‹ Autour d'un petit livreChapitre 55 sur 111 · OR UE · texte numérisé non relu

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christologie que celle de Jean; car la théorie ne instruit pas sur la vie intime du Sauveur. En soi, le dogme est une construction doctrinale que le théologien est enclin à interpréter comme une réalité psychologique, sauf à créer, pour la circonstance, une psychologie spéciale, qui n’est pas une psychologie, puisqu'elle n’est pas fondée sur l'observation, mais sur des raisonnements dont le point de départ est une interprétation non historique de l'Évangile. Le théologien conçoit deux intelligences et deux volontés distinctes, on peut dire deux consciences qui sont comme superposées, avec pénétration réciproque, la conscience humaine étant entièrement subordonnée à la conscience divine, et l’'homme-Christ, tout en ayant conscience d'être homme, ayant conscience d'être Dieu. On ne reconnait. dans cette doctrine, ni la psychologie que laissent entrevoir les Synoptiques, ni la simple théologie de Jean, mais une combinaison des deux, avec prédominance de l'élément johannique. Si autorisée qu'elle soit, cette théorie a plutôt besoin d’être expliquée maintenant par le

théologien exégète, qu'elle ne fournit de Ilumière

à l'interprétation historique de l'Évangile.

La gravité du problème ne m'échappe nullement, et ce n'est pas sans réflexion que je le pose. Je n'ai pas besoin, Monseigneur, de vous dire pourquoi je ne puis me résoudre à le formuler en latin et à l’adresser, dûment cacheté, aux douze théologiens les plus éminents de notre Église. Les théologiens éminents qui parlent ilatin ne sont pas toujours disposés à répondre aux questions difficiles, Et vraiment ce n'est pas en notre pays de France, après Renan, que l’on peut étonner un lecteur, j'entends un lecteur non ecclésiastique, en soulevant les questions les plus épineuses. N'ont-ils pas tranché pour leur propre compte, et trop vite, hélas! le problème du Christ et le problème de Dieu, tous ces laïques instruits, qui, baptisés et élevés dans l'Église catholique, s’en éloignent quand ils ont atteint l’âge d'homme, parce que notre enseignement religieux leur paraît conçu en dépit de la science et en dépit de l’histoire? N'est-ce pas déjà beaucoup faire pour eux que de montrer qu'on n'ignore pas leurs difficultés, qu'on ne méprise pas leur délicatesse d'esprit, que l’on pense à eux et qu'on voudrait frayer le chemin qui les ramènerait au bercail ?

AU

C'est à l'Église assurément qu'il appartient d'interpréter ses formules au point de vue de la foi. Les réflexions que je fais dans la simplicité de mon esprit, n'étant point philosophe, ne tendent qu'à indiquer l’état des questions au point de vue de l’histoire. On lit dans tous les catéchismes que l’incarnation du Verbe est un mystère ; mais la formule ecclésiastique n’est point mystérieuse; du moins, son origine et son contenu logique sont assez clairs. Le mystère est dans la chose que la formule veut expliquer. Or n'est-ce pas la détermination même du mystère qui aurait besoin maintenant d'être à nouveau précisée, parce que la formule traditionnelle ne correspond pas à l'aspect qu'il prend devant nos contemporains? On ne doit pas oublier que cette formule est savante de sa nature, etil n'est pas trop surprenant que, conçue en vue de la science antique, elle ne soit pas adaptée à l’état de la science moderne.

Si l’on maintient, et je crois qu'il faut maintemir, la personnalité de Dieu commesymbolede son absolue perfection et de la distinction essentielle qui existe entre Dieu réel et le monde réel, n’estil pas évident que cette personnalité divine est

d’un autre ordre que la personnalité de l’homme,

et que la présence du Dieu personnel, à un moment donné de l’histoire humaine, sous la forme d'un être humain, est un concept qui associe, dans une apparente unité, deux idées qui n'ont pas de commune mesure, celle de la personnalité en Dieu et celle de la personnalité dans l'homme? Est-ce que Dieu est personnel à la façon de l'homme, et le Christ historique at-il témoigné d’être personnel à la façon de Dieu ? Le mystère de la personnalité divine s'est-il manifesté par lui autrement que sous l'extérieur d'une personne humaine, et en tant qu'humainement déterminé, humainement réalisé? N'estil pas vrai aussi que la notion théologique de la personne est métaphysique et abstraite, tandis que cette notion est devenue, dans la philosophie contemporaine, réelle et psychologique?

