EUR
Le lendemain à latelier, il n’était bruit que de la protection et des éloges accordés par le roi à Marco Stefano. Il avait emballé dès l'aube ses marbres et ses plâtres en dépit du Cignale, qui prétendait le retenir, puis on l'avait revu, habillé comme un maitre, et il se balladait en attendant Vercelli sans souffler mot de ses projets. Où allait-il? entre le maitre et lui que s’était-il passé ?
Les racontars allaient leur train, quand un craquement de bottes fines mit en mouvement marteaux et ciseaux. Le Cignale lui-même se cacha derrière un socle pour éviter le premier feu : c'était le maitre.
Lors de la visite de sa majesté, Vercelli ne s’était
aperçu de rien, il avait trop le sentiment de sa valeur pour prendre en considération lPémotion de son aide, émotion qu’il croyait d’ailleurs avoir apaisée en procurant à Stefano les éloges du roi. Il entra sans arrière-pensée, mais voyant la lettre de Marco déposée sur le guéridon, il s’étonna, l’ouvrit, ne comprit rien à l’ironie contenue dans les premiers mots : « Je vous devrai la liberté et
mon succès. » Ce fut la vente du faune qui lui mit
la puce à l'oreille, et quand il vit que Stefano se
MR ETES Dont D RAS ace DU RENTE T RL Y'a EE PAPA L'AUC É = AS | iQ) è A PEN ; à à a ls Le { me €
Miss Jessy Benson 179
préparait à le quitter, de rage, il froissa le papier et sonna pour appeler le factotum.
Ce fut Stefano qui se présenta. Il était en costume de ville et portait à la main un chapeau neuf à coiffe de satin blanc, qu’il tenait en dehors, à la façon d’un régisseur de théâtre, Il avait cet air résolu, ce contentement de soi-même que donne le triomphe et qui vous change un homme du jour au lendemain.
— Vous avez l'intention de nous quitter, lui dit Vercelli, et vous partez sans avertir ?
Stefano, étonné du reproche qu’on se pèrmettait | de lui adresser, répondit sèchement :
— Je:n’ai pas choisi le moment, il se présente une occasion que je ne puis laisser échapper.
— Vous avez vendu votre faune?
— Grâce à vous, maitre, grâce à la visite du roi.
Les deux hommes s’entreregardèrent comme un chien et un chat se regardent — le chat c’était Vercelli, qui cherchait une ruse et clignait à moitié les yeux. |
— C'est à sa majesté que vous avez vendu le marbre?
— On m'a prié de ne pas dire le nom de lacquéreur…
— Ni le prix qu’on vous en a payé!
— Quatre fois plus que je n’en demandais.
180 Autour d’un Chevalet
Vercelli mordit un crayon qu'il tenait à la main et palit, il se voyait percé à jour. Comment douter que Stefano ne se sentit soutenu. Or, la veille, il n'y avait eu que deux visites. à l'atelier, miss Benson et le roi. Ce n’était paf miss Benson qui pouvait acheter une œuvre quatre fois plus qu'on n’en demandait, d’ailieurs quel autre que le roi eût exigé la discrétion de la part du vendeur. D'autre part, ce mystère qu'exigeait sa majesté, semblait prouver qu'il redoutait de causer un dommage à la réputation du maitre en publiant le succès de l'élève.
Jugeant les choses pour le mieux, en homme habitué aux réussites, Vercelli crut n'avoir à déplorer que la perte de Marco; mais comme il n’osait ni braver linimitie du protège, ni encourir la disgrâce de son protecteur, ce fut avec un soupir d’amertume qu’il dit à Stefano : ;
— Jai formé trois élèves, Marco, tous les trois sont en passe de réussir. Je me suis fait trois ennemis.
— Permettez-moi de vous contredire, signore, je n’ai jamais été votre élève. Les figures que jai faites sont signées d’un nom de maitre et débitées comme telles. Je ne suis pas non plus votre ennemi.. Je vous dois mes succès, je le sais, je vous
en ai remercié.
— C’est bien, le Cignale fera votre compte.
Mais Stefano, dans son admiration pour le programme de Carlo, prétendait se donner le luxe d’une générosité qui le plaçait au-dessus du patron.
— Pardon, maitre, le mois n’est pas fini, il est trop juste que jé supoorte en vous quittant les frais d’un suppléant. Je connais un jeune grec qui voudrait vous servir, c’est un garçon plein de mérite, vous pourriez le prendre à l'essai.
Il écrivit un nom et une adresse, salua Vercelli, lui tendit la main.
— Sans adieu, Marco, je n’ai eu qu’à me louer de vos services.
— Bonjour, M. Vercelli.
