Luc, 1v
A. Loisx. — Autour d'un petit livre. 3
la prédication galiléenne ; Jésus refuse formellement de faire des miracles, en donnant pour raison que les prophètes Élie et Élisée ont fait les leurs pour des païens, non pour des Israélites ; et comme les gens de Nazareth se fâchent et veulent le faire périr, il leur échapp et s'en va. Marc et Matthieu ignoraient ce dénouement. Quand même Votre Éminence ne voudrait pas admettre la priorité de Mare relativement à Matthieu et à Luc, n1 la dépendance littéraire de ceux-ci à l'égard de celui-là, Elle m'accordera du moins que les évangélistes ont une façon très libre d'interpréter la tradition qui leur tient lieu de source.
Pour entendre quelque chose à l’histoire de la Bible, et surtout à l’histoire de l'Ancien Testament, 1l faut commencer par mettre de côté l'idée du livre qui nous est familière, à savoir celle d’une composition homogène, œuvre et propriété d’un individu, qui demande à rester ce que l’a faite cet unique auteur. Chez les Juifs, la gloriole littéraire était inconnue; les livres valaient par leur contenu et l'utilité que leurs possesseurs se proposaient d'en retirer; ils
n'existaient pas pour eux-mêmes ni pour l'hon-
SAR: ai
neur de ceux qui y mettaient la main. Tant que l'on a cru pouvoir les compléter et les améliorer, la forme des anciens écrits n’a pas été arrêtée; ceux dont l’histoire est la plus compliquée sont naturellement ceux qui ont été d'abord lus et copiés davantage. Tels sont les documents de la Loi ; tels les livres d'Isaïe et de Jérémie ; telles les rédactions de l'Évangile qui nous ont été conservées sous les noms de Matthieu, de Mare et de Luc. On ne peut disserter sur l'authenticité, l'intégrité, la valeur testimoniale de ces écrits, comme s'il s'agissait d'œuvres modernes dont chacune a, pour ainsi dire, son individualité et représente une personne.
Que la critique n'aboutisse pas toujours à des lésultats certains, les critiques le savent aussi bien que leurs adversaires : car ils ont conscience d'opérer constamment avec des hypothèses que l'examen des textes rend plus ou moins probables, qu'il peut rendre certaines, autant que la matière le comporte. L'hypothèse joue, dans investigation historique, le même rôle que dans les recherches proprement scientifiques. La meilleure est celle qui rend le mieux compte des
faits connus et qui s’y adapte avec le plus de
LUC d'A NE
facilité. Celle qui ne tient pas devant les faits est condamnée par là et n’a pas besoin d'être discutée autrement. Or, il est des hypothèses qui ne résistent pas à l'examen critique des Livres saints: par exemple, l'unité originelle et l'authenticité mosaique du Pentateuque, l'unité du livre d’Isaïe, la composition mtégrale du premier Évangile par un apôtre, le caractère strictement historique de l'Évangile selon saint Jean. Etil est des hypothèses que l’analyse eritique confirme et perfectionne chaque jour en les corrigeant : par exemple, l'hypothèse documentaire et celle d'une compilation successivement accrue au cours des siècles, pour le Pentateuque et pour Isaïe ; l'idée d’une combinaison de sources pour le premier Évangile: l'idée d'une œuvre théologique et mystique pour le quatrième.
On aurait tort de penser que la tradition oppose des certitudes à ces hypothèses. La tradition ne leur oppose pas même des probabilités. Elle ne leur oppose rien, et pour une bonne raison : elle n’a jamais envisagé les problèmes que la critique a soulevés, et ceux qui allèguent aujourd'hui la tradition contre la critique ont
bien l'air de ne pas les soupçonner encore. La tradition chrétienne ne savait pas comment le Pentateuque avait été écrit, et certains auteurs ecclé- … siastiques, entre autres saint Jérôme, ont assez % clairement entrevu cette incertitude. L'Église a pris le Pentateuque et les autres livres de l'Ancien … Testament tels que la Synagogue les lui a trans- mis, comme des écrits inspirés de Dieu. Quant
aux conditions particulières de leur rédaction,
comme on ny attachait pas d'importance, on les avait promptement oubliées. Les Juifs contemporams du Christ et des apôtres n'avaient que les notions les plus vagues sur la prove- nance des Écritures : ils attribuaient tout natu- - rellement la rédaction du Pentateuque à Moïse, - parce que celui-ci y jouait le principal rôle et
des livres qui portent leur nom, résultait de 7 causes,analogues : : un noyau d'oracles, rédigé ou
“dieté par ces prophètes eux-mêmes, avait fait, pour ainsi i dire, boule de neige le long des siècles, __et le livre D toujours gardé le nom du principal auteur. Il paraît également certain que la tradition chrétienne n'avait pas eu beaucoup
LAON EEE
d'égard aux circonstances dans lesquelles les Évangiles avaient été composés. La preuve en est qu'elle ignorait cescirconstances. Les maigres indications du vieil auteur Papias d’'Hiérapolis, recueillies par Eusèbe de Césarée, ne concernent que les Évangiles de Matthieu et de Marc; elles ne peuvent passer pour une tradition de l'Église ; elles ne sont qu'un témoignage isolé, dont la portée même est sujette à discussion et malaisée à définir ; tout le reste est inconsistant, hypothétique ou légendaire ; l'Église s'est contentée des noms, ayant l'assurance intime de posséder, dans son Évangile quadriforme, le véritable Évangile du Christ.
