‹ Autour d'un petit livreChapitre 22 sur 111 · SES · texte numérisé non relu

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autre chose que la définition actuelle de la vérité chrétienne. Les dogmes aussi ont une histoire. Ils n'en auraient pas s'ils existaient dans la Bible tels qu'ils se présentent dans la tradition. On peut dire, sans paradoxe, que pas un chapitre de l'Écriture, depuis le commencement de la Genèse jusqu’à la fin de l'Apocalypse, ne contient un enseignement tout à fait identique à celui de l'Église sur le même objet; conséquemment, pas un seul chapitre n'a le même sens pour le critique et pour le théologien. Le critique ne peut pas voir clairement, dans le premier verset de la Genèse, que le monde a été tiré du néant, et le théologien, à propos de ce verset, doit l'afflirmer. Le critique ne peut pas ne pas reconnaître, à la fin de l'Apocalypse, une annonce de la venue prochaine du Christ pour le jugement de tous les hommes, et le théologien doit interpréter, de manière ou d'autre, cette prophétie comme un symbole dont la portée dépasse le sens littéral. Si le théologien veut imposer ses explications au critique et l’obliger à les prendre comme sens originel du texte, le critique ne pourra que se dérober aux injonctions du théo-

logien, qui lui demande, inconsciemment, de

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proclamer vrai ce qui, au point de vue de l'histoire, est faux, à savoir que le rédacteur élohiste de la Genèse possédait nettement l'idée philosophique de la création absolue, et que l’auteur de l'Apocalypse ne croyait pas à la fin prochaine du monde.

Le principe du critique ne lui permet pas de formuler des conclusions de foi. Nul principe du théologien ne l'autorise à formuler des conclusions d'histoire. Le théologien peut émettre des conclusions à propos de l'histoire, mais ce ne sont pas des conclusions historiques ; et pareillement l'historien peut émettre des conclusions à propos de croyances, mais ce ne sont pas des conclusions de foi. Il est de foi, par exemple, que le Christ est mort sur la croix. Cet article est de foi en tant quil appartient à l’enseignement de l'Église touchant le Christ. Mais le crucifiement de Jésus, en tant que fait et matière d'histoire, est simplement certain. Ce n’est pas sur la foi que l'historien s'appuiera pour soutenir que Jésus a été crucitié à Jérusalem, par l’ordre de Ponce-Pilate, mais sur la solidité du témoignage traditionnel. L'Église

assurément pourrait définir le caractère histo-

Res

rique d'un texte ou d'une donnée biblique, mais ce caractère serait antérieur à la définition et ce n’est pas par la définition que l'historien pourrait et devrait le prouver.

L'autorité historique de la Bible ne se fonde pas sur l'inspiration divine, et ne se prouve pas non plus par elle. Le sens historique de la Bible ne résulte pas de l'interprétation ecclésiastique, et ne se prouve pas non plus par l'autorité de l'Église. S'il en était autrement, la démonstraüon chrétienne et l’enseignement chrétien n’auraient pas de fondement réel, puisque l'Église entend bien s'autoriser du témoignage historique de la Bible, et que si la Bible n'avait ni autorité m1 sens historiques que par l'Église, elle ne serait plus un témoignage valable par lui-même. La raison exige, comme la tradition sainement comprise l’admet, que le témoignage biblique ait une valeur propre, indépendante du témoignage ecclésiastique et supportant celui-ci, faute de quoi tout l'édifice serait fondé sur le vide. Pour que l'harmonie subsiste entre ces deux témoignages, qui n'en sont qu'un, mais saisi à des moments différents, il suflit de les

prendre pour ce qu'ils sont, le premier comme [ Ï q

la racine du second, et celui-ci comme le développement du premier.

Bien que peu des nôtres s'en aperçoivent, Monseigneur, il est de toute évidence que l'étude historique des Livres saints est à distinguer du travail de la pensée théologique et de la méditation religieuse. On ne conçoit pas que la critique puisse suivre à l'égard de l'Écriture une méthode différente de celle qu'elle applique aux autres documents de l'antiquité ; que ses conclusions puissent lui être dictées d'avance, et qu'elle puisse être moralement contrainte à voir dans les textes autre chose que ce quils contiennent, à leur supposer un caractère et des garanties autres que ceux qu'ils présentent d'eux-mêmes à l'observateur impartial. Avec la meilleure volonté du monde, un esprit rompu aux méthodes historiques ne pourrait s'abstenir, en lisant la Bible, de prendre le sens que suggère la Bible même, selon toutes les limitations et les conditions qui se révéleraient à lui, et il ne réussirait pas à y trouver un autre sens que celui-là.

Le devoir de regarder la Bible comme une

source autorisée de la foi et un témoignage que

Dieu se rend à lui-même n'est pas logiquement antécédent, mais bien conséquent à la considération historique ; il ne crée aucune entrave à l'exercice critique de l'intelligence sur la Bible envisagée comme document d'histoire. Cette obligation qui s'adresse au croyant ne saurait être incompatible avec le simple travail de la raison naturelle sur un texte qui appartient à l'histoire de l'esprit humain. Elle concerne beaucoup moins la science de la Bible que l'emploi religieux de l'Écriture. Elle est une direction très autorisée que la foi traditionnelle de l'Église fournit à l'individu croyant, pour la juste appréciation de la Bible comme code religieux, et de l’histoire biblique comme histoire religieuse. Elle fera subsister entre le critique catholique et le critique protestant ou incrédule une différence essentielle, parce que le critique catholique, à la différence de l’incrédule, admettra que la Bible est un livre de vérité, que la religion biblique est la vraie religion ; et, à la différence du critique protestant, que la vérité salutaire n'est pas à extraire de l'Écriture par le seul effort de la raison individuelle, mais que

la Bible, en tant que livre de la foi et témoi-

gnage de la révélation divine, a son interprète autorisée dans l'Église, c’est-à-dire dans la conscience collective et permanente du christianisme vivant.

Aussi hbre dans sesrecherches et dans l'analyse historique des Livres saints que le plus indépendant des savants non catholiques, et plus exempt peut-être de tout préjugé, le critique catholique, pour ce qui regarde l'interprétation doctrinale de la Bible en vue des besoins présents de l'humanité, acceptera plus humblement que le théologien le plus traditionnel, les mdications de la tradition ; il sera facilement plus catholique d'esprit, ayant une perception plus nette du progrès divin qui s'est fait dans l'humanité par l’évolution du moñothéisme juif et du christianisme catholique. Il s'éclairera de la doctrine ecclésiastique pour s'approprier la substance religieuse de la Bible, et il pourra, d’autre part,

venir en aide à la tradition actuellement ensei-

gnante, par la science qu'il aura acquise de son passé le plus lointain et de ses incessantes transformations.

Ainsi, Monseigneur, 1l n'y a pas, à proprement parler, de question biblique, et vous l'avez fort bien senti, en écrivant que cette question était réglée depuis deux cents ans. Il y a seulement des questions bibliques, un vaste sujet d'études que nous avons eu le tort de négliger trop longtemps. Il s’agit d'apprendre ce que nous ignorons. Quand nous connaïitrons à fond cet ensemble de questions, elles ne troubleront plus personne. Oserai-je ajouter, en finissant, que ceux qui les étudient sincèrement et qui, sans se piquer de littérature, même sans faire étalage de science, travaillent, sachant bien qu'on ne leur en aura pas de gré, à instruire le clergé français sur cette matière capitale, n’ont pas le moindre titre au mépris des princes de l'Église ?

Daigne Votre Éminence agréer l'hommage de

mon très profond respect.

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