LA LIGNÉE RACINE-SGONIN AU XVIIP SIÈCLE
La sœur de Racine. Cruauté de son frère envers elle. — M™' de La Fontaine, type de la Milonaise. Un procès qu'il faudrait réviser : La Fontaine mauvais mari et mauvais père. — Une petite-nièce. Constance de la Groue-Aubry, lettrée, spirituelle, sarcastique. — Le plus beau type comme moralité de toute la lignée, Aubry Du Bochet, député à la Constituante puis président de l'Aisne,— Quelques descendants directs de Racine, Le sombre Jean-Baptiste. Ses démêlés avec Louis. Il meurt. Louis triomphe. — Les descendants directs de Racine. Quelques-uns remarquablement passionnés, rappelant le grand aïeul.
Le seul très proche parent qu'ait Racine, c'est sa sœur, Marie, que les Sconin élèvent, — sa sœur, qu'il quittera dès l'âge de douze ans (quand il part pour Beauvais) et ne reverra que de loin en loin.
Ces lettres de Racine à cette sœur sont peu nombreuses. On en a détruit... Comme ici le destructeur n'a pu être le pieux Louis, c'est sans doute Marie elle-même ^ Racine, en effet, fera, et par deux fois,
1. Toutes les lettres adressées par Racine à notre aïeule, Marie, du moins toutes celles qu'elle avait conservées, ont été publiées par nous il y a cinquante ans. C'est l'abbé de la Roque, petit-fils de Louis, qui tint à annoter la publication. Nous lui avions signalé que Marie
allusion à l'habitude qu'a sa sœur, quand les missives du grand frère, sont par trop vives, de les déchirer tout de suite ; (on voit même Racine s'arranger pour que ce soit là le cas ordinaire). Nous ne possédons, par conséquent, que les moins agressives.
On verra, lorsque nous étudierons de près le caractère de Racine, quelques-unes des « tendres » lettres ainsi sauvées de la destruction '. Elles sont suggestives... Boileau regimbait à moins. Et cependant, pour lui, comme le « picmard » dont il fut l'unique ami, s'ingéniait à piquer seulement et à ne point enfoncer le traita
L'excuse de la jeune fille, c'est qu'elle ne devait point être heureuse. Sans aucune fortune, n'ayant, dès lors, aucune espérance de se marier; certainement mal vue chez les Sconin, puisqu'elle était une Racine S d'ailleurs aux mains de « rustes », pour qui
aurait supprimé de sa collection celles par trop haineuses. L'abbé répondit qu'une telle remarque, s'il la mentionnait dans son livre, ferait vraiment trop de tort à Racine. — Mais, M. l'abbé, les critiques seront étonnés du petit nombre de ces lettres : dix-huit en trente années ! — En France, mon cher cousin, répartit à mon père le bon abbé, la critique remarque si peu de chose ! » Et de fait, en cinquante ans, nul n'a encore noté ce fait singulier... Les universitaires allemands qui, en ce moment, préparent un Racine, m'ont, eux, pressé de leur expliquer le si petit nombre de lettres de Jean à Marie.
1. Je ne crois pas que Marie ait supprimé de lettres de la période des tragédies amoureuses, et pour cause. Elle devait être«très Racine » Le poète avait dû rompre alors avec presque toute la Ferté, au moins avec les Racine y compris sa sœur. Ainsi s'expliquerait que nous n'ayons pas du tout de lettres de 1664 à 1680. La lettre, soi-disant de 1665, selon M. Mesnard, est bien antérieure, en réalité.
2. Voici la genre. Il se plaint d'être accablé de tracas qu'il exagère à plaisir, puis : « Plaignez-moi un peu, dans votre profond loisir d'Auteuil. »
3. Il semble superflu — et d'ailleurs bien hasardeux — d'essayer de
une femme ne comptait guère, alors que, chez les Racine, la femme était l'âme de la maison, — la malheureuse ne devait considérer l'avenir qu'avec une profonde tristesse. Se sentait-elle au moins la vocation religieuse? Mais, pour entrer dans un couvent* convenable », même à LaFerté, une dot était nécessaire. Or le vieux Sconin, qui, lui, n'était pas d'une famille de clercs comme les Racine, n'admettait pas l'entrée en religion des filles: cela coûtait, — sans profit possible *.
