CE QU'ON A DIT DE RACINE VA-T-IL NOUS ÉCLAIRER
On ne doit chercher Racine quaprès s'être dégagé du préjugé qui le réduirait à n'être que représentatif et dépendant. — Il faut aussi tenir pour certain que son génie n'aurait rien à perdre à la constatation que sa vie n'aurait point été édifiante. — D'ailleurs Racine, pris à part de Port-Royal, ne cesserait-il pas de sembler énigmatique? — Le cas de Diderot. — A son exemple nous ne devons éprouver aucune hésitation à chercher Racine partout où l'on peut le rencontrer.
Et, tout d'abord, comme il y a eu, depuis bientôt trois siècles, quantité d'appréciations diverses sur la personne de Racine, groupons les plus originales.— Ce dépouillement permet de constater que l'on ne s'est guère entendu pour définir Racine, de qui le portrait moral manque presque autant que le portrait plastique.
Racine est un être très vivant et très personnel.
Nous tenons cela pour hors de débat.
Aussi lorsqu'on voudra nous décider à reconnaître àpriori, qu il est Port-Royal, qu'il est « le parfait poète classique, » qu'il « décore le règne de Louis XIV, comme un feston magnifique »,nous répondrons que Racine est infiniment plus beau et plus intéressant que tout ce à quoi l'on voudrait le rattacher.
Nous allons donc considérer Racine isolément, loin de ceux qui, soi-disant, auraient mené sa vie, — loin de sa famille, — loin de ses maîtresses, loin de ses ennemis, loin de la Cour et loin de Port-Royal.
Cette façon de prendre Racine différera absolument de celle pratiquée jusqu'alors.
On supposait qu'il avait subi l'empreinte des milieux où il avait vécu. Racine devenait ainsi, successivement pieux et austère à Port-Royal 5 léger, dissipé et peu moral chez les Vitart; débauché avec le monde du théâtre; parfait homme d'intérieur aussitôt marié; le modèle des courtisans à la Cour ; le plus austère des hommes religieux quand il se remet à fréquenter des jansénistes ; le plus caressant et le plus folâtre des pères avec ses enfants: bref un homme multiple.
Eh bien non ! Racine, serait croyons-nous, toujours resté le même. D'ailleurs, il n'aurait jamais marché au hasard. Il aurait combiné dès le début son plan de vie, et, ce plan, il l'aurait suivi inflexiblement. Partout la même adroite tactique, car Racine est un admirable tacticien. Bref, toujours la même âme I
Cette âme, la connaît-on ? Non ! Il est vrai qu'on l'a fort peu cherchée. Pourquoi se serait-on mis en peine de la découvrir? Des formules commodes nous la définissaient une fois pour toutes : « Racine c'est Port- Royal, sauf les quelques années de désordre et de révolte. Même dans la révolte il était hanté par le souvenir de ses maîtres. Il redevint bientôt chose tout à eux. Donc Racine est expliqué entièrement par ce Port-Royal de qui l'on retrouve, à chaque instant, l'empreinte indélébile. >
Non seulement nous repoussons ces formules dogmatiques, mais nous ne voulons même pas nous enga-
ger dans ce « voyage vers Racine » sans avoir, dès à présent, signalé ceci, que c'est tout au contraire, ce fameux Port-Royal, — qu'on fait intervenir providentiellement tout au long de sa vie — qui rend Racine inintelligible '.
Supposons un instant que nous ignorions jusqu'à Texistence de Port-Royal. Supposons, si vous le préférez, que rien de sa vie antérieure ne nous soit connu lorsque nous prenons Racine à sa vingtième année, hormis toutefois sa particulière innéité. Y oyons alors si tout ce qu'il va faille (depuis ses vingt ans jusqu'à sa mort) ne nous semblera pas naturel, clair et rigoureusement logique.
Il sort d'une famille pauvre, mais très hautaine, famille déchirée, dont plusieurs membres sont des violents et des passionnés, d'autres d'étroits, sombres et jaloux dévots. Donc deux courants vont le solliciter. Auquel se fier? Avant de prendre un parti il voudra essayer ses forces.
Spirituel, ambitieux, séduisant, d'une remarquable beauté, il commence par de jolis vers.
Mais le ton de ces vers est assez risqué. Aussi la partie dévote de sa famille veut qu'il devienne prêtre, cela au plus vite. Il n'ose refuser, part (à Uzès), revient sans aucun bénéfice, mais alors assure que, s'il rentre les mains vides, c'est bien à regret. Ce regret est-il sincère ? On en peut douter, car cet adroit garçon aurait tort de se mettre à dos toute une moitié de sa famille, des mal commodes ambitieux.
1. J adjure le lecteur de bien peser cette question en conscience. Pour moi, sa solution, dans un sens ou dans l'autre, elle est comme la clé de voûte de toutes les énigmes de Racine.
qui, eux, ne le destinent pas du tout au sacerdoce.
Gomme il n'a pu — ou voulu — être prêtre, comme il fait de mieux en mieux le vers, il fréquente alors les gens de théâtre {à cette époque le théâtre est tout aux poètes). Il fait paraître quelques œuvres tragiques, non sans valeur.
