NUS
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refermait aussitôt. Son cou nu, ses gémissements enfantins, Pattitude des personnes qui la soutenaient, tout cela ne pouvait laisser aucun doute sur le sexe de la blessée. Mais Stefano, troublé, aveuglé dans son désespoir, ne songeait, lui, qu’à faire cesser une blessante équivoque, et il épiait avec inquictude les regagds de son Carlo. Tout à coup Jessy se dressa, l'œil hagard, regardant autour d'elle, des larmes ruisselèrent le long de ses joues, elle devint d’une pâleur de marbre, balbutia ces mots :
.— Je suis miss Jessy Benson Quelle folie!
quelle folie!
Stefano éprouva un choc. Il n'avait jamais entendu cette voix. La réalité se fit jour brusquement, lui jaillit au cœur avec un terrible remords, üne angoisse stupéfñante. Il n’y avait plus rien de Carlo dans cette jeune fille terrifiée, qui s’évanouissait. |
Plus d’une heure, ils allèrent ainsi : la malade revenait à elle, retombait tour à tour. L’embarras des deux dames, étrangères au sculpteur, et le travesti du peau-rouge compliquaient la situation. Arrivés non loin de la porte cependant, le cocher, reconnaissant un médecin français, eût l'esprit d’arrêter la voiture et de le prier d’y monter.
Ils arrivèrent chez M. Salvi, avant que la tante
et miss Lovel eussent été averties de ce qui se
passait.
La rumeur de cet accident répandue parmi les: artistes, parvint jusqu’à la ligne des équipages occupés par des étrangers, si bien que tout Rome: en fut informé le soir même. Le cardinal-vicaire, dès le lendemain, envoya prendre des nouvelles . par lPun des médecins du pape. Les curieux affluaient au magasin du joaillier et, comme Salvi ne répondait aux questionneurs que dans le sens profitable à sa marchandise, la chute de l’'Hirondelle, — dont on avait fait un cheval arabe, payé cinq mille écus — au but de quelques jours, prit importance d’un malheur public. Entre autres versions accreditées, les romains racontaient qu’une princesse étrangère s'était cassé le cou en sautant une palissade, à la suite d’un pari de cent mille écus. Et ils daubaïent avec leur charité habituelle sur la forestiera, ivre probablement, folle en tous cas.
La forestiera cependant, moins dangereusement atteinte qu’on ne le supposait, était sortie du colapsus, avait vaincu la fièvre et s’était vue, après huit jours, en état d'admettre au privilège de la distraire le pauvre Stefano, qui n’était plus que
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l'ombre de lui-même. Il avait erré plusieurs jours, poursuivi par cette voix défaillante de Carlo
« Je suis miss Jessy Benson! » Quelle épouvante! lorsque, soudain, il avait compris les allusions de miss Lovel, en se voyant devant le phénomène. Impressionné par les récits qui avaient cours, par la beauté de Clara, la générosité des Benson, il n’était pas loin de penser qu’il ne fut en présence de quelque princesse déguisée et c'était sur la pointe du pied, timide, respectueux, qu'il s’introduisait chez miss Jessy. Impossible de s’habituer au côté féminin de son phénomène. Il regrettait. Carluccio (x), parlait de lui comme d’un ami défunt, souvent même, il lui arrivait de déplorer sa. perte et de vanter ses qualités en présence de miss. Jessy qui, elle aussi, s’attendrissait sur le sort du jeune homme et ne parvenait pas — comme cela.
arrive après un long délire — à séparer les illusions. de la réalité. Son escapade à latelier lui paraissait avoir duré plusieurs semaines, le temps de contracter des habitudes, de laisser des regrets. Ils ressemblaient à des amis qui auraient vécu longtémps autre part d’une vie en commun; la chute, lévanouissement avaient interrompu cette exis-
tence, suivie d’une longue mort, qui en effaçait
(1) Diminitif de Carlo.
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certains souvenirs et l’intimité actuelle ne semblait avoir d'autre objet que de regretter en commun: cette illusion perdue.
Tel était le chagrin de Marco, que Jessy se vit. obligée de lui commander un buste de Carlo et de poser en apprenti, au grand désespoir de miss Sarah, très secouée, elle aussi, par la chute de sa nièce et qui ne pouvait oublier le prestige et latelier du maitre.
Pendant ce temps, miss Lovel, s'était fait"de nouvelles relations et vaquait dans les ateliers, les musées, quelquefois chez Vercelli, bien qu’elle n’en soufât mot par égard pour d’anciennes sympathies, dont sa maitresse avait honte aujourd’hui. Ce nom était comme interdit dans le voisinage de
miss Benson.
Un matin, le sculpteur, en entrant, dit à miss
Jessy :
— Je viens de rencontrer le vieux Cignale, “Savez-vous bien ce qu'il raconte? Que maitre Pipo va épouser votre belle irlandaise, la ravissante miss Clara Lovel. |
— Et le Cignale, que pense-t-il de cela? demanda posément l'élève.
— Le vieux pense que la signorina pourrait attirer beaucoup de clients, elle a de si belles
épaules.
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Jessy, tout entière au plaisir de sa première sortie, que le médecin avait fixée au lendemain, ne fit aucune observation, mais quand Stefano fut prèt à partir :
— Demain, dit-elle, j'aurai besoin d’un bras solde, voulez-vous me servir de cavalier? Nous irons chez M. Vercelli, cela m'amuserait de me faire présenter par son ancien élève.
Marco tressaillit de plaisir. N’était-ce pas là la plus savoureuse, la plus raffinée des vengeances qui se put-exercer contre son ancien maitre. Puis, il y avait dans cette démarche un fond d’espièglerie, qui lui rappelait Carlo.
Jessy ne souffla mot de son expédition et se contenta, le lendemain en déjeünant, d'annoncer qu’elle sortait avec Stefano, et pria sa tante de lui servir de chaperon.
Elle avait choisi pour la circonstance une robe en soie noire, garnie de dentelles, qui amplifiait son buste un peu frêle et se terminait par un bout de fraise blanche, dont la blancheur et la raideur donnaient du relief à son teint et faisait ressortir l’éclat de ses veux noirs. Un fouillis de guipures et de tulle, sous un chapeau foncé, dissimulait sa chevelure. Elle avait un aspect sévère, quelque chose d’élégant, d’exotique et de décoratif, qui mit en mouvemént le Cignale, dès qu’il vit ap-
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paraitre à l’atelier sor Stefano avec cette belle personne.