La tradition de l'Église sur l'origine et l'histoire humaines des Livres saints n’a donc été et ne pouvait être que quelque chose d'assez vague, d'une vérité très générale, non un ensemble de connaissances précises comme on essaie MaIntenant d'en mettre dans les manuels d'histoire littéraire. La critique s’est efforcée de créer ce manuel de littérature biblique, parce quil n'existait pas. Elle aurait pu s'épargner souvent des hypothèses trop aventureuses ; mais, nonob-
stant de nombreux écarts, et malgré l'opposi-
so
tion qu'on lui a faite, il parait bien qu'elle a réussi à fixer, tant pour l'Ancien que pour le Nouveau Testament, les lignes essentielles du
travail qui a produit la Bible.
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Bossuet pouvait dire sérieusement que Dieu a toujours fait « écrire les choses dans le temps qu'elles étaient arrivées ou que la mémoire en était récente ». Il ne serait guère possible de le répéter aujourd'hui avec la même assurance sans courir le risque d’être ridicule. :N'insistons pas sur ces données très positives et très certaines que Moïse, vivant aux environs de l'an 1500 avant Jésus-Christ, aurait eu facile de se procurer sur Noé et ses enfants, sur Adam et les patriarches antédiluviens. Il serait même bienséant de n'en point parler, si cette manière enfantine de se représenter les premiers âges de l'humanité n'éfait pas encore celle qui prévaut dans l’enseignement ecclésiastique. Votre Éminence me dispensera de lui prouver que l'espèce humaine était sur la terre depuis plus de deux
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mille cinq cent treize ans (chiffre de Bossuet), à l'époque de la sortie d'Égypte, et que Îles premiers chapitres de la Genèse sont loin d’être une histoire exacte des origines de l’humanité. Ce que je veux remarquer 1ci est l'erreur commune de ceux qui interprètent, après Bossuet, comme rigoureusement historiques, des livres qui n'ont pas ce caractère et qui ne prétendent pas l'avoir.
Les livres de l'Ancien Testament, dans leur ensemble, n'ont pas d'autre objet que l’instruction religieuse et l'édification morale de leurs lecteurs. L’exactitude bibliographique y est inconnue, le souci du fait matériel et de l'histoire objective en est absent. Ils nous montrent comment on interprétait les souvenirs du passé, mais ils nous le font connaître bien imparfaitement. L'histoire du peuple hébreu, telle qu'ils la décrivent, serait plutôt une histoire de la Providence qu’une histoire d'Israël. Dieu en paraît être le premier personnage. Comme on l’a vu d'abord parlant et agissant pour tirer le monde du chaos, on le voit encore parlant et agissant pour fonder son peuple, l'installer en Palestine,
le favoriser ou le châtier, mettre en mouvement
1 he
et briser la puissance d’Assur, celle de Babylone, Antiochus Épiphane. L'intervention divine a-t-elle été sensible, à chaque moment de l'histoire d'Israël, comme il semblerait qu'elle ait dû l'être si la perspective générale des récits bibliques et tous ces récits mêmes étaient matériellement vrais? On ne pourrait l'affirmer quen se défendant l'examen des documents à interpréter.
L'histoire d'Israël a été, comme celle de tout autre peuple, un enchaînement de faits très variés, où les croyants, soit dans le temps même, soit plus tard, ont reconnu Dieu, mais où ils auraient pu ne pas le reconnaître, s'ils n'avaient été croyants. Les commentateurs les plus orthodoxes se demandent maintenant si les plaies d'Égypte ont été des miracles absolus ou des accidents providentiels. L'historien n'y peut reconnaitre que des souvenirs idéalisés par la foi. On les racontait de diverses manières, et de même le passage de la mer Rouge, les aventures du désert, celles de l'entrée en Palestine, les exploits de Josué, de Gédéon et de personnages plus récents. Tant s'en faut que la Bible reflète toujours l'impression de ceux qui ont
été témoins des faits racontés. Supposé qu'il en fût ainsi, l’on aurait encore à établir une distinetion entre le fait même et le sens qui lui a été attribué. Les anciens, en général, et non seulement les Israélites, vivaient dans une atmosphère de merveilleux, qui influençait leur jJugement en toute occasion et les empêchait de chercher l'explication naturelle des choses. Il faut tenir compte aussi de la forme légendaire que prend nécessairement la tradition orale dans un milieu populaire, et des préoccupations des écrivains qui ont recueilli, interprété, amalgamé les récits traditionnels. Les faits racontés dans l’Ancien Testament ne sont pas des faits simplement vus ou connus de génération en génération, mais des faits commentés et jugés longtemps après leur accomplissement. IL appartient au critique de discuter le témoignage biblique, d’en examiner la véritable portée, de discerner ce qui est matière de fait de ce qui est interprétation de foi, ce qui est de tradition primitive de ce qui est de tradition secondaire, et d'utiliser chaque élément selon sa nature, ce qui est donnée de fait, pour l’histoire extérieure, et ce qui est interprétation traditionnelle, pour
l'histoire de la croyance.