Aussitôt colère furieuse de la partie figée de sa famille, et, par cela même de tout un monastère. Le jeune homme, le jeune louveteau plutôt, se défend vigoureusement. Même de telle façon que ses agresseurs... n'y reviendront plus !
Libre, il se lance à corps perdu dans le théâtre, et fait des pièces ardentes pour des maîtresses dont il est fort orgueilleux.
Cela dure quinze années. Puis il se fatigue. Il ne s'est pas enrichi. Il approche de la quarantaine. Son caractère lui a valu de cruelles inimitiés. Même à la ville il n'y a plus de sécurité pour sa personne.
Il pense donc à la Cour. Mais la Cour qui commence à devenir collet-monté, n'admet plus que des gens mariés.
Changement de carrière. Il contracte un mariage riche et obtient du roi un emploi considérable. Il se réconcilie alors avec celle de ses deux familles qui l'avait repoussé.
A la Cour, par peur, le roi incline à la dévotion. Qu'à cela ne tienne! Racine inclinera du même côté.
Le roi accentue son évolution vers une austérité toute hypocrite. Lui, écrit alors des œuvres dans un ton religieux encore plus soutenu.
Puis sa santé s'altère. Il va falloir songer sérieusement à se mettre en règle pour l'autre monde. Évolution vers plus de piété vraie. Il se rachète, fait péni-
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tence et meurt dès cinquante-neuf ans encore très riche, bien qu'ayant élevé sept enfants.
Voilà, comme faits certains, la vie de Racine — à partir de vingt ans — vie très simple, très unie, très logique. Dans une telle existence, où voit-on des énigmes ? Cet homme a fait ce que tout le monde fait alors, jusqu'à lafin édifiante incluse. «Il était alors fréquent qu'on ne revînt à Dieu que par terreur. » (J. Lemaître sur Fénelon).
Donc, sans Port-Royal mêlé à sa vie, nous comprenons Racine.
Avec Port-Royal, allons-nous encore le comprendre? Voyons cela.
On nous dit que Port-Royal a énergiquement dominé Racine à trois époques de sa vie.
i" De seize a dix-neuf ans. — Alors il devient un disciple des apôtres que sont < ces Messieurs. » Son âme est « toute imprégnée du céleste parfum de leurs vertus. »
— Disciple? Vraiment f Mais alors comment profite-t-il si peu de leurs leçons? Comment tout ce qu'on a de lui, à cette époque {petits ver s), est-il si méchant? Comment trahit-il aussitôt ses maîtres ? Pourquoi contre eux, cette haine furieuse? Etrange imprégnation!...
2" A TRENTE-SEPT ANS. — Un rcmords s'éveille dans l'âme de l'enfant de Port-Royal. Racine se désespère de n'avoir pas sans relâche mené une vie d'édification. Il décide de « plonger » dans la pénitence.
— La pmitence? Mais alors pourquoi ce mariage riche? Pourquoi la vie au milieu d'une Cour dissolue, aux pieds des maîtressjs du roi ? Où est l'humilité ?
Où est le renoncement? Où est le sacrifice? Où donc s'effectue cette pieuse retraite? Et le vœu de pauvreté? Car, en fin, Racine devient millionnaire, vit à la Cour et gouverne âprement sa fortune.
3° Vers cinquante-cinq ans. — Soi-disant alors, il est devenu à ce point un homme de Port-Royal qu'il écrit publiquement une histoire du monastère, allant ainsi au-devant d'une disgrâce.
— Racine, homme tout de Port-Royal dans ses dernières années? Mais alors pourquoi les actes de méchanceté et de sécheresse sont-ils plus fréquents à ce moment chez Racine? Pourquoi cache-t-il à tous les yeux cette Histoire de Port-Royal, qui ne sera découverte qu'un demi-siècle après sa mort?
Pourquoi Vuillart,{le janséniste), son seul intime à. ce moment, nous affirme-t-il que la conversion de Racine ne précéda que de quelques mois sa mort ?
On le voit, c'est Port-Royal — et Port- Royal seul — qui fait Racine énigmatique. Cessez de le voir travesti en un de « Port-Royal », et Racine redevient aussitôt très compréhensible.
Eh bien donc, décidons de prendre Racine à part. Cherchons ce que fut, au iuste, l'individu chez Racine.
Que vaut Racine comme homme ?
Le premier qui se posa carrément la question fut, je crois, Diderot.
Vivant quelque cinquante ans après Racine, placé donc assez loin de lui pour le pouvoir contempler
d'ensemble, Diderot ressentit pour son génie une admiration telle que nulle ne l'a jamais égalée: Diderot, en etîet, a prédit, que, dans quelques siècles, Racine serait le géant des littératures humaines.
Mais... (car il y a un mais), mais il ne cacha point que la loyauté, Ihonnètelé, la bonté de Racine lui semblaient... au-dessous de tout.
Comment s'était-il formé une opinion si désavantageuse de la personnalité moraJe de Racine?
On le cherche et l'on ne trouve pas.
Je propose une explication *.
Diderot s'est irouvé à même d'être particulièrement documenté sur Racine. Il a pu savoir de lui certaines choses secrètes, intimes.
En effet il était de Langres, petite ville où la vie fat toujours assez resserrée. La société langroise, au xviir siècle, se réduisait à un très petit nombre de maisons. Les rares familles où l'on se piquait de culture se fréquentaient toutes.