Miss Sarah, prise d’un grand respect devant le déploiement de marbres, d’ustensiles et d'engins, se déclara trop faible et trop émue pour affronter encore une fois le regard du maitre et resta dehors; Stefano pria le Cignale de demander à son patron la permission de lui présenter une dame qui désirait voir l'atelier.
Le factotum fut long à faire son message, bien qu’il eût averti déjà clandestinement son maitre d’une importante visite. Enfin la porte s’ouvrit.
L'artiste entra, précédant miss Jessy, salua gravement Vercelli et d’une voix que l’intime satisfaction rendait vibrante, comme s’il s'agissait de porter un défi, présenta l’étrangère. |
— Miss Jessv Benson de Boston, maitre, la grande artiste dont vous n'avez si souvent parlé.
La surprise de Vercelli ne se marqua d’abord que par un long clignot:ment d’yeux. Il ne pouvait reconnaitre miss Benson, à peine s’il lavait regardée quelque semaines auparavant, lorsquelle lui présentait sa lettre d'introduction et moins encore en présence du roi de Bavière. Tout porte à croire qu'il ne songeait aucunement à Carlo Pasta; mais ses traits s’altérèrent sous une envahissante pâleur, qui blanchissait son front
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et bleuissait ses lèvres, il répondit en bredouillant :
— Miss Jessy Benson, j'ai eu l'honneur de voir à Londres, une œuvre remarquable...
— Signore Vercelli veut dire une œuvre remarquée... répondit Jessy, continuant l’idée que l’embarras du maitre laissait inachevé. — II était bien facile, avec un aussi beau modèle, d'attirer au moins lattention. M. Vercelli connait miss Lovel et apprécié comme moi sa grâce et son intelligence. Il comprendra que j'aie compté sur elle pour m’excuser auprès de lui d’une étourderie, dont je n’ai pas, à la vérité, le moindre remords, puisqu'elle me vaut en ce moment l'honneur de connaître l’auteur de toutes ces belles œuvres et le plaisir d'apprécier son enseignement.
Ces derniers mots que rehaussait un sourire bienveillant au bénéfice de Stefano, embarrassèrent Vercelli et, pendant qu’il se débrouillait, miss Benson raconta très naïvement comment, à Boston déjà, à Londres ensuite, elle avait eu l’occasion de se passionner pour le talent du célèbre romain, comment, en le voyant au Corso, la pensée leur était venue à elle et à miss Lovel, d'imaginer le frère de lait et comment, avec quels tressaillements, quel plaisir, on avait réussi au-delà de toute espérance à se dissimuler sous le travestissement.
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Vercelli se mordait les lèvres et se détournait des regards aigus que lui lançait son ancien aide. Il répondit sur un ton aigre-doux :
— Miss Lovel, en effet, m'avait promis de me ramener Carlo Pasta, mais jamais elle ne m'a laissé pressentir que cet élève put être miss Jessy Benson. |
— C’est que miss Lovel, qui a autant de cœur que d’esprit, avait peur de me compromettre, reprit Jessy; ma chère Clara, par amitié ou dévouement, par bonté naturelle, a voulu prendre sur elle la responsabilité de l’escapade, mais j'ai voulu garder la part qui me revient de cette folie, je suis ici à son insu et je regrette qu’un accident m'ait empêché jusqu’aujourd’hui de vous faire mes.
excuses. |
Jessy tendit le bout des doigts avec tant de fierté, avec une franchise si étrangère à l’onctueuse diplomatie romaine, que Vercelli en était tout embarrassé et, ne sachant trop qu’opposer à ce genre de. dignité familière, il prit la main que Jessy lui ten-. -dait, l’approcha de ses lèvres en étouffant sous un baisse-main le compliment qui se faisait attendre. Mais son embarras devint un supplice, lorsque le collègue féminin, coupant court aux excuses et, se plaçant devant l’Hermès, lui détailla son œuvre avec l’autorité professionnelle et la grâce féminine,
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énumérant les qualités qui Pavaient subjugée à première vue, quand elle était venue — en Carlo Pasta — et, par un surcroit d’amabilité, rendit le dieu responsable de lentrainement qu’elle avait subi en séjournant à l'atelier.
Jamais Vercelli n'avait savouré la louange d'aussi haut, sous une forme aussi grâcieuse; il supplia miss Jessy de le considérer comme son très humble serviteur et très fervent ami et de faire appel à son amitié, en tous temps, en tous lieux, de quelque façon que ce fut.
Ainsi se termina cette visite à l’atelier. Aucune explication n’eût lieu entre miss Benson et sa confidente, à la suite de l’entretien; seulement Jessy ne dissimulait point qu’elle soupçonnait à Clara une bienveillance exagérée pour le sculpteur. Clara, loin de nier, le défendait énergiquement contre l’imputation d’égoïsme et de vilenie dont on Paccablait. Il n’était pas un méchant homme, à son avis, il avait un réel talent mais, gâté par la flatterie, amoureux de plaisir, ébloui, exalté par des succès précoces, il avait eu le tort de payer des services qu'il aurait pu se rendre à lui-même, avec un peu plus d'énergie et de constance.
Deux ou trois jours après, comme on parlait du maitre, en termes peu flatteurs, elle prit de nouveau sa défense, avoua même qu’elle redoutait
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d'avoir fait naitre en lui des sympathies que l’absence et le souvenir pourraient transformer en regrets. Pauvre Vercelli!
— On pourrait faire une expérience, dit Jessy, répondant au soupir de sa chère Clara, le médecin m'envoie aux bains de mer... Je songeais à Sorrente. À
Clara, étonnée d’un projet fait en dehors de ses avis, surprise aussi de lexpression sévère de miss Jessy, ne put arrêter une exclamation :
— À Sorrente! — Elle ajouta, d’un air soumis :
— Vous y resterez quelque temps?..
— Très probablement tout l'été, je compte louer un atelier et me mettre au travail.
Stupéfaite, miss Clara hasarda cette autre question :
— Quand partons-nous, miss Jessy?
— Nous partirons après demain, répondit Jessy avec un air de décision qu’elle ne prenait jamais avec le page aimé.
Miss Benson était si pressée de mettre entre elle et les deux sculpteurs quelques lieues de distance et quelques mois d’oubli, qu’elle partit dès le lendemain.