Détresse morale, et aussi détresse matérielle ! Lorsque mourra leur grand'mère Desmoulins, (Marie, alors a déjà vingt-trois ans) la jeune fille en sera réduite, pour si modeste que doive être son deuil, à supplier désespérément son frère de lui envoyer quelque argent. Les Racine, ils ne sont plus guère représentés que par ce pleutre d'oncle Claude, et celui-ci aurait belle à répondre que Marie, élevée chez les Sconin, ne doit rien coûter à l'autre famille. Quant aux Sconin, très mal avec les Racine, ils ne desserreront pas les cordons de leur bourse, pour pareil deuil. Morte à Port-Royal ! Mais Port-Royal ne les intéresse pas du tout!... Alors quelle humiliation, pour la pauvre Marie, quand Jean refuse... Car il refuse...
Oh! pas franchement ! Il ne conteste pas que, chet de famille, cette charge lui incombe, mais... hum!... mais « pour l'instant, il n'est pas en fonds : il attend
prouver qu'elle devait être plus du côté « Racine » que son frère ne l'était lui-même. Retenons seulement que, si la vie du frère ne dépassa pas la durée ordinaire de la vie des Sconin, celle de Marie faillit atteindre le siècle. Enfin, paraît-il, elle n'était pas belle,..
1. Chez les Racine, ce sont les filles qui se mettent dans les ordres, chez les Sconin, les fils. Encore de nos jours il y a des filles « Racine » religieuses.
des rentrées... »Or, nous savons, nous, qu'il est alors fort répandu dans le monde galant, et vit sur les bourses généreusement ouvertes de Vitart et de Molière, Molière qui lui a, dit-on, prêté cent louis (près de 10.000 fr. d'aujourd'hui) '. La malheureuse ne peut faire le deuil... le deuil de sa grand-mère !
Et cette vilaine action, le « tendre frère » l'avait fait précéder d'une autre où la cruauté est encore plus froidement distillée.
C'est avant la mort de la grand'mère. La pauvre vieille est alitée, se désole, pensant à sa petite-fille.
Elle s'en informe. Quelqu'un dans la famille a-t-il des lettres de Marie ? La grand'mère voudrait tant qu'on les lui lise. Ce serait un peu de cette jeune fille qu'elle ne reverra plus... qu'elle a trop abandonnée pour Jean.
Alors Racine croit devoir, de son ton le plus doux, le plus discret, le plus sacerdotal et le plus bénisseur, recommander à sa sœur à! avoir Vair^ désormais, dans ses lettres, àe penser à sa grand'mère...
Marie, au demeurant, est quelqu'un. Elle écrit très bien. Son frère avoue qu'elle lui envoie parfois certains tableaux de la vie à La Ferté, des histoires de haines locales qui sont infiniment régalantes ^
Elle se mariera à près de trente- six ans, grâce à ce qu'elle dispose d'une influence pour acquérir une
1. Que Racine aurait oublié de rembourser, — si l'on en croit le bibliophile Jacob.
2. Faut-il penser de Marie ce que Sainte-Beuve dit des sœurs de grands hommes? Ce serait infiniment flatteur pour elle! « Quand elles sont égales, elles sont plutôt supérieures à leur frère illustre. Elles se retrouvent meilleures... Ce sont comme des exemplaires de famille, des doubles, qui se sont conservés sans aucune tache au sein du foyer. »
petite charge dans le grenier à sel, grâce aussi au prestige acquis par son frère depuis qu'il est trésorier de France. Son époux — un veuf, on prend ce qu'on trouve ! — simple fils d'apothicaire, semble avoir été quelconque, ce qui pour les maris, était la règle dans la famille Racine. Cette infériorité des maris, se remarque d'ailleurs dans la plupart des lignées dévotes. Ce sont, en effet, les femmes, conservatrices par excellence, qui, en tant que mères, sont chargées de maintenir les traditions de la race. Ce mari, naturellement, originaire du Valois (on ne se marie que dans la province, surtout jamais, on n'épouserait un Français) est de Nanteuil-le-Haudouin. Le seul luxe du nouveau ménage, austère comme il convient à une Racine de La Ferté, semble avoir été les tableaux. Art plastique et dévotion !