Eh bien, à côté des Diderot, il y avait une famille portant un nom bien connu des érudits, les Jacobé d'Ablancourt. Un d' Ablancourt, grammairien, avait été l'ami de Boileau. L'un de ses petits-fils épousa une peiite-fille de Racine (par M™^ de Moramber). A Langres, au temps de Diderot, souvent l'on voyait, allant en Bourgogne, Louis Racine, inspecteur des fermes générales, qui descendait chez son neveu, lui-même agent fiscal.
Naturellement les d'Ablancourt avaient d'assez récents et sûrs souvenirs de famille, M"' de Moramber
1. Je dois beaucoup, pour diverses questions traitées dans ce volume, à M. Lanson qui, entre autres, connaît admirablement Diderot.
ayant été l'aînée des filles de Racine. Eh bien comment les d'Ablancourt voyaient-ils leur grand aïeul?
On se tromperait, je crois, si l'on s'imaginait que tous avaient pour Racine la vénération agenouillée de ce nigaud de Louis. J'ai aujourd'hui la preuve — par des descendants directs, qui ont bien voulu me l'attester — que tout autour de Louis on désapprouvait alors son parti-pris de ne pas dire la vérité. Moins dévots, sa femme et ses enfants estimaient — comme leurs loyaux arrière-petits-fils le laissent entendre volontiers aujourd'hui \ — que Louis n'a fait que rapetisser son père, en voulant le montrer bon, doux, veule, sentimental, « gentil », alors qu'il était vindicatif, dur, jaloux, cruel.
Ainsi les d'Ablancourt considéraient le grand Racine avec de tout autres yeux que Louis. Il est vrai qu'ils avaient, sans doute, leurs raisons...
Ils me paraissent avoir été les détenteurs de quelques-uns des documents qui faisaient si peur à Louis. C'est ainsi, qu'ils se chargèrent, à sa place, de garder l'admirable portrait que nous publions, portrait qui, on le verra plus loin, nous vient des d'Ablancourt. Sans doute Louis, après avoir enfoui chez eux cette image impure, leur confia aussi certains papiers redoutables.
Car il y avait (et il y a encore), des papiers de Racine qii'iZ ne fallait pas que Von connût. Ces mystérieux papiers, le doux M. Mesnard a préféré croire qu'ils « concerneraient le jansénisme » (?). C'est là
1. L'un d'eux, mort il y a quelques années,le général de La Roque, caractère véhément, sarcastique, un bel homme aux yeux étincelants, une sorte d'indompté, ne concevant, ne pratiquant que la vie sauvage, la vie loin de la civilisation, le déclarait tout net et très haut.
une supposition toute gratuite. S'ils devaient, ces papiers, montrer en Racine un janséniste ardent, quel danger y avait-il, en 1750, quel danger y aurait-il aujourd'liui à nous les révéler ? J'ai d'ailleurs la preuve morale — mais c'est tout, qu'ils n'ont aucun rapport avec le jansénisme. Seulement il semble que tous aient été cachés parce que le Racine qu'ils risquaient de faire apparaître eût semblé trop sceptique et trop satirique. J'ai idée qu'il y a là de belles pages à la Saint-Simon, où Racine se montre un royaliste douteux, un dévot plus que suspect.
L'hypothèse est-elle déraisonnable ? Qu'on veuille bien réfléchir à plusieurs choses...
D'abord Jean-Baptiste, de quinze ans plus âgé que Louis, un peu plus intelligent (sa tîgure est plus fine que celle de Louis) avait préparé ' une vie de son père que Louis l'empêcha de publier , et l'on sait ce qui divisait les deux frères : Jean-Baptiste voulait montrer un Racine vrai.
A peine fut-il mort (1747) ' que Louis lançait ses impostures purificatrices : « Mon père est tout entier dans Port-Royal. Donc, inutile de le chercher ailleurs. »
Louis nous avoue que sa famille ne fut pas con-
1. Voir à cet égard la correspondance de Jean-Baptiste avec Louis, publiée par M. Mesnnrd.
î. Je crois que l'on n'avait pas encore fait la remarque que Louis publia son livre aussitôt la mort de son frère. L'ouvrage était donc prêt. Qu"attendait-il donc, sinon la mort de l'honnête Jean-Baptiste? J'espère qu'on découvrira quelque mention des reproches indignés que dAguessau aurait faits à Louis pour l'empêcher de diminuer ainsi son père — cela à la demande de Voltaire, lequel, généreusement, voulut défendre la gloire de Racine contre une telle profanation.
tente de ce qu'il avait écrit, puisqu^il déclare, avec mauvaise liumeup, que, quoi quon dise, il a été sincère dans cette biographie.
Eh bien, ces secrets de Racine, Diderot avec sa curiosité aiguisée, son étonnante pénétration, Diderot habitant côte à côte avec les d'Ablancourt, dut les surprendre. Et c'est ainsi que s'explique certain passage du Neveu de Rameau qui a tant intrigué de tout temps les commentateurs.
(On vient de parler de Rameau, homme dur, avare, sans humanité, puis Diderot reprend: «Mais Racine? Celui-là, certes, avait du génie, et ne passait pas pour un trop bon homme. »
(En effet, c'est là, nous le verrons, l'opinion de tous ses contemporains.)
