De Vaubernier, près Port-Royal
3. Marie Desmoulins, grand'njèro, et Sainte-Thècle, tante de Racine.
subir sa philosophie à Harcourt;«il a fait seulement à Port-Royal une rhétorique supérieure ».
Concluons ! Même en admettant pour un instant qu'un génie puisse être le résultat de l'éducation, ceux qui veulent que Port- Royal ait fait Racine sont obligés de ne « produire » le miracle de sa formation que par le moyen d'une éducation partielle seulement (car ici, la famille existe) et fort tardive. On n'entame pas une éducation à seize ans, surtout chez un être précoce et très doué ; et puis, voyons ! cette éducation ne saurait consister en un simple renforcement de rhétorique \
1, J'ai eu la bonne fortune, au cours d'un entretien que voulut bien m'accorder l'éminent recteur de l'Université de Paris, (à l'occasion précisément, de ces recherches sur Racine), d'entendre M. Liard émettre cet avis qu'il était d'autant plus porté à accepter la thèse qu'on avait exagéré l'influence de Port-Royal sur l'esprit de Racine, (et même l'importance de son rôle pédagogique, en général) que l'enseignement, au temps de Racine, s'adressait surtout à la. mémoire. Être très instruit, cela s'entendait : posséder complètement les langues latine et grecque. Or, comme la mémoire est d'autant plus souple que l'enfant est plus jeune, souvent cet enseignement « formel » avait été commencé de très bonne heure. Alors dès 14, 15, 16 ans au plus — si l'adolescent est bien doué, a une belle mémoire (et celle de Racine passe pour avoir été exceptionnelle) le maître n'a plus grand'chose à enseigner à l'élève. C'est ainsi que Montaigne quitté le collège de Guienne à Bordeaux, à 14 ans et demi, ayant terminé ses études. Supposons que Montaigne fût entré ensuite, vers l'âge de 16 ans, dans quelque autre maison d'éducation, et qu'aujourd'hui la question se pose de savoir à qui Montaigne doit le plus, de ses éducateurs d'avant ses quinze ans ou de ceux d'après, il serait bien légitime de soutenir qu'il devait infiniment plus aux premiers qu'aux seconds. « Aussi, ajoutait M. Liard, si vous pouvez nous donner quelques lueurs sur les éducateurs de Racine avant son entrée à Port-Royal, il se pourrait que vous nous révéliez ainsi à qui revient vraiment le mérite d'avoir instruit Racine. On peut admettre qu'à seize ans rien ne lui restait plus à apprendre de bien essentiel dans ce qui constituait l'enseignement de l'époque. »
Après Montaigne, passons à Agrippa d'Aubigné, le plus véhément
LA PIîÉl'ARATION d'uN RACIM- ^^
On le voit, la formation par Port-Royal est déjà discutable. Elle le devient bien davantage quand on demande à la science contemporaine ce qu'elle pense de l'éducation force créatrice, de l'éducation formant des êtres de génie : Darwin, Herbert, Spencer, Taine, Janet, Th.Ribot,De Lapouge, A. Joly ' sont d'accord pour déclarer que sur tous les grands hommes l'influence de l'éducation a été tantôt nulle, tantôt nuisible à leur développement. Et tous ne parlent jamais,
de nos tragiques, de qui il nous reste quelques vers admirables (La St-Barthélemy) : il montra la cour de Charles IX les dames demi-coiffées, se penchant aux fenêtres du Louvre regardant le fleuve qui roule des cadavres de huguenots, la cour,
A l'heure que le ciel fume de sang et d"âmes, Se promène au travers des entrailles de France.
Savez-vous quel âge il avait quand il termina ses études? Douze ans! « Mais, dira-t-on, ce n'est que de la colère, son œuvre; jamais il n'a eu de jolies mélodies perlées comme Racine- »
— Vraiment ?... Vous connaissez alors un vers plus doux que :
Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise
Oui, douze ans, et pas le moindre Port-Royal pour le « former »!
Voulez-vous maintenant un homme d'église, puisque Racine devait être d'église : Fénelon prêche à quinze ans. Il est complet à quatorze.
Où est son Port Royal ?