Ils ont, côté Sconin, une cousine sensiblement plus âgée, vrai type de la milonaise aristocrate, Marie Héricart de Thury qui a épousé La Fontaine.
Elle est riche, mais les Héricart sont trop en façade, ils en pâtiront, seront obligés de vendre leur maison, la belle maison Miles Poignant, élégante avec sa corniche Renaissance. Cette maison, au coin de la rue Bombarde et de la place aux Blés, sera achetée, au commencement du xviip siècle, par les Racine. Et ainsi la fille de Marie Racine mourra dans une belle maison de la ville et non du faubourg.
Marie Héricart, c'est la dame milonaise orgueilleuse, bel esprit, froide, incapable de s'intéresser à rien, sauf aux abstractions; qui, disait-on, sonnait une
LA PRÉPARATION d'uN RACINE 169
servante pour lui ramasser son mouchoir. Elle devait, en bonne Milonaise, détester, au moins mépriser les vulgaires Champenois.
A ce propos, il ne serait que temps, de modérer un peu la sévérité d'appréciations qui imputent à La Fontaine tous les torts dans le ménage. Le pauvre homme avait eu la malchance d'épouser de force une orgueilleuse. Il la quitta, non sans l'avoir beaucoup sermonnée, alors qu'il espérait en faire une bonne ménagère ^
1. Rappelons ce passage de sa lettre connue : «Vous ne jouez ni ne travaillez, ni ne vous occupez du ménage, et hors le temps que vos bonnes amies vous donnent par charité, il n'y a que les romans qui vous divertissent. » (Il dit ensuite qu'il a vainement tenté de l'habituer à observer et à étudier l'histoire, les faits. Il est vrai que, dans ce cas, elle ne se fût servie de ses connaissances que pour faire la pédante.) «Ce n'est pas une bonne qualité pour une femme d'être savante, et c'en est une très mauvaise de paraître telle. »
Marie Héricart était dénuée de sens commun. On s'est choqué que La Fontaine lui racontât ses bonnes fortunes. Mais visiblement elle préférait que son mari aimât ailleurs...
On croit la reconnaître dans ces vers de Belphégor :
Belle et bien faite...
... Mais d'un orgueil extrême Et d'autant plus que de quelque vertu Un tel orgueil paraissait revêtu.
On le voit, elle rentre bien dans le type milonais, avec sa vertu fort sèche.
Au surplus le livre entier de M. Salesse {Un coin du Valois) est consacré à nous montrer que la femme de La Fontaine fut intolérable et lui-même pas mauvais mari, et bon père. Son fils était peu intéressant. C'est en effet sur lui que l'on fit ces vers,
L'héritier d'un si grand nom Déshérité du Parnasse Ne connaît que son flacon.
Sur M"" de La Fontaine, M. Salesse dit qu'elle fut une élève deLancelot (bien entendu avant son mariage). Elle serait donc, elle aussi.
Gomme il n'y avait pas grande ressource, avec une nature aussi égoïste, il ne s'obstina point.
... fit-il pas mieux que de se plaindre?
(Son exemple ne fut pas perdu pour son cousin Racine, lequel veilla — se mariant lui-même — à n'épouser qu'une bonne ménagère.)
Les cousins et cousines des Racine sont innombrables. L'un, M. de Saci, est un des solitaires de Port-Royal, une figure assez effacée, d'ailleurs \
un produit de Port-Royal! Racine l'appellera «une éplucheuse de Malherbe », ce qui marquerait bien ce pédantisme outré, défaut milonais, défaut jansénite, que Racine héritera.
La Fontaine reprochait à sa femme son long nez acéré, un vrai nez franc. On a le portrait de M™° de La Fontaine par Mignard, mais Mignard avait, lui aussi, horreur des nez acérés, de sorte qu'il en a donné un rond à M"* de La Fontaine — qui n'y avait aucun droit...