« Lequel préféreriez-vous qu'il eût été bon homme, honnête commerçant, etc., etc. ; ou qu'il eût été fourbe, traître, envieux, méchant, mais auteur d^Andromaque,de Britannicus, de Phèdre, d'Athalie '}...
Cet homme n'a été bon que pour des inconnus {n'A été bon que pour qui ne le connut pas), et que pour le temps où il n'était plus (que pour la postérité).
D'accord, mais dans mille ans il sera l'admiration de toutes les contrées de la terre S »
Diderot a vu juste.
Racine, en efifet, monte assez rapidement — au moins en France — vers une gloire sans rivale. Il est possible que dans quelques siècles, (deux se sont écou-
1. Si Diderot paraît avoir appris des choses redoutables sur Racine, — qu'on le remarque bien, — son admiration du génie de l'homme et de la terrible beauté des tragédies n'en a pas souffert, loin de là I
lés depuis la prophétie de Diderot), il éclipse tous les écrivains de notre pays. Eclipsera-t-il aussi les grands écrivains étrangers? J'en suis très convaincu ; mais à une condition essentielle, — à la condition d'être présenté de telle façon qu'il puisse être compris, enfin, par les étrangers.
Et ils le comprendront peut-être (eux qui nient Racine : les Anglais nient Racine), le jour où Racine leur aura été présenté pièces en mam, dans ses actes, dans sa vie, dans ses gestes, dans ses traits, partout où il peut être caché, — ce Racine, dont, jusqu'à ce jour, on n'a même pas voulu connaître la figure, puisque, à dessein, l'on n'a présenté de lui que de faux portraits, — aussi faux au moral qu'au physique.
Quand je dis que Racine n'est pas connu, pas saisi, i'entends que personne, actuellement, personne de nous ne saurait, en quelques mots seulement (si on le lui demande à l'improviste) résumer l'homme qu'il y a en Racine aussi aisément qu'il résumerait Gor~ neille, La Fontaine ou Molière.
La plus sûre manière, ce nous semble, d'établir que Racine a été — et reste une « cruelle énigme » , — c'est de repasser ensemble les plus tranchées les plus originales des appréciations que Ton a faites de son caractère et de son âme.
D'abord les contemporains de Racine !
Aussi intelligents que nous, plus connaisseurs en hommes — ils y étaient bien obligés, car, pour qui résidait à la Cour, la vie était semée de périls — les
contemporains de Racine ne se sont pas souvent donné la peine de pousser l'esquisse : un mot, un trait piquant, et c'est tout.
Ainsi M"' de Sévigné, si vraiment elle s'est bornée à cette boutade, « Racine passera comme le café », — ce qui a fait dire qu^elle n'avait pas plus de cœur, que de sens critique. Seulement... elle ne Tapas dit* ! Ce qu'elle paraît avoir dit c'est que Racine n'écrirait des tragédies de passion que tant qu'il serait emporté d'amour pour ses actrices, et qu'il n'écrirait plus pour elles, quand il serait calmé, — une façon de voir qui peut joliment se défendre !
Passons maintenant à l'opinion anonyme, assez générale, qui préjuge en Racine un être « doux, ten-
1. Il est aujourd'hui prouvé que le «Racine passera comme le café » est une imposture. Même si M"' de Sévigné avait si mal jugé le café, cela ne prouverait rien ; car le premier café qu'on goûta en France était du café d'Abyssinie (de Kafîa), lequel a un goût très différent de celui (genre moka) que l'on consomme aujourd'hui partout. La vogue du café d'Arabie date de Fontenelle et Voltaire.
Mais son opinion de Racine '?
Eh bien Racine n'avait encore écrit qu'une pièce de vraie valeur, Andromaque. Ici il convient de se rappeler que M°"" de Sévigné était une amie de Corneille, qu'il lui fallait le temps de se décider à admirer des beautés moins viriles. Et M"» de Sévigné était, par lesprit, par sa fermeté de caractère, un homme.
Enfin elle était mère, mère passionnée, et son fils qui entretenait la Ghampmeslé goûtait peu que Racine fût l'ami (peu généreux en plus) de sa maîtresse. Après Phèdre et Athalie, M"" de Sévigné changea d'opinion. Elle n'avait d'ailleurs jamais rien écrit de plus grave que ceci : « Les pièces que Racine fait pour la Ghampmeslé ne sont pas pour les siècles à venir » ; et celle-ci sur le café: « Vous voilà, ma fille, revenue du café; M"" de Meri l'a aussi chassé. Après de telles disgrâces peut-on compter sur sa fortune ? »
Il y avait quatre-vingts ans que ces deux petits bouts de phrase gisaient abandonnés, lorsque Voltaire commença à les rapprocher un peu. La Harpe fit mieux: il inventa cette forme incisive qui est devenue sacramentelle : « Racine passera comme le café! >
CE QL'E FLT RACINE 201
dre, sensible ». Ici, impossible de trouver le responsable. — Louis mis à part, M. Mesnard l'a cherché, ce responsable, pendant vingt ans, ne l'a pas trouvé, avoue même que pas un acte de la vie de Racine n'autorise une aussi indulgente appréciation. On croit que ceux qui, au temps de Racine, répétaient volontiers cette phrase, ne songeaient qu'à railler. Elle paraît avoir été lancée ironiquement dans une des lettres ouvertes des défenseurs de Port-Royal, après que Racine eut outragé si perfidement les vieux maîtres qui l'avaient nourri et traité comme leur enfant.
