RACINE DANS QUELQUES MANIFESTATIONS GESTES, ÉCRITURE, LARMES
Avant de nous attaquer directement à Racine, observons certaines manifestations extérieures. — Racine a des gestes. — Racine a une écriture. — Racine a des larmes. — Dans tout cela ne peut-on déjà surprendre quelque chose?
Brunetière, dans ses Epoques du Théâtre Français, attira l'attention sur cette particularité que les vers de Racine, non seulement comportaient des gestes, mais ne pouvaient se passer de gestes. Ainsi, disaitil, on ne saurait, entre bien d'autres, réciter ces vers de Phèdre,
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent ! Quelle importune main... etc.
sans que, malgré soi, on esquisse des gestes, les gestes les plus expressifs.
La remarque parut juste. Seulement, de cette remarque, l'éminent critique ne tira aucune conclusion. Il n'expliqua, ni ce que signifie, en général, le geste dans la vie et à la scène, ni quelles races d'hommes ont le geste et quelles autres en sont dépourvues.
Pas davantage il ne lui vint à la pensée de rechercher si, par hasard, Racine n'aurait pas imposé tel ou tel geste spécial à son acteur.
Eh bien, nous estimons que tout, à propos du geste chez Eacine, est du plus haut intérêt, tout ! Car rien ne nous livre plus complètement un homme que son geste. Le savant à qui, aujourd'hui, Ton doit malgré tous leurs efforts pour la dissimuler, la véritable identité de tant de gens, ne fait aucune difficulté d'avouer^ que ce n'est qu'au geste de l'homme qu'on amène devant lui, qu'il peut deviner ce qu'il est, d'où il sort et ce qu'il vaut. Il ajoute que les êtres les plus malaisés à identifier sont les Anglo-Saxons, parce que l'homme de cette race n'a pas de gestes, alors que l'Italien en a quantité. De sorte que l'étude minutieuse du geste chez Racine, la recherche des sources d'où il lui vient, le tableau des effets qu'il en a su tirer devraient nous donner d'utiles indications, tout au moins sur le tempérament de l'auteur d'Andromaque, les penchants secrets de l'âme la plus fermée qui soit.
Etudions donc les gestes que Racine a mis dans son théâtre. Seulement, geste, le mot ne se présente pas avec un sens suffisamment précis.
Cela tient à ce qu'il n'est point de matière qui, du moins en France, ait été aussi rarement traitée. Quand on songe qu'un Legouvé, expert en l'art de
1. M. Alphonse Bertillon, le si consciencieux « identificateur judiciaire. >
la conférence, et écrivant un livre sur l'art de dire, a pu oublier de parler du geste ! Il y a donc de bons orateurs, de bons diseurs sans gestes?...
Bien mieux, nous vivons en un temps où Ton ne parle que de « beaux gestes », où le geste triomphe partout, puisque, non content d'inspirer au théâtre des artistes qui, souvent, ne sont plus que gestes, il a suscité l'art du cinématographe, lequel s'ingénie à tout rendre par le geste.
Eh bien, il y a, sur le geste, un livre remarquable que Brunetière mit à profit *.
Le geste est ce par quoi survit en nous l'homme primitif, qui ne parlait pas. 11 agissait. Tout d'abord « gester » et faire furent synonymes. Encore au moyen âge, chanson de Geste veut dire récit d'exploits.
Aujourd'hui cette survivance mimée d'un temps où l'on agissait sans cesse, nous est bien plus utile que Vaction même. Le geste nous sert à souligner, à rendre plus péremptoires, plus probantes, -^ et aussi plus personnelles, — certaines paroles qui, sans cela, ne seraient pas comprises, ou manqueraient de force persuasive. Jamais nous ne gesticulons davantage que lorsque nous voulons séduire ou convaincre quelqu'un qui résiste. Le « je vous aime » ne peut se passer de gestes; le « je suis innocent » encore moins. Et pour demander grâce!... Chargé, auprès
1. Le Geste, qui parut, il y a quelque vingt ans, est l'œuvre d'un médecin, écrivain de talent, le D'' Hacks, un passionné de la mimique antique qu'il a reconstituée.
de quelqu'un, d'une mission désagréable dont le résultat nous indiffère, nous resterons sans gestes pour l'exposer. C'est aussi la pierre de touche de la sincérité. Si nous ne croyons pas le récit qu'on nous fait, nous demandons qu'il soit recommencé. Cette fois nous ne perdons pas un geste du narrateur.
Qu'est-ce alors? Tout mouvement voulu ou involontaire, qui signifie quelque chose. Toat dire sans parler.
Le mouvement est la caractéristique de la vie. Le langage est un geste, les jeux de physionomie, un geste, l'écriture, un geste, — et fort expressif.