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Ainsi reconstituée, l'histoire d'Israël ressemblera davantage à celle des autres peuples; mais elle n'y ressemblera jamais entièrement, parce que la religion y a toujours tenu sa grande place, qu'elle a fini par y tenir presque toute la place, et que la religion d'Israël diffère profondément des autres religions de l'antiquité. Même après qu'on a remis les faits, autant que possible, dans ce qu'il convient d'appeler leur jour naturel, le surnaturel ne disparait pas, du moins il est facilement reconnaissable pour le croyant, et l’histoire d'Israël reste l'histoire du peuple de lahvé, on pourrait presque dire l’histoire de Dieu même pendant de longs sièeles de l'humanité. Ce trait lui appartient en propre. Le critique impartial trouvera qued’histoire dela nation
israélite se ramène à une suite d'événements
vulgaires dans la vie des peuples, et à l’action
d'hommes religieux dont le caractère n'a rien de commun, le tout, faits et hommes, concourant à une œuvre plus grande qu'eux, c’est à savoir la religion monothéiste.
Un travail du même genre, aboutissant à un résultat semblable, est à faire sur les Évangiles,
pour en dégager la physionomie historique du
OT
Sauveur. La tradition littéraire de l'Évangile a suivi l'évolution du christianisme primitif. Les deux s'expliquent l’une par l’autre, et si l'analyse critique des Évangiles précède nécessairement la reconstitution de l'histoire évangélique et apostolique, il est également vrai que, par une sorte de réciprocité, l’histoire du christianisme primitif explique la composition des Évangiles et en éclaire les particularités les plus déconcertantes pour les esprits étrangers à la critique. C'est parce que les Évangiles sont, avant tout, des livres d’édification, que leurs auteurs n’ont pas craint de traiter la matière traditionnelle avec une liberté qui rend bien inutiles tous les artifices au moyen desquels une certaine exégèse s'efforce de la dissimuler. Les évangélistes plus récents n'ont pas hésité à bouleverser l’ordre que leurs devanciers avaient suivi dans le classement des récits et des discours. Le dernier même a osé produire un cadre nouveau et une forme nouvelle de l'Évangile. La prédication du Sauveur et les faits évangéliques sont légèrement glosés dans les Synoptiques; ils sont traduits dans saint Jean. Là aussi le critique
démêlera ce qui est souvenir primitif de ce qui
FRRALR Vi
est appréciation de foi et développement de la
croyance chrétienne.
La croyance chrétienne, en effet, a eu un développement, et ce développement faisait suite à celui de la croyance israélite. La religion monothéiste ne s'est pas implantée en un jour ni par des coups de force dans la comscience d’Israël. Le principe de vie religieuse qui s’est révélé avec éclat dans l'Évangile est le même que celui qui inspirait le culte des tribus errantes que Moïse conduisait dans le désert, mais il n'a pas livré dès l'abord tout le secret de sa vigueur et de son avenir.
On ne s’en douterait pas quand on lit superficiellement la Bible, ou sans y chercher autre chose que sa propre foi. La tradition religieuse, toujours conservatrice, et la foi, toujours simple et synthétique en ses jugements, interprètent le passé par le présent, et leurs souvenirs d’après leurs expériences. Les Juifs des derniers siècles
avant l'ère chrétienne reconnaissaient leur Dieu
OP Ee
dans le Tahvé des vieux cantiques et des anciennes légendes, et ils ne remarquaient pas que, dans le temps où ces cantiques furent composés, où ces légendes furent mises par écrit, l'idée qu'on se faisait de Iahvé n'égalait pas en hauteur morale celle qu'ils avaient reçue des derniers prophètes. Le point de vue général de l'Écriture, l'effet de perspective que créent les documents plus récents et le cadre où l’on a voulu placer les textes anciens, sont dominés par la notion, d’une vérité qu'on pourrait appeler statique, d’une religion immuable depuis la création du monde et des premiers hommes, et qui n'aurait guère eu d'autre développement que celui des institutions cultuelles. Espèce de mirage qui se rencontre plus ou moins partout où l’homme n'a pas encore essayé de faire la eritique de ses connaissances et de sa propre pensée. IL s’est perpétué dans l'Église, et 1l existe encore dans la théologie catholique ; on le rencontre dans Bossuet, Monseigneur, relativement aux écrits du Nouveau Testament, où l’on s’est accoutumé à retrouver toute la doctrine et toute la vie de l'Église, sans s’apercevoir que le catholicisme est dérivé seule-