Cérémonieuse et courtoise en la forme (puisqu'en ce temps-là, tout, jusqu'à « je vous hais », tout se dit tendrement) la lettre des défenseurs signifierait :
« Ah! ce jeune homme qui se donne des dehors si trompeurs, et enveloppe au théâtre les sentiments de ses héros de phrases si douces, si tendres et si sensibles ! »
Et si Tonne pouvait absolument pas découvrir qui a lancé une formule aussi élogieuse sur l'amabilité de son caractère, on en serait réduit à croire que c'est Racine lui-même. Racine dont nous dirons la merveilleuse adresse à se faire valoir, Racine qui devait s'arranger pour qu'on lui attribuât des mérites d'autant plus appréciés alors qu'ils étaient plus rares. Or, justement, le personnage du « doux, tendre et sensible », nul alors ne le jouait dans le grand monde de l'époque, ce monde si cruellement égoïste que nous font voir La Rochefoucauld et La Bruyère.
Si Racine a réussi à se faire tenir pour tel, comme il a eu raison!
« L'écrivain qui aura une fois acquis la réputation
de tendre douceur, pourra ensuite être cruel tout à son aise » (Doumic).
Nous avons depuis peu la singulière manie de moderniser tout, parce que le modernisme tient la vogue. Notre vanité imagine d'abord de nous poser devant le lecteur comme étant, avant tout, de notre temps. Or notre temps se pique de certaines qualités humanitaires. Nous nous croyons plus doux que les siècles passés. Donc •« le plus moderne » de demain sera le plus doux. Soyons doux! Adoucissons de parti-pris ceux que nous étudions !
Pour donner à quelqu'un cette réputation de très moderne, il ne sera pas dutout nécessaire qu'on relève chez lui des idées modernes. Fussent-elles moyenâgeuses, le public français ne verra que le ton, la forme, pour peu que celle-ci soit restée actuelle.
Alors va pour un Racine moderne, — donc doux, même pour un Racine conciliant à la fois les deux opinions contraires : nationaliste et humanitaire * !
Et voici alors, (je traduis) de très variées appréciations.
1. Je propose tout de suite — mais seulement pour mes confrères de la Sociétédes Artistes français —cette explication de l'apparente douceur de Racine. Racine était un blond-châtaiu, sourcils et cils très foncés avec des yeux bleu pâle, couleur d'eau. Eh bien quiconque, comme les artistes habitués à faire des portraits, a dû observer très longuement les figures, sait quelle étrange douceur donnent de tels yeux.
On se rappelle que, pour Musset, il n'y avait pas de plus troublants, de plus décevants regards que ceux là. «... Qui sait, brune aux yeux bleus.. ?»
Boileau d'abord : « Pour le talent il n'est pas un des grands écrivains du siècle et pas comparable à Corneille et à Molière, ni même à moi, Boileau. » Charité bien ordonnée... « Comme caractère, il était jaloux, inquiet, railleur, voluptueux. »
Or Boileau fut le seul ami fidèle de Racine ; et voilà comment il définit son ami, qu'il qualifie aussi de bel esprtV, artiste en vers, — ce qui dans la bouche d'un autre (au moins en ce temps-là) voudrait peutêtre dire un pédant^ un fat fort adroit.
Pour Saint-Simon, qui l'a, connu fort tard, — ce qu'on oublie à dessein — Racine est un « honnête homme » c'est-à-dire plutôt un homme du monde qu'un écrivain *.
Spanheim, l'envoyé de l'électeur de Brandebourg, le dépeint ainsi : « M. de Racine a passé du théâtre à la Cour, où il est devenu habile courtisan, dévot même. Le mérite de ses pièces n'égale pas celui qu'il a eu l'esprit de se former en ce pays-là, — où il fait toutes sortes de personnages. Ou il complimente avec la foule, ou il blâme et crie dans le tête-à-tête (en secret), ou il s'accommode à toutes les intrigues dont on veut le mettre ; mais celle de la dévotion domine chez lui ; il tâche toujours de tenir à ceux qui en sont les chefs. »
Pour ce perspicace voyeur qu'est Primi Visconti, (le plus sur des chroniqueurs de la Cour, nous dit M. Roujon), Racine tient tout entier en ceci : < très pédant*. Pédant veut dire alors poseur, dédaigneux, prétendant régenter ; selon Molière, le genre pédant
1 . Honnête homme alors, veut simplement dire un homme qui a des clartés de tout, ne se spécialise pas.
est opposé au genre cavalier. Primi n'est pas méchant ; il faut même qu'il soit bien indulgent pour avoir écrit sur M"^ de Fontanges : « Sa passion était Tambition et le faste : elle était douce et simple ! »
(Cette fastueuse, cette ambitieuse qui fit affront à la Montespan,<ioMce/ Alors, oui, dans ce sens... spécial, Racine peut être infiniment doux.)
