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ma compagne s'intéresse au mérite plutôt qu’à la célébrité, elle n'emporte jamais dans ses voyages que des souvenirs. intéressants.
Un sourire de miss Lovel éclaira ces mots, un sourire comme un jour naissant, le plus beau de sa collection, le grand sourire enveloppant, le sourire aux dents blanches, aux grands yeux de saphir, un sourire continu, pareil à ces lueurs qui jaillissent dans une chambre obscure et font danser dans leur rayon des myriades d’atomes.
Guidé par ce rayonnement des doux yeux de miss Clara, Stefano rentra dans le salon rouge qu’il traversa, souleva la portière avec la politesse aisée d’un homme qui fait les honneurs de chez lui. Il regrettait de n'avoir pas, comme son maitre, de fauteuil, et avançait, dans latelier privé, deux escabeaux. Mais la jeune miss déjà, furetant sur les étagères, découvrait une tête d'enfant cachée sous un cornet de papier et lisait tout haut sur Pétude le nom de Marco Stefano.
— C’est votre nom, signore?
— Oui, signorina. .
— Vous êtes romain?
—Delarville de Pérouse. :
Elle regarda le marbre avec attention.
— C'est délicieux... Avez-vous encore vos pa-
rents ?
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— J'ai un oncle et deux sœurs.
— Jolies?
Un autre sourire fit passer cette question, familière jusqu’à l’indiscrétion.
— Nous nous ressemblons tous les trois, fit le jeune homme, sur le même ton.
Pourquoi miss Clara, qui se piquait de savoir vivre, avait-elle pris ce ton, c’est que sa finesse naturelle découvrait un sens caché sous ces grands cornets de papier qui cachaient certaines œuvres : modestie, esclavage ou dégoût, ce n’était point par crainte de la poussière que l’on enveloppait ces marbres relégués ou cachés parmi des marbres qui s’étalaient comme une marchandise courante. Elle alla droit aux cornets de papier, les enleva l’un après l’autre sans demander la permission et, pour mieux marquer l'intention :
— Voilà votre chef-d'œuvre, dit-elle, en soulevant la dernière enveloppe. Vous avez beaucoup de talent, signore... Quel est le prix de ce jeune faune ? |
Entre les regards de sor Marco et le sourire de la jeune fille s’établit un courant qui lui fit monter . le sang au visage.
— Je n'ai pas de prix établi, signorina, votre bienveillance m’autorise même à vous avouer que je n’ai jamais rien vendu, dit Stefano embarrassé.
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— Rien vendu? Vous n’avez jamais rien vendu!
Miss Clara répéta la phrase en anglais pour miss Benson et la reprit en soliloque. — Vous n’avez jamais rien vendu!.. for shame! Puis, s’adressant à Stefano : — Et cette autre figure à côté du faune?
— C’est un Endymion, qui ne m’appartient pas.
— Vous en savez le prix probablement.
— Mille à quinze cent écus romains, je suppose, je ne m'occupe pas de la vente.
— C’est pour estimer votre ouvrage que je vous faisais cette question, les deux marbres sont de même dimension. Sur ce pied-là votre faune, pour le moins, vaut deux mille écus.
— Ah! signorina!
— Quoique lartiste eût l'habitude de ces propositions oiseuses d’américains sans gêne et d’anglais désœuvrés, c'était la première fois qu’il les entendait pour son compte. Bien plus, personne jamais n’avait pénétré dans sa vie aussi subtilement, aussi profondément, avec l'intelligence du cœur et le charme de la sympathie. Il en était bouleversé. ’
— Nous nous proposons d’aller à Naples, reprit la visiteuse, et je dois consulter une autre personne. Nous reviendrons. Faudrait-il vous donner des arrhes, si nous choisissons votre faune? Je ne suis pas au fait des habitudes, ou tien vous
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contenterez-vous, à l’anglaise, d’une poignée de
main ?
— Je préfère votre main, dit Stefano avec un
élan contenu, un tremblement des lèvres, qui ne le cédait pas au geste ondoyant de Vercelli.
Miss Lovel tendit la main et sortit triomphante de Patelier, accompagné du vieux sanglier, qui l’escorta jusque la rue avec force révérences et salamalecs. |
De cette conversation entre la confidente et Vercelli, la vieille tante, sachant très peu d’italien, n'avait compris que le feu de la pantomime et ce que la fantaisie de miss Clara voulait lui laisser deviner. Mais elle revint émerveillée de l’opulence, de la courtoisie et de l’incomparable talent de Vercelli.
Cette visite à Patelier fut un nouveau succès et, naturellement, un hommage en faveur de Pinfaillibilité de miss Lovel. Jessy la prenait dans ses bras, la suppliait de tout lui raconter, jusqu'aux moindres détails. Miss Clara, qui sentait grandir son influence et ne voulait pas avoir l'air d’abuser 7 prestige, répondit simplement :
— J'ai joué le rôle de miss Benson et je tourne
tie
té
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autour de mon doigt le grand Pipo et le bon Marco Stefano. À vous, miss Jessy, moi je rentre dans les coulisses.
Tel fut le résumé succinct de l'ambassade. Tout avait réussi, grâce à la tournure que Miss Lovel avait su donner à la méprise de Vercelli. Le guiproquo devenait un jeu très intelligent, lequel justifiait, comme elle l’avait prévu, toute espèce de plaisanterie. On jouait au plus fin, mais les atouts se trouvaient aux mains de miss Jessy, Stefano lui étant acquis par devoir d’amitié, par nécessité d'intérêt sans qu'on fut obligé de le mettre dans la confidence. Rien ne s’opposait maintenant à ce qu’elle reprit son rôle de garçon, le lendemain, pour jouir de l’étonnement et du plaisir de ce jeune homme.
En vain la tante objecta l’humble condition de Marco et le déplaisir du patron, s’il apprenait les rapports de miss Jessy avec son subalterne.
— Je connais la famille, le talent, la loyauté de Marco, disait Jessy, ce que je sais du maître m'autorise à penser qu’il faut s’inforiner davantage.
A quoi miss Clara répondait :
— Evyiva carnevale!
Le lendemain, Pasta, plus hardi que la veille, mieux établi aussi dans son costume rehaussé d’une riche épingle, son manteau sur le bras et de l’or
dans ses poches, au matin, s’en alla flâner parmi les buissons verdoyants du Pincio, en attendant l'heure du travail. L'introduction à l'atelier ne souffrit aucun obstacle, le carnaval ayant tout envahi, quatre ou cinq ouvriers seulement se trouvaient à leur poste. Stefano, devant son pupitre, écrivait une lettre. |
Il sauta de son siège à l’aspect de l’élève.
— Brigand! tu m'as fait une histoire... Je sais où trouver la Bensona.
Jessy rougit devant cette interpellation, elle ne pouvait s’habituer à entendre son nom, sans tressaillement.
— Miss Jessy Benson ?
