‹ Autour d'un petit livreChapitre 50 sur 111 · Revue d'histoire et de littérature religieuses · texte numérisé non relu

Revue d'histoire et de littérature religieuses

je l'ai suffisamment indiqué en montrant que le nationalisme de l'idée avait disparu, l’admission au royaume étant subordonnée à des conditions purement morales, et. le Messie n'affectant aucune prétention politique, mais prenant le rôle d’un prédicateur de pénitence et de rénovation intérieure, en attendant que Dieu fit de lui le prince des justes élus. Il est vrai que, dans l'Évangile primitif, l’idée universelle du salut et du Sauveur est comme recouverte encore par celle du royaume annoncé aux Juifs et du Messie envoyé à ceux qui l'attendent; mais elle existe réellement sous cette forme particulière, comme un germe vivant, qui est tout prêt à faire éclater son enveloppe et qui la perce déjà.

L'historien croyant ne voit rien dans ces faits qui puisse troubler sa foi. Il ne s'étonne pas que, l'avenir de la religion dans le monde tenant à son évolution au sein du peuple juif, le grand Révélateur apparaisse dans les circonstances déterminées par le développement antérieur de l’espérance messianique. C'est sous le symbole du règne de Dieu qu'Israël est accoutumé à se représenter l’avenir de la religion, de la société reli-

gieuse et de l’homme religieux : Jésus annoncera

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le règne de Dieu. C'est sous le symbole du Messie qu Israël est habitué à se figurer la révélation suprême de Dieu dans l'homme : Jésus sera le Messie. S'il n'avait point parlé du royaume, et s'il eût parlé de l'union à Dieu, en employant les termes mystiques du quatrième Évangile ; s'il ne se fût point avoué Messie, et qu'il se fût offert à ses auditeurs galiléens ou même hiérosolymitains comme le Verbe incarné, vie et lumière du monde, 1l aurait été inintelligible pour tous, abandonné de tous, et premièrement de ses disciples. Par le sens tout spirituel et moral qu'il attache au symbole juif, il le vivifie et lui communique une eflicacité inépuisable, C’est en cela que, pour la foi, apparaît sa divinité, sans qu'elle soit alors définie théologiquement, parce que, sans doute, elle ne pouvait point l'être. En tant que symbole traditionnel dont elle garde les, contours et l’économie logique, l'idée messianique fait que Jésus a pied dans l'histoire et qu'il agit dans le milieu où il paraît. Si divine qu'ait été la manifestation évangélique, elle ne pouvait, dans le temps et le milieu où elle s’est produite, avoir que cette forme humaine.

L'idée évangélique du Messie contenait

le principe de tout le développement christologique. Elle implique, en effet, la prédestination éternelle de celui qui doit apparaître en ce monde comme le Fils de Dieu, son exaltation finale, et, comme condition intermédiaire de la prédestination et de la gloire, un rapport tout particulier d'union entre Dieu et l’homme-Christ, rapport qui n'est point la simple connaissance du Dieu bon, mais quelque chose d’infiniment plus mystérieux et plus profond, l'espèce de pénétration intime et ineffable de l’homme- Christ par Dieu, qui est figurée sensiblement par la descente de l’Esprit sur Jésus baptisé. La vocation de Jésus n’est pas celle d’un prophète ; elle est unique en son genre, et comme mission providentielle, et comme grâce de Dieu. Prédestination unique d'un être humain à un rôle unique, auquel cet être humain est adapté par une communication unique de vie divine qui s’épanouit en une perfection unique de foi, d'espérance et d'amour; voilà tout ce qu'on trouve dans l'histoire du Christ.

Mais ce tout n'est pas peu, puisque le travail entier de la pensée chrétienne, depuis Paul, Jean,

Justin, Irénée, jusqu'aux derniers conciles qui

ont fixé le dogme, tend à définir le rapport de prédestination et d'union qui rattache Jésus à Dieu. Le travail théologique n'a pas son point de départ en dehors de l’histoire, dans la spéculation pure ; car l'explication hellénique n'est pas prise à côté du fait initial; elle s'appuie sur le fait, elle coïncide avec lui; on peut dire même qu'elle sort de lui. Un même tableau symbohique, la descente de l'Esprit, a pu figurer la consécration messianique de Jésus, dans les Synoptiques, et l'incarnation du Verbe, dans saint Jean, parce que le Verbe aussi est esprit divin, et que le rapport de l'Esprit avec Jésus est conçu par Jean comme l’incarnation du Verbe éternel. La modalité de la pensée johannique n'est pas Juive, mais la substance de cette pensée était dans les Synoptiques, et la pensée des Synoptiques reflète ce qu'il est bien permis d'appeler la conscience psychologique de Jésus.

