‹ Autour d'un Racine ignoréChapitre 24 sur 71 · Hormis M. Faguet... Mais il y viendra · texte numérisé non relu

Hormis M. Faguet... Mais il y viendra

existé, et, — je le dis tout de suite, — les dernières pages de ce livre montreront en Racine un stratège bien autrement habile que Bonaparte qui, lui, a mal fini, tandis que Racine, ce terrible loup, a fini gavé de bien-être — et canonisé d'avance !

Racine, mais j'entends qu'on l'aime plus encore! Car enfin, qu'il ait été vertueux, comme on le racontaitjcela, n'est-ce pas, jetait un froid ; cela l'éloignait de nous, nous qui, de vertu, n'avons trace.

Racine avec des défauts terribles, éclatants, orgueilleux, provocants, Racine paraissant tout de même un saint, c'est la férocité touchante, Timmoralité édifiante. Et, cela, comme c'est savoureux !

Tenez, prenez dans l'œuvre d'un jeune romancier de talent \ cette déclaration d'un Levantin de Stamboul, menteur comme pas un, perfide, haineux, mais poli et caressant :

« Racine, mais c'est le plus insinuant, le plus inquiétant, le plus délicieusement immoral, celui qui passe le plus exquisement l'éponge sur toutes les horreurs de la vie, sur les adultères, les incestes, les assassinats, les trahisons, les guets-apens... Tenez, cet excellent Bajazet, si sympathique, n'est à dire le vrai qu'un (...). Dame! il vit par les femmes, ce monsieur ! Sans Roxane, il y a belle lurette qu'il serait réduit à pas grand'chose.

Ajoutez que, pour comble, il n'a même pas l'honnêteté de sa profession. Il refuse de payer sa... — en nature 1 Bien pis, il ne refuse pas carrément, il se dérobe hypocritement derrière de faux prétextes, mais il prodigue les bonnes paroles :

1. Gomment, dira-t-on, vous faites déposer M. Farrère sur Racinel Pourquoi pas ? Sainte-Beuve a bien invoqué l'avis de Tœppfer pour apprécier Ronsard.

Peut-être... avec le temps... j'oserai davantage. Ne précipitons rien, et daignez commencer A me mettre en état de vous... récompenser...

Eh bien! ce Racine que les Orientaux se sont mis à adorer quand ils eurent réussi à le pénétrer, ce Racine, amoral parfait, égoïste intégral, je veux qu'on l'admire plus encore.

C'est l'amoralité qui donne seule la perfection esthétique, car, — pas de doute possible, les plus merveilleuses créations du génie humain ont toutes été d'une amoralité absolue, effrayante. Nous n'admirons vraiment que les êtres qui nous font peur. De là notre culte pour ces grands carnassiers, César et Napoléon.

Alors, n'ayez crainte ! Si je réussis à faire accepter le Racine que je vois, on l'admirera plus passionnément encore. Personne n'a vu Racine plus amoral que Diderot : personne n'a été plus certain de la splendeur de son génie.

La première chose à faire, si nous voulons connaître un homme, c'est de regarder ses traits.

La figure de Racine, quelle est-elle ?

Est-ce qu3 vraiment ce serait Racine, ce piteux « gardien de nécropole », ou encore ce « Louis-Philippe un peu moins vulgaire que l'autre », que railla un jour M. de Vogué ?

Quoi ! Toute la Cour se serait extasiée devant la beauté de Racine, de « si heureuse figure », disait Louis XIV, — et ce ne serait que ça, Racine ? Mais

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alors, ces gens de Cour étaient donc bien laids euxmêmes — ou tout-à-fait sans goût ?

Non, heureusement non! Ce n'est pas cela, Racine, le Racine des tragédies d'amour, le seul Racine qui mérite que nous nous passionnions pour lui. Aussi devons-nous plaindre tous ces bons raciniens, de Voltaire à Jules Lemaître, qui ne connurent jamais les traits de Tètre meurtri, ravagé, de moralité suspecte, à qui nous devons Phèdre.

Pourquoi ne virent-ils jamais Racine ?

Pour plusieurs raisons dont la principale était que les continuateurs de Port-Royal n'avaient pu accaparer Racine qu'à la condition de le défigurer au préalable. Le vrai Racine, il eût suffi de le regarder attentivement, bien en face, bien au fond des yeux, pour que l'imposture des « rattacheurs à Port-Royal » s'écroulât du coup. Cacher la figure de Racine fut une précaution qui s'imposait.

UN PEU d'iconographie

Si l'on consulte à la Bibliothèque nationale les « images » de Racine, on se trouve en face d'environ 80 gravures dont 79 pourraient être supprimées sans inconvénient, car, dans tout ce lot, il n'y a qu'une œuvre à peu près nature. C'est le profil d'un buste, gravure de Saint-Aubin. Là, Racine doit avoir quarante-deux ans environ. Quarante-deux ans ! c'est déjà tard, car Racine a écrit Phèdre, la dernière de ses tragédies d'amour, à trente-cinq et à trente-six ans. Et il ne peut nous passionner que jusqu'à Phèdre, pas plus loin.