1. De son vrai nom, Isaac, un nom qu'il a retourné. De nos jours, toute une famille de Sacy, des plus honorables, doit également son nom à un « Isaac retourné » (ainsi qu'elle a bien voulu me le faire savoir); mais ses ancêtres n'auraient, assure-t-elle, aucune parenté avec ces Isaac, dits de Saci, de La Ferté-Milon, famille éteinte depuis deux siècles.
De Saci (ou Sacy) est cet étrange bonhomme « qui ne pouvait s'empêcher de rire en toute rencontre, tant Dieu, disait-il, le comblait.» Il avait vraiment le contentement facile, car, d'après son portrait, il semble avoir été très laid. Assurément sa bouche immense, fendue jusqu'aux oreilles devait bien se prêter à ce rire perpétuel.
Avouons au surplus (à feuilleter l'album des « têtes de Port-Royal ») que Lancelot et Hamon étaient encore moins « comblés » qu'Isaac dit de Sacy. On dirait qu'on a voulu non les portraiturer mais les caricaturer.
Vraiment tout Port-Royal, hormis la fille de Philippe de Champagne et la mère Angélique (V. Père et fille, livre charmant de M. Gailly de Taurines) était pitoyable de laideur.
Le plus laid, est encore le grand chef, Jansénius, ahurissant avec son crâne de petit oiseau.
Non, vraiment, ce n'est pas chez ces gens-là que Racine a reçu son éducation esthétique !
LA PRÉPARATION d'uN RACINE 171
Un cousin intéressant (au moins pour nous), comme janséniste très militant, demi-milonais par les Desmoulins, et se rattachant à Chauny,est Louis EUie du Pin (1657-1719), docteur en Sorbonne, professeur de philosophie au collège de France, auteur de la Bibliothèque Universelle ecclésiastique. Bossuet le foudroya (il avait nié l'éternité des peines comme indigne de la justice de Dieu). Racine, en 1693, lui conseilla vainement une rétractation.
Il perdit alors sa chaire au collège de France et fut exilé, pour avoir pris parti en faveur du jansénisme. Dans sa retraite, ami de Wake, archevêque de Gantorbéry, il tenta de rapprocher l'Eglise anglicane de l'Eglise romaine. Dubois (depuis cardinal) pour faire sa cour à Rome, le dénonça, et la police saisit ses papiers. On vit alors que du Pin voulait aussi ramener jusqu'aux Grecs dans la confession romaine !
Les cent volumes qu'il a laissés sont d'un style clair, coulant, simple. Il est bien de sa race par une étude complète de V Excommunication à travers les âges{\l\^). L'excommunication... leur passe-temps! Le cousin du Pin est cité dans une lettre de Racine (22 fév. 1698) comme un puissant personnage. C'est d'ailleurs, à ce moment, un ami de Racine '.
1 . Il va même lui servir de présentateur janséniste le jour où Racine, trésorier de France, historiographe du roi, richement marié, aura vu sa famille pateraelle, avec qui il avait brutalement rompu en rompant avec Port-Royal, revenir vers lui, bien que — nous croyons pouvoir l'établir — Racine ne se soit nullement converti. Alors Racine, bon prince, voudra, tout de même (il y a intérêt) faire cesser les hostilités avec Port-Royal, et ce sera son cousin Ellie du Pin, un ami de « Ces Messieurs » qui viendra assister à une réconciliation tout à l'avantage de Racine. (Port-Royal, à ce moment, recommence à être persécuté et
A part le cousin du Pin et le cousin de Sacy, tous les autres sont assez querelleurs. Il y a des coteries. On s'exècre, surtout chez les bruyants Sconin, un peu trop portés sur la table et la boisson.