— Oui, sois donc étonné, tu me feras mettre à la porte avec tes airs d’enfant de chœur, miss Benson est venue ici incognito, hier, avant lave maria. Je n’ai su que trop tard à qui j'avais affaire. Elle a beaucoup loué mon faune et s’est jetée dessus tout droit en arrivant, tu lui as donc tout raconté, bavard, qu’as-tu dit? Sais-tu bien que tu
2 compromets. On ne doit point savoir que j ssiste Vercelli.… Gare aux oreilles! si tu me t:ompes.….
Stefano avançait la main et Carlo se rapetissait en feignant la surprise. L
— Miss Benson est venue ici?.. ah! par exemple...
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j'ignorais que miss Benson püt être n'importe où sans que j'en fusse au moins averti. Cela me parait difcile. Vous a-t-elle dit son nom?
— Non, mais Vercelli la connait et il en est amoureux fou. Tu ne sais pas qu’il dort avec un journal illustré qui a reproduit son portrait, ce portrait je lai vu, il est frappant de vraisemblance.
— Comment, miss Benson est venue ici! Vous a-t-elle parlé de moi?
— Pas un mot, rien, et cela me chiffonne, je crains une plaisanterie.
— Je comprends tout, oh! l’hypocrite! oh la vilaine! Elle vient ici m’espionner, elle veut savoir si je travaille.
Carlo prit un air convaincu, très indigné de la fourberie de miss Benson.
— Tu es plus malin que celui qui a donné son nom à notre rue, Babuino! s’écria Stefano, croisant les bras d’un aïr un peu déconcerté.
eee Oui, c’est cela, c’est bien cela, répliqua Jessy, enchantée d’une idée qu’elie avait prise au vol et qui arrangeait bien des choses, miss Benson était à Florence il y a quelques jours, elle est venue ict sans crier gare! Je comprends tout. À quoi ressemble-t-elle ?
— Quand je te dis que j'ai vu son portrait d’après un buste, quoi! après l’avoir vue ici en
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chair et en os. Elle est blonde, bleue, rose, elle a
des doigts d’ivoire, un bras de marbre, c’est la plus belle chose, marbre ou chair, qui soit entrée jamais sous ce toit de vautours depuis qu’on m'y
ronge le foie. Elle a demandé le prix de mon.
faune, elle voulait me donner des arrhes, disant qu’elle s’en allait à Naples, qu’elle devait prendre avis pour cet achat. Je m'étais demande si tout cela n’était pas un leurre. Elle à voulu te surveiller, voilà pourquoi elle est venue incognito, parbleu! c’est clair comme le jour. Elle m'avait fait une promesse. du vent, du vent, des mensonges et du vent! |
— Mensonges! c’est vous qui mentez, Stefano.
Ce que miss Benson a promis elle le tient... Miss Benson n’a jamais menti... Mesurez vos paroles.
— Holi! Carlino, hé! Tout doux, petit, quel enragé! Miss Benson ne ment pas, tant mieux.
Cela n’empèche pas que tu me joues un tour.
Carlo Pasta jurait par ses grands dieux quil n’était pour rien daris l’affaire et s’étonnait avec
d'autant plus de conviction qu’il voulait provoquer
son maitre, à lui raconter son entretien avec miss Clara et sa tante. Mais Stefano ne parlait que de sa beauté, de sa grâce, de son esprit, de sa finesse. Elle n’était pas entrée d’une minute qu’elle s’en allait droit à ses bibelots sans plus songer à l’art de
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Pipo que si cela n'existait pas. Comment miss Benson avait-elle pu flairer sa situation?
— Alors vous croyez que miss Benson prend
des vessies pour des lanternes? Miss Benson s’est
bien aperçu que vous n’étiez pas riche, je reconnais son tact.
— Et sa franchise, par Dieu! s’écria le sculpteur, qui revenait aux illusions, elle m'a demandé si mes sœurs sont jolies, j'ai cru qu’elle se moquait de moi.
— Miss Jessy, se moquer de vous! Miss Jessy ne se moque pas, elle aime à plaisanter, mais jamais Je n'ai vu que miss Jessy fut moqueuse.
— Elle ne se moquait pas, tant mieux! On ne peut dire un mot, par Jupiter! tu es amoureux de ta sœur.
Carlo se hérissait et célébrait les vertus de miss Benson; le maitre avait fini par prendre au salon le journal anglais et tous deux à l’envi l’un de l’autre épanchaient leur admiration devant le por-
trait de miss Clara.
à — Il faut achever cette Flore voyons, Carlo, pour que nous puissions prendre un congé, tu en as pour une heure à faire ma besogne, moi j'écrirai
me)
chez nous que j'ai un brave compagnon, une protectrice, que je pourrai peut-être bientôt payer des douceurs, en attendant, qu’on nous envoie des
confitures. Tu vois bien que j'ai confiance.
Il reprit sa correspondance. Carlo fouillait l’argile d’une main preste tout en questionnant Stefano et cherchant à s’orienter sur le terrain scabreux où il s'était placé. Le maitre, en écrivant, répondait par des plaisanteries. On irait à Pérouse un jour, lorsque miss Benson aurait fait lemplette du marbre, Carlo serait présenté, il était un peu vif, un peu ronce sauvage, Carlo Pasta, mais il s’adoucirait bientôt devant la Nanna — c’était la sœur cadette — et qui sait si l’américain, du rôle d’apprenti, ne passerait pas au rang de beau-frère. Là-dessus Stefano riait, batifolait avec la verve d’un homme qui secoue de vieux soucis.
Pendant qu’ils devisaient ainsi, un gamin de dix ans ouvrit la porte, entra, chuchota quelques mots à l'oreille du sculpteur, qui se leva, referma son pupitre.
— Que le diable l’étrangle avec ses propres tripes! Un jour de carnavall.. L’an dernier c'était PArchiduc.. on n’a pas même un jour à soi... Allons, Carlo, troussez vos manches, mon ami, nous allons ranger l'atelier. Tu vas voir une bête curieuse qu'on ne voit pas en Amérique.
Il se mit à ranger les plâtres, à avancer, à reculer les marbres, à frotter, à épousseter, pendant que le gamin balayait à grands coups, tandis que Carlo, éperdu, se faufilait dans son veston, qu’il boutonnait
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avec furie et s'écriait, en tournoyant comme un rat dans une cuvelle :
— Je m'en vais, Signore Stefano, je m’en vais. addio !
— Il ne manquerait que cela, me laisser seul dans. la poële à frire! Il ne mange pas les enfants, petit, c’est l’ex-roi de Bavière, le vieux Louis, un bonhomme de roi, qui gouverne dans les ateliers.
Miss Jessy frémit à ce nom. Mais avec son bon sens pratique, sa hardiesse américaine, mettant les choses au pis pour mesurer ses forces, elle embrassa d’un coup les conséquences extrêmes de sa témérité, elle se vit démasquée, reconnue, forcée d’avouer son admiration pour Vercelli et le désir qu’elle avait de suivre ses leçons. Devant un souverain, ce serait un scandale, mais un scandale qui ne pouvait que tourner à son avantage, flatter Vercelli, favoriser son aide Stéfano, porter au loin le nom de Jessy Benson avec le piquant de son aventure. Peut-être serait-ce là le denouement le plus utile, le plus pratique. Dans son empressement à se mettre en défense, ses lèvres déjà s’essayaient à prononcer des mots, prête à tout évènement; elle s'était remise au travail.