Stefano s’en alla, tout gonfle de reconnaissance pour les conseils du jeune élève qui le débarrassait de son cauchemhr—Paigre rancune, qui lPétranglait avec des soifs de sang, chaque fois qu'il entrait chez Vercelli. — Dans sa sérénité d'homme libre, c’est tout au plus s’il n'avait pas pitié du malheureux. Plus d’ennuis, de préoccupations, l'air était fluide et caressant devant les étalages où il s’arrêtait, ébloui. Penser que toutes ces jolies choses, naguère inaccessibles, pouvaient devenir siennes pour peu qu'il voulut se donner la peine de s’informer du prix. Il trouvait la ville gaie pour un jour de carême. Sur la place d’Espagne, des pa-
182 Autour d’un Chevalet
taches s’ebranlaient gonflées de malles et de colis, dans la cour des hôtels. Ce n’était que conflits d’attelages, va et vient d'étrangers suivis de l’essaim turbulant des facchini, des commissionnaires, un sauve qui peut de voyageurs fuyant les rigueurs du carème. Lui aussi, dès le point du jour, pris de la fièvre du déménagement, avait transporté ses études et son faune chez un camarade, avant l’arrivée du patron, malgré les protestations du Cignale. Et il riait de la figure que faisait le factotum lorsqu'il avait entendu ces mots : « Fais » attention, Cignale, que mon faune est vendu à plus puissant que toi. » Et les ouvriers murmuraient : &« C’est au roi. c’est au roi! » Il souriait de son malaise, alors que, pénétrant à latelier du maitre, il s’attendait à voir éclater sur sa tête la tempête des récriminations et des reproches. Mais rien, pas un mot déplaisant, une poignée de main, des regrets. Il n’y avait que la crainte du roi qui put obliger son ancien patron à cette mansuétude. L’heureux Marco voguait entre deux espérances, l’une déjà réalisée, la faveur de miss Benson, l’autre, en perspective, la protection du souverain. Dans son exultation, il ne tenait plus à la terre que pour ne pas tomber le nez dans les vitrines. Par moment il était tenté de dépouiller les étalages, les orfèvres surtout, via Condottr,
Miss Jessy Benson 183
excitaient son envie, il entra dans un magasin, acheta pour ses sœurs quelques menus brimborions, une tabatière en argent pour son oncle, une chainette qu'il mit à sa montre et rentra chez lui par le Corso, en bayant aux fenêtres. Il aurait voulu prendre Carlo, emmener à Pérouse. Quel plaisir c'eüt été pour lui de présenter aux sœurs le jeune américain, son protégé, son protecteur; comme on aurait choyé ce gamin génial! Mais une lettre de Pasta lui apprit que miss Benson partait pour Naples avec lui, le jour même. On se reverrait dans un mois — prière, s’il avait à écrire, d’adresser ses lettres à Rome, au consul des Etats-Unis.
Marco grimpa dans son réduit, très étonné, en voyant le grabas, qu'il eût pu coucher dans cette auge. Il empocha son or, bourra ses nipes dans une vieille valise, écrivit à sor Carlo qu'il serait absent deux ou trois semaines et partit pour Pérouse.
Stefano absent, rien n’obligeait miss Benson à s'éloigner de Rome, puisqu'elle ne courait plus le danger d’être reconnue. Quant .à miss Lovel, elle se fait à son esprit en cas de rencontre imprévue. Son génie d’à propos lui suggéra l’heureuse idée
de se joindre avec sa maitresse aux excursions hebdomadaires, qu’organisait pour l’agrément des étrangers un archéologue érudit, homme fort aimable, M. Rosa. C’était un excellent moyen pour prendre langue et s’immiscer dans le monde flottant qui passait l'hiver à Rome, sans s’exposer aux ennuis d’une présentation. C’était encore une occasion unique de parcourir des environs inaccessibles à des dames seules.
La campagne d’alors ne laissait aucunement prévoir ce que serait la terre romaine, béchée, sarclée, cultivée avec les progrès de l’agriculture. Le prestige du passe vivait encore sur les pierres aujourd’hui lavées, étiquetées, numérotées par les archéologues jaloux des mauvaises herbes. C’était un désert enchanté, dont le charme sortait du sol et vous séparait du monde actuel. Jessy se croyait dans un sanctuaire quand elle errait, près de Frascati, dans le camp d’Annibal, parmi les houx aux fruits de pourpre — qu’elle prenait pour des gouttes de sang figées — ; à Tivoli, où les fontaines chantaient avec un doux murmure leurs souvenirs: payens; ou près de Rome, au Mont Sacré, par les chemins jalonnés d’aqueduc saux noms retentissants, où les mamelons verdoyants, percés de grottes, déchirés par des ruines, lui faisaient l'effet d’un chaos amoncelé par des titans sur Pancienne
Miss Jessy Benson 185
civilisation. C’est tout au plus si, dans les fleurs épanoui»s, les cyclamens, les anémones, les crocus à l’âpre parfum, elle ne croyait pas respirer l’ime antique qui sortait de ses hypogées. Malheureusement Jessy finit par se lasser du bourdonnement admiratif et de l’extase conventionnelle, dont il fallait avant tout s’imprégner et se saturer le cerveau, avant d’avoir le droit de hasarder une opinion. L’extase n’était pas son fait et le besoin d'agir, surexcité par la contemplation des choses grandes, nobles, belles, l1 poussaient à rétrecir le cercle de ses excursions autour de l'atelier de maître Pipo, comme fait le patineur, qui aime à frôler l'endroit dangereux, là où la glace est fragile. Ensuite elle s’ennuya de se sentir emprisonnée sous le nom de Carlo dans une chrysalide imaginaire. L’impatience de la liberté, le désir du travail commençaient à l’éperonner, lorsque survint un incident grave qui changea la situation.
