EL SPÉCIALEMENT SUR L ÉVANGILE DE SAINT JEAN
MonsEIGNEUR,
À quelle marque spéciale peut-on distinguer, en exégèse, la vérité de l'erreur ? C’est ce que je me suis longtemps demandé, en méditant la très savante lettre que vous avez adressée, à propos de mon livre, aux directeursde votre grand séminaire. Toute réflexion faite, comme j'ai cru
trouver que la « vraie exégèse », c'est-à-dire la
) vôtre, n'était pas tout à fait une exégèse vraie, et comme la « fausse exégèse », c'est-à-dire celle de L'Évangile et l'Église, garde encore toutes mes préférences, j'ai renoncé à découvrir la clef de cette délicate énigme.
Votre Grandeur a écrit avec beaucoup de raison que les problèmes de science religieuse s'éclaircissent moins par des censures officielles que par une discussion loyale. Mais y a-t-1l discussion quand celui qui entame le débat se
donne tous les avantages, déclarant que sa méthode et ses conclusions sont les seules bonnes, se faisant juge de celui qu'il prend pour adversaire, et le traitant en égaré dont on aura pitié sil s'empresse d’abjurer ses erreurs ?
Vous n'avez pas réellement fait la critique de mon livre, je ne ferai pas non plus la enitique de votre lettre. Je n'examinerai avec vous, si vous le voulez bien, qu'un seul point, la façon dont un historien doit traiter les documents évangéliques.
Selon vous, Monseigneur, les exégètes catholiques ne sont pas aussi libres que les autres dans la critique des textes bibliques; spécialement en ce qui regarde les Évangiles, s'ils peuvent admettre l'existence de certaines contradictions que l’ancienne exégèse réduisait par des interprétations subtiles et arbitraires, ils devraient maintenir, sur la foi de la tradition ecclésiastique, avec l'authenticité des livres, le caractère historique de leur contenu, en son entier, et dans le quatrième Évangile aussi bien que dans les trois premiers. C’est en vertu de ce postulat que vous avez réfuté, avec
une aisance que Je me plais à reconnaître, les
deux premiers chapitres de L'Évangile et l'Église. Votre Grandeur paraît ignorer que M. Harnack ne se sert pas du quatrième Évangile, et que je pouvais avoir aussi quelques raisons de ne pas l'utiliser comme un témoignage historique sur l’enseignement et la carrière terrestre du Sauveur.
Voyons donc jusqu'à quel point les Évangiles synoptiques sont des livres d'histoire, et dans quelles conditions se présente à nous l'Évangile selon saint Jean. Je n'avais pas abordé ce sujet dans mon livre, et je m'étais placé simplement sur le terrain de M. Harnack, pour qu'on ne m accusât point de soulever à la légère, devant notre public français, des questions que l’on croit troublantes. Mais puisque je me trouve téméraire parce que j'ai voulu être prudent, je renonce maintenant à la sagesse, alin de mon-
trer que je ne suis pas tout à fait un insensé.
Pour commencer, Monseigneur, je déclare franchement que je ne comprends pas votre posi-
tion exégétique. Je ne vois pas comment un cri-
pee
üque catholique pourrait être moins libre qu’un critique protestant et qu'un incrédule dans l’examen des questions d'authenticité ou dans le commentaire historique de l'Écriture, Notre foi ne détermine pas l'attribution des écrits mi le sens primitif des textes bibliques. Ce qu'elle règle directement est l'instruction religieuse qu'il convient d'extraire de l'Écriture, en s’aidant des lumières qu'y apporte l'expérience séculaire et actuelle de la tradition. Mais l’origine des écrits, si on la considère comme une question d'histoire, ce qu'elle est en réalité, nest pas plus claire ni autrement garantie pour
nous que pour les non-catholiques. L'appré-
ciation des témoignages anciens, l'examen des
livres relèvent de la critique, et les lois de celle-ci sont les mêmes pour tout le monde, à moins quon ne veuille se mettre en dehors de la critique ou au-dessus. Dans ce cas, l’on tomberait facilement au-dessous. Autant vaudrait avouer qu'on n'est pas en état de prendre part au commerce scientifique. C'est ce que disent de nous certains savants non catholiques, et je regrette que Votre Grandeur leur donne raison.
Même pour l'interprétation des textes, une
RE ST OPEUR
2 6 à éxégèse raisonnable n'est-elle pas nnpossible si l’on n’admet d’abord que l’enseignement actuel de l'Église, qui est la règle du théologien et du prédicateur catholiques, se distingue du sens historique de l'Écriture ? N'’est-il pas vrai que, si on le prend dans l’ensemble, cet enseignement n'est même pas renfermé dans la Bible comme la conclusion d'un raisonnement est contenue dans les prémisses. La doctrine catholique est : l'expression intellectuelle d’un développement vivant, non la simple explication d’un vieux texte, ni l'élaboration purement logique d'un ancien symbole. Elle correspond substantiellement à la doctrine évangélique, comme celle-ci correspond substantiellement à la foi des prophètes; mais elle n’en est pas que l'expression étudiée; le lien qui l’y rattache est un lien vital, moyennant lequel toutes les formes essentielles de la pensée ecclésiastique procèdent d'un même principe que les formes essentielles de la pensée évangélique et se dégagent de celle-ci comme un effort pour atteindre, dans des conditions différentes, à la représentation du même objet vivant et diversement exprimé, Dieu,
l’homme et sa destinée, l’économie du salut.
A, Lorsy, — Autour d'un pelit livre. 5
HP CPE
Demander à l'historien de retrouver dans les textes bibliques toute la doctrine actuelle de l'Église, c'est lui demander de voir dans un gland les racines, le tronc et les branches d’un chêne séculaire.
Je lis, dans une Vie de Notre-Seigneur Jésus- Christ qui en est à sa sixième édition, un commentaire tout à fait surprenant des paroles évangéliques ! : « Deux hommes travailleront aux champs : l'un sera pris, et l’autre sera laissé. Deux femmes moudront à un moulin : on prendra celle-ci, on laissera celle-là. Veillez donc, car vous ne savez à quelle heure le Maître viendra. » La leçon que Jésus voulait donner à ses disciples aurait été la suivante : « En leur recommandant des dispositions si visiblement personnelles, :l entendait les préparer à un événement qu'ils devaient voir de leurs yeux, et qui, par conséquent, ne pouvait être ni la fin du monde, ni le jugement général, mais bien la mort, saisissant chaque homme à son heure, pour le jeter aux pieds de son Juge et fixer son éternité, » Hélas!
Monseigneur, à qui le ferez-vous croire? N’avez-