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Il fait souvent désagréable à Rome, quand le Sirocco souffle. Peu d’ombrage, point de verdure.
De vert on n’y voit que les choux
Et le nez des amants jaloux.
comme disait Belli, le potte.
Le soleil et la fièvre avaient dispersé les artistes et le monde élégant. Vercelli, seul, n'avait pas quitté Rome. Il était devenu morose, rôdait le soir au Pincio sous les arbres poudreux, négligeait ses amis, ne fréquentait son atelier que pour terroriser le Cignale. Souvent Stefano l'avait rencontre en des lieux écartés, il s’aperçut un soir, qu’il le suivait, en revenant à l'atelier, le long du Tibre. Il vit le solitaire, appuyé sur un parapet, qui regardait couler l’eau sale. Bien sûr, il n’était pas venu là pour se rafraichir. Vercelli laccosta, le suivit sans invitation jusqu’à son atelier.
On y voyait trois grandes figures allégoriques en voie d’ébauche, des marbres entamés, un buste modelé — celui de Carlo.
L'artiste, en ce moment, travaillait dûr, il venait surveiller le soir ie mouillage de la terre, qui séchait à vue d’œil par ce temps de soleil ardent.
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Vercelli s’assit sur un socle et se regarda dans une petite glace, par habitude de coquetterie :
— Il fait chaud, Marco, je suis rouge comme un cardinal.
— Le rouge vous va bien, cela vous empêche de rougir.
Sans répondre à cette insolence, Pipo bailla.
— Vous travaillez beaucoup, Marco. — Jai semé la paresse, je récolte l’ennui, c’est tout ce que l’art me rapporte pour le moment.
— Mais vous avez en dédommagement la gloire, répondit Marco, Ôtant son habit. Et il se mit à arroser sans s'occuper du visiteur.
— Oh! la gloire...
— L'argent vaut mieux, c’est vrai, mais l’un.
vous a rapporté l’autre, vous aviez tout prévu, maitre... tout.
— Excepté l’imprévu.. Vercelli se leva, daigna regarder le travail de Marco.— Tu as fait beaucoup de progrès. mais tu es hérissé comme une feuille de cactus, je ne sais pas pourquoi nous ne serions pas des amis, maintenant que tu es en passe d'arriver. |
Marco déposa larrosoir, le sang lui jaillit au visage.
— Moi, votre ami, jamais! — Et sentant qu'il allait trop loin, il se contint et reprit en sourdine :
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— Entre le maitre et l’apprenti, l’amitié serait difficile. ;
— Mais si l'apprenti est un maitre, il peut me donner des conseils.
C’en était trop pour Stefano, il se retourna brusquement,
— En quoi puis-je vous servir, maitre Vercelli? Ce n’est pas pour m'être agréable que vous venez bailler devant mes œuvres; parlez et soyez bref...
Maïtre Pipo s'était levé, il avait reculé d’un pas devant cette apostrophe. | |
— Tu le prends sur un ton! Voyons, Marco, en sommes-nous à ce point d’inimitié? Est-ce ma faute si je baille? Tu dis que j'avais tout prévu, expliquons-nous, je n'avais pas prévu que je serais un jour ennuyé de la vie, déçu dans toutes mes illusions. Tu m'en veux... Que me reprochés-tu? De t'avoir donné de l'ouvrage quand tu moufrais de faim? Tu m'as pris le roi de Bavière. et ce n’est pas fini, la chance appelle la chance, comme le lard fait venir les souris. Tu me prends la faveur des femmes. Je n'avais pas prévu, quand j'étais épris de miss Benson, que je deviendrais amoureux de sa confidente. En quoi tu pourrais me servir? par Dieu! en cessant de me dénigrer comme tu le fais aux yeux de la belle étrangère... Je m'étais flatté que miss Clara servirait entre nous de trait
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d'union, que nous deviendrions amis. Es-tu st gavé de succès que tu oublies à qui tu dois de: sortir de l’obscurite ?
Vercelli parlait sans excitation, avec un senti-ment d’amertume plutôt que de reproche, et ses paroles contenaient l'expression d’un autre reproche que miss Benson, un jour, adressait à sor Marco, alors qu’elle le priait de quitter son maitre sans. querelle, en lui dictant une lettre d’adieu. Sa colère: tomba devant l’humiliation du grand homme. Le: voyant pris au piège, enlacé par les cheveux d’or, séduit par les yeux de miss Lovel qu’il avait prise: pour Jessy Benson et, comme il le savait avide et vaniteux, Stefano, vengé, s’adoucit :
— En quoi puis-je vous servir, que désirez-vous,. maitre ? lui dit-il, après un instant.
— J'ai le désir d’épouser Clara Lovel, tu peux tout chez les Benson; je te demande de my aider.
— Je ferai ce que je pourrai.
Ce fut la dernière entrevue entre le patron et. l’élève. Quelque temps après, Stefano quitta Rome et se rendit à Vienne, pour y faire couler deux. statues en bronze. Quand ïl revint, pendant.
Phiver, on ne parlait dans les ateliers que du ma-riage de Vercelli avec une anglaise de distinction. On la disait admirablement belle, elle avait, de plus,
tous les dons du cœur et de l'esprit : peintre, poète et musicienne.
Cette étoile était miss Clara Lovel.
J'ai connu très intimement miss Jessy. Je la revis. plusieurs années après son travesti. Rien ne ressemblait moins au portrait qu’on pourrait se faire de laventureux Carlo Pasta. C'était une grande, austère, imposante personne dont l’austérité s’effaçait au premier sourire, au premier mouvement de son corps souple et ondoyant; parlant peu, s’effaçant en tout et partout, mué par la crainte de s’imposer et réservant son énergie pour le travail de l'atelier. Encore moins eussiez-vous, dans son sauvage, naïf et très crédule époux, deviné l'auteur de l’'Hermès, d’Eve et de la Pandore, que Vercelli vendait pour la dixième ou la quinzième fois.