La femme a besoin de plus de gestes que nous. Elle joue de la prunelle, du sourire, de l'éventail, fait mal les gestes de la royauté du mâle : ceux qui signifient frapper, ordonner, bénir, pardonner. Les grands hommes dans l'histoire abolissent le plus possible le geste. César n'en a pas.
Un homme sans gestes est antiscénique. C'est ce que n'a saisi aucun de ceux qui ont mis Napoléon en scène avant Sardou. Sardou, lui, a fait vivre et acclamer son Napoléon avec gestes (de Madame Sans- Gêne), un Napoléon faux selon l'histoire, vrai seulement pour le théâtre.
Chez Napoléon, l'attitude remplaçait, en effet, le geste. La main dans le revers de l'habit, les bras croisés, les mains derrière le dos, c'est l'abolition du geste qui trahirait. Car le geste trahit. Empereur, il n'eut que trois gestes : deux voulus, un qu'il ne put retenir. Au couronnement, quand il saisit la cou-
ronne des mains du pape ; à la naissance du Roi de Rome, quand il présente l'enfant à la foule, des fenêtres des Tuileries,
Et lui ! l'orgueil gonflait sa puissante narine, Ses deux bras jusqu'alors croisés sur sa poitrine S'étaient enfin ouverts l
Le troisième, découvert par M. d'Esparbès, c^est à Fontainebleau, en 1814. Il vient d'être contraint de signer l'abdication. Il est seul, c'est fini 1 Alors ce passionné qui a tout perdu, saisit un poinçon et, de toute sa force, l'enfonce dans l'ébène ciselé.
Le geste fut en quelque sorte le maître de la Rome antique, qui l'employa à tout traduire.
Après rinvasion des Barbares, rien ne subsista plus en Italie, hormis les mimes latins. Il y a alors séparation. Arlequin, est le restant du mime (Arlequin et sa troupe dont n'a jamais fait partie Pierrot, qui est français).
On sait que les Italiens donnèrent une représentation de mimes qui nous coûta cher : les Vêpres sicU Hennés, préparées, discutées, concertées à la barbe des Français, lesquels comprenaient la langue du pays mais pas ses gestes.
Or, Racine a, du côté paternel, une ascendance latine, du côté maternel, une ascendance franque. Les Francs sont des violents, très prompts à agi . Ils ont surtout les gestes de la haine, gestes fort abon-
dants. Racine sera donc porté, plus que des êtres de sang celtique, à exprimer par des simulacres.
Voilà sans doute pourquoi il va joindre, pour la première fois sur notre théâtre, à la comédie noble ou tragédie, la mimique qui n'était pas entièrement ignorée en France, mais ne servait qu'au bas peuple.
Comment Racine eut-il l'idée de reprendre à la pantomime romaine quelques effets? Grâce à ce qu'une troupe de comédie italienne vint à Paris sous Louis XIV, ainsi que semble le dire une lettre de M°" de Sévigné i. (Boileau, du reste, nous crie son exécration des mimes italiens venus derrière Mazarin.) Tout de suite Racine^ qui avait, de nature, l'instinct du geste, comprit qu'on pouvait emprunter quelques effets à ces Italiens.
Il faut le noter : le geste entre en scène, en scène noble, par Racine, avec Racine, pour ses pièces, il ne sert qu'à ses pièces. Lui disparu, on respecte encore — parce que c'est lui — les indications qull a données à ses acteurs, mais on ne mettra pas un geste de plus dans les tragédies.
Le geste a donc ici une signification de la plus haute importance.
Pour être bien joué, ou même simplement pour être joué. Racine exige ie geste ; Corneille, pour le
1. Spirituellement commentée naguère, en un article de revue, par M. L. Brunel, professeur de rhétorique supérieure à Henri IV.
Les Italiens étaient venus déjà avec Catherine de Médicis. L'abbé Hazard croyait que, dans les mystères que cette reine se faisait jouer, l'intermède était fourni par des mimes italiens.
même objet, exige l'absence de geste — ou, si l'on veut, le geste figé dans l'attitude.
Un Italien, Noverre, qui savait combien Voltaire regrettait de n^avoir point essayé à la scène l'effet d'une mimique animée, en parle à Napoléon, lequel, tout de suite, se passionne pour l'idée.
Donc, Napoléon choisit son tragique — celui qu'il « eût fait prince », — et une scène, — le meurtre de Camille.
Eh bien, nous dit Tabbé Debos ' l'effet fut pitoyable. Napoléon pensait que cette mimique évoquerait chez le spectateur le souvenir de vers connus et que, de mémoire, chacun les murmurerait devant les gestes qui les auraient traduits. Or, il se trouva que personne, pas même l'Empereur ne put rien reconstituer, du moins lorsque les idées furent aussi abstraites que Rome
.... sur soi renverse ses murailles Et de ses propres mains déchire ses entrailles... Puissé-je de mes yeux, etc.. ?
L'échec fat complet '. Une gazette proposa grave-