‹ Autour d'un petit livreChapitre 24 sur 111 · Marre. xx1v, 40-41 ; Luc, xvnu · texte numérisé non relu

Marre. xx1v, 40-41 ; Luc, xvnu

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vous donc pas remarqué que le Sauveur parle du «jour du Fils de l'homme », de l'avènement du Christ glorieux, et qu'il compare l’arrivée de ce jour à celle du déluge qui surprit le genre humain tout entier, sauf Noé avec sa famille? Dieu prit Noé, comme les anges prirent Lot pour le tirer de Sodome ; et les anges prennent de même t21 homme et telle femme, tandis que les autres sont abandonnés au jugement qui s'exerce sur l'humanité coupable. Certes, Votre Grandeur a le droit, quand elle prèche dans sa cathédrale, d'interpréter ce texte de la préparation à la mort, cest-à-dire d'en tirer la meilleure application qu'il comporte aujourd'hui. Mais il est évident, pour tout homme sans parti pris, que le Christ n'avait pas en vue que cette leçon purement morale ; il parlait du prochain avènement messianique ; les disciples n'ont pas pu l'entendre autrement, et l'historien doit le comprendre ainsi.

L'ouvrage que je viens de citer me fournirait une série interminable de pareils exemples.

Celui-ci suffit pour caractériser votre méthode et pour me justifier de ne la point suivre.

Je crois voir très clairement que votre exé-

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ese, légitime comme adaptation ecclésiastiqué de l'Évangile, très vraie à sa manière, est fausse comme explication historique du texte, comme détermination de la pensée du Christ et de la tradition évangélique. Libre à vous, Monseigneur, de défendre l'idée, tout individualiste et protestante, que M. Harnack se fait du royaume des cieux. D’autres grands exégètes catholiques vous appuient de leur suffrage, et ils insinuent, comme vous, que l'attente de la parousie, du prochain avènement du Christ dans la gloire, fut une «erreur » de la génération apostolique. Mais cette erreur, si erreur il y a, est dans l'Évangile, et vous serez obligé d'admettre, ou que Jésus l’a professée, ou que la majeure partie de son enseignement dans les Synoptiques est dépourvue d’authenticité. Ce sont là deux extrémités fort graves, et je ne vous cacherai pas que la seconde, qui aurait peut-être vos préférences, et qui a celles des apologistes catholiques de M. Harnack, me paraît infiniment plus périlleuse que la première.

Il y a beau temps que l’on sait à quoi s’en tenir sur l’inerrance de l’Écriture, comme nous disons dans notre patois théologique. L'idée du royaume céleste était un symbole religieux,

l’image concrète de réalités indéfinissables. La notion de relativité, appliquée à l’enseignement de Jésus, peut rendre compte de ce que vous appelez erreur. Mais s’il faut que tout ce qui, dans l'Évangile, exprime ou suppose l'imminence du jugement de Dieu, ne remonte pas au Sauveur, presque toute la tradition synoptique devra être abandonnée. La prédication du Christ, dans les trois premiers Évangiles, n'est guère qu'un avertissement à se préparer au jugement universel qui va s’accomplir et au royaume qui va venir. Tout cela est dépourvu de sens, s’il ne s'agit que de se préparer par une pieuse vie à une sainte mort. Tout cela est étranger à l'Évangile du Christ, si le Christ n'a point annoncé le prochain avènement du royaume, Mais l’Évangile, Monseigneur, et je m'étonne un peu qu'un homme aussi versé que vous dans l'exégèse biblique ne s'en soit pas aperçu, l'Évangile n’était l'Évangile, n'était « la bonne nouvelle » que parce qu'il annonçait cet avènement. Je vais plus loin, et j'affirme sans crainte que Jésus n’a été condamné à mort que pour ce motif, S'il n'avait prédit que le règne de la charité, Pilate n'y aurait pas trouvé grand inconvénient. Mais

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l'idée du royaume messianique, toute spiritualisée qu'elle était dans l'Évangile de Jésus, ne laissait pas d'impliquer, dans un prochain avenir, une révolution générale des choses humaines et la royauté du Messie. Otez de l'Évangile l'idée du grand avènement et celle du Christ- Roi, je vous défie de prouver l'existence historique du Sauveur; car vous aurez enlevé toute leur signification historique à sa vie et à sa mort. Et voilà le danger d'une critique conservatrice comme la vôtre, Monseigneur. Sous prétexte de sauver la vérité de l'Évangile, elle en sacrifie la réalité. Elle ne mène pas au doute, comme on prétend que ma critique radicale y conduit, mais elle pourrait mener très vite à l'incrédulité ceux qui penseraient trouver que le catholicisme a besoin, pour subsister, de fermer les yeux sur son point de départ.

Vous mettez, Monseigneur, une sorte de coquetterie à relever certaines contradictions des évangélistes, et vous lancez de légères pointes aux théologiens trop rigides sur la doctrine de l'inspiration biblique. Quand on prend de la critique, on n’en saurait trop prendre, et peut-être serait-1l plus sage de n'en pas prendre du tout que d'en

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prendre si peu. À quoi sert-il d'embarrasser les théoriciens de l'inspiration sur la guérison de l’aveugle de Jéricho !, en observant que, d’après Luc, Jésus guérit l'aveugle avant d'entrer dans la ville, que, d'après Marc, il le guérit en sortant, et que, d'après Matthieu, il ne guérit pas seulement un aveugle, mais deux, si l’on ne fournit aucune explication plausible de ces divergences, et si l’on préfère comme plus complète la narration de Matthieu, sauf à dire, en note, que cet évangéliste a pu « mettre au pluriel » . l'unique aveugle qui ait recouvré la vue en cette occasion ? À quoi bon signaler aussi les variantes de rédaction dans les discours, si l’on n’en cherche pas l'origine et la signification ? Il y a toute une psychologie des évangélistes, toute une histoire de la rédaction des anecdotes et des sentences évangéliques, qui se révèle au critique attentif. Si l’on n’a pas fait soi-même ce travail de minutieuse analyse, on n’est pas autorisé pour autant à l'interdire aux autres, ni à en contester les résultats au nom d’un principe dogmatique dont on ne saurait d’ailleurs justifier l'ap-

plication.

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