Un soir, en revenant du Pincio avec les Benson et ses colocataires, miss Lovel, qui marchait la dernière avec un enfant, vit jaillir un bouquet de
roses et derrière le bouquet les yeux ardents de
maitre Pipo, qui souriait et murmurait d’une voix presque suppliante.
— La Signorina, sans doute, garde rancune à mon pauvre atelier. ou bien ai-je préjugé de mon
bonheur en supposant que la signorina se souviendrait d’un modeste collèoue ?
Miss Clara, prise au dépourvu, mais jugeant aux regards de Pipo qu’elle pouvait user de sa hardiesse, s’arrèta pour donner aux Benson le temps. d'éviter la rencontre, baissa les yeux et répondit en prenant le bouquet :
— C’est que j'éprouvais des remords au sujet. d’un élève dont vous avez bien voulu vous charger, signor Vercelli.
— Carlo Pasta? Il m'a quitté, je ne lai plus revu, bien que je l’eusse accepté pour prouver à la signorina que je n'avais rien à lui refuser.
Clara rougit autant qu’il le fallait pour répondre à ce compliment et, voyant que miss Jessy, sans doute avertie du danger, cheminait à distance, elle accepta le bras que lui offrait l'artiste, et reprit : |
— M. Vercelli, je suis forcée de faire appel à votre galanterie.
— À ma galanterie ?
— Oui, j'ai commis une imprudence que les mœurs de votre pays pourraient juger sévèrement Vous doutiez-vous que ce jeune homme, entré chez vous un jour de carnaval, pourrait n’être pas ce qu'il paraissait être, un garçon de vingt ans, mais une jeune personne, qui n'avait pas d’intro-
Miss Jessy Benson 187
ducteur et brûlait du désir de voir de près le grand sculpteur romain...
— Comment, ce Carlo Pasta?
— Le frère de lait de Jessy Benson, dont le nom servit d’intermédiaire...
Profitant de l’ahurissement causé par cet aveu, miss Lovel narra l'aventure avec toutes les péripéties et les impressions du faux Pasta, alors qu'il s'était vu seul à seul avec Stefano. Elle eût soin de verser sur l’aide le ridicule du quiproquo, tout en gardant pour le patron tout le sel de l'intrigue et lui demanda le secret, car elle craignait que l’escapade ne fit grand tort à son amie.
Vercelli n’en revenait pas.
— Par Bacchus! signorina, voilà l'intrigue la plus drôle, la mieux ourdie, la plus subtilement conduite dont j'aie jamais ouï parler... Amenez-moi le Pasta, que je le félicite. Moi, un sculpteur, me laisser duper de la sorte!
Vercelli riait de tout cœur et le plaisir qu'il éprouvait d’être Le héros de l'intrigue se changeait en enthousiasme pour son auteur.
Miss Clara promit de lui présenter l’héroïne, qui se trouvait à Naples en ce moment — car il fallait respecter la version faite pour Stefano. — Et, quittant maitre Pipo, elle rejoignit la compagnie.
La subtilité de ce dénouement — le nom de
I1SS Autour d’un Chevalet
miss Benson n'avait pas été prononcé — valut à la confidente un surcroit de prestige et de gâteries. Rien de plus naturel maintenant que de se ménager une entrevue'et de présenter Carlo Pasta dans sa vraie personnalité. Mais la tentative de miss Clara se compliqua d’un rapprochement fortuit entre elle et le sculpteur.
N'ayant pu s'abstenir d’une visite à l'atelier, la confidente s’aperçut que Vercelli s’obstinait à s’empêtrer dans son erreur, que tout en feignant d'accepter pour vrai le nom de Lovel qu’elle se donnait, il lui témoignait une admiration, un zèle, qui ne pouvaient raisonnablement s'adresser qu’à la réputation de Jessy, peut-être bien à sa fortune. L’erreur était trop amusante pour qu'on ne s’en amusit point et la fatuité du maitre donnant des armes à la coquetterie, miss Clara n’épargna plus rien pour compliquer Pimbroglio et le tenir à sa merci. Avec son esprit, sa beauté, son goût délicat, certaine grâce insinuante qui la rendait indispensable à tous ceux qui la fréquentaient, rien n’était plus facile que de s’imposer à Vercelli. Au bout de quelques jours, miss Lovel devint la cheville ouvrière à l’atelier de Pipo. Jessy comsnençait à s’impatienter des invitations, des messages, sans compter les billets secrets, qui lui ravissaient, en cachette, les services ”de“miss
ME (Eee
WLs
FLE
Miss Jessy Benson 189
Clara, lorsqu'une lettre, adressée à sor Carlo, vint réclamer la confiance et la subtilité du page.
Cette lettre venait de Pérouse et s’exprimait ainsi :
« Carluccio inio,
» Quelques mots pour te dire de ne point te risquer à Pérouse pour le moment, si tu ne veux y être mangé par enthousiasme, et le malheur serait d'autant plus grand que j'aurai besoin de tes pattes. Ma sœur Rafaëlla se marie; le prix du faune y passera et nous serions à court si je ne puis compter sur toi. J'ai loué l'atelier d’un camarade, à la Ripetta, le long du Tibre : grand air et pas de voisinage en face, nous serons là comme en bâteau. Prends la clef su n° 7, chez Caretti, mon futur praticien, qui s’est chargé d’eñménager et te fournira les outils. Je serai de retour pour la fête de Cervara, le premier mai; tu m'y verras parader en peau-rouge, avec les plumes, la queue, les mocassins, le tomahawk authentique d’un vrai chef, rapportés de là-bas. Si tu veux y jouer un rôle, il faut te faire inscrire au cercle des allemands. Il s’agit de nous distinguer pour inaugurer la célébrité du nouvel atelier, afin que Pipo crève de l’envie de nous
D LS eh HN E re M ETES L1 L2 L] LL - L1 L L2 L L2 . LA L LI LL L1 - »
190 Autour d’un Chevalet
Miss Jessy jeta sur son page un regard de détresse à la lecture de ce billet. Mais le page se frappa le front.
