CHER AMI
Vous êtes docteur en Israël. Vous étudiez le fait religieux par la méthode d'observation, qui est bien la meilleure des méthodes pour étudier les faits, même religieux. Il peut arriver plus d'une mésaventure à ceux qui parlent du plus petit des faits, par exemple, d’un texte biblique, sans l’avoir observé, je veux dire sans l’avoir remis chez lui, dans son milieu, et j'oserai ajouter dans son propre sens. Combien de sages paroles avons-nous échangées sur ce propos, dans nos promenades hygiéniques au bois de Meudon ! Je sais que le chapitre de mon petit livre où J'ai parlé de l'Église vous a semblé une assez bonne description du fait ecclésiastique. Au risque d’altérer une impression si favorable, je vous adresse aujourd'hui certaines gloses qui sont destinées à compléter ce que vous avez lu.
L'Église a-t-elle été instituée par le Christ ? J'ai qualifié d'insignifiante l’objection que les protestants tirent volontiers de ce que Jésus, dans son enseignement, n'a parlé que du royaume des cieux, et non de l'Église. Maintenant encore je trouve que la difficulté n’est qu'apparente, et je crois y avoir suffisamment répondu. Ce n’est pas l'institution qui fait défaut à l'Église. Jésus a voulu l'Église dans le service apostolique, organisé en vue du royaume éternel, et qui doit durer jusqu'à la fin des temps. Ce service est continué par l'Église, dont on peut dire que c'est la raison d'être. La question de perspective est secondaire, en cette matière d’eschatologie qui exclut toute précision. D'ailleurs, la perspective du royaume est, en un sens, restée prochaine pour l'Église comme elle l'était pour Jésus et les premiers disciples de l'Évangile. Jésus est entré dans son règne glorieux par la résurrection; tous ses fidèles, qui le suivent dans la mort, le suivent aussi dans la gloire;
le royaume, au lieu de se constituer à la limite
extrême du temps, se constitue, pour ainsi dire, au-dessus du temps; il est pour chacun au terme de la génération dont il fait partie, au terme de sa propre existence. Et je ne dis pas cela pour nier le purgatoire.
L'idée du royaume renfermait le germe de l'Église et l'espérance éternelle de l’humanité. Ces deux éléments se sont distingués de plus en plus nettement, dans la conscience chrétienne ; mais 1ls étaient déjà distincts, au moins virtuellement, dans l'Évangile. Selon, la rigueur des termes, l'Église n'est pas plus le royaume des cieux que ne l'était l'Évangile ; mais l’Évangile et l'Église sont dans un rapport identique avec le royaume ; ils le préparent immédiatement ; 1ls en sont la racine terrestre, dont la tige monte vers l'éternité. L'Église, en toute vérité, continue l'Évangile, maintenant devant les hommes le même idéal de justice à réaliser pour l’accomplissement du même idéal de bonheur. Elle continue le ministère de Jésus, selon les instructions qu'il a données à ses apôtres, en sorte qu'elle est fondée sur les plus claires intentions du Christ.
La même correspondance étroite qui existait
entre l'Évangile et le royaume prochain se retrouve entre l’Église du temps et celle de l'éternité. Le royaume était déjà dans l'Évangile par la présence et l’action de Jésus : la présence et l’action invisibles du Christ immortel anticipent dans le temps, pour la foi, la félicité promise. La perspective eschatologique du royaume céleste s’est, en quelque façon, dédoublée, parce que le bonheur annoncé, qu fermait l'horizon de l'Évangile, au lieu d'être à l'extrémité. du temps et très rapproché, est demeuré proche en se superposant au temps comme une sphère de félicité purement spirituelle où l’on pénètre par la mort, et s'est éloigné, d'autre part, en se reculant à la limite indéterminée du temps, comme un changement d'économie qui se produira finalement dans l’ordre total de l’univers. Ce dédoublement est comme un correctif que le fait de l'institution ecclésiastique a introduit dans la croyance ; mais le symbole de la foi chrétienne ne laisse pas d’être substantiellement le même que celui de la foi évangélique. Il n’y a pas plus lieu de les opposer l’un à l’autre, comme s'ils étaient contradictoires, qu'il ne convient de les identifier abso-
lument, en niant les limitations de la perspective évangélique, à seule fin d'y retrouver la forme actuelle de la croyance ecclésiastique.
Le rapport de l'Église à l'Évangile est donc très clair, au point de vue de l'histoire, L'une continue l'autre, et si le message évangélique était substantiellement vrai, l'Église, qui en reste chargée, est l'organe de la vérité. Mais on voudrait une institution plus formelle, on voudrait des déclarations expresses du Christ, avec référence à l'organisme ecclésiastique, à son régime gouvernemental et cultuel. On cherche les traces de cette institution dans l'Évangile, et on n'en trouve que d'assez précaires, toutes contes- Lées, d’ailleurs, par la critique, comme accusant l'influence de la tradition chrétienne sur la tradition proprement évangélique.
On ne semble pas s’apercevoir que l'institution divine de l'Église est un objet de foi, non un fait historiquement démontrable, et que la tradition apostolique, bien entendue, suppose l’Église fondée sur Jésus ! plutôt que par lui, ou bien, si elle lui en attribue l'institution, la rapporte au