Trois personnes furent introduites. L'une d’entre elles, un vieillard, militairement boutonné dans une redingote bleue, portait une cravate haute, un
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chapeau de soie noir, incliné sur le front, des gants de cavalier qu’il tenait à la main avec une canne en jonc. Son regard fin coulait autour de latelier, accompagné d’un hochement de tête approbateur.
Un personnage austère, orné d’une rosette, le sui-
vait avec maitre Vercelli.
Tous trois se dirigèrent du côté de la Flore où Jessy se tenait, les bras ballants, les veux fixés au sol.
— Un jeune élève? demanda le vieillard.
— Oui, sire, c'est un Jeune étranger qui m'est envoyé d'Amérique, répondit le sculpteur en s’inclinant.
— Pipo Vercelli est connu dans le monde entier.
— Bonjour, sionori, continuez votre travail, je ne viens pas vous déranger. |
Le roi posa la main sur l'épaule de Jessy, il paraissait prendre plaisir à lui voir remuer l'argile. Ensuite il fit le tour de l’atelier, s’arrêtant à plusieurs reprises; 1l exprimait son opinion sans flatterie, en termes courts, dans la langue du métier.
Jessy commençait à se rassurer. Les visiteurs
allaient atteindre la portière, lorsque, voyant le fiune de Stéfano, qui était resté découvert depuis
la veille, le roi fit cette observation :
— Vous retournez décidément à la mythologie,
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signore Vercelli, c’est encore le plus sûr moyen de rester dans un idéal...
— Oui, sire, répondit le sculpteur, en souriant timidement.
Stefano perca son patron d’un regard foudroyant.
— Pouvez-vous descendre ce marbre? demanda le roi, — le faune était placé très haut.
Stéfano s’avanca pour exécuter l’ordre, mais sa main frémissait en soulevant le marbre, les petites veines se gonflaient sur son front, ses lèvres pâles se bridaient sur ses dents. Il prononça ces mots à peine intelligibles : EX
— Cette figure n’est pas à vendre...
— Je le regrette, dit sa majesté, absorbée par son examen, le faune a lair de me sourire.
— C'est l’œuvre de mon aide, un jeune homme de Pérouse, souffa Vercelli d’une voix étrangice, qui fit tourner la tête à sa majesté. Son sourire s’éffaça. Le personnage à la rosette considérait Stéfano qui se tenait, le corps rai, les poings serrés, immobile et les yeux hagards, comme un homme prêt à s’élancer, puis il examinait Vercelli dont les yeux clignotaient sous ce triple regard.
— Comment vous nommez-vous? demanda le roi. |
— Marco Stefano, sire.
— Votre faune est fort beau. Vous retiendrez
e nom, ajouta-t-il, en s'adressant à son compagnon.
Il salua les deux jeunes gens avec une extrême
politesse, une politesse, exagérée peut-être, répèta
le nom du sculpteur — Marco Stefano... très joli
votre faune. Bonjour, signori, — et sortit, suivi de Vercelli.
Stefano, bras croisés, regardait son élève qui s’approchait de lui les yeux en larmes, pâle d’ancoisse.
— Je viens de me brouiller avec ce misérable, dit-il, mais avant de crever de faim, je briserai tout ce qu’il m'a volé. | L
Furieux, il saisit un marteau, le fit tournoyer sur sa tête et tout à coup lâchant son arme, il fut pris d’un sanglot et s’affaissa sur l’escabeau, son visage entre ses deux mains.
Jessy eût un moment l’idée de lui tout avouer, nais elle eût honte de révéler son sexe sous cet habit qui autorisait une trop grande familiarité. Ensuite, il lui faudrait laisser deviner les illusions qui lavaient amenée chez Vercelli. Devant limposture de cet homme, partagée entre l’épouvante et le désir d’excuser sa curiosité, Jessy se félicitait maintenent d’être là et ne songeait plus qu’à tirer parti de son travesti au profit de celui qui oc-. cupait désormais la place du grand sculpteur dans
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son admiration. Elle prit Stefano par la main, le supplia par des mots féminins, qui ressemblaient à des caresses dans la bouche de l'adolescent.
— Calmez-vous, sor maestro, vous êtes avec moi, avec votre élève dévoué, qui ne vous laissera pas maltraiter. Le roi sait tout, il vous protègera, jai vu sa bouche se relever avec dédain quand il examinait le maitre. Et ce personnage qui l’accompagne a tout vu, il s’est même aperçu que je comprenais et je n’osais le regarder, crainte de confirmer ses soupçons.
— Le fourbe trouvera mille moyens de se disculper en me chargeant de calomnies. Entre nous deux, c’est une haïîne à mort... et l’on peut tout ici, quand on est célèbre, riche, entouré d’amis et de créatures. Pipo Vercelli! — Stefano cracha ce nom comme un venin.— C’est le grand Promothée qui a volé le feu du ciel, mais il ne peut pas s’en servir, c'est moi qui lui sers de briquet, par Jupiter! j'ai allumé tout ce qui est ici, tout...
Et Stefano serrait les poings, menaçait la Flore.
— Mais je suis là pour vous défendre, sor Stefano, je raconterai tout à miss Benson, elle achetera votre faune, n’est-ce pas convenu? Je la verrai demain, après demain, elle ne peut pas continuer avec moi cette plaisanterie. Je conclürai le marché en son nom, voulez-vous? Certain, qu’elle ne me
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blâmera pas, je vous le payerai deux fois, trois fois plus que vous n’en auriez demandé, quatre fois plus que le patron ne vous paye en un an. Vous serez libre. vous quitterez Vercelli... N’avez-vous pas d'argent? tenez, il y a cent écus dans ma bourse.
Miss Jessy secouait sa bourse, oubliait toutes les précautions, sa voix montait, son attitude perdait de sa rigidité artificielle. Elle se crut un moment perdue en voyant Stefano s’élancer vers elle et lui prendre les mains.
— Quitter Vercelli! C’est une histoire que tu me racontes, tu ne comprends par les mots que tu dis. Avoir à soi un atelier, un élève dévoué, habile!.. De quel ciel tombes-tu, fleur d'Amérique? Tu m'assures que mon faune est vendu?
— Je le garde pour moi si cela n’est pas et vous vendrez d’autres figures, miss Benson vous lancera et moil.. |
— Et toi aussi, tu vas me lancer, eh! bien alors, au diable les flous! s’écria Stefano, avec un élan de gaîté que lui suggérait la candeur juvénile de son Carlo. — Nous irons ce soir au théâtre, il y a
bal à PAppollo, et nous serons masqués, nous intriguerons le grand Pipo, nous lui tordrons dans
les oreilles tout ce qu’il a commis de vilenies,
vive Dieu! Je serai vengé dès ce soir. Laisse-moi.