— Nous sommes sauvés! s’écria-t-elle, vous irez à la fête et je vous promets un succès.
Ce n’était pas la première fois que les jeunes filles entendaient parler.de Cervara. Cette fête avait été créée à Rome vers 1820, par les artistes
allemands, en souvenir des plantations de mai et :
autres manifestations joyeuses que provoquent aux pays du Nord le retour du printemps. C'était une sorte de mascarade, écho du moyen-âge, une ébouriffante parodie des fêtes du paganisme. On s’y préparait de longue date au cercle allemand par l'élection d’une commission chargée d’organiser le cortège, les jeux, la cuisine et de nommer les dignitaires : le président, les grand-prêtres, les généraux, les pages, les bouffons, la milice, la police et les échansons. Tous les artistes y prenaient part, quelle que fût leur nationalité. Le beau monde de Rome et les étrangers suivaient le cortège en voiture. On y voyait des amazones, qui chevauchaient à l’arrière-garde— au dire de M. Salvi—et
si ces dames ne craignaient pas une petite dépense, il se chargerait non seulement de leur procurer
des chevaux, mais encore un cavalier respectable, un sien cousin, qui avait servi dans la garde-noble.
Miss Jessy Benson 191
Miss Clara prit la balle au bond pour tirer Jessy d’embarras, tout en la sauvant des angoisses, qui lavaient torturée au bal quand il s'agissait de se démasquer. Comme Jessy, très bonne écuyère, se montrait à cheval sous son plus favorable aspect, on décida qu’elle suivrait le cortège et laisserait ainsi à Stefano le bénéfice de la surprise en se révélant à ses yeux dans un costume à demi masculin. Cette résolution arrêtée, miss Clara prit la plume et répondit au nom de Carlo.
« Mon cher maître,
» Je vous suis très reconnaissant de l'offre de votre atelier, malheureusement mes devoirs de neveu ne me permettent pas en ce moment de me séparer de ma tante; je ne pourrai pas davantage assister à la fête de Cervara comme acteur, ma pauvre petite personnalité de Pasta ne résisterait pas à l'inscription que je serais forcé de prendre pour y jouer un rôle, pas plus que les bulles de savon ne résistent au soleil. Je compte cependant y paraitre, mêlé aux spectateurs ou aux spectatrices et vous réserve une surprise plus surprenante que tout ce que vous pourriez vous ima- Mau ere?
Miss Clara signa « Carlo Pasta » et donna son
adresse au Corso, chez M. Salvi, aux bons soins de miss Clara Lovel.
Qui fut intrigué, ce fut Marco, à la lecture de ce rébus. Ni lui, ni l’oncle, ni les sœurs ne comprirent rien à ces « bulles de savon », sinon que Carlo, par modestie ou par timidité, n’avait osé se faire inscrire et comptait figurer parmi les spectateurs, c’est-à-dire sans apparence de travesti, donc en femme, comme l’indiquait du reste le mot de « spectatrice » intentionnellement suggéré, en paysanne probablement, en ciociare, en tivolesa, peut-être monté sur un âne, à la façon des pastourelles, jambe de ci, jambe de là, ou sous un autre accoutrement. Ainsi s’expliqua la surprise. Marco se promit de voir Carlo avant la fête de Cervara.
Or, un beau jour, le trente avril, un petit coup frappé sur la porte des Benson, annonça Mr: Salvi. La signora venait de la part d’un jeune homme qui s’informait d’un signor Pasta et, ce nom étant inconnu, insistait pour être introduit devant miss Clara Lovel.
Les joues de Jessy s’enflammèrent, lorsqu'elle lut sur la carte ls nom de Marco Stefano, mais Clara gaiement s’écria :
— Carlo Pasta! mon neveu d'occasion, c’est4le nom que miss Benson avait pris avec sa blouse grise, ne nous trahissez pas, Signora, il y a là-des-
sous le secret d’une intrigue qui doit encore nous amuser demain. Faites monter notre ami Stefano.
Miss Benson, se jugeant incapable de soutenir plus longtemps son rôle compliqué, donna carte blanche à miss Lovel dans la voie des aveux, et la laissa seule au salon.
Clara s’assit à la fenêtre, en plein soleil, sous un rayon qui dorait ses cheveux et glissait tout le long du bras, noyé dans les plis de sa jupe artistement drapée. Le front penché, un livre entre ses doigts rosés, un sourire errant sur ses lèvres, elle avait l’air de poser pour un conte arabe, lorsque la porte s’ouvrit.
Stefano tressaillit à Paspect du tableau vivant.
— Signorina! Je ne nr'attendais pas à l’honneur de rencontrer. votre grâce, s’écria-t-il, naïvement surpris et sans chercher à cacher son admiration.
