‹ Autour d'un Racine ignoréChapitre 19 sur 71 · LIGNEE DES RACINE-SCONIN · texte numérisé non relu

LIGNEE DES RACINE-SCONIN

de l,a Ferté

1° Jkan Raciniî (par Sanierre) 10119-1(599; i petite-nièce, CoxVStance de la Groue, i 703-1769; 3° Son arrière-petite-nièce, Constance AuBRv, 1783-1867; 4° Son arrière-petit-neveu, Georges M..., 1854-1889. i3iiie ^mc g( yii.. aénéraiions collatéralesl

lituante). Disons pourtant que le tils de cet Aubry, petit-tils de Constance, fut l'héroïque victime de ses idées, — vieux restant d'intransigeance janséniste I C'est en 1851, lors du coup d'État. Député d'Avesnes, où il était notaire S il refuse de prêter serment à un chef d'Etat « qui lui paraît sans moralité ». Proscrit il meurt en exil. Ses fils dédaignent d'être pensionnés du coup d'État.

Constance a bien d'autres enfants. Outre ceux et celles qui furent d'Église, nous trouvons un type curieux (type dont notre famille a présenté nombre d'échantillons) Aubry de Saint- Vibert ^ Beau parleur, il a de si grandes idées spéculatives que, comme dit M. Médéric Lecomte, « le positivisme du magasin ne pouvait convenir à ses goûts. Il y avait en lui un penseur. Alors, il se met économiste, et invente un nouveau système de poids et mesures. II publie tant de livres que, rien que pour les vendre, il est obligé d'ouvrir une librairie. Tous ces ouvrages sont d'un esprit systématique, mais passionné et noble. »

Un autre, Philippe, a onze enfants. La fille aînée épouse un ingénieur, et, l'un de leurs fils, fervent gi-

1. Une particularité très remarquable : tous ces Racine-Sconin refusent de se déraciner (sans jeu de mot). Quand ils quittent La Ferté c est toujours pour se fixer dans ce que nous avons (après Gaston Pans) appelé le terroir d'inspiration épique, les provinces jadis banques. Il y en a en Normandie, en Picardie surtout, — en Artois, dans les Ardennes, en Belgique wallonne.

2. Tous les fils de Constance de la Groue reçoivent d'elle - il fallait bien les distinguer; ils étaient si nombreux! - des noms forestiers (c'est M- Lecomte qui a fait cette découverte). Constance possédait de nombreux bois, et chaque bois portait une désignation de heu-dit. Ces lieux-dits vont servir à distinguer les fils. C'est ainsi que le nom de du Bochet sera donné au fils aîné 1 Ce bois du Bochet existe encore.

rondin, Dumez, monte sur i'échafaud. Deux de ses filles épousent des Racine de Giiauny. En moyenne de tiuit à douze enfants par maison; les idées des Racine, — mais la sève des Sconin...

Au XIX* siècle, on trouvera encore chez les représentants de cette lignée restés à La Ferlé, quelques traits de race.

Ainsi ils sont bien semblables à ces Latins dont Renan et Fr. Masson disent qu'ils renoncent d'avance « à s'exercer sur le matériel de la vie ». Seules, — et c'est encore un trait latin, — les études de droit les attirent. Ils pratiquent du reste les procès, même quand ils n^en espèrent aucun gain, pour peu qu'ils s'imaginent que leur dignité exige qu'ils ne cèdent pas. Il ne faudrait pas en être surpris: le Latin, selon Brunetière (latin lui-même) est un susceptible qui sacrifie maladroitement ses intérêts à sa dignité.

Pas un, presque, qui ne soit allé à Rome. Rome les attire invinciblement. Il est vrai que beaucoup sont artistes-nés, dessinent, peignent et sculptent comme Racine, comme les fils de Racine, sans avoir appris.

Ils sont pudibonds, n'aiment q\ï Athalie,T^diVm\ les pièces de l'aïeul ', baissent les yeux quand on leur parle de Phèdre.

1. J'entends encore l'un d'eux disant: « Athaliecesi à nous; Paris ne voudra jamais l'admettre. » Erreur 1 Paris est en ti^ain de très bien comprendre Aihalie... On l'a jouée simultanément à la Comédie- Française et à rOdéon.

Je reviendrai sur un trait singulier, leur exclusivisme valésien, qui d'ailleurs est commun à tous les habitants du Valois. M. Ardouin-

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Ils sont fiers sur les choses d'argent. Par les idées, ils vivent dans un lointain passé .

Au demeurant, plus rien, au moral, des Sconin... Inassimilable lui-même, le Latin a encore, ici, assimilé le Franc.

Et maintenant, par opposition, montrons quelques descendants directs, mais qui ont quitté à jamais le pays.