De D ©.
Miss Jessy Benson ISI
seul maintenant, le maître peut rentrer. Il lui serait bien difhcile de se passer de moi... Son premier soin sera de m'engager à ne rien dire, peut-être menacera-t-il.… [l sait que je suis pauvre. alors je ne réponds de rien!
Stefano fit un geste, qui effraya miss Jessy. Mais il la forca de sortir de l'atelier :
— Va-t-en, tu reviendras ce soir après l’ave Maria, je t'attendrai pour aller au théâtre, adieu Carlo. N'oublie pas d'apporter un masque.
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En voyant sa maîtresse revenir, non plus agitée comme la veille par la crainte d’être reconnue, mais sombre, portant son costume de garçon avec une gravité virile, les mains en poche, les coudes en dehors, miss Lovel se sentit troublée. Elle se rappelait avec un remords que l’enthousiasme de Vercelli s’adressait à la grâce, à la beauté du modèle plutôt qu’au talent de l’auteur du buste, et la pensée lui vint, que les succès de l'atelier déplaisaient à miss Jessy. C’était la première fois que miss Jessy gardait devant elle une attitude sévère, froide, presque menaçante. Miss Lovel lui prit les deux mains et de sa voix la plus câline :
— Qu’avez-vous, mon cher Carlo, que s'est-il donc passé? Grondez-moi, battez-moi, ne me regardez pas ainsi, je vous en supplie.
— Le hasard veut que ta folle humeur, cette fois, m’ait épargné une imprudence, répondit Jessy, ce Vercelli que je comptais prendre pour maître n’est qu’un imposteur.
Un double écho retentit dans la chambre.
— Le statuaire Vercelli, un imposteur! Oh!
Jessy. ue
— Un imposteur! répéta Clara, joignant les mains comme pour implorer une explication.
— J’achèterai le faune, finissons-en, j'aimerais mieux pour aujourd’hui ne plus avoir à prononcer ce nom. |
D'un geste violent, qui répondait à la passion intérieure, miss Jessy enleva sa cravate, ôta sa blouse. Clara l’aidait à se déshabiller et subtilement la soulageait par une foule de questions, si bien qu’elle avait dépouillé Pâme et le corps, quand feu Carlo eût endossé sa robe de chambre et chaussé ses pantoufles. ; |
Un silence suivit le récit de la visite du roi, un
silence morne, profond, désespéré. Miss Sarah.
Benson n'avait qu’un souci$ dans la vie : marier
sa nièce, dont elle était la seule parente et l'unique.
protection. Mais Jessy craignait les entraves et ne
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répondait pas aux dësirs de sa tante. Or, depuis quelques mois, le prestige de Vercelli semblait la ramener à des sentiments féminins. On s'était fait du grand artiste un idéal, qui, pour chacune de ces dames, représentait une illusion, une espé-
rance, un but ou un désir. Il renfermait de plus
en lui tous les avantages que l’on attendait d’un séjour à Rome, et voilà que ce dieu devenait la boîte de Pandore malencontreusement ouverte par une fatale curiosité; il n’y restait pas même une espérance, rien que déception et regrets, sans compter les dangers d’une aventure, qui pouvait s’ébruiter et jeter ces dames en de cruelles perplexités. Jessy ne parlait de rien moins que de retourner à Florence. Clara baissait les yeux et mesurait le gouffre dans lequel elle avait jeté sa maîtresse. C’était le jour du mardi-gras, le carnaval battait son plein. Entre les balcons et la rue il s’était fait des rapprochements depuis le premier jour; les jolies femmes avaient leur favoris comme les fleurs ont leurs papillons. Aux dragées, à un sou la livre, se mêlaient des boîtes à bonbons ficelées, que l’on ouvrait clandestinement, de vraies roses et de vrais bouquets s’échangeaient entre les fenêtres. Le vacarme des cris, des rires éclatait comme une pluie qui se brise avec de grands éclaboussements, puis recommence toujours plus fort, un de ces
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bruits indéfinis, qui finissent par vous berçer. Miss Jessy paraissait rêver, elle regardait sans voir, les figures agitées qui se mouvaient, grimaçantes sous son balcon. Cette existence de quelques heures dans l'air libre de atelier, loin des exigences banales de l’usage et de l'opinion, cette amitié qui s’ébauchait avec le sympathique collègue, ce travail en commun, toutes ces illusions échangées passaient devant ses yeux comme un beau paysage, et la vision se concentrait autour de Stefano, la victime opprimée, le génie étoufté, l’âme fermée, qui s’entr'ouvrait, comme une fleur, au souffle de l'amitié. Les traits de Stefano, par moments, lui revenaient parmi les visages entrevus au Corso, avec toute l'apparence de la réalité. Une voix flûtée interrompit sa rèverie.
— Etes-vous bien sûre que cet homme soit aussi coupable qu’il en a Pair? Il n’a pas nié que le faune fut de la main de Stefano, quant à l'abus d’une collaboration usurpée, vous savez mieux que moi, miss Jessy, qu'autrefois dans les ateliers des plus grands artistes le travail était en commun. Les bons élèves restituaient au maître ce qu'ils avaient reçu de lui au temps d’apprentissage. Stefano est aigri, il a souffert, il est devenu susceptible, quand il sera célèbre, un jour... il usera de ses élèves comme son maitre a usé de lui.
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— Comment, tu défendrais cet homme! Je nie que jamais Stefano ait été l'élève de Vercelli, il n’a rien à lui enseigner.
Miss Clara répondit doucement :
— Je voudrais empêcher des représailles et des querelles dont nous serions la cause. Je ne vois pas Purgence de jeter le manche après la cognée, je prendrais la chose en riant, comme elle a commencé, il faut rester dans le mouvement. A votre place, miss Jessy, j'irais ce soir à l’atelier, puisque Stefano vous attend, j’achèterais le faune, je me laisserais même introduire au bal, si vous croyez pouvoir vous fier à lui. Nous pourrons vous y joindre et ce serait fort amusant. Un des ex-locataires, à qui nous avons prêté le pavillon, un bon père de famille et sa femme nous accompagneront. Jeter le masque avant la fin, c’est avouer notre défaite. Le travesti est notre excuse, notre droit, tant pis pour qui s’est laissé prendre. Nous pourrions quitter Rome dès demain, visiter Naples et la Sicile pendant le carème, c’est le moment choisi par tous les étrangers. Dans un mois, dans deux mois, Vercelli ne reconnaitra plus le frère de lait sous ses habits de femme, mais le reconnût-il, pensez-vous qu'il se fâche d’une plaisanterie qu’il doit à sa célébrité; s’il a le mauvais goût de se ficher, vous lui rappellerez les circonstances qui
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vous ont fait prendre en pitié son aide. — Le discours de miss Clara fut interrompu par une nuée de bouquets, qui tombaient dans le pavillon; elle
reprit sur un ton badin et tout en renvoyant les
fleurs : — Je comprends votre répugnance à vous démasquer en garçon, mais vous aurez un domino ce soir, le RE vaut un jupon. Stefano voudra bien nous garder le secret, il vous doit tout. Dans un mois, quand il aura pleuré la perte de Carlino, l'ange envoyé du ciel pour renipper les petites sœurs, quand il vous reverra sous les traits de miss Benson, loin d’oublier le respect qu'il lui doit, il tombera sur ses genoux, il vous honorera comme la madone, il vous appellera tour d'ivoire, miroir de justice, vase d’élection, arche d’alliance. la litanie y passera. Vous aurez abattu Porgueil, dévoilé le mensonge et récompensé le talent. Et vous m'en voulez de ce dénouement?