Clara le fit asseoir, en lui montrant une place À ses pieds, sur un tabouret.
— Je suis heureuse de vous voir, lui dit-elle, quoique forcée de vous ôter une illusion qui me flattait, vous m'avez prise pour Jessy Benson. je ne suis que miss Lovel, son secrétaire et son amie.
— Peu m'importe le nom de la personne à qui je dois la première émotion joyeuse de ma vie d'artiste, répondit Marco avec un élan du regard,
du geste et de la voix qui obligea miss Lovel à -:
linterrompre.
— Pardon, je n’ai été qu’un intermédiaire et rien de plus...
— Alors, miss Benson, la vraie miss Benson, a donc été à l'atelier?
— Un de vos jeunes élèves, Carlo Pasta, n'avait recommandé le faune. Votre erreur vient d’une illusion de maitre Vercelli, qui a pris pour le portrait de miss Benson un buste fait par elle, d’après. moi. Signore Pasta, j'imagine, n’a rien fait pour vous désabuser.
— Brigand de Pasta! s’écria Marco — qui se réjouissait de l’erreur de Vercelli et de l’espièglerie de son élève. — En effet, le fripon m’écrit une lettre embrouillée.. en très bon italien, ma foi...
— [L'italien vient de moi, la lettre aussi, dit Clara, voyant Marco tirer son portefeuille. Il m'a prié de vous écrire, voici pourquoi, c’est que le jeune Pasta regrette une plaisanterie qu’il comptait avouer demain, en vous présentant à la vraie Jessy Benson. Vous serez indulgent, n’est-ce pas?
— Que je sois indulgent pour Carlo! Signorina, son entrée à notre atelier a été pour moi l'avenue du premier printemps, je lui dois lavenir, à lui et à miss Benson, je ne puis l’en remercier qu’en me dévouant au jeune homme.
Miss Jessy Benson 195
— Ce que vous feriez en faveur de Pun, ferait plaisir à l’autre, dit Clara, ils n’ont qu’une âme, un corps, sous deux noms différents.
— Ils sont frères de lait, à ce que m'a dit Carlo, remarqua Stefano, de plus en plus fasciné par les beaux yeux bleus de miss Lovel. |
— Frères en tout. quand ils marchent, leurs pieds ne marquent qu'une seule empreinte, de même ils n’ont qu’un seul désir, une volonté, les mêmes vertus, les mêmes défauts.
— Oh! que c’est donc bizarre! Et leurs traits, ont-ils entre eux des ressemblances ?
— Vous ne pourriez les distinguer autrement que par le costume. Carlino n’est qu’une illusion, le vrai Carlino, c’est miss Jessy.
— C’est le veau à deux têtes. Oh! que vous m'intriguez, signorina!
— Vous serez autrement surpris demain, quand vous aurez vu Jessy Benson.
— Mais alors, c’est un phénomène?
— Un phénomène extravagant.….. extravagant d’extravagance, une chose carnavalesque, ajouta Clara avec un rire qui devait donner à penser, si Stefano eût été moins surexcité. Il ne pouvait rester en place et ne cessait de répéter : — Que je voudrais être à demain! — Et ses yeux s’allumaient quand il considérait miss Lovel, plus étonnante
CORRE WT RU DD TPE ta VE RES ENIR LL
- par sa beauté, par sa grâce, que le phénomène en question.
— Nous suivrons le cortège en voiture et vous recueillerons, si la surprise annoncée par notre ami Carlo devait vous donner le vertige, reprit miss Lovel, avec un regard qui fit perdre à ce pauvre Marco le peu de sens commun qui lui restait.
— Oh! Signorina! Je ne connaissais de la vie que les désirs et les regrets, aujourd’hui je connais tout ce qu’elle a de mieux : la beauté et la sympathie, Et demain que verrai-je encore?
Miss Lovel aurait voulu prolonger l’escarmouche, qui promettait de dépasser les combats de fleurs et les saillies du carnaval, mais jugeant, à l’'impétuosité du jeune homme, de l’impatience de miss Jessy, elle assembla toutes ses grâces pour donner au sculpteur sa main, qu’il baisa.
Stefano s’éloigna tandis qu’elle courait au boudoir, où se trouvaient miss Sarah Benson et sa nièce. (AL ne
La nuit fut pour miss Jessy un long cauchemar. Le lien sympathique qui l’unissait à Stefano allait se desserrant de minute en minute; les heures de sa vie chimérique, pourtant réalisée, s'enfuyaient une à une. Lorsque, au matin, avant le jour elle se leva pour s’habiller, il lui restait au cœur un vide douloureux. Tout la contrariait, ses cheveux courts
Miss Jessy Benson 197
qui ne cadraient plus avec la gravité du costume en drap noir, le chapeau masculin devenu trop large. Puis elle s’effrayait à Pidée d’être compromise en public.
— Ÿ pensez-vous, miss Jessv, et vous renonceriez à l’occasion que vous offre la mascarade? Etes-vous sage! s’écriait Clara, tout en passant les bras de sa maitresse en différents corsages et finalement dans une taille en drap vert, qui réussit, grâce au prétexte que les italiens aiment les couleurs vives. Au chapeau succéda la casquette avec un long voile, moins fatigante et plus légère. Deux ou trois roses à la ceinture et les gants d’écuyère achevèrent la toilette.