Dangeau déclare que Racine était l'homme de la Cour ayant le plus d'esprit (pas un mot sur son cœur ni sur son caractère).
Valincour : « La trop grande place donnée à l'amour dans ses tragédies vient de son caractère qui était plein de passion. »
Pour Saint-Evremond, Racine est aussi méchant que ses personnages. Fontenelle renchérit, mais Fontenelle tenait de près à Corneille, — ce qui ne veut pas dire, d'ailleurs, qu'il vit faux de parti-pris. Pour lui, « Racine est un transfuge de Lucifer », autrement dit un Satan manqué — ou masqué. « Boileau, dévot et méchant, Racine plus dévot et plus méchant ».
« Corneille est plus moral, Racine plus naturel (La Bruyère). » « Racine est l'écrivain le plus naturaliste du xvir siècle au fond ». (Deschanel, cité par Jules Lemaître).
Or, un écrivain réaliste, encore plus un naturaliste, est toujours un peu immoral.
Sainte-Beuve, celle grande honnêteté critique, a dit le premier, à propos de Racine, que l'opinion devait se renouveler, se rafraîchir. Il réservait son opinion, comme, je crois, M. Faguet, et attendait de nouvelles découvertes ; voilà pourquoi le portrait en pied manque chez lui. En revanche il a jeté quantité de petits coups de crayon, dont peu — à la vérité — esquissent
le caractère. Sauf erreur, je ne vois guère que celui-ci à prendre en note : « On se perd (sous Louis XIV) dans les infiniment petits de la flatterie courtisanesque... Fadeur et impertinences de tous côtés [impertinences s'entend de flatteries telles qu'elles diminuent à dessein le mérite de tel ou tel afin de grandir le roi) on est fâché d'y voir mêlé le nom de Racine. »
Taine : « Pour moi, chez Racine, tous les sentiments naissent moins d'eux-mêmes (chez les personnages) que de leur état, — sont ceux qui conviennent à leur rang. Ce qui touche les femmes, dans leur amant, c'est leur rang. Une des causes du sentiment d'Iphigénie pour Achille c'est qu'il est de meilleure maison qu'elle. Elle est moins amoureuse que glorieuse d'une telle union. » Autrement dit individualisme (égoïsme) prédominant. Plus d'ambition que de cœur.
Nous ne donnons qu'après celle de Taine l'opinion de Gœthe, parce que les deux semblent se compléter :
« Les personnages d'un rang élevé doivent estimer un poète qui sait peindre avec tant de justesse et de perfection leur état et leurs relations augustes.
« Corneille a peint les grands hommes, et Racine les grands seigneurs.
«Quand je lis ses ouvrages, je puis toujours me représenter le poète au milieu d'une Cour brillante, ayant devant ses yeux un grand roi et vivant dans la société des hommes les plus distingués et pénétrant dans les secrets de l'humanité, tels qu'ils se cachent derrières de précieuses tentures... Je vois par les yeux d'un Français délicat des rois que tout unpeuple adore, des courtisans que la foule envie, représentés dans
leur figure naturelle ', avec leurs souffrances et leurs vices.
« Il était impossible qu'un homme si éminent, dont la vie et la mort dépendaient du regard du roi, n'élit pas écrit des ouvrages dignes de l'approbation des rois et des princes. »
On voit que le grand penseur a surtout songé au peu de liberté qu'aurait eue Racine s'il eût prétendu n'écouter que son inspiration. Gœthe n'a d'ailleurs aucun parti pris contre Racine ; au contraire, car, à côté de ce passage, emprunté à Wilhelm Meister, il dit dans ses Mémoires qu'il goûte peu Shakespeare, à cause de ses monstruosités, et que Racine, le demidieu des Français, a été aussi le sien. Goethe est, de tous les étrangers (races germaniques ou auglo-saxonnes), le plus aimable pour Racine.
M. Deltour avoue n'avoir fait son livre, Les Ennemis de Racine, que pour prouver que Racine valait mieux que sa réputation d'autrefois, qui ne fut pas bonne. Or, tout au contraire, son livre laisse au lecteur l'impression que les ennemis de Racine furent plutôt indulgents. En effet, tout le monde s'accorde à définir ainsi le haineux : « Un être habituellement irritable, très coléreux. » Eh bien, M. Deltour dira : « Je reconnais qu'il n'y avait pas plus irritable que lui, — toujours en colère! » li ajoute que sa « conversion ne l'avait pas amélioré ! qu'il ne se guérit
1. Pour qui connaît la langue de Gœthe, naturelle a ici le sens que Rousseau donnerait au mot : la, figure telle que la nature Va faite. Donc Gœthe semble deviner que pour Racine ses personnages sont surtout de beaux animaux avec leurs souffrances et leurs instincts. Gœthe est ici assez près de Jules Lemaître. (Tout ceci me vient du regretté Edouard;^ Rod, qui connaissait à fond Gœthe et qui voulut bien revoir lui-même quelques pages de ce livre).
jamais de sa malignité. » Or malignité veut dire, au grand siècle, méchanceté voilée d'hypocrisie : le « noir venin de la malignité » dira Boileau.