Miss Lovel, en parlant, lançait à chaque phrase un bouquet dans le Corso, en guise de ponctuation, et parfois si adroïtement qu’elle touchait le masque au visage, ce qui donnait beaucoup de force à son d.scours.
— Tu as plus d’esprit que vingt pages, s’exclama Jessy, reprenant sa gaite.
Ce projet conciliait tout et ne détriite rien, il
donnait au contraire satisfaction aux tentations
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de latelier, prolongeait la comédie et lui donnait un dénouement inespéré. Jessy reprit toute sa gaité avec son rôle de spectatrice au pavillon bleu. Elle s’amusa beaucoup de la course des petits chevaux — les berberi, — qui volaient, fouettés par des ailes avec un cliquetis de cuivre, à travers le Corso, entre les rangs pressés des cu- TIEUX.
Le soleil avait disparu. Une sourde agitation se répandait au Corso, les bouquets ne circulaient plus, mais dans lPobscurité mouvante passaient et repassaient des ombres. Aux balcons, cà et là, des lanternes brillaient et leur nombre augmentait de seconde en seconde; les voitures s’éclairaient audedans, au dehors, les chars se couvraient de bougies et de lumignons, des feux follets couraient sur les têtes des passants, montaient par de longues perches jusqu'aux deuxièmes étages; des lueurs pétillaient, jaillissaient de partout. En un instant, le Corso, du haut en bas de ses maisons, s’alluma de lueurs clignotantes. Les masques assaillaient les balcons, grimpaient aux‘ chars avec des cris de triomphe ou de désespoir, suivant que le feu s’allumait, s’éteignait aux mains des acteurs. C’était une immense clameur, un vaste embrase- . ment, comme si le Corso prenait feu dans un accès d’hilarante folie. Et l’on se criait des choses
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folles : « Assassiné soit-il, qui n’a pas de lumière! Senza Moccoli! Senza Moccoli! (x).
Jessy profita de la confusion pour se retirer dans sa chambre et vaquer aux préparatifs. Tout était combiné déjà dans l’esprit fécond de miss Clara. On irait en famille à l Apollo, sauf à perdre les compagnons s'ils devenaient gênants, d’ailleurs on aurait Stéfano, comme cavalier, pour le retour. Miss Jessy se pourvut d’une cocarde aux couleurs américaines, qui devait la faire reconnaître de miss Clara, elle prit un loup, un domino de soie, dont elle s'était servi déjà dans un bal à Milan, se roula dans un grand manteau et partit, la main pressée sur la poche de son gilet, gonflé par un tube en maroquin rouge, rempli de pièces d’or. |
Les étoiles scintillaient au ciel, un reste de gaité bruissait dans les groupes animés des flâneurs qui longeaient les trottoirs, jonchés de bouquets fanés et couverts de poussière. On avait ôté les tentures aux échaffaudages, qui se montraient à nu comme la carcasse d’un grand feu d'artifice après une fête, Miss Benson filait contre les maisons, très rassurée:
{3) Sans lumignons.
Miss Jessy Benson 159
sur la suite des évènements, réglés d’avance, et se fiant, en cas d’accident imprévu, à la loyauté du jeune homme, intéressé à la défendre.
Elle perdit peu à peu son calme devant la rue del Babuino, sombre et déserte, accéléra le pas et glissa sous le porche de l'atelier, ouvert heureusement : Stefano l’attendait. Il lui sembla tout autre, dans sa redingote noire, avec un bout de gilet blanc qui bordait le revers. Son visage, encadré par de beaux cheveux noirs, arrangés avec soin, avait gagné de la noblesse. Le moindre de ses gestes exprimait l'assurance d’un homme qui se sent une autorité. Ce changement de l’homme, s’ajoutant à la solitude, à la demi-obscurité, intimidèrent miss Jessy. Elle parlait haut et vite pour se donner du cœur, et demandait avec instance des nouvelles du patron.
— Vercelli fait le mort, comme la vipère, quand on lui marche sur la queue, dit l’artiste, bonsoir, Carlo. — Il ouvrit le manteau de Jessy. — Eh bien! tu n’es pas en toilette ?
Carlo montra son domino, roulé dans un journal, et le jeune homme, avec cette mobilité d’esprit commune aux gens qui font profession de leur fantaisie, se mit à répéter les mots anglais, qu'il lisait d’une façon comique.
— Tu n'apprendras l'anglais, petit, s’il fallait un jour émigrer…
— Oh! que non, dit Jessy, espérons que jamais vous n'aurez à quitter vos sœurs.
Elle porta la main à sa poche, en retira l’étui et le tint dans sa main levée, entre le pouce et l'index.
— Des cigarettes? dit Stefano, qui n'avait jamais vu ce genre de boîte, vas-tu commencer à fumer?
— Ce ne sont pas des cigarettes, c’est un étui, devinez ce qu'il y a dedans?
— Autre chose que du vent, pour sûr, répondit Stefano, en soupesant la boite dans sa main, qui plia sous le poids. |
— Je vous apporte de bonnes LObPAE dit Jessy, c’est vrai que ma sœur de lait est ici, je lai vue, vue comme si je me voyais moi-même dans
un miroir. C’est vrai aussi qu’elle veut acheter.
votre faune, elle m’a prié de vous donner des arrhes, de peur de manquer son marché.
La boîte tomba lourdement sur la table, s’ouvrit, répandit des pièces d’or, qui brillaient sous l’abatjour de la lampe à l’huile. |
— Qu'est-ce que c’est? demanda l'artiste, avec plus de curiosité que de convoitise.
— C’est pour vous, signore Stefano, ce sont des arrhes que miss Benson vous prie d'accepter en avance de payement, pour prendre possession du marbre.
Stefano devint pourpre, il palpait les pièces
MAL A Sad
Miss Jessy Benson IGI
d'or, il les répandait sur la table en les comptant :
— dix, vingt, trente. — Puis, comme s’il avait faut une découverte : — Par Bacchus! ce sont des louis d’or.
— Il y en a cent, plus des billets de cent écus, reprit Carlo, ouvrant un portefeuille dont il tira quatre billets. — C’est le tiers de la somme dont vous êtes, paraît-il, convenu avec miss Benson, le reste vous sera compté quand vous voudrez.