Ils s'étaient mariés en Autriche et vivaient retirés du monde. Entre les deux amies, la liaison n'avait pas dépassé le mariage de Clara, Jessy n’aimant pas les subtilités. Sans reprocher à Clara. de s’être servi de ses avantages pour se créer une position, elle n'avait pas renoué des liens qui ne pouvaient rapprocher agréablement les deux anciens antagonistes. L’un et l’autre marchait dans
des voies opposées. Les Stefano vivaient pour eux, dans l’intimité du travail, mais, soit défiance, soit dédain de la publicité, ils mettaient au monde plus d’enfants qu’ils ne montraient d'œuvres nouvelles. Vercelli, lui, suivait le chemin plus rapide et moins rabouteux de l'intrigue, il vivait de sa renommée d'emprunt, agrèmentée et rehaussée par les grâces et l’esprit de Clara. Ses épaules faisaient fureur, comme avait prédit le Cignale. Nulle mieux que la sienora ne s’entendait à embaucher un protecteur, à décrocher une commande; ses beaux yeux éclairaient les marbres. Elle était devenu Pabeille diligente dans la ruche de Vercelli et vivait luxueusement du miel de contrebande. Pipo Vercelli, parmi les étrangers, jouissait dune grande renommée. Mais parmi nous autres artistes, il portait un nom peu flatteur. Nous le surnommions le « Frelon ».
EBAVOLLURTN
A libert Oury.
Sous avions dévoré ce soir une liasse de journaux, mon compagnon fumait et
k MY suivait des veux sa fumée qui montait en à lions bleus.
— La polémique, à Rome, se faisait par d’autres noyens, me dit-il Le bavardage remplaçait les gazettes. Chacun, suivant qu'il voulait exprimer un grief, conspuer une autorité, persiffler la curie ou la sacristie, introduisait un incident, créait un personnage; les salons fréquentés servaient de véhicule aux échos de la médisance, et la rumeur se compliquait jusqu'à l'ampleur d’une épopée.
de 226 Autour d'un Chevalet
C’est ainsi que l’année où je revins de Naples, un de mes amis, William Champney, devint à son insu le héros d’un roman, dont je pourrais vous raconter les faits précis et authentiques.
C'était le 7 octobre de l'Année annees porte peu, mais il faut retenir la date et nous transporter à Sienne, en Toscane, à l'hôtel de ? Aquila d'oro.
Les gens de l’Aigle d’or, ce jour-là, furent très intrigués en voyant s'asseoir à la table d'hôte une dame blonde et petite, de cinquante-huit à soixante ans. Elle était vêtue en adolescente, d’une robe
courte, ornée de rubans, portait un chapeau de
bergtre. Elle avait une voix flûtée, un regard langoureux, quelque chose d’agaçant qui trahissait au moindre geste le sentiment d’un devoir à remplir ou d’un prestige à conserver.
Cette dame, que l’on appelait la Jucunda, arrivait de la Spezzia et comptait retourner à Rome par l’occasion d’un voiturin, en compagnie de son mari, le docteur Pichler, une jolie nièce, plus mon ami, sir William Champney.
Le diner fini, la Jucunda installa dans la cour un chevalet d’aquarelliste et se mit à peindre le dôme dont on voyait le campanile par dessus les maisons. L’Aquila d'oro, de ce temps, était le rendez-vous des voiturins et de la tourbe de frelons parasites
OR LA SES CALE T'hEr
Le Voiturin 227
qui accompagnaient d'ordinaire ce moyen detransport intime et primitif. Mais, loin de déranger l'artiste, on eût dit que chaque personnage venait spontanément éclore au bout de son pinceau, et la main courait sans relâche, semant des dos, des bras, des jambes à Pavant-plan sur le papier, malgré les cous tendus et les nez reniflants qui se pressaient autour du chevalet.
Un jeune homme s’ouvrit un passage à travers les rangs indiscrets, saisit le parasol et demanda la permission de servir à la signoria d'ombre et de porte-respect. C'était un garçon de bonne mine, simple artisan, mais dégrossi par le contact des. étrangers. Il regardait avec amour frétiller le pinceau, s’extasiant avec un à propos qui n’était pas. sans charme pour lartiste. Le lendemain et plusieurs jours suivants, l’officieux se représenta pour servir de guide, se déclara voiturin par état, propriétaire d’un beau carrosse dont les ressorts et les tapis venaient d’être renouvelés, et proposa de
transporter à Rome leurs excellences, dans des conditions de confort et d'agrément particuliers. On ferait le voyage en six jours, s’arrêtant de ci et de Là, suivant les caprices du pinceau, — offre alléchante d'autant plus que la voiturin, très discret, refusait le moindre cadeau pour ses fonctions de cicerone. Son bonheur était de voir peindre,
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du reste il avait Ges dents remarquables et le galbe si élégant, que l’on ne songea pas à s’informer de ses autres vertus.
Un contrat fut baclé, suivant les habitudes : « Voyage jusque Rome en cinq ou six jours, avec arrêt stipule à Orvieto, excellente nourriture, trois bons chevaux, deux repas avec trois bons plats, de bons lits, des draps propres; le tout bon et pulito, comme il convient à des signori. Ce, pour la somme de 48 écus, leurs excellences occupant toute la voiture y compris les places du coupé, plus une brona mano, si ces messieurs sont satisfaits. »
Ainsi s’exprimait le contrat, signé du nom de Pietro Squarci, voiturin, et du nom de Son Excellence, le docteur Pichler. Le voiturin chargea son legno avec le plus grand soin, plaça les engins de peinture à portée de la main, dans le coffret de la voiture; il enmaillota la signora pour la préserver du vent d’Est, et le carrosse fut emporté aux cris de : « Evuiva, evviva la Jucunda! »
C’est ainsi que la compagnie partit de Sienne un beau matin.
Mr: Pichler rêvait, penchée à la portière, elle suivait des veux les peupliers, dont le vent courbait les hautes cimes et qui semblaient défiler tout exprès pour lui faire la révérence. « Evviva la Ju-
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Le Voiturin 229
cunda ! » Ces mots lui chatouillaient l'oreille. Il est doux d'entendre son nom voler sur les ailes de la Renommée, quoique le succès dans les arts ne dépende pas toujours de la quantité d'œuvres, encore moins de leur qualité, mais de la quantité de poudre qu’on parvient à jeter aux yeux : il faut un certain temps pour que le nuage se dissipe. Si l’on en croyait la commère que nous appelons lOpinion, la Jucunda n’était pas l'ange qu’elle semblait être.