Un murmure accueillit Jessy quand elle descendit chez les Salvi, sa jupe jetée sur le bras, découvrant ses bottes fines, sa taille souple, cuirassée sous les glands de soie noire, avec ses grands yeux
pétillants et sa démarche fière.
— C'est Bradamante! s’écriait M. Salvi.
L'écuyère, sa tante et miss Lovel prirent place dans une calèche, tandis qu’une autre voiture emportait quatre ou cinq personnes, locataires ou amis des Salvi, avec les poulets froids, les salami, les faschi d’orvieto, d’aleatico, déjà tassés dans le fourrage des chevaux, pour le déjeüner en plein air.
198 Autour d’un Chevalet
Quand ïls eurent dépassé la Porta - Magpgiore, miss Jessy, seule en habit de cheval, descendit devant une écurie où l’attendait l’ex-garde-noble, un homme de cinquante ans, très correct et de façons aimables, accompagné déjà de deux dames écossaisses auxquelles il avait procuré des che- Vaux. |
Un groom, sortit de l’écurie pour l’usage de miss Benson, une carcasse de jument, longue de cou, haute de jambes, qui n’était pas en chair pour le moment, quoique méritant le nom d’Hirondelle qu’on lui avait donné — à cause de sa rapidité — disait le groom. Jessy monta en selle, on partit au galop de chasse. |
Les carrières de Cervara, qui servaient cette année de théâtre à la fête, sont situées à cing milles de Rome, vers Tivoli, non loin de Palestrina.
On sort par la Porta Magoiore, pliant à gauche, en prenant la via Prenestina, on passe à Torre dei Schiavi, où le cortège doit se réunir. |
La chevauchée prit les devants et se perdit dans la brume dorée du matin, tournoyant parmi les fiacres, les équipages, les véhicules de tous genres, bourres d’allègres et bruyants voyageurs. Le mouvément et le grand air avaient ranimé Jessy, rien. ne lui semblait plus joli que cette route un peu montueuse de Torre dei Schiavi, longeant les
Miss Jessy Benson 199
champs semés de renoncules, où flottait une blanche vapeur. De cette gaze, à chaque instant, surgissait une apparition, qui la laissait toute étourdie sous l’impression d’une résurrection miraculeuse. Tantôt c'était une calèche dans laquelle on reconnaissait Mozart, accompagné d’un vieux Silène orné de pampres et d’un jeune troubadour de la cour d’Herman de Thuringe, si beau, si vrai, si conforme à l'esprit du temps qu’il évoquait aux yeux toute une vision du moyen-âge. À côté, courait un satyre, un vrai satyre aux oreilles droites, aux pieds de bouc, galopant sur un âne. Ou c'était un homme de plâtre, une statue vivante, qui marchait lourdement; un triton soufflant dans sa trompe, à califourchon sur un monstre bardé d’écailles; des ânes montés par des guerriers articulés comme des jouets de Nuremberg.
Un cosaque, lancé sur un cheval nu, rasa miss Benson, effraya les chevaux. Ceux-ci prirent le galop, Jessy, devant, bride abattue au vol de sa
maigre Hirondelle. Elle eût bientôt dépassé le
cosaque et revint après un circuit prendre sa place, à la grande joie des spectateurs.
Miss Benson sentit qu’elle ne pourrait gouverner son cheval, c’était un vieux coursier, franc du jarret, rapide encore, mais dur aux aides, qui servait dans les chasses à courre du Jockey-club. Le
200 Autour d’un Chevalet
cavalier de Jessy proposa de changer de selle; soit caprice, soit témérité de sa part, elle voulut garder sa jument.
Ils arrivèrent à Torre dei Schiavi, au moment où le président de la fète passait ses cohortes en revue et les haranguait. Il était somptueusement. vêtu, portait une couronne, et perchait sur un char attelé de quatre bœufs, dont les cornes dorées scintillaient au soleil. Autour de lui frétillait un essaim de pages, choisis parmi les jeunes artistes. À la suite de ce char venait la charrette des vivres, escortée de ses marmitons et de ses cuisiniers, armés de leurs outils : des fourchettes de six pieds de haut, qui pouvaient servir à faner le foin. Leurs épaulettes et leurs boutons d’habits, faits d’artichauds, de raves, de choux, de concombres ou de topinambours, donnaient à ces gens l’aspect de monstrueux légumes humains, sortis de terre avec la verdure nouvelle. Çà et là, coupant Phorizon, parmi les drapeaux qui flottaient, se mouvaient les fantastiques chapeaux de la gendarmerie, à pied et à cheval. Un troisième char, enguirlandé de pampres, transportait les tonneaux de vin. Il était entouré d’échansons pétulants, qui couraient, portant une amphore et s’empressaient autour des: graves généraux de cohorte, rubiconds et pansus. Les uns gonflés de crètes, d’autres hérissés de ja-
Miss Jessy Benson 201
bots; ceux-là coiffés de plumes comme des cogs triomphants de basse-cour, ceux-ci chargés de croix et de médailles, qui leur sonnaient au cou comme les grelots sur des chevaux de postillons. Enfin le. char de l’ambulance, pour ceux que Bacchus aura changé en outres, car il faudra fêter la sève qui monte dans les branches et le renouveau du printemps : Evohé! c’est le.cri du Jour. Ajoutez à ces personnages les cavaliers bizarres, les monstres fabuleux, galopant sur les ailes dans le désert changeant de l’immense campagne. Vu hors du temps de carnaval, aux clartés brumeuses du matin, cela ressemblait à un rêve. * On se frottait les yeux et plus on approchait des personnages, plus ils vous semblaient fabuleux, grotesques, insensés dans leur réalité’ invraisemblable. Miss Jessy ne tarda pas à remarquer parmi les cavaliers un superbe peau-rouge, coiffé de plumes, constellé de petits miroirs, montant un coursier rayé de bandes multicolores avec une queue orange, un chanfrein bleu. Il passa plusieurs fois devant elle sans lui donner le moindre signe d'intelligence, quoiqu’elle le reconnut fort bien, malgré le tatouage. Elle assembla tout ce qu’elle avait de sangfroid, fouetta son Hirondelle pour devancer le cavalier, fit une volte et, marchant droit à Stefano :
Autour d’un Chevalet
5) © ee)
— Iliustre chef, lui dit-elle, quelle est la race des guerriers qui vantent tes exploits?
