NES
construction historique. Il avait utilisé les Évangiles comme documents d'histoire, selon les garanties que présentent les divers éléments qui y sont entrés : 1l ne touchait pas au dogme de l'inspiration biblique, nt à l'autorité qui appartient à l'Église pour l'interprétation dogmatique de l'Écriture. Il s'était efforcé de pendre la physionomie h1istorique du Sauveur : il ne formulait aucune définition touchant le rapport transcendant du Christ avec la Divimité. Il avait analysé l'enseignement de Jésus touchant le royaume
des cieux et son prochain avènement : il …
n'en tirait aucune conclusion par rapport à la question théologique de la science du Christ. Il avait attribué à saint Paul la conception théorique de la rédemption : ilse gardait bien de contester que Jésus fût le Sau= Ë veur de l'humanité. Il avait observé que la
résurrection du Christ n’est pas un fait
d'ordre proprement historique et qu'elle ;
n'est pas rigoureusement démontrée en
celte qualité : il ne niait pas que le Christ
fût ressuscité. Il avait tâché de marquer la relation historique des sacrements chrétiens, notamment de l’eucharistie, celle de la hiérarchie ecclésiastique, du pontificat romain et de l'épiscopat, avec la réalité de l'Évangile et les circonstances dans lesquelles le christianisme est né et a grandi : il ne mettait aucunement en doute la légitimité de la doctrine catholique touchant l’institution divine de l'Église et des sacrements. Il s'était borné à exposer l’état et la signification des témoignages, s'occupant de ce qui est matière d’histoire, réservant ce qui est matière de foi.
Sa lettre au Cardinal Richard n'était pas un désaveu de ses opinions d’historien, mais un acte de déférence respectueuse, en conformité avec la discipline ecclésiastique. Elle relevait diserètementla méprise où étaient tombés tous ceux qui avaient voulu prendre la description historique de l'Évangile pour une série d'objections contre/les dogmes catholiques, et elle maintenait toutes les conclusions du livre sur ce qui était son objet véritable. Ébauche d’his-
toire, le petit livre était soumis à l’appréciaion de toutes les personnes compétentes, qui étaient libres de le critiquer, selon qu'elles
en étaient capables, et d’en faire le profit
qui leur convenait. Si l’Archevêque de Paris et d’autres Prélats en jugeaient la lecture particulièrement troublante pour
leurs diocésains, cette circonstance ne changeait pas l’état des questions, et comme elle.
n'apprenait rien à l’auteur, celui-ci ne pou-
vait faire dépendre l'amélioration de son.
œuvre que du progrès ultérieur de ses recherches.
La première condition du travail scienti=
fique est la liberté. Le premier devoir du.
savant, catholique ou non, est la sincérité.
L'auteur de L'Évangile el l'Église avait traité des origines chétiennes selon son droit
d'historien, et sous sa responsabilité personnelle. Il avoue ne posséder point, dans le chétif répertoire de ses connaissances, l'idée de la science approuvée par les supérieurs:
Il ne mettait pas au jour une Histoire sainte
à l'usage des catéchistes, ni un manuel de théologie pour les séminaires, sortes de publications que l'Église ne peut se dispenser de contrôler directement ; mais 1l adressait, comme simple particulier, depuis longtemps adonné à l'étude historique de la Bible, une réponse, aussi critique et scienlifique que possible, à un savant protestant, très connu, qui avait voulu définir par l'histoire l’essence du christianisme. C'est pourquoi 1} n'avait pas vu, et il ne voit pas encore ce qu'auralent signifié, en tête de ce travail, le suffrage d’un censeur théologique el l'approbation d’un Évêque.
Pour satisfaire ceux qui l'ont blâmé, 1l lui aurait fallu détruire le caractère his- torique de son livre, c’est-à-dire le rendre __imuble pour le but qu'il se proposait. Chose plus grave, il aurait dû remplacer bien des opinions, qu'il croit historiquement vraies, par d’autres qu'il croit fausses et qui peutêtre le sont.
En novembre 1893, professeur à l’Institut
arr LS LA mr
catholique de Paris, il fut, sans autre exphcation, privé de sa chaire par les Évèques protecteurs de cet Institut, pour avoir fait paraître, dans L'enseignement biblique, une revue qui comptait environ deux cents abon-
nés, les lignes suivantes :
Le Pentateuque, en l’état où il nous est parvenu, ne peut pas être l’œuvre de Moïse.
Les premiers chapitres de la Genèse ne contiennent pas une histoire exacte et réelle des origines de l'humanité.
Tous les livres de l'Ancien Testament et les
diverses parties de chaque livre n'ont pas lemême
caractère historique. Tous les livres historiques de l'Ecriture, même ceux du Nouveau Testament, ont été rédigés selon des procédés plus hbres
que ceux de l’historiographie moderne, et une : certaine liberté dans l'interprétation est la con-”
séquence légitime de la liberté qui règne dans la composition. |
L'histoire de la doctrine religieuse contenue dans la Bible accuse un développement réel de
cette doctrine dans tous les éléments qui la.
constituent : notion de Dieu, de la destinée humaine, des lois morales.
Leu
Er hg.J IEEE
A peine est-il besoin d'ajouter que, pour l'exégèse indépendante, les Livres saints, en tout ce qui regarde la science de la nature, ne s'élèvent pas au-dessus des opinions communes de l’antiquité, et que ces opinions ont laissé leurs traces dans les écrits et même dans les croyances
bibliques.