— Jesu, Maria, Carlo, Carluccio! s’écria Stefano. Il se jeta sur Jessy et lembrassa sur les deux joues, puis il retomba sur son escabeau et reprit avec émotion :. |
— Sais-tu bien que c’est une vie d'homme que tu répands là sur la table; sais-tu bien que j'étais endetté, que les petites n'avaient plus de quoi se vêtir. Et le reste, dis-tu, quel reste? Il y en a déjà trop pour lapider Vercelli. Sans mot, Vercelli n’est qu'une carcasse de vautour bonne à jeter aux chiens. Vive Dieu! Je sens ma corde au cou se dénouer... — Läâchez, Pipo, lâchez... je ne me vengerai pas de toi, cancre! je te laisserai,simplement crever de rage. Me voilà sauf, riche, libre! Hors d'ici, Carlo, j’étouffe dans cette caverne de faux monnayeurs|!
Miss Jessy se tenait à distance des élans indiscrets et de l’attendrissement du sor Maestro,
162 Autour d’un Chevalet
mais le cœur lui battait. Elle se disait que pour cette joie, tout pouvait être pardonné, qu’elle tenait en ses mains l’avenir et le bonheur d’une famille. Pour la première fois de sa vie, elle sentait qu'il est beau d’être riche, beau d’être folle aussi quelquefois, comme cette folle de Clara, elle sentait émotion lui gagner le menton, lui chatouiller les yeux et, pour dissimuler l’impression, elle se mit à crier très fort :
— Evviva Stefano! Evviva Carnevale!
— Je t'apprendrai tout ce que je sais, je t’habillerai, je te nourrirai, je te payerai cher; miss Benson n'aura plus rien à débourser ‘pour toi. Nous irons à Pérouse avant huit jours. Demain matin, je règlerai mes comptes.
— Avez-vous un contrat avec le maitre? demanda Jessy.
— Vercelli me jugeait trop pauvre pour devoir me lier par un contrat, j'étais un oiseau déplumeé, il ne se doutait pas que les plumes grandiraient. À demain, le coup d’aile, Caro Pipo! tenez-vous à distance.
Carlo ramassa les louis, replia les billets de banque.
— Maintenant, mon cher maitre, j'ai un service à vous demander de la part de miss Benson.
— S'il fallait lui donner un doigt, un doigt de la
Miss Jessy Benson 163
main gauche, je le jaisse couper, dit Stefano, en levant ses dix doigts en l'air.
— On n’en demande pas autant, écoutez : Miss Benson pense à tout, elle craint la colère de Vercell. Promettez-moi de vous séparer sans querelle.. À votre place, je prendrais l'initiative d’une sorte d’accomodement, j'écrirais quelques mots polis. mais d’une certaine façon... En attendant l'heure du bal, si nous composions une lettre; je faisais la correspondance à la maison. Voyons, jécrirai la lettre en anglais, je la traduirai mot à mot, vous la mettrez en italien.
Elle prit un écritoire et du papier dans le pupitre, passa la plume à Stefano, prit un crayon et commença :
Ilustrissime professeur.
— Pourquoi pas « Votre Saintete, po primo, Vercelli, par la grâce de Dieu.
« Mon cher maitre » alors.
— Maitre de quoi ? Je lui apprendrais tout...
— Voyons, sor Marco, il faut avoir de l’indulgence avec les faibles, vous êtes intelligent, votre patron n'est qu’ambitieux, répliqua Jessy, avec l'accent d’une douce gronderie et en même temps
avec un air de supplication, qui devait contraster singulièrement avec le ton absolu du maitre. Raisonnons un peu, sor Maestro, c’est à Vercelli que vous devez la visite du roi, la protection, l’aide de Miss Benson et moi-même. On ne m'eût jamais envoyé chez Marco Stefano, on m'envoie chez Vercelli. Et le droit d’embrasser vos sœurs et de revoir bientôt le soleil de Pérouse, à qui le devezvous? Au hasard, à la chance? Il n’y a ni hasard ni chance, il y a des occasions que l’on fait naitre, il en est d’autres que l’on subit, votre chance à vous, sor Maestro, est d’avoir été l’aide d’un maitre . injuste mais puissant... Oh! la puissance ! Recommençons, voyons, ne m'interrompez plus.
« Mon cher maitre, »
Stefano écrivit, tout en se regimbant. Jessy lui dicta ce qui suit :
« Je vous devrai ma liberté et mon succès. J'ai » eu la bonne fortune de vendre mon faune, bien » que j'aie dit au roi qu’il n’était pas à vendre, ne » me croyant pas en droit, chez vous, de faire » commerce de mes œuvres, ni même de les exhi- » ber. Mais vous aviez trahi l’auteur. La chance a » voulu que ce marbre, resté en évidence après la
» visite de sa majesté, ait rencontré un acquéreur.
Miss Jessy Benson 165
» Ma situation devient telle que je n’ai plus le » droit de refuser à ma famille des bénéfices que » le produit de mes œuvres personnelles — souli- » gnez « personnelles » — pourrait lui rapporter. » Jai l'intention de m’établir à mes risques et pé- » rils. La Flore est achevée; comme je n’ai pas de » travail commencé, je profiterai de cette occa- » sion pour quitter l’atelier en vous remerciant des » bienfaits de votre enseignement qui m'ont mis à » même de voler de mes propres ailes. » Et caetera.. Vous trouverez une fin, suivant les usages du pays. N'oubliez pas la date, ajouta Jessy avec la ponctualité d’un ancien employé de banque. Il est également superflu de dire le nom de l’acheteur, miss Benson n’aime pas à être en vue. Vercelli soupconnera l'intervention du roi et cette erreur vous met à l’abri de tout.
La personne qui parlait ainsi n'avait plus rien de l’âge ni du sexe de Carlo, mais Stefano ne songeait qu’à se réjouir, 1l lisait relisait Pécrit, comme on lit une poésie, avec des cris d’admiration : — Superbe! admirable! « Je vous devrai ma liberte et mon succès. » Où donc as-tu fait tes études, petit, chez Pallas Athénée? Est-il malin! En voilàt-il un clou rivé à chaud sur le muñle de Pipo... Ils croiront qu’on m'a fait cela dans les bureaux d’une ambassade. C’est-il tourné, hein? Demain le vieux
166 Autour d’un Chevalet
Cignale lui remettra le compliment. Hors d'ici maintenant, j'ai hâte de respirer l'air d’un homme riche. — Stéfano mit sa cape et empocha son or.
— Tues un garçon raisonnable, dit-il, moi je suis un ingrat. À cet homme je dois beaucoup et d’abord mon élève. — Il enlaça la taille de Carlo, qui se défendait de l’étreinte, en se roulant dans son manteau et ils sortirent comme deux écoliers, qui s’échappent.