Sous le règne agité de Pie IX, dans la Rome un peu cancanière, cosmopolite et désœuvrée des petits intrigants, 1l y avait beaucoup de faux nez parmi les étrangers : des nez pointus de bons apôtres qui flairaient la bonne occasion, des nez de déclassés ou d’incompris qui ne se montraient qu'avec des lunettes, des nez de repentis, qui venaient là comme feu Tannhaüser, tremper leur bout dans l’eau bénite et jouaient au martyr.
Beaucoup de gens tiraient profit de la ville sainte, grâce au sans-oûne des ateliers et des musées ; ils y ecoudoyaient de grands personnages, s’y faisaient une clientèle.
Parmi ces nez cosmopolites, apostoliques et romains, florissait celui de la Jucunda. Le vrai nom de la dame était Justine Eimer. Elle avait adopté le * pseudonyme, par raison d’euphonie, par amour de
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célébrité, à la mort de son père, un peintre bavaroïs
d’un certain renom, et peignait l’aquarelle par.
droit d’hérédité. Son salon, très achalandé, cité dans les « Guides de voyage » était le rendez-vous des étrangers. On y tenait la dragée haute aux amateurs de water colours. En revanche, la Jucunda justifiait son épithète, elle avait été fort jolie, au dire de ses contemporains, et chantait agréablement. Lorsque cette corde de la lyre était venue à se briser, craignant le vide’à sa chapelle, elle avait accepté la main d’un savant philologue, le docteur Pichler, qui venait s’établir à Rome, et cherchait une mère pour élever dans la vertu sa nièce, une orpheline de treize ans, née à Arona, italienne d’aspect et de tempérament, qui s’ennuyait parmi les blondes au pays de son oncle, avec ses grands veux noirs et son front de Minerve.
L'opinion différait aussi sur les qualités maternelles de M: Pichler, à l'égard de sa nièce. On disait que la demoiselle jouait au salon de sa tante le rôle de ces linots, que le tendeur aveugle et qu'il force à chanter pour attirer les oiseaux de passage, qu’elle servait d’appeau, la pauvre âme, qu’on la faisait chanter l'hiver, au salon de $a tante, parader en été, dans les villes d’eau, pour attirer les amateurs, que la tante attrapait au vol.
Quant à l’habileté, quant à l’art de Jucunda, ce que je puis vous afhrmer, c’est qu’un bout d’aquarelle signé « Jucunda P... », passait de mon temps pour un cadeau de prince.
Mais revenons à la voiture.
L’équipage avançait sur une plaine montueuse, qui étend ses zones grises aux deux côtés de la grande route; ces messieurs jouaient aux échecs. On ne s'était pas aperçu qu'un homme, à quelque distance de la ville escaladait le siège, lorsque, la nièce du docteur remarqua, près de Piétro, un quidam affublé d’une écharpe et coiffé d’un large chapeau, qui cachait son visage. Ce personnage fumait, ce qui ne laissait pas d’incommoder les légitimes voyageurs. Interpellé à ce sujet, dès le premier relai, Pietro s'excusa poliment de l’infraction à son contrat, en déclarant qu'il avait eu pitié de l'étranger — quelque rapin disgraziato, — pauvre hère écloppé, dont les souliers criaient famine et qui demandait à gagner un village VOISIN.
L’intrus fut toléré. Vincenza fit de son chapeau un croquis au crayon et le voyage continua sans incident particulier, si ce n’est le zèle inquiétant de Pietro, qui ne cessait de fouetter les chevaux, rasant les bornes, empiétant sur l’accôtement avec une vitesse inconnue à ce genre de locomobile. Il
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fit tant que M. Champney manifesta la suspicion, que le cocher ne savait pas conduire.
On avait dépassé de plusieurs milles l'étape accoutumée, les buissons traçaient de grandes ombres ätravers le chemin. Voyant le carrosse s’arrèêter en plein champ devant un groupe de masures, le docteur, alarmé, mit pied à terre, interpella le conducteur :
— Ah ça, nous sommes donc égarés, maladroit!
— Egarés pour votre bonheur, répondit Pietro qui, du bout de son fouet, montrait sous le branchage d’un figuier rabougri, une osteria pittoresque d'aspect quoique pauvre &architecture. Une vigne embrassait le vieux mur qui semblait implorer sa protection, des sedums rouges envahissaient les marches d’un escalier déchiqueté, et le sourire d’une hôtesse dodue prouvait assez que la maison n’était pas prise au dépourvu. .
Ce groupe de maisonnettes, au dire de Pietro, faisait partie du village de Siena-lunga.
Les voyageurs entrèrent pour y passer la nuit. Le quidam avait disparu.
Retenez que nous sommes au village de Sienalunga. Me Pichler va se coucher. Nous allons baisser le rideau.
Le Voiturin 233
* ax
Dans cette partie de la Tocsane les chambres d’osteria étaient fort primitives : des lits sans moustiquaire, au plafond des quartiers de lard, des araignées partout. Mon ami Champney décida qu'il n’y a pas d'araignées sans mouches ni de lard sans souris, il se coucha demi-vêtu, se mit à lire.
C'était un homme fort méthodique, type incarné de lexquisité britannique, doué par la nature et par l'éducation, jouissant des biens temporels par dessus le marché. Mais n'ayant rien à désirer, rien à défendre, il se croyait atteint d’une indifférence organique et se persuadait que la Méthode pou-
vait seule lui venir en aide pour traverser agréa-
blement lexistence. Il maugréait, au fond, contre limpromptu du voyage, prévoyait mainte difhculté sans se dissimuler que la signora abusait de sa complaisance, se figurant que la capture d’un gentilhomme anglais, amoureux d’art, devait, après cinq ou six jours d'intimité roulante et cahotante, amener quelque résultat. Grand amateur d'échecs, il avait fait la connaissance du docteur, à la Spezzia, et supportait la violence de Mr: Pichler, par amitié pour son mari et par dévouement pour sa nièce dont il avait recueilli les murmures.
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Champney lisait, bercé par un bourdonnement qui ne tarda pas à le jeter dans un grande agitation. Les moustiques, un à un, s’abattaient sur son front avec un odieux bruit de guimbarde. De guerre las, il sauta du lit, prit une bougie quil gardait en voyage avec un foule d’objets indis-
pensables et descendit dans ses mules en maroquin
rouge, furetant de par losteria, cherchant un gite dans la salle à manger. Malgré Pheure avancée, il y avait de la lumière, mais, au moment où il ouvrait la porte, il se fit une éclipse, une frôlement de pas, et comme il levait sa bougie, il vit un homme se pelotonner sur un bané contre la muraille.