Le peau-rouge resta sans paroles, un instant, puis avec un cri d’effarement :
— Carlo! superbe! Par Bacchus! je ne t’aurais pas deviné... C’est toi... c’est lui! Son nez, son cou, sa peau, ses cheveux mais tout cela beaucoup plus beau. Par St-Marc! Sais-tu bien que tu es jolie. Et tu montes comme feue la Guerra. Eh! Signorina.….. viens que je te présente. Tu seras veuve, une jeune veuve américaine qui cherche un placement. Comment faudra-t-il te nommer?
Miss Jessy, non moins déroutée par la surprise, la joie de Stefano, avait envie de lui répondre : miss Jessy Benson, mais le coup eût été trop fort, d’ailleurs il n’y aurait pas cru. Marco riait, applaudissait au moindre mouvement de Carlo :
— Brava signora! Bravo Carlo! non, le moment n’était pas venu. Prise de terreur à la pensée de se dévoiler ainsi en public, elle tourna bride et rejoignit la voiture de sa tante.
Le plaisir qu'éprouva miss Clara au récit de cette entrevue, remit Jessy de son embarras.
Quoique désappointée dans son projet, elle résolut de ne rien laisser voir de son désappointement et de tirer de la situation tout ce qu’elle en pourrait
Miss Jessy Benson 203
recueillir de plaisir et de sympathie pour elle et Stefano.
Le cortège s’était débandé après le déjeûüner, à Torre dei Schiavi, et suivait maintenant le cours de la rivière, dans un pittoresque désordre. Jessy ne pouvait s’empècher de lancer son cheval à travers les ondulations de la verte campagne, et de joûter avec son cavalier ou de caracoler autour des équipages. Elle avait eu mainte occasion de montrer ses talents équestres, lorsque le char du président s’arrêta dans une grande prairie, un oasis formant une anse de verdure, bordée au bas par le cours de l’Aniene, un affluent du Tibre. À partir du cours d’eau, le terrain s’élevait en pente douce vers un massif de roches caverneuses, dominées à quelque distance par les bâtiments d’une ferme, dont ce terrain était une dépendance. Le cortège arrivait à Cervara. On entendait autour de soi des instruments d'orage et des grondements souterrains comme à la veille d’un tremblement de terre. Des choses graves allaient se passer. L’encens fumait sur un trépied, devant l’une des cavernes. Le grand prêtre avait interrogé les entrailles d’un poulet rôti. Le troubadour, ému, tirait d’une boite de velours un engin mélodieux, afin de charmer la prètresse.Le charmeur, cette année, était un célèbre flûtiste flamand, mais il ne put conjurer la mau-
204 Autour d’un Chevalet
vaise humeur de la sybille, qui parut, précédée de Pombre d’un photographe connu et prophétisa, pour l’année, une suite de procédés nouveaux, et concurrents de l’art. Ensuite l’oracle disparut dans un feu d’artifice.
C’était le moment où le président recevait les ambassadeurs et les souverains étrangers qui, tous se présentaient avec leur cérémonial, leurs danses, leurs rites et burlesques discours, auquels le président était obligé de répondre, tour à tour, et dans. Ja langue de chacun.
Il était environ midi. Les rayons du soleil dardaient sur les casseroles perpendiculairement et donnaient des jaillissements qui faisaient clignoter les veux des nobles étrangers. Je me rappelle la reine Pomaré qui bondissait à chaque éclat de cuivre rouge. On entendait parmi les assistants de longs soupirs, comme des baillements de bêtes. fauves aux approches de l'heure du repas. Les fanfares sonnaient devant les cavernes, les échansons. agitaient leurs amphores, frappaient les gobelets que chacun d’eux portait à la ceinture et ils criaient : « Ripaille! mangeaillel » en toutes sortes de langues. Hommes, chevaux, monstres, ânes, en un admirable désordre, disparaissaient dans les. cavernes. C’était l’heure du festin.