Les arrière-petits-enfants de Racine (au moins ceux que j'ai retrouvés, que je connais plus ou moins dans l'Est, le Centre et le Midi — je n'en connais pas un seul habitant l'ancienne région franque, où sont au contraire, je l'ai dit, tous les descendants de Marie) ne font point trop de difficulté à avouer que le sang de la lourde Romanet les a un peu diminués, comme afûnement artistique, et aussi leur a... trop adouci le caractère. Ce qui paraît les choquer le plus dans les nouveaux travaux sur leur aïeul, c'est qu'on lui attribue un détestable caractère. L'un des deux Racine apparu dans Tœuvre de Jules Lemaître, le «féroce, le sarcastique, l'arriviste sans scrupules », les désole. Ils assurent que ni Louis, ni M"^ de Moramber, les deux enfants du poète qui se sont mariés, n'avaient rien de féroce.

— Sans doute, mais ils ne tenaient, peut-être, que de la mère !

Dumcizet en fut stupéfié. J'ai vainement cherché à comprendre... Seul M. Jullian (Histoire des Gaulois) m"a révélé les raisons de sol, de terroir pour lesquelles trois régions n'ont pas bougé depuis trois mille ans, la Camargue, le Médoc (borné par l'estuaire de la Gironde, l'Océan et la forêt landaise) et le Valois ; celui-ci difficilement envahissable.

— C'est vrai. Louis était du côté de sa mère, sous tout rapport. »

Ah, ce pauvre Louis... et ce pauvre Jean-Baptiste, l'aîné ! Celui-ci, très lourd, vécut en sauvage dans sa chambre « sans ambition et sans amis >, disent les chroniques. Sévère, dur, pédant, il se sentait un goût très vif pour la cruelle histoire des Juifs : une âme hébraïque ' !

Louis, inspecteur des fermes générales, poète entre temps — ou plutôt, semble-t-il, bon ouvrier en rimes, fut vraiment peu avisé de laisser sa mère engager la grosse fortune (que Racine avait laissée) dans les aventures du système de Law.

Sainte-Beuve a signalé un passage du Journal de Bachaumont, concernant la fin de Louis. On nous assure que Louis est mort de chagrin à la fleur de l'âge, apprenant que son fils unique (unique comme fils car Louis eut des filles) avait péri dans le tremblement de terre de Lisbonne. Certes un grand fils périssant

1. Ces lignes étaient écrites quand un vieux racinien m"a fait part d'une hypothèse qui, si elle était fondée, rendrait ces quelques mots bien injustes. Il prétend ceci : « Jean-Baptiste, après la mort de son père, est tombé dans raccahlement.il fuyait les hommes. N'est-ce pas étrange de la part d'un ancien secrétaire d'ambassade ? Eh bien, quand on se rappelle qu'il eut aux mains tous les papiers trouvés dans les tiroirs de Racine; que, prié de préparer une vie de son père, il la composa, puis la détruisit, on se demande si sa consternation, son invincible tristesse ne tenaient pas à ce qu'il savait trop de choses, des choses trop terribles...

Car enfin, on sait qu'il laissa nombre de papiers provenant de son père (V. M. P. Mesnard) avec interdiction aux descendants de jamais 'es publier... »

En effet c'est grave. Je dirai plus loin ce que l'on sait (?) de ces papiers. Il est possible, en effet, qu'un très dévot eût rougi de s'aperce- Toir que la vie de Racine n'était pas racontable pour un fils.

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si tragiquement cela peut foudroyer un père. Mais, d'une part, Louis ne mourut qu'à soixante-et-onze ans, ce qui n'est pas la fleur de l'âge, puis Bachaumont dit que Louis était, depuis longtemps, abruti de vin. Et il a bien la physionomie — on en peut juger — d'un alcoolique. Enfin quand il mourut, il y avait sept ans que son fils n'était plus...

Ce n'est pas tout. Ce fils, Louis avait été, envers lui, dur et brutal à ce point que le jeune homme dut partir au loin. Et savez-vous pourquoi le père et le fils étaient mal ensemble? Ce fils, aussi beau que son père était laid, àme aussi vibrante et passionnée que Louis était... Port-Royal ! se voyait jalousé, pour ses talents poétiques, par l'insipide auteur de la Religion '.

J'ai vu dans mon enfance, à La Ferté (en 1860, je crois) un des arrière-petits-fils de Louis, Tabbé de la Rocque, venu prendre connaissance des lettres de Racine (à sa sœur). Il les édita, les faisant précéder d'une biographie de son aïeul, qui semble écrite avec du miel et de l'eau bénite.