Jessv trottait menu à deux pas du waestro, que la joie lançait en avant. Lorsqu'ils arrivèrent dans le Corso, l'envie prit à miss Jessy d'introduire brusquement Stéfano chez sa tante. Elle se prélassait à l’idée de sa stupéfaction, quand elle apparaitrait en femme quelques moments après dans le salon, devant miss Lovel, qu'il allait prendre pour miss Benson. On passerait ensemble la soirée, on irait même à l’Apollo, pour intriguer Vercelli. Elle hésita pourtant devant le seuil du joaillier et suivit Stéfano, qui l’entrainait vers l’inconnu, par des rues sombres. Il se faufila dans un long couloir moite et fangeux, déboucha dans un magasin imprégné d’odeurs d’huile, encombré de fûts, de caïsses, de barriques. Une angoisse saisit Jessy en voyant le sculpteur allumer son cerrino et s’élancer sur une échelle qu’il appelait un escalier. Il arriva dans un
Miss Jessy Benson 167
fenil, ouvrit une porte cadenacée, dont il avait la clef.
-— Ce n'est pas un palais ici, mais dans cinq ou six jours nous aurons un toit de chrétiens, dit-il, en introduisant son élève et, voyant la pâleur de Carlo qui semblait prêt à défaillir : — C’est le froid de ces murs qui t'a glacé le sang, attends que j'y mette le feu, reprit-il.
Prenant sur la table un flacon, il remplit un grand verre et l’offrant au jeune homme : — C’est du vin de chez nous, avale d’un trait et assiedstoi. |
IL poussa Jessy dans les bras d’un fauteuil déhanché, perdant ses tripes, et se mit en devoir d'allumer une lampe tandis que Jessy grelottait de froid, de peur et d'émotion, regrettant l’escapade, se disant qu’il serait malaisé d’excuser à ses propres yeux et plus encore aux yeux de Stefano, cette
visite nocturne à l’appaitement du jeune homme.
Elle assembla tout son courage, stimulée par le vin, par la nécessité de ne se point trahir au moment le moins opportun et reprit un peu de sangfroid, pendant que Stefano éclairait sa misère, — la misère prise entre deux murs, car le toit formait les deux autres. Le jour, en ce grenier, tombait du ciel directement par une grande fenêtre, veuve de plusieurs vitres et qui faisait donner à ce local
168 Autour d’un Chevalet
le nom prétentieux d’atelier. En fait de mobilier, à part le siège susmentionné, on n’y vovait qu'un lit de camp dissimulé sous un rideau avec des hardes, des chaussures, un petit miroir qui brillait, des caisses défoncées, des chevalets, des plâtres brisés ou renversés et qui se révélaient sous des toiles d’araignée, tandis que Stefano circulait avec sa lumière.
— Devine où j'ai caché l'argent? dit-il, en revenant vers Carlo, les mains vides. — Dans un soulier, et le soulier dans la panse d’un vieux roi de Crète, jugé aux enfers. Tu vois ce morceau de Minos, eh bien, c’est là mon coffre-fort.
— Il fait froid chez vous, sor Maestro, dit Jessy qui recommençait à trembler.
— Le toit baille, c’est vrai, mais la nuit Pair est sain... Encore un verre de Montepulciano.. Veuxtu te reposer un peu?
— Merci, merci, s’écria Jessy que cette proposition mit debout sur ses pieds avec un vif désir de locomotion. Miss Benson nous attead au bal, je dois vous présenter.
Ce fut à Stefano de s’agiter, il n'avait pas d’habit, il faudrait prendre un domino au vestiaire et cela n’était pas convenable.
Jessy le rassurait.
— Miss Benson est très familière, aussi simple
que moi, nous avons ies mêmes goûts, les mêmes dispositions, quand vous la connaitrez, vous direz... « Mais c'est Carlo! »
— Un peu plus blanche, un peu plus rose, un peu plus...
— Vous me trouvez donc bien vilain, sor Marco? |
— Bêta! Est-ce qu’un homme a Eesoin d’ètre beau, tu es intéressant, tous les américains sont maigres comme des chats de gouttière. Viens, nous ferons un tour avant d’aller au bal.
Ils descendirent les escaliers et sortirent par une écurie. Jessy reprit toute sa gaité à la vue des étoiles, devant la timidité du jeune homme, qui lui rendait la conscience de sa force. Elle s’était acquis un maitre et un ami, l’auréole de Vercelli tombait sur Stefano, s’éclairait des attraits puissants du sympathique artiste, plus rapproché d’elle que Vercelli par la jeunesse et la modestie. Leur avenir se confondait, leur amitié, vieille de deux jours, avait subi déjà l’épreuve des confidences. Miss Jessy, pour la première fois, trouvait un écho qui lui répondait, elle en éprouvait une joie, qui se répandait en câlineries.
— Où perches-tu, petit? demanda le maitre.
— Je loge au Corso, avec ma tante, c’est une bonne femme qui a de mauvais yeux. Miss Benson
170 Autour d’un Chevalet
logera chez nous en attendant qu'elle”ailena Naples, je Paccompagnerai peut-être.
Stefano parut réfléchir et s’informa de la durée du voyage.
— Un mois au plus, ne vous inquiétez pas, répondit Jessy, vous pouvez livrer votre faune quand bon vous semblera. 3
Je ne songeais pas à mon faune, mais je me fais à mon élève, répliqua Stefano.
— Moi à mon maitre, Sor Marco.
Jessy toucha la main que le compagnon lui tendait.
La conversation s’animait en marchant. Le compagnon se dépensait en questions naïves, parfois gênantes, sur le compte de miss Benson. Jessv, de son côté, perdait de vue son âge et son costume, il en résultait un complexe de traits inattendus, une sorte de trinité faite de Jessy, de Carlo, de miss Clara, un de ces phénomènes à trois têtes comme on en voit dans les pagodes, qui stupéfait Stefano et piquait sa curiosité. Jessy' raconta l’enfance de miss Benson, ses débuts traversés par des tracasseries de famille, puis l’épisodé de la mansarde où s’ébauchait un buste parmi les moustiques et les rats, un buste qui devait faire connaitre la jeune artiste. Stefano fut frappé de cette analogie, c'était précisément son cas avec cette différence,
À ie Do USE
Ce TN
Miss Jessy Benson VA
que chez lui, les rongeurs n’avaient que deux jam-
bes. Il comprenait maintenant cette sympathie instantanée qui lui valait, dès son entrée à l'atelier, les bonnes grâces de l’américaine. Lorsque Carlo insinua que très probablement miss Benson lui
demanderait des conseils, Stefano fut ravi.
— Moi, son maitre! une si belle élève, crois-tu
que nous nous entendrons?
, nc > — J'en suis certaine, s’exclama Carlo, avec un
malencontreux féminin qu’il essaya de rattrapper
dans un accès de toux suivie d’une longue aspiration.
— Oh! quel parfum! Où sommes-nous?
Et Jessy s’arrêta pour aspirer avec délices le parfum qui venait des rosiers de la villa Mülls. Ils étaient au mont Palatin. Stefano entraina Carlo sur une éminence d’où l’on jouissait, disait-il, d’un spectacle unique.