Aucune solution de continuité ne se remarque entre le fait et son interprétation. Celle-ci nest pas une fiction étrangère à celui-là; réciproquement, le fait évangélique bien compris ne proteste pas contre l'interprétation

théologique, si on la prend pour ce qu'elle est,

et il ne la détruit pas. Si l'on peut dire que cet enchainement réel et logique ne prouve pas la vérité objective de l’idée messianique et christologique, vérité qui se démontre, en effet, par d'autres moyens, il serait insensé de prétendre qu'un tel enchaïînement, étant nalurel, ne convient pas à une vérité divine, comme si le lien historique des choses prouvait que Dieu est absent de l'histoire!

Le Christ historique, dans l'humilité de son « service », est assez grand pour justifier la christologie, et la christologie n’a pas besoin d'avoir été enseignée expressément par Jésus pour être vraie, Certes, on ne fera pas admettre au critique le moins expérimenté que Jésus ait enseigné en termes formels, et simultanément, la christologie de Paul, celle de Jean, et la doctrine de Nicée, d’'Éphèse et de Chalcédoine.

L'histoire des premiers siècles chrétiens n'est concevable que s'il n'en a pas été ainsi. Mais il ne s'ensuit pas que le travail théologique ait été en pure perte. Comment aurait-il été inutile, puisqu'il ne tendait pas à définir historiquement l’enseignement de Jésus, mais ce que Jésus était

pour la conscience chrétienne? Ce qu'on pourrait

appeler la forme intime de la conscience de Jésus au temps de sa vie mortelle échappe en grande partie à l'historien; mais ce n’est pas non plus ce que les conciles ont voulu définir; car leur construction doctrinale n'a rien d’une analyse psychologique. Entre la conscience de Jésus et ces définitions métaphysiques, il y a la même différence qu'entre le réel et l’abstrait. Les définitions sont, pour la foi, les meilleures qui aient pu être données, euégard à l’ensemble des conditions et des circonstances où elles ont été fixées. Elles ne sont pas l'expression adéquate du mystère qu'elles essaient d'exprimer. Demander au plus croyant des critiques si Jésus, au cours de sa vie terrestre, avait conscience d'être le Verbe éternel, consubstantiel au Père, est lui poser une question oiseuse. L'historien ne voit pas que la pensée humaine du Christ ait été déterminée selon les catégories de la pensée chrétienne des temps postérieurs à la diffusion du quatrième Évangile. Aussi répondra-t-il que Jésus n’a pas donné cet enseignement sur sa personne; mais le croyant ajoutera que la définition ecclésiastique n'en est pas moins celle qui convenait à l’objet défini. Le sentiment que Jésus

avait de son union avec Dieu est au dessus de toute définition. Il suffit de constater que l'expression qu'il en a donnée lui-même est, autant qu'on peut la saisir, équivalente en substance à

la définition ecclésiastique.

Mais se peut-il, objectent les théologiens, que le Christ ait ignoré son propre avenir, l'avenir de son œuvre, au point de prédire la fin prochaine du monde et d'annoncer à ses disciples qu'ils en seraient témoins ? Est-ce que Jésus n'a pas pénétré tout le secret des choses passées et futures, tout ce que Dieu lui-même connaît, à la réserve des possibilités qui ne doivent jamais être réalisées ?

Cette science illimitée du Christ n’est pas une donnée d'histoire, et ce n’est pas même une donnée ferme de la tradition patristique. Le critique ne connaît cette thèse que dans l’histoire de la théologie. Où veut-on qu'il aille chercher la pensée de Jésus, sinon dans son enseignement authentique? Il ne pourrait lui attribuer une

science sans bornes que dans une hypothèse histo-

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