Enfin ce buste serait encore intéressant si... le Louvre, le Musée du Trocadéro, M. Gouët, (le savant archiviste de la Comédie-Française), et enfin ceux des descendants de Racine — ils sont peu nombreux mais bien renseignés — qui nous aident de leurs recherches, n'étaient d'accord pour affirmer que ce buste est du XVIIP *.

Et avec cela une suite de mauvaises gravures d'après (?) on ne sait quoi, — peut-être le portrait de Santerre, d'ailleurs ne lui ressemblant en rien.

Car, le Santerre, le public l'ignore. La Bibliothèque Nationale n'en possède pas même une héliogravure !

Au reste, il paraît superbe. Seulement Racine y est vraiment trop usé, trop vieux, empâté. Et puis on dirait un atrabilaire provocant. Ce Racine-là c'est sans doute le ciseleur des terribles épigrammes.

Il y a aussi un Racine au musée de Versailles. Il est laid, commun, et ne ressemble en rien ni au Santerre, ni au de Troy. Il dut, ce serait l'avis de M. de Nolhac, être imaginé au xviir siècle, lequel manquant de portraits de Racine, en fabriqua.

Il y a un buste de Racine à la Comédie-Française, au grand foyer à droite du Voltaire d'Houdon. Ce buste (fin du xviii^) passe [)our avoir été fait avec les deux dessins gouaches de Jean-Baptiste Racine. En effet, la ressemblance entre ces dessins et ce buste est extrêmement frappante.

1. Il paraît que le XVII° n'a pas laissé de bustes de particuliers, même des plus célèbres écrivains. Le premier buste de Molière est de 1778. Tout de même je croirais volontiers que l'auteur de ce buste a eu des documents en main. Le profil est remarquable. Ce Racine-là est très près du Racine de Langres.

2. Nous donnons ici le Santerre en regard du beau Chardin représentant Constance de la Groue-Aubry,

Et comme cette ressemblance existe également entre ces dessins et le Santerre, la question se pose de savoir si Santerre peignit d'après nature.

Grave question, car alors il n'y aurait plus qu'un seul vrai portrait de Racine celui dont nous parlerons plus loin, le de Troy.

M. Anatole France, très érudit racinien, est convaincu que les dessins de Jean-Baptiste furent destinés à permettre d'établir plus tard un portrait. Reste à savoir si c'est avant ou après la mort du poète que le Santerre fut peint. Racine en somme, s'était fait très peu portraicturer. Le de Troy et le Mignard — dont nous allons parler — devaient lui suffire. Ils l'exprimaient, le présentaient dans toute sa beauté élégante. Mais sa dévote et lourde famille ne s'intéressait^ elle, qu'au seul Racine qu'elle eût connu, le Racine marguillier, le Racine des dernières années.

Jean-Baptiste dessinait assez bien. Il dut composer ses dessins de souvenir. C'est l'opinion de plusieurs artistes, opinion fondée sur des raisons techniques *.

Enfin, étant riche, la veuve de Racine devait chercher à s'adresser plutôt à un peintre très connu. Vers 1696, Santerre n'avait point encore de notoriété : il ne perce qu'en 1704.

Ce tableau, bon comme métier, serait donc peu intéressant comme document.

Il se trouve à Paris dans un hôtel presque toujours

1 On ne peut non plus supposer que Jean-Baptiste ait copié le Santerre, attendu que dans ce cas, dit M. Anatole France, il eût fait les boucles de cheveux conformes à son modèle. Or elles sont entièrement différentes. Ëh bien! supposons Santerre travaillant après la mort de Racine; en ce cas il aura eu soin de faire poser une perruque, un habit. Et en effet la perruque et l'habit sont très poussés — plus poussés que la figure, ce qui n'était pas le faire habituel de Santerre.

fermé. Son propriétaire, un officier, porte un grand nom.

Et le Rigaud de Toulouse ?

Le faux « Racine de Rigaud » sévit vers la fin du xviir siècle, où il illustra — chose inouïe — une très belle édition du poète. Aujourd'hui il n'a plus qu'un champion, un seul.

Nous donnons ici une photographie de cette toile, qui, comme peinture, est des meilleures œuvres du grand peintre. Seulement... l'honnête musée qui l'expose est le premier à confesser que le personnage baptisé Jean Racine sur le cartouche est simplement un citoyen de Perpignan, probablement le secrétaire de l'échevinage \

Et le musée de Toulouse ne nous avouerait pas la supercherie commise que nous nous refuserions à voir dans ce fin matois à museau de renard, le grand passionné qui a écrit — et vécu Phèdre,

Arrivons à d'autres et plus jeunes portraits de Racine. Il y eut un Racine de la main deMignard. Mignard était le protégé de M""' de Montespan. De

1. Personne ne se consolera qu'un fin connaisseur comme M. Salomon Reinach, l'auteur à^ipollo, ait poussé la prévention contre le Racine de Langres jusqu'à nous reprocher de ne pas voir, comme lui et ses amis, dans le Racine de Rigaud, le poète d'Andromaque (qu'il se refuse à trouver dans le portrait de de Troy). Ah! s'il avait eu la curiosité d'ouvrir Louis Gonse, il y eût vu que ce portrait représentant Racine, — lequel est mort en 1699 — est de... 1727 !!... Sa perruque est poudrée! Une perruque Louis XV !... Racine sous Louis XVI!... n'est-ce point par trop saïtaphernesque ?

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