Brunetière dit voir chez Racine des personnages occupés à se donner le change sur la moralité des moyens qu'ils emploient. Il soutient même que Racine ne travailla pendant dix ans à rien d'autre qu'à envelopper du charme de ses vers des horreurs, le meurtre et rimpudicité, l'adultère et l'inceste, le délire des sens, la folie homicide. « Car c'était cela qu'il essayait de faire applaudir. Et ce qu'il y avait de plus grave c'est que tout cela était d'une vérité telle chez Racine qu'on sentait que c'était de la vie. »
L'abbé Vignot, l'érudit racinien qui, seul, depuis Sainte-Beuve, est allé aux sources, ne voit en Racine qu'un très habile artiste et un homme de goût. Moralité déplorable : « Racine a renchéri encore sur la réalité même quant à la place qu'il donne à l'amour sensuel et passionnel dans la vie des personnages. »
P. Janet {La psychologie de quelques maîtres écrivains) est pénétré de la grande sécheresse de cœur de Racine. Il conteste même parfois sa délicatesse. Racine n'aurait jamais dû s'exprimer ainsi sur la mort de la Ghampmeslé, qu'en somme, il avait aimée. Sans doute elle lui avait attiré cette raillerie, et Racine ne pardonnait jamais d'être raillé : « Le tonnerre l'a déracinée » (ce qui voulait dire : « M. de Glermont- Tonnerre l'a enlevée à Racine. ») Mais rien n'excuse Racine d'avoir été installer sa famille — lui converti,
soi-disant — dans le logis même témoin de ses amours, — et quelles amours !
« On est affligé de ne pas rencontrer l'amour vrai dans les passions de jeunesse de Racine ; on Test encore de ne pas le rencontrer davantage dans la maturité... Son mariage est afûigeant.Iln'y apas eu de roman dans la vie de Racine. (Racine avoue n'en avoir pas eu l'ombre, même à Uzès.)
« Gomment, dans l'àme du « tendre » Racine, la poésie ne sera pas représentée par la femme qu'iZ choisit, mais par... Boileau !! »
M. Paul Albert déplore le parti pris unanime des critiques à vouloir que Racine fût bon, cela sans preuves à l'appui. Il leur reproche de laisser dans l'ombre, exprès, ce qu'ils trouvent de vilain dans son caractère.
Il remarque que Louis XIV n'a jamais aimé qu'un homme de lettres. Racine. Il n'a pas aimé Molière, celui-là point Latin du tout, mais Français et bon et aimant. Donc affinité de nature entre ces deux égoïstes, Louis et Racine, qui ont d'ailleurs bien des traits de ressemblance, même physiques.
Il dit qu'il n'existe rien d'aussi féroce dans notre littérature que les deux lettres de l'auteur des Hérésies imaginaires (contre Port-Royal) lettres si méchantes que rien dans les Provinciales n'en approche, « cela, dit-il, emporte la pièce ». Et ceux que cherchait à tuer ainsi le tendre Racine étaient ses bienfaiteurs.
Ici il faudrait placer le résumé des « conférences d'impression » que le grand poëte, Leconte de Lisle, fit si souvent à ses amis sur Racine. Malheureusement je n'ai pas connaissance que ces causeries aient été recueillies. (?) Elles concluaient à l'amoralité profonde de Racine.
Albert Sorel (un peu à côté de Racine, mais ses hautes vues sont si saisissantes !)
« L'auteur (il veut parler de lui-même, historien) s'il dit tout, passera pour dénaturer...
« Le spectateur a gardé des études classiques, un fonds de critique bourgeoise par où il décide pour le XVII' siècle du degré de vérité des caractères. Malgré Saint-Simon, malgré jMichelet, la plupart persistent à considérer l'histoire du grand siècle comme un spectacle pompeux et régulier, donné sur un théâtre qui n'aurait pas de dessous. Le splendide décor de Versailles, la divine poésie de Racine ont fait et feront encore longtemps ce prestige. Qui voudrait croire que ces beaux jardins étaient souillés d'ordure, que ces palais d'or et de marbre étaient traversés de couloirs obscurs, sales, de canaux nauséabonds, qui empestaient...
« Racine et Bourdaloue ont regardé au fond de tous les abîmes, — mais on les lit comme on lit le latin, on ne ressent plus. »
M.Lanson, à qui je demandais quelle sorte de sensibilité il voyait en Racine, a bien voulu me répondre: « Pas sentimental, sensible: il a compm, au moins — éprouvé ? je ne sais — la tendresse dans l'amour ; et il a connu la douceur de jouir de ses impressions même tristes : la passion n'a pas été chez lui uniquement, impulsion, ressort d'action. »
Et voici maintenant, comme petit intermède, ceux à qui Racine est fort sympathique :
Selon M. Larroumet, le trait principal du caractère de Racine, c'est la sensibilité : sensibilité de cœur.
Pour M. Gazier, Racine est expliqué en tous points
par Port-Royal. Racine c'est Port-Royal. Donc toutes les vertus... (Vous voyez d'ici la suite...)
M. Jules Lemaître est infiniment plus prudent. De ci, de là, de petites touches qui sont d'une main fort adroite, qui griffent doucement, de façon espiègle. S'il n'y a pas encore de portrait il y a déjà un cadre,
— un amour de cadre...