Racine a commencé par être excédé de ces haines. A Uzès, il souffre de ce que tant de Sconin avides, accourus de la Fertéjlui en veuillent à mort, parce que l'oncle paraît le préférer, malgré son nom *, à une bande d'affamés, de pique-assiette à longues dents, qui, eux aussi, voudraient des bénéfices. Vraiment il n'a pas de chance, avec sa famille. Du côté latin on Texcommunie « pour un simple sonnet » (septembre 1660). Du côté franc, on lui montre des dents de loup. Heureusement pour lui il va enfin devenir une puissance ; désormais il faudra que l'on compte avec sa plume. Et, comme pour connaître à fond le type du plaideur maniaque il n'a eu qu'à regarder ses cousins, qu'à faire leur portrait, il écrira les Plaideurs, où il aura eu soin de glisser quelques traits, de mettre quelques mots — comme l'indication du terroir picard, et le nom de Petit-Jean (le sien) — qui feront que sa famille comprendra bien sur qui a donné de la pointe ce brillant et dangereux jo^'cmarf/.
Du reste, il ne faisait que revenir à la charge. Dès Uzès il travaillait toujours à certains Frères ennemis commencés depuis longtemps. M. Jules Lemaître
souhaite retrouver, le cas échéant, le secours d'une plume aussi incisive que celle de Pascal. On sait que, dans ce rôle de protecteur» Racine ne se compromit guère.)
1. Il fallait, pour qu'il en fût ainsi, que l'oncle reconnût vraiment chez ce jeune homme le terrible sang Sconin. Il semble bien qu'il y ait eu une ressemblance physique marquée entre Racine et son oncle Antoine.
s'écriera : « Je voudrais bien vous dire pourquoi Racine a tenu à mettre d'abord à la scène ces effroyables haines de famille, mais je n'en sais rien.,. »
Nous le savons tous maintenant.
Plus tard, apaisé, car il a écrasé sous l'éclat de sa gloire toutes ses haines. Racine sera au contraire bien aise que sa sœur lui raconte les querelles de tous ses cousins. Il s'en délectera... Seulement, esprit clair, comme il aime à s'y reconnaître, Racine prendra soin de numéroter les querelles, afin de pouvoir les suivre au jour le jour, comme aujourd'hui on suit un feuilleton. Et il y a parfois jusqu'à quatre nouvelles brouilles dans !a famille ' !
Un fait assez curieux et qui pourra intéresser les savants, en un temps où l'on étudie beaucoup les résultats de l'hybridation % c'est que plus les générations se succèdent et plus ils s'écartent moralement et intellectuellement du type Sconin, pour se rapprocher du type Racine.
Ainsi une veuve de cette lignée, qui, en tout, ressemblait à Marie Desmoulins, et, extrêmement riche, vivait comme elle, resta étrangère à son temps, très
1. Les Vitart, sont très vaguement Milonais, bien plutôt Parisiens, des alliés des Sconin et des Racine, mais plus amis des Sconin que des Racine.
2. Et l'on en cherche les lois, dans les plantes, chez les animaux parmi les races humaines. Il paraîtrait que généralement la race dominante serait la plus ancienne. Chinois et Européenne croisés, l'hybride est plutôt chinois. Dans l'histoire on aurait remarqué que les mariages mi-franc, mi-latin, donnaient des enfants à Tàme latine mais au tempérament franc. *
aumonière mais pas charitable, car les charitables font d'abord à leurs semblables une charité, celle de leur être indulgents...
Pourtant avec les siècles ils se dérident un peu, aiment assez une table délicate. Or les premiers Racine étaient d'une sobriété étonnante, ne buvaient que de l'eau.
Ils sont boudeurs, et, il faut bien l'avouer, pas très ouverts.
Et maintenant, si, par quelques types, nous montrions que la dominante de cette race fut sa constance !
Première preuve de cette « stabilité » de la race ! Un demi-siècle après lui, apparaît une Racine-Sconin de La Ferté qui ressemble singulièrement au grand homme.
Voici (en face de son oncle), portraicturée par Chardin S la petile-fille de Marie Racine, Constance de la Groue-Aubry, au mariage de laquelle la grand'mère Marie Racine assista. M. de la Groue, père, était un Sconin.