1. Ah! ce Louis Racine! avec quel plaisir Sainte-Beuve, qui l'exécrait, nous montre des traits « qui lui sont restés dans la peau ». Un jour, il est convié à la lecture d'une tragédie de Voltaire. Le lourdaud écoute, puis, soudain : « Ce vers est à moi... Ce vers est à moi. » Un quart d'heure après, avec la ténacité des gens pris de vin, il grogne encore: «Ce vers est à moi.» Alors, impatienté, l'abbé de Voisenon qui faisait la lecture, s'interrompt, se lève et sonne: « Qu'on lui rende son verre et qu'il s'en aille ! »

Ce Louis, quelle responsabilité il a assumé envers la postérité avec sa destruction de dix-huit années dans la correspondance de Racine ! C'est lui aussi qui inventa en 1747 la fausse conversion de son père, — à l'exemple de cet autre janséniste (dont parle M. Giraud), qui, sept ans auparavant, avait fabriqué une fausse conversion de Pascal.

On sait que le jansénisme a récemment pefdu Pascal, Hélas !...

S'il perd aussi Racine, Holà 1

Ainsi les lettres haineuses de Racine à Marie, il les appelle « des pages où Tamitié fraternelle a quelques nuances ». Il déclare qu'on « peut assurer que Racine ne connut pas sa mère, puisqu'il avait un an quand elle mourut ». Plus loin il conclut que « tout dans l'âme de Racine est digne de notre amour éperdu ».

Mais, à côté de Jean-Baptiste, à côté de Louis et des descendants que j'ai cités, il y a d'abord les filles de Racine, dont plusieurs — même parmi les religieuses — semblaient fort douées. Il y a de plus, dans les générations suivantes (mais en très petit nombre), des types de révoltés, d'audacieux, très irreligieux, ambitieux forcenés, superbes physiquement. Ceux-là sont des Sconin, n'est-il pas vrai? Le type y est : yeux bleus, cheveux blonds.

L'un de ces effrénés peut être cité, car ce qu'il a fait fut public. M. des Radrets, fils (ou petit-fils) de la fille aînée de Louis Racine, était possesseur de deux Mignard, l'un représentant Racine au temps de la Montespan, l'autre, le roi.

Il avait toujours été au plus mal avec son fils aîné. Un peu avant sa mort, comme il se réjouissait de ne rien laisser à ce fils ennemi, ses regards rencontrèrent les portraits. Aussitôt, se les faisant apporter, il les contemple une dernière fois, puis, les précipite dans le feu.

(Je narrerai peut-être un jour quelques histoires, dont deux concernent des collatéraux... L'une, — un drame nocturne, — dénote un mépris de la vie des petites gens, des victimes vulgaires, qui me paraît infiniment racinien...)

Et maintenant esquissons la figure du plus accompli des Racine-Sconin, plus beau, certes, moralement parlant, que Racine. En lui se sont réunies, fondues, les qualités éminentes des deux races. Quant aux défauts, on ne les voit pas. De cet homme descendent nos cousins Racine-Sconin de Belgique, des êtres très artistes, lettrés, fort vivants — et, je crois, plus Sconin qu'ils ne sont Racine ^

On sent venir la Révolution. Toute la France frémit d'espoir.

Le bailliage de Villers-Cotterets a un député du tiers à nommer. Il désigne un Racine, Aubry du Bochet, réputé pour son intégrité, un peu janséniste — cela ne Tempêche pas d'être réformateur % au moins en tant qu'ennemi de toutes les corruptions. A l'assemblée, tout de suite, on le remarque. 11 aide Sieyès à faire diviser la France en départements, crée en personne le cadastre, s'oppose violemment au vote d'une liste civile ; car le roi, c'est la cour, et la cour, selon lui, représente la luxure et l'immoralité.

Les Constituants n'étant pas rééligibles, Aubry se retrouve à La Ferté durant la Terreur. Il y devient maire ; il est même réélu, bien que suspect.

1. Ils descendent d'un intendant militaire prêté par la France au jeune royaume après la prise d'Anvers (1831) Séduit par la beauté des Brabançonnes, cet Aubry se maria là-bas, changea de nationalité, — les Sconin émigrent facilement — devint chef de l'administration militaire belge. Un de ses gendres a été ministre.

2. Tous ces Racine, à la Révolution, furent, non par goût des nouveautés, mais par indignation contre la cour et les grands, parmi les plus fougueux réformateurs. D'ailleurs, l'on sait combien la Constituante fut imprégnée de jansénisme.

Là que fait-il? Il veille à la sûreté de dix -neuf religieux milonaiSjtous chartreux de Bourgfontaine, réfugiés chez des bourgeois. Lui-même a un fils prêtre émigré. Sa propre vie est en péril. Il sait que, s'il livrait les chartreux, cela le sauverait : il refuse. Il est dénoncé. Comme, à La Ferté, nul ne veut exécuter l'ordre d'arrestation, une charrette est expédiée de Meaux avec des sans- culotte. Au milieu de la nuit, Aubry est arrêté, lié, chargé sur la charrette.