Dans le ciel d’un bleu sourd, la lune voguait, éclairant les clochers de la cité moderne, plongée au loin dans le halo fumeux des réverbères à l'huile. Rome ancienne, à leurs pieds, resplendissait dans une lueur de gloire, une phosphorescence qui baignait le forum, flottait en vapeurs sur les arcs de Titus et de Septime-Sévère et entourait, sous le ciel étoilé, la masse opaque du Colisée. Ils descendirent par la trace argentée qui marquait le
chemin et se trouvèrent au-delà du forum, sous Parc de Constantin. Il faisait une nuit sereine, tiède comme une nuit de printemps. Des promeneurs passaient dans la clarté limpide, en traçant de grandes ombres, d’autres causaient par groupes devant le Colisée. On entendait sous les manteaux sonner des voix de mandolines, et des rires de jeunes filles répondaient aux sons cristallins.
Stefano reconnut la prima dona de l’Appolo et, prévoyant une sérénade, fit entrer Carlo. Ils grimpèrent par un escalier, qui montait alors dans les ruines aux gradins élevés et, comme deux spectateurs, prirent place sur un bloc de maçonnerie. Les rayons de la lune, brisés aux angles du pourtour, jallissaient en flots lumineux sur les ronces grimpantes et les végétaux qui croissaient entre les crevasses et ressemblaient à des tentures, à des remous d'argent. Autour d’eux, les étoiles scintillaient par les ambrasures, et tout resplendissait d’un éclat silencieux.
— Je vois deux tigres dans l'arène, dit Stefano, produisant un rugissement, qui se repercuta d’un long éclat de rire, sonore et troublant dans la nuit.
— J’aperçois deux martyrs, fit Carlo, montrant deux formes sveltes, qui se mouvaient près de la croix, alors plantée à l’entrée de larène.. Ecoutez.
Miss Jessy Benson 9e
Une voix de femme résonna dans Pespace vide du cirque, une autre voix battit un trille, qui se perdit smorzando sous les voûtes de l'arène; puis les deux voix se confondirent et planèrent un instant comme les sons prolongés d’un orgue. De la voix de contralto, par moments, s’échappaient des soupirs longs, déchirants, que la voix grêle adoucissait, enguirlandait de traits et les voix s’élançaient avec des audaces de passion, des caprices de gaité, qui remplissaient le cirque d’une émouvante sonorite. |
Le sculpteur avait pris la main de Carlo pour attirer son attention et la serrait aux beaux passages. Elle en éprouvait un frémissement, qui la tenait toute haletante sous limpression du chant. Les voix s’exhalèrent dans un trille long, hardi, modulé avec la passion de deux adversaires qui luttent pour la vie devant un public exalté. Des applaudissements retentirent : « Bravo la Penco! bravo la Frezzolini! »
Les amis descendirent dans l’arène et passèrent devant les virtuoses qui recevaient les félicitations des auditeurs. Jessy était affreusement émue.
— Eh bien, Carlo, tu te vaporises, dit Stefano, les artistes sont de grands fous qui s’échappent en vapeur, comme de l’eau sur le feu.
— Heureusement qu’ils retombent dans leurs
œuvres en matière plus solide, répondit Carlo, en riant.
Stefano trouva que l’élève avait beaucoup d’esprit et Carlo découvrit que son maitre était un philosophe. Et ils finirent par s’avouer qu'ils étaient tous deux des ccervelés, car il sonnait neuf heures au glas de l’existence et ils avaient à traverser la moitié de la ville pour aller au théâtre. Bien leur en prit de trouver un fiacre, qui venait d'amener des anglais au forum. Ils y montèrent.
Jessy devint silencieuse dans cette boite roulante. Le tutoÿement, les caressants diminutifs italiens qui chantaient sur les lèvres du collègue, chatouillaient son oreille pour la dernière fois.
Au moment d’entrer dans la salle du bal, au vestiaire, quand elle eût endossé le domino noir par dessus son veston, qu’elle se vit dans la glace, un frisson la saisit à l'aspect de son spectre. Le moindre pli, le moindre geste trahissait une femme, elle sentait qu’elle ne pouvait plus dissimuler : une minute encore, Carlo ne serait plus. C’était un moment palpitant, une agonie, une vraie mort avec les adieux, les regrets, les terreurs, devant linconnu ténébreux.
Pour se révéler au sculpteur, elle avait compté sur l'excitation d’une foule bruyante, il n’y avait
que des gens calmes en habit noir, en costumes.
Miss Jessy Benson E7S
riches et des masques rigides; un médiocre orchestre mettait en mouvement quelques rares danseurs. La dignité romaine répugne aux contorsions, sa gaité concentrée est plutôt caustique et ne devient bruyante que par la contagion du Corso, par tolérance ou par commande, une fois lan. On n’entendait qu'un murmure vague de raisonnables causeries. Le malaise de miss Jessy augmentait à chaque pas, tous les incidents de la promenade se reproduisaient à ses yeux dans une sorte d’éblouissement et jusqu'aux moindres paroles de Stefano : « Maigre comme un chat de souttière. » Pourquoi ce mot revenait-il impitoyablement à sa mémoire? Jessy m'avait jamais été coquette, pourtant elle enviait la beanté des jeunes femmes qui passaient, blanches et roses, avec des cous de cygne. Quelle serait l'impression de Stefano, quand on lui montrerait miss Benson sous les traits d’un garcon, avec son visage maigre, son teint hâve, ses mains durcies par le travail, plus ridicule encore en‘domino — car elle n’était plus ni garçon ni fille et perdait son prestige acquis à l’atelier sous les traits d’un élève aimable, pour ne plus montrer qu’un masque hideux et des plis disgracieux.
Il s'était fait à illusion d’une miss Benson attravante, ornée de tous les dons de la beauté et
176 Autour dun Chevalet
du talent. Combien elle reorettait de n'ètre pas entrée au Corso chez sa tante! Ils étaient trop liés maintenant, pour se jouer ainsi de leur mutuelle confiance, elle avait dépassé les bornes de la licence autorisée. Que devenirsstssttaniet miss Clara n'étaient pas au bal, ou s’ils ne la rencontraient point !
Un masque, en passant, prononça ces mots :
— Good night, Mister Pasta.
Elle serra le bras du passant et, se penchant à son oreille :
— Ne me trahissez pas, je vous en prie.
Et se tournant vers Stefano, d’une voix qui vibrait à travers son chuchotement :
— Je suis avec ma tante, nous ne verrons miss Benson que demain. à demain, Sor Maestro, je vous écriral.….
Sans répondre aux questions anxieuses que lui adressaient ses compagnes, elle avait quitté Stefano, s'était jeté sur les bras de miss Lovel et rétrogradait à grands pas vers le vestiaire. Elle ne reprit son calme qu'après avoir enlevé sa cocarde et changé de costume avec miss Clara. Alors ce fut une détente qui précipita ses paroles. Sous cette mince pelure de soie rose, elle se sentait comme dans un château-fort.
Son alter ego Pasta, déjà lui apparaissait comme