Depuis lors, on a pu voir que ces propositions scandaleuses étaient des vérités élémentaires. Elles ont été reprises (Dieu me préserve de dire que quelqu'un les a empruntées!), sous une forme ou sous une autre, en ces dix dernières années, par les exégèles catholiques les plus recommandables, je veux dire par un bon nombre de ceux que la confiance du Pape Léon XIIT a fait récemment entrer dans la commission pontificale des Études bibliques.
En octobre 1900, l’ex-professeur commençait, dans la Revue du clergé français, une série d'articles sur la religion d'Israël. Le Cardinal Archevêque de Paris interdit cette publication, déclarant que le premier
article était contraire à la Consütution Der Filius, du concile du Vatican, et à lEncyclique Providentissimus Deus, du Pape Léon XIII, sur les études d'Écriture sainte.
En quoi consistait cette contradiction, l’auteur ne l’a jamais su. L’historicité des premiers chapitres de la Genèse était encore en cause, et sans doute on avait cru en danger l'autorité de l'Écriture et les fondements de la révélation, parce qu'il avouait, parlant en historien, manquer d'informations sur les premiers temps de l'humanité, ne … trouver dans la Bible que des données fort incertaines el incomplètes sur l’histoire d'Israël avant les rois, reconstituer par conjecture et selon la vraisemblance historique le milieu où est né le monothéisme israéhite. Cependant aucun savant sérieux, même catholique, ne voudrait dater la création du monde, comme fait encore le catéchisme du
diocèse de Paris, ni soutenir que la Bible conüent réellement les annales de l'huma=
nité, depuis le commencement jusquà
Abraham et jusqu'à Moïse, ni se vanter de connaître les circonstances historiques de Pexode des Hébreux, ni contester que les pratiques du culte israélite, analogues à celles des peuples voisins d'Israël et plus anciens que lui, en dépendent plus où moins par leur origine.
Celui qui se permet de rappeler ces faits n'entend pas se plaindre d'actes épiscopaux qu 1l respecte et apprécie exactement comme la condamnation de L'Évangile el l'Église; mais 1l croit pouvoir tirer du passé quelque lumière et quelque consolation parmi les difficultés du présent. Il ne’ peut regretter de n'avoir pas su mentir pour complaire à une autorité qui semblait ne voir que son droit et ne soupçonner pas la situation faite à l'exégèse, à l’apologétique, à la théologie catholiques, par les progrès de la critique scripluraire et le mouvement général de la science moderne.
Car, il faut bien le dire une fois pour toutes, c'était un sort terrible, il y a quinze
ou vingt ans, que celui d’un prêtre appelé à étudier et à pratiquer scientifiquement l'exégèse biblique, si ce prêtre avait l’es= prit ouvert et la parole sincère. Ce qui se révélait à lui était un champ d’études immense et que l’enseignement reçu lui avait à peine laissé deviner; c'était le travail incomplet, mais énorme cependant, qui a été accompli déjà par l'exégèse protestante et rationaliste ; c'était la résurrection, confuse encore mais qui tendait à devenir de plus en plus nette, d’une histoire grandiose, celle des origines chrétiennes, histoire que les siècles passés ne connaissaient et ne comprenaient pas mieux, comme histoire, que celle de la haute antiquité orientale, grecque et romaine; c'était la nécessité, .
pour les catholiques, de contribuer à cette résurrection comme à tout autre développe= ment du savoir humain, sous peine de s’'excommunier eux-mêmes de la société intellectuelle et de préparer pour l'avenir prochain une crise bien plus redoutable.
que toutes celles que la foi chrétienne a traversées depuis qu’elle existe.
Les hommes les plus éclairés de la génération précédente qui avaient entrevu celte tâche difficile s'étaient bornés à de timides essais. Il semble même que quelquesuns aient désespéré de l’avenir du cathohicisme dans notre pays et qu'ils aient pris leur jparti de mourir, honorablement et tranquillement, sur des positions qu'ils savaient n'être pas tenables. Une difficulté les paralysait. Le nom vénérable de tradition, presque synonyme de foi catholique, :
leur semblait couvrir, comme un bouclier impénétrable, tout l'héritage du passé, et ils
n'ignoraient pas que les meneurs de l'opi-
mion ecclésiastique {je ne dis pas les chefs de … l'Église) n'étaient pas disposés à voir les exigences d'une évolution intellectuelle qui ne les atteignait en aucune façon. Quel destin avaient'eu les représentants du libéralisme politique ? Quel accueil avait été fait aux
tentatives de libéralisme intellectuel? Il ne A. Lois», — Autour d'un petit livre, B
s'agissait plus de libéralisme théorique :
il s'agissait de liberté à pratiquer, de vérité à connaître. Mais tout n'est-il pas libéralisme et concession à l'erreur, pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent rien apprendre en dehors de leur prétendue tradition, rien comprendre de ce qui ne flatte pas leur insatiable appétit de domination ?
Malgré tout el malgré tous, un mouvement commença de divers côlés en même temps, et comme il élait impérieusement commandé par les circonstances, 1} dura et ‘grandit, à travers toutes les oppositions.
Toutes les questions furent soulevées l’une après l’autre : d’abord celle de l'inspiration biblique, puis celles de l’origine du Pentateuque, du caractère des livres bhistoriques de l'Ancien Testament, dé l’origine et du caractère des Évangiles, principalement de l'Évangile selon saint Jean, enfin, la queson du dogme, de son origine et de son développement, le rapport de l'Église à l'Évangile, et la philosophie générale de la rehi-