Miss Sarah Benson avait quitté sa nièce pour
chercher l'ombre et faire dételer les chevaux. Nos écuyères avec le garde-noble, réunies d’abord en pique-nique dans les bâtiments de la ferme, s’installèrent après le diner au-dessus des cavernes, sur le haut du terrain, qui s’inclinait en légère pente vers la rivière. Le président venait de proclamer l'ouverture des jeux olympiques; les concurrents s’organisaient, les chevaux piaffaient, les ânes récalcitrants braiaient, se dérobaïent; on se défait dans les sacs, au jeu de bague, à la lutte corps à corps, au saut ou à la course à pied, à âne ou à cheval. Du point où se trouvait miss Benson, le coup d’œil était ravissant sur Poasis frais, riant, animé, entouré de la vaste plaine muette et coupée d’ombres, et dont les plis se déroulaient au loin sous les contreforts des montagnes ruisselantes de clarté. Parmi ces bosselages où pointaient des toits, des clochers, entourés de lauréole rose des amandiers fleuris, dans ces champs miroitants, sous ces ondoiements de crètes, festonnées de verdure, miss Jessy se figurait voir les prairies d’Amérique, ou bien les vagues d’un océan parsemé de flotilles. Soudain, comme un ile enchantée, au sein de cette immensité, apparaissait le champ frétillant de la fête, bordé de rangées de marmots, de jeunes filles ou de femmes au teint bronzé, de paysans au visage mâle qui s’échauffaient aux prouesses
206 Autour d’un Chevalet
des champions. Les bravos crépitaient, le vin circulait dans les coupes. Une joie de fous, enivrés de printemps bouillonnait sur la fête et retentissait au cœur de miss Jessy, sans qu’elle parvint à secouer une mélancolie, qui contrastait avec la gaîté de ses compagnons: Et l’ennui qu’elle en éprouvait lui rendait plus intolérable son ambiguë situation.
Elle aperçut, à cinquante pas en-dessous du cours d’eau, Stefano, chevauchant avec deux ou trois cavaliers. Peut-être la cherchait-il, car il devait s’impatienter de ne pas voir miss Benson, le phénomène si curieusement annoncé. Miss Jessy s’avisa soudain qu'il était. dangereux d’être assis en plain air. Toujours aimable, le garde-noble partagea son avis, ordonna de remonter en selle pour se donner du mouvement. Jessy se mit en tête et choisit un chemin qui Pobligeait à croiser le peaurouge.
Au moment où ils se croisaient, l’un des compagnons du sculpteur, le cosaque du matin, reconnut la dame qu’il avait effrayée à Torre dei Schiavi, s'arrêta, s’excusa de son imprudence. C'était un peintre russe, très répandu dans lés salons de Rome. Connaissant les écossaises et, comme Stefano s’amusait du travesti de Carlo, il présenta son amazone comme une artiste américaine de
Miss Jessy Benson 207
grand talent, ce dont personne ne douta, et demanda la permission de remplacer leur cavalier. Le garde-noble, enchanté de ce débarras, piqua des deux et se perdit parmi les voitures.
Stefano s’approcha de Carlo :
— Eh bien! et ta miss Benson, où est-elle ?
Miss Jessy se troubla et répondit vivement :
— Tantôt, sor Marco, tantôt.
Le peintre russe les interrompit en proposant un promenade à un mille dans les champs. On partit au galop à travers la campagne. Mais ces messieurs, excités par le vin et l’entraînement de l’exercice au moment des paris, des défis de tous genres, ne tardèrent pas à taquiner le russe sur sa défaite du matin. Stefano, fier de son élève, demandait une revanche : à qui, le premier, toucherait un poteau, que Pon voyait dans la campagne. Miss Benson hésitait à exposer les dames aux dangers de la course, mais comme Stéfano insistait, d'accord avec ses deux compagnes, elle feignit de se mettre en rang, décidée à tourner bride au moment du départ.
Par malheur, elle avait compté sans les caprices de sa jument. Au premier élan des chevaux, l’'Hirondelle se dérobe, suit la piste, s’emballe aux cris du cavalier, sourde aux appels, ventre à terre et la tête au vent, dépasse le but. L’écuyère a beau se
raidir, l’Hirondelle, insensible aux aides, va, va, droit sur l’une de ces pallisades qui, dans la campagne de Rome, limitent les pâturages. Jessy se réjouit en voyant approcher l'obstacle, croyant arrêter la jument, mzis arrivée à quelques pas, excitée elle-même par la course, émoustillée par la présence des autres cavaliers, l'envie lui prend d'enlever son coursier. Un cri, un bon coup de cravache; la jument saute, plonge en touchant l'obstacle et s’abat de Pautre côté.
Les cavaliers qui arrivaient, cahin caha, trouvèrent le cheval debout, immobile. Jessy gisait sans connaissance derrière la palissade.
Ils couraient, affolés, dans toutes les directions — on se trouvait à un mille de Cervara. Personne pour tenir les chevaux, aucun secours à espérer de la ferme voisine. Finalement une paysane, occupée aux champs, vint offrir ses services et commença par dégraffer miss Jessy, qui saignait de la bouche et ne donnait aucun signe de vie. L'un des artistes, au bout de vingt minutes, revint précédant une voiture. On y transporta la blessée. Stéfano supplia les deux écossaises d'y monter avec lui et ils gagnèrent, de toute la vitesse des chevaux, le chemin de Torre dei Schiawr.
Jessy, couchée entre les bras d’une de ces dames, ouvrait de temps en temps les yeux et les