Il nous montre d'abord Racine, avant même la fin de ses études, se demandant à lui-même s'il lui sera possible de concilier Tidée chrétienne de morale et de devoir, et l'idée grecque d'obéissance à la nature, car il y a bien en lui deux traditions opposées( Leçon II).
L'amour dans Racine, c'est le degré supérieur de l'amour des sens, c'est la pure folie passionnelle. C'est le grand amour, celui qui rend idiot ou méchant, qui mène au meurtre ou au suicide, et qui n'est qu'une forme détournée et furieuse de Végoïsme. Vous aimez une créature comme une proie avec l'éternelle terreur de la partager. Vous la haïssez en la désirant. La jalousie en est presque le tout. (Leçon IV.)
(Retenons cela : chez Racine, la jalousie est presque tout.)
Cet amour-là on ne l'avait pas vu avant Racine, (C'est donc un trait très parliculier et remarquable de son caractère.)
Puis brusquement, ô savoureuse antithèse 1 ceci :
« Racine est une âme très douce — et très féroce
— une bonne âme... dévorante. » (Leçon VII.)
« Racine n'est chrétien que fort indirectement... Les personnages n'ont de chrétien que ce que le poète, produit lui-même d'une civilisation chrétienne, en a fait couler en eux sans le savoir. » (Leçon X.)
Pour M. Paul Mesnard, Racine est bien énigmatique. Par instants il se demande si Racine a réellement dit, fait, écrit telle et telle chose, lancé telle raillerie contre la religion. Et alors il s'indigne : « Si vraiment il est cet homme-là, quand il veut se donner comme converti, quelle indignité ! »
Il ajoute que la méchanceté de langue de Racine resta incurable jusqu'à la fin de ses jours, mais que, cependant, c'est durant son séjour à Port-Royal qu'il paraît avoir montré le plus de « malignité ». Revenons au clan des sévères.
M. Haraucourt a fait en 1889, à l'Odéon, une remarquable conférence sur la cruauté et l'amoralité de Racine.
Un professeur, M.Bellessort, écrivain au style très coloré, enseigne hardiment à ses futurs normaliens, que presque tout reste à découvrir sur Racine, mais que, sûrement, on devra nous faire apparaître un être cruel, violemment haïsseur, féroce : « Voyez-moi, ce « tendre Racine » à qui M"°° de Maintenon demande quelque chose de gentil pour jeunes filles, et qui écrit la féroce pièce d'Esther : des haines frénétiques, regorgement, l'extermination d'un peuple ; puis, comme dénouement agréable — afin de finir en bonté — la pendaison du premier ministre * ! »
1. Nous n'avons pas voulu citer certains épanchements de critiques sentimentaux ;pourtant il semble que l'on puisse ici accorder la palme à M. Gherbuliez. Pour lui, Racine représente la passion douce et mesurée .'...
Parmi les conférenciers raciniens depuis Jules Lemaître, le plus vraiment original est M. Charles Martel. Lui ne croit pas une minute à la bonté ni à la moralité de Racine.
Tel autre à l'Odéon nous a confondu par le pompeux de sa rhétorique et la banalité de ses onctueuses homélies. De la critique à la vaseline...
Quand on a écouté tous ces critiques si divers, il semble qu'on soit bien déconcerté. Racine n'est pas aimé. On ne croit guère à sa moralité, on doute aussi un peu de sa sincérité, — mais pas du tout de sa dextérité de main. Il inquiète, il effraie. Ce qui est le plus frappant, — à mon sens — c'est qu'on ne le cherche guère : même on détruit à mesure, on efface tout ce que Sainte-Beuve et Mesnard avaient découvert.
Peut-être craint-on qu'il ne perde encore à être plus connu...
Et quand il serait l'homme abominable et fourbe que Diderot aurait entrevu, est-ce que vraiment cela diminuerait sa beauté?... Et est-ce qu'il y a, humainement parlant, quelque chose au-dessus de la Beauté ?
Benvenuto Cellini fut un bandit : en est-il moins superbe? Un tigre royal est splendide !... Enfin, quel risque, je vous le demande un peu, quel risque courons-nous à chercher Racine? Jamais nous n'arriverons à douter qu Andromaque, Britannicus, Bajazet et Athalie ne soient bien de lui.
Alors... ?
Mais, de même qu'avant d'aller interroger chez elle la vénérable mère de Racine — La Ferté — nous avons cru utile de risquer d'abord quelques promenades d'exploration dans les alentours, — de même, avant de rechercher quels traits de caractère, quels coups de passion pourront nous éclairer cette âme obscure, nous allons essayer de surprendre Racine. Est-il partout aussi bien gardé, de face, de côté, sur
les derrières ? N'aurait-il pas été trahi à son insu par quelque geste furtif, par son air, par l'expression de son visage, par son écriture aussi ? N'oublions pas que lui et nous en sommes à la première entrevue — au coup d'œil fartif que l'on risque en wagon, au début d'un long voyage sur le compagnon, d'aspect pas très rassurant, avec qui l'on restera longtemps en tète-à-tête.
Oh ! pas d'illusion !... Il nous faudra l'épier sans répit, relever les plus légers indices. Son secret, Racine ne le livrera pas volontairement. Il nous faudra faire bien attention, marcher à pas de loup pour arriver à le lui dérober...