‹ Autour d'un Racine ignoréChapitre 3 sur 71 · M. Paul Mesnard, Les grands écrivains. Racine · texte numérisé non relu

M. Paul Mesnard, Les grands écrivains. Racine

3. Et encore, certains de leurs chefs, tel Saint-Cyran, s'indignent contre les écrivains de l'antiquité et déclarent que Didon et Enée brûlent en enfer, que Virgile est dangereux... ("V. M. Imbart de la Tour et sa démonstration que, logiquement, tout humaniste est, sans le savoir peut-être, un ennemi du catholicisme, — l'humanisme et la Réforme sortant de la même source.)

promettre rémotion scénique, il imagine de corriger le trop adouci de ses mots par des gestes à lui, bien à lui, gestes qu'il impose à ses acteurs ; et ces gestes (nous le verrons quand nous les étudierons spécialement) sont souvent très cruels... Des gestes? Mais Port-Royal, lui, n'en a qu'un : le geste auguste, le signe de la Croix !

Les Solitaires exècrent le monde, et ne pensent jamais à se mêler, même discrètement, à lui que pour le sanctifier. Racine, nous dira Brunetière, n'est pas plutôt sorti de Port-Royal que, déjà, il se fait frapper d'anathème pour la licence de ses premières odes ; et, pendant douze années, il va travailler « à déguiser du charme de ses vers le meurtre, Timpudicité, l'inceste, le délire des sens, la folie homicide ». Racine, proclamera en chaire un prêtre éminent * (et Dieu sait si les prêtres sont indulgents pour l'auteur d'Athalie et des Poèmes sacrés), « ne cherche qu'à excuser, qu'à rendre sympathiques les forfaits les plus monstrueux ».

Aiment-ils les mêmes choses ? Évidemment non : c'est pour ceL que Racine et Port-Royal, très vite, entreront en conflit brutal, non parce que Racine écrit des tragédies, mais à cause de l'immoralité de ces pièces. Racine est humain :les Solitaires, a dit un grand poète, Leconte de l'Isle, furent des exaltés inhumains.

Port-Royal, en guerre avec le roi, a cependant

1. L'abbé Vignot, ancien universitaire, qui, chargé, au bicentenaire de Racine, à La Ferté-Milon, du panégyrique du poète, prononça on l'église Notre-Dame un discours qui parut subversif : il réduisait la part de Port-Royal dans la formation de Racine et tenait pour assez suspecte la prétendue première conversion du poète.

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vécu dans une fière quiétude d'esprit. Racine au contraire pourrait bien être mort du trouble que lui causa une demi-disgrâce.

Donc, tout à la fin de sa vie, même à une époque où sa dévotion (une dévotion de profiteur, a-t-on dit) commence à ne plus rencontrer autant d'incrédules, il garde au cœur un tout autre culte que celui de Dieu.

Enfin comment oublier que Port-Royal déclara la guerre à l'auteur d'Andromaqae, le flétrissant publiquement comme «empoisonneur public » ; que Racine riposta avec une rare violence, qu'une longue animosité persista jusqu'un peu après Phèdre, donc durant treize ans au moins.

Faut-il ajouter que pas un solitaire n'aurait fait le troc que le doux M. Mesnard, lui-même, reproche à Racine : « Triste marché de vendre sa gloire de poète pour un honneur de la Cour ! » {Racine, p. 101.)

Bien mieux, Racine est artiste, artiste plastique, mais les Solitaires!... Des artistes, eux !

Alors on ne voit pas bien, dans l'âme incertaine du Racine des années dévorantes, quels éléments proviendraient de l'âme très pure de Port-Royal. Mais, si ces deux âmes sont à ce point antagonistes, comment s'est-il trouvé quelqu'un pour lancer la fameuse phrase : « Racine est l'œuvre de Port-Royal. »

C'est que celui-là était un fils dévot qui souhaitait que la postérité jugeât son père moins sévèrement que ne l'avaient jugé ses contemporains. Louis fit en sorte que la figure de Racine ne fût désormais éclairée que d'un seul côté, du côté Port-Royal. A cet effet, il commença par détruire tout ce qu'on avait encore conservé des papiers de son père ; il brûla Tentière

correspondance des années de théâtre, gratta et retoucha effrontément certaines lettres \

Puis, comme il n'était peut-être pas aussi sot que le dit Voltaire, ni, du moins à ce moment, aussi « abruti de dévotion et de vin » que le soutient Bachaumont ; comme il savait qu'il est aisé, au moins en France, avec un peu d'adresse, d'insinuer à l'opinion n'importe quelles idées tendancieuses pour peu qu'on sache leur trouver une formule péremptoire,il lança dans la circulation: « Mon père n'a connu les passions qu'il a mises au théâtre que par quelques récits que lui firent des amis, car il fut, sous tous rapports, l'œuvre de ces Messieurs de Port-Royal et leur dut tout son talent. »

Voilà deux siècles que l'on ressasse docilement cette leçon. On a même abrégé la formule: « Racine, c'est Port -Royal 1 »

Tout le monde le répète à l'envi.