Pris au piège, le faux dormeur se leva et balbutia :
— Î'beg your pardon, sir.
Quel ne fut pas la surprise du baronet, au son
de sa langue, en reconnaissant dans cet homme Pintrus de la voiture. Il avait Ôôté son chapeau, déroulé son écharpe et se montrait sous Paspect d’un jeune homme de vingt-cinq à trente ans. re
— Je suis entre vos mains, milord, mais vous êtes gentilhomme, vous ne trahirez pas un malheureux proscrit, dit-il, en tournant la clef de a porte, d’un geste si rapide, que Champney se mit en défense, serra ses poings de vieux boxeur, mais
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Le Voiturin 23$
l'autre, revenant vers lui, tranquillement, poursuivit: — J’étais à Londres, lorsque ma mère obtint, par une faveur, que je revinsse à Rome, en me soumettant au precelto, ce qui veut dire à la tutelle de la police. Je fus interné à Albano.… J'avais la fièvre... il y a de cela quinze jours, j'apprends " que ma mère est malade, qu’elle se meurt à Montecatini.. Je parviens à gagner deux sbires, je pars à pied pour la Toscane, marchant la nuit, mourant de faim... Regardez-moi, je reviens de cette escapade, engagé sur parole à rentrer à jour fixe. Refuserez-vous de m'aider, de me donner asile?.…
Lesbrasétendus, suppliant, ilregardait Champney d’un air de détresse, mais avec une confiance embarrassante. Son attitude aisée, son accent révélaient, au premier coup d’œil, l’homme du monde, mais il y avait dans son regard quelque chose de sournois, comme l'expression d’un homme qui s’observe lui-même en observant les autres. Ses lèvres minces, son regard vif et scrutateur qui s’échappait comme un éclair, déplaisaient à Champney souverainement.
— Permettez, lui dit-il, je ne puis pas vous imposer à mes compagnons si vous êtes compromettant.
Ce mot fit bondir le jeune homme.
— Compromettant! parce que j'ai montré que
236 Autour d’un Chevalet
po)
j'avais l’âme d’un patriote. je voudrais vous y voir si l’on vous chiffonnait votre Angleterre.
La boutade pointa si juste, avec une telle vioueur, que l’anglais, malgré lui, mit la main sur une chaise avec un geste d'invitation.
— Pardon, monsieur, je mrétais laisse dire que tous les émigrés der848 avaient regagnéleurs foyers.
— Leurs foyers! Y a-t-il un foyer pour les gens suspects? Je suis suspect... vous ne connaissez pas ce mot dans votre ile. Suspects sont ceux qui pensent, ceux qui souffrent... qui travaillent...
Il empoigna la chaise, s’assit, croisa les jambes et sourit à l'hôte inattendu, lequel, embarrassé, lui répondit :
— Vous disiez que vous travaillez...
— Architecte, pour vous servir.
— Architecte romain ? |
— Romain, Vénitien, Florentin, je ne connais qu'une Italie, fille de la Grèce et mère des arts, quoique vous en pensiez.… car on nous à nomimeés poussière d'hommes à l'étranger, le mot est, je crois, d’.n poète, M. de Lamartine. Ces pleurards de puete/oublient qu’autrefois cette poussière vous a dérouillés tous, anglais, français et futti quanti de l'Europe.
Le jeune homme souriait, sa voix prenait un ton de douceur enfantine.
Le Voiturin 297
— Soyez cièément, milord, vous pouvez me couvrir de votre protection. En quoi puis-je vous nuire? Je ferai le muet, je ne fumerai plus.
— Je suis fiche que la présentation se soit faite aussi... brusquement, interrompit Champney. — Voulez-vous m'écrire votre nom, afin que je vous introduise auprès du docteur Pichler ?
Avant remarqué sur le sol des fragments de papier de calque, qui Pintriguaient, il en prit un et, le présentant avec son crayon, il ajouta :
— Je vous ai donc surpris au travail?
— Mon Dieu, oui, je n’ai eu que le temps de jeter mon carton sous le banc, moi dessus. Mais vous étiez sur mes talons.
Et il écrivit au crayon ces mots : Vicosi Randolo.
— Je vous remercie au nom de ma mère, sir William Champney.
Il se leva, serra la main du baronnet, puis retomba, le coude sur la table, la tête entre les mains :
— Ah! quelle épine vous me tirez du pied! Si Dieu ne m'avait fait de fer, je dirais que je vais rendre l’âme.
Il saisit un flacon et se versa du vin.
— Je vous laisse, dit Champney, vous avez besoin de sommeil.
Sir William remonta chez lui et, curieusement, examina le chiffon de papier sur lequel létranger
venait d'écrire son nom. Au verso se trouvait un calque ou un croquis d'architecture. Il reconnut aussitôt un fragment du dôme de Sienne que Mme Pich'er avait peint également. Le dessin était identique et pris du même côte. Il serra le papier dans son portefeuille, se coucha. Mais il ne put dormir, tous les brigands aimables passaient, repassaient sous les traits du jeune homme, devant ses yeux, depuis Zampa, Fra Diavolo, Rob-Roy, jusqu’à Méphistophélès aux yeux torves. Il ne doutait aucunement que ce Vicosi ne fût un aventurier et regrettait sa bienveillance.
La disparition du héros lui donna raison.
Lorsque, le lendemain matin, Sir William s’informa de leur compagnon, on n’en trouva plus trace, ni Pietro ni l’hôtesse ne l’avaient revu. Etonné, quelque peu inquiet, il raconta l’affaire à la nièce du docteur. Vincenza prétendit qu’il avait rêvé et, souffrant d’une migraine, à la suite d’une nuit de piqûres, elle s’entoura d’une châle, se blottit seule dans le coupé, et Pietro fouetta ses chevaux.
C'était l’heure des émotions douces, au matin, dans la brume flottante, lorsque l'esprit, libre encore de tout exercice, papillonne et se pose sur les objets qui le séduisent. Les paupières demicloses, son album sur ses genoux, la signorina
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suivait les nuages roses que le vent promenait au
Le Vo.turin LS
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ciel et le carrosse, craquant du bas, dodelinant du haut, se balançait dans les ornières molles du chemin. Une secousse se fit sentir.
— Vincenza, vous vous refroidissez, dit une voix de l’intérieur.
