ET EP
riquement inconcevable et déconcertante pour le sens moral, en admettant que le Christ, comme homme, avait la science de Dieu, et qu'il a délibérément abandonné ses disciples et la postérité à l'ignorance et à l'erreur sur quantité de choses qu'il pouvait révéler sans le moindre inconvénient. Une conjecture déshonorante pour l'homme de génie qui en serait l’objet ne se recommande pas à l'historien quand il s'agit du Christ. Le théologien peut s’y complaire, s'il la croit indispensable. Il peut se représenter le Sauveur dissimulant son savoir infini et entretenant son entourage dans l'ignorance. Ne ferait-il pas mieux, cependant, avant de rien aflirmer sans preuve, de vérifier la solidité de sa théorie, de considérer si la science qu'il prête à Jésus est réalisable dans un cerveau d'homme, dans un être vivant sur la terre, si elle est compatible avec les conditions de l'existence présente, de la vie morale et du mérite humain?
J'ai lu, Monseigneur, il n’y à pas longtemps, un passage de Fénelon qui m'a beaucoup frappé. Critiquant les idées de Malcbranche sur l'Incarnation, l'immortel écrivain s'exprime ainsi : « Dieu ne pouvait-il pas. unir le Verbe à une
âme qu'il aurait créée d’une intelligence plus étendue et plus parfaite que celle de Jésus- Christ ?... Si l’auteur dit que... l’ordre a“dû choisir pour l’union hypostatique l'âme la plus parfaite de toutes celles qui étaient possibles, … il me restera à lui demander comment est-ce que l’âme de Jésus-Christ, qui est une intelligence bornée, est la plus parfaite de toutes les âmes que Dieu pouvait produire. » A faculté limitée on ne peut attribuer, dans l'ordre terrestre de la vie, un objet sans limites. Quand nos théologiens disent que la personne du Christ aurait toujours connu, par sa science divine, ce que sa science humaine aurait pu ne pas contenir, en sorte que Jésus, au moins dans l'étage supérieur de son être, ne pouvait rien ignorer, J'ai peur que les vrais philosophes ne se croient en présence d'une construction mécanique-et artificielle, non d’une conception rationnelle, et que le sublime de la théorie ne leur semble pas exempt de fragilité.
Tout se passe, dans la carrière du Sauveur,
comme si cette science extraordinaire n'existait