Cette pure Milonaise, — Constance, on Ta remarqué — est née à La Ferté, y a été élevée et s'y est mariée. Elle y est morte, ne l'ayant jamais quittée, se vantant de n'avoir permis à aucun de ses enfants de se marier hors du pays.
1. M. Edmond Pilon, qui le connaît, croit que ce portrait est bien un Chardin.
Oui ! de Chardin qu'on fit venir exprès, bien qu'on n'eût, j'imagine, rien de plus que l'aisance en une maison où il y avait dix-huit enfants !
Elle aussi est née dans le grenier à sel, y a vécu, y a casé plus tard deux de ses enfants.
Cette belle dame, aux yeux aigus, de qui le portrait dans le grand salon nous faisait peur, à mon frère et à moi nous l'appelions, ignorant son nom : « la méchante Athalie »'".
« La méchante »... Qui sait? à la juger sur son portrait, les avis sont partagés. Tout ce que nous disent d'elle nos annales (surtout celles de nos cousins de Belgique), c'est qu'elle fut très jolie, tout au moins les yeux éclatants ; qu'elle avait l'esprit mordant, beaucoup de susceptibilité et la passion des arts plastiques. La Tour, encore jeune, vint chez elle faire plusieurs pastels. La Tour était picard !
Ce qui est le plus étonnant c'est la ressemblance de Constance de la Groue avec son grand-oncle. Comparons le « signalement » de Racine d'après ses portraits connus. Tout est semblable, jusqu'au mordant sourire du même côté de la bouche, jusqu'à cette profonde fossette au menton-.
1. Ce tableau n'a pas bougé de La Ferté depuis tantôt deux siècles, mais il en a été fait une copie complète, assez médiocre, qui se trouve à Rouen. Je possède une petite copie de la tête, copie que M. Guillaume, de l'Institut, trouvait fort bonne. Il y a toujours eu, il y a encore à La Ferté plusieurs belles galeries. Pas une maison, au siècle dernier, dans les vieilles familles, qui ne fût très ornée de tableaux. « Ils étaient dévots, mal commodes et artistes, disait l'abbé Hazard Ils ont perdu une qualité, mais gardé un défaut. » Prudemment le bon curé ne disait pas quelle qualité ses ouailles Racine avaient perdue...
2. Sauf peut-être le regard qui ne reprendra tout son éclat chez Racine que passé la quarantaine, lorsqu'il a rétabli sa santé et s'est adonné à la profitable carrière de courtisan.
Au risque de paraître irrespectueux envers cette aïeule j'avoue qu'elle me rappelle cette pointe de Sainte-Beuve sur M"" de Château-
Elle aussi a de très fines mains. Aussi? Mais dira-ton, où prenez-vous les fines mains de Racine ? — Dans un trait qu'on nous conte et où Racine vanta de jolies mains.
Or, les Goncourt, qui avaient des mains de race, ne manquent jamais de décrire avec complaisance, celles des personnages qu'ils étudient. Delphine Gay (M"" de Girardin) qui fut très jolie, écrivit des romans, rien que pour avoir le plaisir de décrire des héroïnes toutes aussi jolies qu'elle-même. Eh bien Racine quand il vit pour la première fois M°* de Sévigné, il lui déclara qu'elle avait « les plus jolies mains du monde. »
Ne trouvez-vous pas que c'est là au moins une présomption ?
Chez les Racine-Sconin de La Ferté, à mesure des croisements, tel ou tel trait de race disparaît à son tour. Chose curieuse, ce sont les mains qui ont persisté le plus longtemps. (Toutefois on ne les trouve plus chez ceux — trop nombreux — qui n'ont, de leur origine, gardé que la dévotion.)
Constance de la Groue-Aubry va donner naissance à une filière de Racine de La Ferté qui seront tous de hautes intelligences, des caractères difficiles, surtout de fières consciences. Nous ne parlerons qu'en dernier du plus éminent (parce qu'il sera comme la précieuse synthèse de la race, Aubry du Bochet, député à la Gons-
briand : « Celte femme est spirituelle, dévote, ironique ; moyennant toutes SCS vertus elle se passe tous ses défauts. »