Quelqu'un venait de sauter sur le marchepied, .… le rêve de Champnev se vérifait, quoique Vincenza ne reconnût aucunement le rapin de la veille, dans le jeune homme qui se tenait droit devant elle, coiffe d’un béret bleu et vêtu d’un complet, . portant, droit comme un ciergé, un stick à pomme d’argent dans sa main gantée. Ses regards en coulisse déconcertèrent la pupille du docteur, mais lPétranger se blottit dans le coin le plus reculé, s’excusa de la liberté grande, soupira avec une expression si pitoyable que Vincenza s’enhardit jusqu’au dévouement.
— Nous sommes heureux, monsieur, de vous offrir une place.
— Je vois à votre bienveillance que l’on vous a … parlé de moi, répondit le nouveau venu, profitant adroitement de limpression première, merci du fond du cœur, merci. — Et il sourit en regardant Palbum, menaça du doigt, en riant, comme on menace les enfants. — Peut-être bien ai-je le droit de savoir comment vous me jugez... — Il prit P’album qui se trouvait sur la banquette, Pou-
vrit juste à l’endroit où Vincenza, la veille, avait esquissé son portrait.
— Oh! mais c’est bien, très bien! On voit que Ja signorina a pris des leçons de sa tante, une grande artiste! — ajouta-t-il, assez haut pour être entendu. — Heureux ceux qui peuvent s’instruire! Chaque brin d'herbe a sa destination, mais l’homme est l’artisan de sa propre existence. Quand il vient au monde, on lui dit: cherche! Il m'a fallu quêter.…
L'artiste soupira et, comme si ces paroles avaient une signification trop personnelle, il étendit la main vers la campagne.
Heureusement, le monde est grand et la nature est belle, il n’est pas interdit de s’enivrer aux fleurs de la bruyère.
Son regard enveloppa Vincenza, il y eut un long silence.
Mais la voiture entra dans le val de la Chiana; on cheminait sous bois, à lombre des grands chênes, qui se tordaient en formes héroïques au versant des ravins. Des hêtres s’élançaient comme des mats de navire par dessus le feuillage jauni. Puis c’étaient des oliviers pâles au tronc noueux, des châtaigniers aux larges frondes, dont les branches trainaient sur un tapis de mousse, émaillé de tons roux.
Le Voiturin 241
L'artiste prit feu devant l’automne italien qu’il <omparait aux frimas du Nord. Les feuilles rouges des chènes lui semblaient des fruits mûrs et, songeant à la bise qu'il avait subie en Angleterre, il se rapprochait de Vincenza.
— Je suis d’Arona, dit-elle, avec un petit air de satisfaction.
— Oh! je me doutais bien que vous n’étiez pas allemande, répondit le jeune homme, dans le dialecte lombard.
Quelques mots de patois furent échangés. L’italienne devint rèveuse au souvenir de son enfance. Arona lui rappelait les seules choses qu’elle eût aimées. Il connaissait bien le pays et le décrivait en poète, avec un peu d’emphase; ensuite il parla de sa mère et sa voix s’attendrit.
En ce moment le carrosse fit halte. On allait prendre à pied une traverse jusqu’à La ville de Chiusi, tandis que la voiture poursuivrait par la route.
L'accueil fut d’abord froid de la part du baronnet, amoureux de la vérité; ce costume anglais, sorte de travesti, renforcait l'impression désagréable qu'il avait éprouvée à la première rencontre, et l’impression fut partagée par le docteur. Il se contenta d’un salut, qui fit rougir l'italien. |
— Vous allez voir une jolie contrée, dit celui-ci
242 Autour d’un Chevalet
je serais bien fâché de troubler votre admiration, messieurs. ae
Là-dessus, montant sur le siège, il partit avec le cocher.
Il y eut un moment d'inquiétude au suiet des malles et des sacs que lon voyait bondir et disparaitre dans un nuage de poussière. Pour surcroit de terreur, il fallut cheminer plus d’une heure en pays inconnu, sur des indications suspectes, avant d’apercevoir les toits du bourg. Enfin, devant une trattoria, la patache apparut. Le docteur ouvrit la portière, inspecta ses petits colis, sacoches, livres, plaids, échiquier, rien ne manquait; au contraire, on avait ajouté un gros bouquet. C'était une attention du voiturin, qui préparait en ce moment le déjeuner.
— Et notre nouveau compagnon, demanda le docteur, ne déjeune-t-il pas?
Pietro haussa les épaules.
On ne retrouva le jeune homme qu’au moment du départ, il dessinait au coin d’une ruelle un de ces lourds balcons d'architecture gothique qui font l’ornement de la ville de Chiusi. Comme la famille s’approchait, il se retourra brusquement vers le docteur.
— Voici mon diplôme d'architecte, lui dit-il, en montrant son dessin.
Le Voiturin 243
Mr: Pichler s’extasia :
— Oh! Monsieur, c’est admirablement croqué!
— J'avais besoin de ce certificat pour vous recommander à l’amitié de ma famille, reprit le docteur, on a parfois des devoirs à remplir.
Il tendit la main à l’artiste, qui fut dès ce moment régulièrement introduit, quoique Champney regardit comme une imprudence d'admettre un inconnu dont les allures étaient suspectes.
Mais Vincenza, par bonté d’âme, reprit sa place dans le coupé et fit de grands eflorts pour effacer la défiance témoignée au jeune homme. Elle poussa lexpansion si loin qu’il s’en émut, se troubla, tout en regardant sa compagne avec une expression farouche. Tout à coup, se levant :
— Je cours certains dangers. Ne sommes-nous.
pas à la douane, à Citta della Pieve? Sans adieu, Signorina.…
Il sauta du carrosse, laissant Vincenza dans une inexprimable émotion. Ce jeune homme la troublait, l’inquiétait et piquait sa curiosité, quoique l'impression qu’elle en éprouvait fut une domination subie, plutôt qu’un entrainement sympathique.
