaux. Ce déploiement d'engins, ce luxe de matériaux, l’impressionnèrent vivement; mais ce fut un autre spectacle lorsque, pénétrant dans la cour, elle vit à droite une porte ouverte qui menait au grand atelier. Son pouls s’accéléra, ses genoux commencèrent à trembler. Jessy se figurait voir un monde de dieux pétrifiés en une lumière solide.

Aussi loin que portait les yeux, ce n'étaient que beaux seins de vierges, torses élégants de faunes, bras musculeux athlètes, qui palpitaient encore et paraissaient avoir été subitement cris-

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tallisés dans l’activité des passions et des erandes > &)

énergies. On entendait la symphonie des mar-

teaux qui frappaient en coups graves ou aigus, ici précipités comme dans une improvisation, là

sourds, intermittents, avec des tons d'angoisse,

comme s'il s'agissait d’une vie à perdre ou à sauver. Des bruits lents et stridents de limes grinçaient en des lointains mystérieux, comme les cris d’un oïseau de nuit. Ces voix de marbre parlaient à Jessy un langage qu’elle n’avait jamais entendu, qu’elle comprenait pourtant. Son imagination s’éveillait dans cette riante théogonie peuplée d'êtres entrevus déjà par la fantaisie, car elle avait rèvé en ses heures solitaires de se créer un monde loin des soucis qui la persécutaient. C'était ce rève qui se réalisait au son des instruments divins, dans cette blanche rosée de lumière. En elle pénétrait le tressaillement de vie qui animaiït ces marbres en voie de naître à la beauté. Elle se voyait grandir à la pensée qu’un cerveau d’homme avait créé cette forêt de dieux, que toutes ces formes plus belles que la réalité, que toutes ces passions déchainées, ces angoisses de l’âme aux prises avec le corps

étaient l’œuvre de son collègue, de ce Pipo Verre) 9

celli qu’elle allait voir dans ses fonctions de créateur. Elle s’amusait à se le figurer tantôt comme un jeune Apollon, beau lumineux, portant dans les

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yeux le foyer qui consume ou qui donne la vie, tantôt rude comime Héphaistos, l’ouvrier divin de l'Olympe. Elle le voyait entouré de ses œuvres, resplendissant dans la forge céleste, à la lumière de son génie. Peut-être il n’était pas heureux! Il devait exciter Penvie. Elle” serait sa consolatrice, comme Thétis qui reçut en ses bras Vulcain, précipité par jalousie du sommet de POlympe. |

Un homme à barbe blanche, poudré de cristaux scintillants, passa comme une apparition terrestre dans le rêve de Jessy et l’arrêta.

— Que voulez-vous, jeune homme ?

— Le professeur Vercelli.

— Le professeur Vercelli ne vous recevra pas, répondit l’homme poudré de marbre'et baigné de lumière, avec un ton qui, dans l'esprit de Jessy, semblait ajouter : « le professeur Vercelli n’est pas fait pour ceux de ton espèce. »

Jessy tira de sa poche une lettre et la remit au personnage qui s’éloigna d’un pas retentissant et revint peu d’instants après, son bonpet dans la main, priant Sa Seigneurie de bien vouloir laccompagner. Jessy reçut un choc qui interrompit sa respiration, et suivit l’homme.

Ils traversèrent différents ateliers, tous encombrés de marbres, et s’arrètèrent devant une porte

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matelassée que le vieillard ouvrit. Il fit entrer miss Benson dans un salon très sombre, coupé au

fond par une portière, garni de fauteuils en ve-.

lours, lesquels, placés en demi cercle, entouraïent trois figures de marbre qui se détachaient fortement sur les murs peints en rouge brique. L’une des figures représentait Pandore, couronnée de roses, parée de toutes les séductions que la femme exerce sur lPhomme. Depuis ses lèvres entrouvertes, source des désirs, jusqu’à ses flancs cachés sous un voile transparent de marbre, tout son corps n’était qu’un sourire. Près de cette glorieuse beauté au pied de larbre du bien et du mal, se voyait l’Eve nue et mélancolique, symbole de douleur et de rédemption. Une,troisième statue, un marbre de demie grandeur, représentait Hermès, dieu du mouvement, des échanges et de l’activité, dans ses fonctions d’éternel voyageur. Comme il courait, son pied levé, svelte et nerveux sous la chlamyde qui touchait à peine la hanchet avec quelle grâce il souriait dans son rôle d’intermédiaire entre les dieux et les hommes; quelle: hardiesse dans son élan, quelle vigueur dans ses muscles tendus; quelle rayonnante activité s’échap-

pait de ce corps aile! Et comme il respirait la vie,

la jeunesse, une jeunesse de dieu aux forces centuplées. Jessy se sentit comme annihilée devant

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