Et cependant Renan a pu dire que, lorsqu'on avait longtemps soutenu une opinion « il fallait trembler et se hâter de prendre l'opinion contraire».

1. M. Mesnard a vingt fois flétri les procédés de ce contrefacteur. On sait qu'une de ces retouches où Louis gratta quelques mots de son père, pour les remplacer par une phrase de son crû, fit, un moment, accuser Molière d'inceste avec sa propre fille.

Au surplus comment oublie-t-on que tout le monde a dit son fait à Louis !

Dans la préface d'une excellente édition de Racine (1807), Garnier lavait, ce semble, exécuté à jamais : « Nous avons consulté des actes authentiques, les papiers de famille et les notes manuscrites de Jean- Baptiste Racine, fils aîné du grand Racine. Toutes ces pièces nous ont mis à môme de nous convaincre, non seulement que Louis était mal instruit sur sa propre famille, mais encore qu'il a rédigé ses Mémoires sans étudier même les pièces qui étaient sous ses yeux. »

Louis est un de ces morts qu'il faut qu'on tue... Ce n'est mallieureusement pas l'avis de M. Jules Lemaîlre...

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Mais à propos de Port-Royal (qui serait la source de Racine) où donc se trouve sa source à lui-même.

Eh bien cherchons ! Est-ce que Fontaine ne pourrait pas nous l'enseigner? Mais oui; on sait, en effet, de quel précieux secours furent pour Sainte-Beuve, quand il écrivit son Histoire de Port-Royal, les mémoires de Fontaine, si purement écrits, d'une si belle sérénité. Ils ont été très souvent consultés... rarement cités. M. Paul Mesnard commence sa biographie de Racine par un passage emprunté aux notes de Tannaliste du monastère. Reproduit par Jules Lemaître, lu comme sait lire le délicieux conférencier, ce passage fut un régal : « Par les belles soirées de Tété de 1639, les habitants de la Ferté-Milon, assis devant leurs portes, regardaient passer quatre (bourgeois) ' fort simplement vêtus, qui, revenant de la promenade, marchaient l'un derrière l'autre. Les gens se levaient par respect et faisaient grand silence. Les quatre messieurs étaient des solitaires de Port-Royal. »

Etait-ce donc/)ar hasard que ces messieurs se réfugiaient à La Ferté-Milon ? Nullement. Ils y étaient déjà venus, ils y revenaient. A côté de La Ferté, qui, elle-même, comptait de très nombreux monastères, il y avait celui, célèbre par les ordonnances royales

1. Le mot bourgeois est de M. Jules Lemaître : Des clercs n'étaient pas des bourgeois, mais des Messieurs, ou des Bons hommes.

Gomme M. Jules Lemaître aurait dû lire le savant et délicat M, Strowski [Quel culte celui-là a pour la véracité de Fontaine!. ..Mais comme le Port-Royal qu'il nous décrit est peu poétique ! « Vallon humide, fiévreux... où se traînait une vie puérile et monotone. »

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qui y furent édictées, célèbre par son adhésion au jansénisme, de Bourgfontaine. Or Bourgfonlaine se recrutait àLaFerté-Milon,petite cité dont la fonction, pendant des siècles, semble avoir été de fournir à la Picardie, et même au royaume, des chefs religieux, énergiques, sans défaillance.

Et Fontaine va nous dire ceci, qui est décisif : « Près de vingt personnes de La Ferté-Milon servirent notre monastère, sans parler de notre admirable abbesse (Sainte-Thècle, tante de Racine), qui \mt de là comme de sa première source. »

Alors, à quoi sert de reculer la naissance de Racine jusqu'à seize ans, à quoi sert de placer son berceau à Port-Royal, si le propre berceau du monastère est La Ferté?Et puis, en vérité, si La Ferté-Milon a été capable d'enfanter et Bourgfontaine entier et Port-Royal en partie — ce qui lui fait certes grand honneur — en quoi n'était-elle pas capable de produire toute seule Racine ?

A cet égard, M. Gazier, le très port-royaliste, se livre à des considérations que je prendrai la liberté de critiquer : « Mon Dieu, il est bien certain que l'on pouvait compter à la douzaine les religieuses, les serviteurs et les amis que La Ferté a donnés à Porl- Royal (M. Gazier, dans son énumération, oublie au moins deux Solitaires) ; mais quand La Ferté-Milon aurait fait Port-Royal, qu'est-ce que cela prouverait? Que Port-Royal était le but même où tendait La Ferté ; donc La Ferté a disparu devant Port-Royal, donc Racine est né à Port-Royal. » Voilà un peu appuyée, bien que fidèlement reproduite, je crois, la thèse de M. Gazier. Quelqu'un va renchérir encore : «Non seulement Racine est le produit de Port-Royal,

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mais Port-Royal ne cesse de renvironner... Port- Bqyal est sa famille. »

Sa famille?...