Ce qu'on a dit d’après la définition de l’ancienne philosophie n’a-t-1l pas besoin d’être expliqué par rapport à la philosophie d'aujourd’hui ?

Au fond, le dogme n'a défini qu'une relation métaphysique entre Jésus et Dieu, et il l’a définie surtout d'après l’idée du Dieu transcendant. Le Verbe a été conçu d’abord comme une sorte

d'intermédiaire indispensable entre Dieu, absolu et immuable, et le monde, fini et changeant.

Dieu était, pour ainsi dire, extérieur au monde, et le Verbe se plaçait entre les deux, comme une émanation de Dieu du côté du monde. C'est ainsi que, dans l’ordre cosmique, le Verbe de Jean était créateur, et dans l'ordre humain, révélateur. On se représentait Dieu agissant comme du dehors, par le Verbe, sur le monde et sur l'homme. Même l'incarnation du Verbe apparaissait comme une sorte d'addition de divin sur l'humain. Il est vrai que le développement du dogme trinitaire a ramené au dedans le mouvement de vie divine qui allait d'abord de Dieu au monde, et que la Trinité chrétienne a fini par devenir immanente à elle-même. On est arrivé à la concevoir aussi comme intérieure, en quelque façon, au Christ, par l'union personnelle du Verbe à l'humanité de Jésus.

Mais les dogmes de la Trinité et de l’Incarnation n'en sont pas moins fondés primitivement, en tant que doctrine de philosophie religieuse, sur la seule idée de la transcendance divine. Cependant l'évolution de la philosophie moderne tend de plus en plus à l'idée du Dieu

immanent, qui na pas besoin d’intermédiaire pour agir dans le monde et dans l'homme. La connaissance actuelle de l'univers ne suggèret-elle pas une critique de l'idée de création ? La connaissance de l'histoire ne suggère-t-elle pas une critique de l’idée de révélation ? La connaissance de l’homme moral ne suggère-t-elle pas une critique de l’idée de rédemption? Le travail théologique des premiers siècles chrétiens fut, à sa manière, une critique, autant qu'il y avait eritique alors, mais ce fut une véritable critique, exercée sur la tradition religieuse et sur la science du temps. Maintenant qu'une critique de ce genre, plus réfléchie et plus méthodique, devient nécessaire, à moins de supposer que l'Église catholique ait perdu les dons de foi et d'intelligence qui lui ont permis de construire la religion des siècles passés, l’on est autorisé à croire qu'elle réussira, par les mêmes moyens, à édifier la religion de l'avenir, en sauvegardant et en expliquant son principe fondamental, qui est la double révélation de Dieu, dans le monde et dans l’homme, la notion religieuse du Dieu vivant et celle du Christ Dieu. Le rationa-

lisme vulgaire, avec son Dieu purement trans-

Se

cendant et son Christ purement homme, est une assez chétive hérésie. Mais cette hérésie même et tout le mouvement de la science contemporaine réclament de la théologie catholique un effort et un travail qui ont été Jusqu'à présent trop lents à s’eflectuer.

Jé m'arrête. Le problème christologique, qui a fait, durant des siècles, la vie et le tourment de l'Église chrétienne, n'est pas à reprendre comme s'il n'avait pas été discuté et tranché. Les expériences du passé ne sont pas à répéter. Me soupçonner de vouloir restaurer quelque vieux système, condamné par les anciens conciles, serait se méprendre singulièrement sur ma façon d'apprécier les erreurs d'autrefois et l'orthodoxie d'aujourd'hui. Ce qui est acquis est acquis. Le Christ est Dieu pour la foi. Mais les gens nous demandent maintenant de leur expliquer Dieu et le Christ, parce que nos définitions sont conçues en partie dans une autre langue que la leur. Une traduction s'impose. Ainsi entendu, le problème christologique est encore actuel. En nous taisant sur ce grave sujet, ou en nous bornant à réciter le formulaire tradition-

nel, nous livrons au doute et à l’incrédulité

l'Église et avec nous, à es l'Évangile. # Veuillez agréer, Monseigneur, les se

de mon très sincère et profond respect.

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