Luc, xxnr, 15-19, jusqu’à : « Ceci est mon corps
eucharistique se présente ainsi à l’historien dans des conditions analogues à celle du baptême, mais avec cette double différence qu'elle se rattache à un souvenir précis de la vie de Jésus, à un incident significatif et très déterminé du dernier repas, et que l’on saisit mieux aussi les circonstances dans lesquelles le souvenir de la dernière cène s’incarna, en quelque façon, dans la cène de la communauté apostolique, dans le sacrement de l’'eucharistie.
Les critiques ont imaginé toutes sortes d'hypothèses pour expliquer l'origine de la cène ecclésiastique. Il ne faut pas les blâmer d’avoir cherché. C’est chose certaine que l’idée du sacrement perpétuel n'était pas dans l'esprit des apôtres la veille de la passion, et l'historien a le devoir d’expliquercomment elle ÿ est entrée. Une foi naïve peut se représenter saint Pierre disant pontificalement la messe le lendemain de la résurrection, devant les dix apôtres et les saintes femmes. Un théologien aussi traditionnel et circonspect que vous, Monsieur le Supérieur, ne verrait là qu’une pieuse imagination. Des auteurs graves reconnaissent que les apôtres, le soir du jeudi saint, n'avaient pas dû très bien
éomprendre ce que voulait Jésus. Comment done et quand ont-ils compris ? Vous me direz que Jésus ressuscité a pu, par l'Esprit, leur suggérer l'instruction dont ils avaient besoin. Mais ceci est une explication théologique, une explication de foi, qui ne représente pas tout à fait la forme historique du fait dont il s’agit. Peu s’en faut cependant; car les récits de la résurrection me semblent témoigner assez clairement que la foi au Christ ressuscité, au Christ immortel, au Christ-Esprit, et la foi au Christ présent pour les siens dans le repas de communauté, dans la cène eucharistique, ont grandi en même temps et sont inséparables l’une de l’autre.
Prenons, dans saint Jean, les récits du dernier chapitre, la pêche merveilleuse et le repas qui la suit, échos de la tradition galiléenne, c’est-àdire de la tradition, probablement primitive, qui plaçait en Galilée au moins les premières apparitions du Christ ressuscité : qu'y trouvonsnous ? Le pain et le poisson, les éléments du repas miraculeux que Jésus avait donné à la foule, et qui sont restés dans la tradition chrétienne le symbole de l’eucharistie. N’en doutez
pas, Monsieur le Supérieur, ils le sont déjà dans l'Évangile, ici et dans les récits de la multiplication des pains. Les évangélistes pensent à l’eucharistie en racontant les miracles et l’apparition du Sauveur. L'historien doit admettre, au fond du récit de Jean, une vision qui se produisit dans un repas des disciples, et où Jésus parut bénissant et distribuant le pain, comme la veille de la passion.
Passons maintenant au troisième Évangile :
que voyons-nous dans l'histoire des disciples d’'Emmaüs ? Jésus bénissant le pain, le rompant pour le présenter aux deux disciples, et disparaissant au moment où « la fraction du pain » le leur fait reconnaître. Que pourrait-on imaginer de plus significatif ? Les critiques qui ne prennent pas ce récit comme témoignage d'histoire devraient bien lire au moins ce que la conscience chrétienne a écrit en toutes lettres dans cette page, à savoir que la foi au Christ toujours vivant, et la foi au Christ présent aux siens dans la fraction du pain sont une seule et même foi, qui a sa racine, pour une bonne part, dans les visions où Jésus paraissait rompant et donnant le pain
à ses amis.
A. Loisx. — Autour d'un petit livre. 16
Poursuivons la lecture de Luc, et nous constaterons que les onze disciples sont supposés à table quand Jésus leur apparaît. La finale deutérocanonique de Marc le dit en termes exprès et doit interpréter exactement le troisième Évangile, à moins qu'elle ne représente en ce point la tradition que Luc lui-même reflète avec moins de netteté. Vous remarquerez que le troisième Évangile parle aussi de poisson, et que les deux éléments qu'on trouvait associés dans le dernier chapitre de Jean sont comme répartis par Luc entre l'histoire d'Emmaüs et l'apparition aux onze apôtres.
Revenons enfin au quatrième Évangile, dans le récit proprement johannique des apparitions. Le chapitre xx1, que J'ai cité plus haut, est, comme vous savez, un appendice rédactionnel.
Les deux grandes apparitions du chapitre xx sont pour les apôtres assemblés. Il n’est pas dit qu'ils fussent à table, mais il n'y a pas d'anachronisme à soutenir que l'évangéliste veut les montrer réunis en assemblée chrétienne; les deux apparitions ont lieu le premier jour de la semaine, et ce sont, n'en doutez pas, dans l'es-
prit du narrateur, les deux premiers dimanches
de l'Église. ‘La seule différence entre ceux-ci et les suivants, c'est qu'on y a vu Jésus, tandis que, pour les autres, il y est sans qu'on le voie. « Bienheureux ceux qui croient sans avoir vu 1» Le souvenir de l’eucharistie est implicite, etsiJean ne lui donne pas plus derelief, c’est qu'il a traité spécialement ce sujet dans le grand discours du chapitre vi, sur le pain de vie, et, sous une autre forme, dans le discours après la cène. Sile discours sur le pain de vie était une instruction du Christ historique, non seulement le sacrement, mais la théologie et l'interprétation mystique du sacrement auraient été donnés par Jésus lui-même, une année avant la passion. Mais ce discours rémplace, dans le quatrième Évangile, le simple récit de la cène que Jean n'a pas voulu reproduire. Nous y entendons la voix du Christ glorifié, la voix de l'Église et de la foi chrétienne. Il complète les récits de la résurrection, parce qu'il fait voir dans le Christ immortel le Christ eucharistique, le pain de vie.
Ainsi donc, au point de vue de l'histoire, la foi à l’eucharistie est attestée à peu près par les