Au commencement de 1656, âgé de seize ans, Racine, vient à peine d'entrer à Port-Royal que la deuxième persécution vide le monastère. Il semble que ce départ des professeurs devrait faire dire que, durant quelques mois, Port-Royal sera singulièrement empêché pour « façonner l'âme de Racine ». Eh bien, non ! Port-Royal éparpillé et le petit Racine loin de ses maîtres, c'est, selon M. Jules Lemaître, Racine plus enveloppé que jamais par Port-Royal, enveloppé « de toutes parts » 1

Et comment cela? « La grand'mère de Racine (que « celui-ci doit voir souvent), Marie Desmoulins, qui « est religieuse de Port-Royal, s'est réfugiée à Paris, « et là elle a recueilli des Solitaires, M. de Sacy... « Donc, quand Racine va à Paris, il y retrouve Port- « Royal. »

Hum 1 M. de Sacy, cousin de Racine, était de La Ferté-Milon, comme Marie Desmoulins, comme Racine. Donc, déjà il serait plus naturel de dire : « La Ferté-Milon enveloppe encore Racine de toutes parts, quand il est à Port-Rojal.., » Mais y a mieux, ce n'était nullement Marie Desmoulins, grand'mère de Racine, mais Claude Desmoulins, sa grand'tante, qui se trouvait à Paris. Port-Royal vide était gardé par Marie-Desmoulins, par le jeune Racine et par quelques Milonais.

Et combien de temps y resta-t-il, sur les treize années environ consacrées à ses études ?

Il resta, je crois, à Port-Royal — en défalquant, bien entendu, les vacances et le temps de la disper-

sion, où ses « éducateurs » ne furent plus que les arbres des bosquets — vingt-six mois...

Et c'est pendant ce laps que Porl-Royal « se substituant à sa famille » l'aurait formé.

Mais, durant ce temps, où donc était sa famille?

Elle était à Port-Rqxal !.. Mais oui,sa grand'mère, sa tante et cinq ou six cousins et cousines milonais, entre lesquels il vivait se trouvaient là. Autant dire que, à Port-Royal, il avait été suivi par sa ville natale \

Bien mieux, celui de ces Messieurs qui lui donnait des leçons était allié à une famille milonaise; aussi, durant la seconde persécution, il s'était réfugié à La Ferté où son élève lui écrivait.

Pas de doute à cet égard, voici, en effet, la lettre de M. Antoine Lemaître que nous a gardée Louis lequel n'eut pas la pensée de la détruire. On ne saurait penser à tout ! Elle est presque trop connue — mais on dirait qu'elle a été écrite rien qu'au désir de la grand'mère, déjà inquiète de certaines velléités d'émancipation î

1. Cependant M. Jules Lemaître dit : « Et maintenant représentezvous cet ENFANT, siîUL au miUeu de ces saints... (Un enfant qui a fini sa rhétorique !) (M. Strowski croit que Racine, loin d'être seul, avait plusieurs camarades, dont le neveu de Pascal).

II répète: « Lorsqu'il sort de Port-Royal (fé\^ 1658) il est un adolescent... »

Rectifions : Racine à seize ans (entrée à Port-Royal) n'est plus, à beaucoup, près un enfant. A di.v-neuf (sortie) il n'est plus un adolescent. (Chose singulière, on ne rajeunit Racine que pendant son séjour à Port-Royal; en revanche on le vieillit lors de sa retraite du théûtre. Là, chacun lui donne trente-huit ans.)

Et pourtant, jadis, M. Jules Lemaître (les Contemporains, II, p. 149) avait eu la prudence de déclarer:* Nous ne pouvons cire juges du degré de reconnaissance qu'il devait à Port-Royal ».

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Bourgfontainc, 21 mars 1656 '.

Mon fils, je vous prie de m'envoyer au plus tôt Vapologie des sainfs-Pères qui est à moi. Elle est reliée en veau marbré in-4°.

J'ai reçu les cinq volumes de mes Conciles, que vous aviez fort bien empaquetés. Je vous en remercie. Mandezmoi si tous mes livres sont au château ' bien arrangés sur des tablettes et si mes onze volumes de saint Chrysostome y sont, et voyez-les de temps en temps pour les nettoyer. Il faudrait mettre de l'eau dans les écuelles de terre où ils sont, afin que les souris ne les mangent pas. Faites mes recommandations à IMadame votre mère et à votre tante ' et suivez leurs conseils en tout. La jeunesse doit toujours se laisser conduire et tâcher de ne point s'émanciper.

Peut-être que Dieu nous fera revenir où vous êtes. Cependant il faut tâcher de profiter de cette persécution, et de faire qu'elle nous serve à nous détacher du monde qui paraît si ennemi de la piété. Bonjour, mon cher fils, aimez toujours votre papa comme il vous aime. Écrivez-moi de temps en temps, envoyez-moi aussi mon Tacite in-folio.

Que fit, d^ailleurs, un peu plus tard, Port-Royal de Racine ? M. Gazier l'avoue. Comme le jeune homme arrivait, ayant fait d'admirables études à Beauvais, avec cela très bien doué, très précoce, il se borna à redoubler sa rhétorique; il tua le temps avant d'aller

1. On a depuis essayé de gratter Bourgfoiitaine, parce que Bourgfontaine, c'est La Ferté-Milon... Mais Sainte-Beuve était encore de ce monde; il rétablit le mot Bourgfontaine eu tête de la lettre de M. Lemaître.

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