Mais au matin, les « intraitables », quand ils apprennent qu'on leur a enlevé leur maire, entrent en fureur. Ils se mettent en marche pour le délivrer. Ils ne rejoindront la charrette que dans un faubourg de Meaux. Dispute, rixe. Cela va mal finir. Heureusement passe sur la route, tout empanaché, un représentant du peuple, se rendant aux armées, Lejeune. Il reconnaît le vénérable Aubry, se précipite, l'embrasse, le délivre, et, pour le sauver, prétend l'emmener à la frontière. Aubry secoue la tête : «Non, les armées, ce n'est pas notre affairée, dans la famille. > Et puis, on a besoin de lui à La Ferté. Il y retourne... Le nom oblige : un Racine !

Il va de nouveau être emprisonné quand le 9 thermidor assure son salut. Le département de l'Aisne ' le nomme son président. A Laon, il étonne par sa simplicité froide, son labeur acharné.

En plein Directoire, — chose inouïe — il y a en France un département où l'on ignore la concussion, — celui qu'il administre !

1. A la presque unanimité, bien que La Ferté soit à moins d'un kilomètre des départements de Seine-et-Marne et Oise, tout à l'extrémité de l'Aisne, à la pointe Sud de la « betterave >, comme disent, toujours railleurs, les Picards.

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Mais Bonaparte arrive. Il met Aubry à la retraite. Le vieux parlementaire rentre à La Ferté, — moins riche qu'il n'était parti, et cependant toujours aussi hospitalier. En effet le registre de la mairie, où il s'inscrit alors, lui et ceux qui l'accompagnent, montre qu'il a recueilli quelques épaves du sort, entre autres un vieil émigré et un « déserteur croate ».Ge déserteur croate, à La Ferté, chez les neveux de Racine, quelle rencontre î

Voilà les deux familles qui ont engendré Racine, voilà la population, voilà le terroir. A part quelques détails, il ne me paraît pas que de nouvelles enquêtes puissent en changer la physionomie.

(En effet, j'ai eu la bonne fortune de rencontrer de précieux concours. Ce livre est une œuvre collective, un peu à la façon des découvertes sur Rabelais auxquelles est attaché le nom de M. Abel Lefranc.)

Si Racine, seul parmi nos grands écrivains, ne fut « cherché » par aucune société, ni parisienne ni provinciale (il n'y a, hélas, ni cercle Racine, — comme il y a un cercle Bourdaloue et un cercle Saint-Simon ;ni Société de recherches sur Racine, — comme il y a des sociétés de recherches pour tous nos grands écrivains. Je crois que le mal vient, surtout, de ce que Racine n'a pas de province.

Racine, maintenant rattaché comme il l'est kVIle de trance, c'est l'/Ze de France désignée seule pour nous renseigner sur son illustre fils, comme la Normandie sur Corneille, comme la Gascogne sur Montaigne, la Bretagne sur Renan, la Champagne sur La Fontaine.

Or Y Ile-de-France, — nous l'avons dit — n'étant qu'une expression géographique, ne possède aucune société littéraire vouée à l'étude de ses grands hommes.

C'est parce que Racine était ainsi « vacant » que quelques-uns se sont emparés de lui. Ils l'ont emporté. La gloire de Racine, comme disait finement M. Theuriet, est devenue « l'auréole » du défunt monastère. Même il se dégageait de cette gloire un tel éclat que le moindre tenant de Port-Royal s'est prétendu frère intellectuel de Racine. Ils n'ont pas hésité à le transformer — comme a dit M. E.-M. de Vogué, — en « gardien de leur nécropole ».

Pauvre grand Racine !

La question va être de savoir si cet accaparement n'a pas un peu trop duré...

Et alors, pour un certain nombre de braves gens qui aiment et admirent Racine lui-même, il va s'agir de veiller à ce qu'on restitue tout ce qui avait été dérobé et enfoui.

Il semble que nous venons de lui rendre ses origines, son terroir, sa ville natale, ses deux familles '.

Mais cela ne suffit pas.

Nous savons ce qu'il promettait : il s'agit, maintenant de savoir ce qu'il a tenu.

1. Il parait que, tout autour de M. Jules Lemaître, on se promet d'anéantir le chapitre des Sconin, dont on a eu connaissance.

Soit!... Mais il ne subsistera plus, alors, pour les origines maternelles,que Mesnard et les universitaires allemands. La mère de Racine sera donc, et définitivement, avérée une Allemande !

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