On ne le revit pas le soir à Citta della Pieve, où l’on passait la nuit, ni même le lendemain, bien que le voiturin multipliât les haltes et mesurât
244 Autour d’un Chevalet
son temps sous le prétexte d'entrer à Orvieto. le ? .
soir, au clair de la lune. Il en vint même à proposer de gravir à pied l’éminence qui conduit à la ville. |
Vraiment, le spectacle était fantastique, dans le mystère de la pénombre, qui changeait en formes étranges les maisons jetées çà et là, comme des blocs de rochers, parmi les ombres noires qui se mouvaent, se faufilaient entre les voyageurs. C’étaient des enfants pâles, aux grands yeux vifs, jetant un cri à leurs maigres brebis, des paysans comme des centaures, leur manteau couvrant le cheval, qui revenaient fatigués du travail et grimpaient silencieux. Les regards de Vincenza perçaient l’obscurité. Confisquée par sa tante au profit de la communauté, et prudemment mise à Pabri des eflluves poétiques dans l’intérieur de la voiture, la pauvre signorina, Curant cette longue et morose journée, avait fait les plus grands efforts pour cacher ses appréhensions. Vicosi n'avait pas reparu, que pouvait-il s’ètre passé? Vincenza se doutait que Pietro, par ses arrêts, par ses len-
teurs, ménageait au jeune homme un moyen de le joindre et son cœur se serrait sans savoir pour-
quoi, en pénétrant dans la ville sombre, à l’aspect
de ces groupes d'hommes déguenillés, qui fu-
maient, regardaient leur fumée. On n’entendait
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Le Voiturin 24$
que le pas des chevaux et le bruit de leurs fers, qui se répercutait sur les murs, lézardés comme de grandes ailes de chauve-souris.
L’hôtel où Pietro descendit était à l'avenant, un palais sépulchral et moite. Sur la muraille de la salle à manger, des chevaliers bardés de fer s’entrechoquaient pour la conquête d’une princesse moisie et éborgnée par un porte manteau, portant deux cornes contre le maléfice.
— Au diable les Etats-Romains! s’écria Champney en se laissant tomber dans un fauteuil en bois, je n’y tiendrai pas quinze jours.
— Le vin d'Orvieto est bon, répondit une voix claire.
Le baronnet poussa un cri :
— M. Vicosi! Ah ça, d’où sortez-vous, poudreux comme un héraut de mélodrame, avez-vous été poursuivi?
— Je suis trop anglais pour cela, ne vous inquiétez pas, répondit Randolo. Pour le moment je m'appelle John Burn, graveur sur acier à Sheffield, ainsi qu’il est écrit sur mon passeport. Figurez-vous qu'ils me l’ont demandé, à Citta della Pieve.
— À Citta della Pieve? Je n’y connais qu’une seule auberge et nous ne vous y avons pas vu, répliqua le docteur froidement.
246 Autour d’un Chevalet
— Je suis arrivé tard ct-me suissolé/erante de vous compromettre. Les douaniers sont quelquefois doublés de sbires. Jai fait la route à pied, de peur de vous attirer une mauvaise affaire.
Cette discrétion toucha Me Pichler, qui soupira. Le baronnet hocha la tête, ne doutant pas qu'il n’y eût une entente entre le voiturin et le soi-disant architecte, dont la subtilité, la hardiesse lui déplaisaient maintenant jusqu’à la répulsion.
— Parbleu! je jette un froid, s’écria le jeune homme comme s’il devinait la pensée qui préoccupait M. Champney, savez-vous chanter, signorina?
Décrochant une mandoline qui pendait dans un coin, sans attendre la réponse, il attaqua les cordes avec un éclat qui fit accourir le cocher. Pietro portait un plat de figues cueillies pour la signora. — Allons, signori.. — Il fit un geste de la main, comme les choristes de l’opéra, quand ils se préparent à sortir. L'artiste offrit son bras à la Jucunda, qui salua pompeusement, sourit et se laissa conduire à la salle à manger.
Le souper fut très gai. Vicosi, cependant, ne laissait pas que de trahir par des regards distraits la position d’un homme qui s’accommode aux circonstances. Par contre il se montra plein d’une érudition sans pédantisme au sujet du dôme d’Orvieto et quand il eut conquis la tante, à la fin du souper,
Le Voiturin 247
il proposa de lui montrer la ville et traitreusement, cette fois, prit le bras de la nièce et la mena par les ruelles, tandis que la Jucunda s’évertuait au bras du philologue. Décidément il poussait trop loin le sans-gèêne.
Sachant sa nièce enthousiaste et nullement rêveuse, capable au contraire de se manifester par explosion, Me Pichler jugea prudent de battre le rappel. Par malheur, les jeunes gens avaient pris les devants, on les perdit; il fallut rebrousser chemin, on s’égara. Enfin, l'hôtel fut découvert : les fugitifs batifolaient devant un feu de bûches. Mr: Pichler pinça les lèvres avec un regard à Vincenza, qui lui commandait la retraite.
C’était une grosse affaire pour M": Pichler que la direction de cette nièce, la beauté de Vincenza étant devenue un danger ou une ressource, suivant qu’elle serait appelée à en partager ou non les avantages. Et comme son cœur était ouvert à tous les vents, elle avait entrepris d’en régler les désirs, ce qui Pobligeait à ruser, — car il fallait aussi ménager le docteur, qui la gâtait, — par dessus tout cacher toute participation à une entreprise, qui brillait comme un crépuscule à lhorizon de ses vieux Jours.
Aussi ne fut-elle pas fâchée, le lendemain matin, d'apprendre que le compagnon se faisait excuser
sous prétexte d’indisposition, évitant ainsi l’embarras d’une invitation gênante.
Il avait été stipulé, en effet, qu’on passerait un jour à Orvieto, pour voir le dôme et visiter le lac de Bolsena, une promenade d’une demie journée.
On partit en calèche pour le lac de Bolsena.
Pietro servait de guide et de cocher. Il n’avait pas voulu de son jour de repos et préférait servir leurs excellences — dans la mesure de ses moyens.
Le voilà, zigzaguant pendant plus de deux
heures, grâce à sa manie des traverses. Toujours.
aimable, cependant, il promit de faire une friture composée de truites et d’anguilles, de ces fameuses anguilles, qu’un pape regrettait au fond du purgatoire.
Ne voilà-t-il pas le cocher récitant les vers de
Dante :
«& Dal Torso fu e piange dal digiuno
L’anguille di Bolsena en la vernaccia. »
Puis, tout à coup, tournant à l’angle d’un che-
min creux, il s’arrèta. Une vasque ctincelante ap-
paraissait, émergeant dans le tuf. C'était le lac de Bolsena.
Malheureusement on avait vendu la dernière des :
anguilles, les truites faisaient défaut. En compensation, le cocher offrit d'embarquer ces messieurs