Il y a mieux. Prenons Pascal, M. Strowski nous apprend que, a quinze ans, Pascal est formé et complet, ayant bouleversé les plans d'éducation de ses maîtres !
l.On doit à ce dernier une intéressante psychologie des grands hommes, dont la conclusion générale est celle-ci :« Un grand homme suppose d'abord une grande famille. Toute famille qui dure longtemps devient forte, et a son grand homme, non seulement en puissance mais en perspective. >
cependant, que d'une éducation intégrale. Us en arrivent ainsi à formuler cette loi : « Plus un homme est intelligent, plus il doit à son sang, moins il doit à V éducation. »
Dira-t-on qu'ils se trompent ?
Une preuve bien palpable que l'éducation est d'effet nul sur un homme de génie, c'est le cas de d'Alembert. Enfant naturel de M""" de Tencin, il est abandonné dès sa naissance, élevé par la veuve d'un pauvre vitrier avec d'autres enfants d'ouvriers. Tous reçoivent la même éducation, mènent la même misérable existence (sauf pendant une période où le père de d'Alembert, surpris des extraordinaires dispositions de cet enfant, fait les frais de l'envoyer au collège). Le petit d'Alembert lutte ainsi contre ses éducateurs, contre son milieu, se forme à peu près tout seul, s'assimile, par une sorte de divination, les sciences et la philosophie (choses dont son entourage n'avait même pas la notion); et, à vingt-quatre ans, il entre à l'Académie des Sciences, éblouie du rayonnement de sa magnifique intelligence.
Gomme le fait observer spirituellement M. Ribot, si d'Alembert avait été élevé par sa mère^ ses biographes n'eussent pas manqué de nous montrer que r « éducation est tout ». Et même, puisque le salon de M""" de Tencin voyait défiler tous les philosophes et les savants, qui sait si quelque critique, plus fin que ses confrères, ne nous montrerait pas ici l'influence prédominante de tel ou tel des amis de sa mère sur l'esprit du jeune homme !
Voici encore un trait qui montre combien faible doit être l'influence de l'éducateur quand il s'adresse à des intelligences de 15 à 18 ans. M. Bossert, un
LA PRÉPARATION d'uN RACINE 41
universitaire connu, auteur d'un Calvin estimé, nous apprend que Calvin vit, à son collège à Paris, le meilleur professeur, Gordier, renonce à la chaire de rhétorique pour redescendre à la plus basse classe, car là seulement, disait-il « prenant les fondements » il pouvait avoir une influence.
M. Guyau, celui de tous nos philosophes qui croit le plus à l'influence de l'éducation, avoue que beaucoup de savants et de philosophes sont maintenant persuadés que Téducation est radicalement impuissante quand il s'agit de modifier profondément, chez l'individu, le tempérament, le caractère et la race. Par exemple, d'après eux, on naît poëte ; toute la destinée morale de l'enfant est contenue dans le sein maternel, puis se déroule implacablement dans la vie.
Autant dire que c'est M. Frédéric Masson qui a dit le mot définitif, lorsque, à propos de Napoléon, il déclare s'être assuré que les hommes de génie doivent tout à leur innéité ; et, en efl'et, son héros en est la preuve : personne n'a fait ou défait Napoléon.
Aussi semble-t-il impossible de continuer à ressasser cette hérésie psychologique : Racine, formé tout entier, à l'exclusion de l'aclion des autres, par un seul, par l'avant-dernier de ses quatre maîtres d'école ' !
1. Avec bonne foi M. Mesnard avoue que Port-Royal est loin de pouvoir expliquer Racine tout entier. « Port-Royal était bien dédaigneux de réclat et de l'élégance, bien ami du style lent et diffus pour avoir le droit de tout revendiquer dans un talent qui a eu au suprême degré la grâce, le charme, la perfection de la forme. » M. Janet s'étonne que Port-Royal, qui écrivait lourdement, qui abusait outrageusement des procédés du rhéteur n'ait pas davantage déformé, abîmé Racine.
Enfin M. de Lapouge enseigne que l'éducation n'a jamais changé le
D'autant qu'on paraît avoir totalement oublié, en la circonstance, de prendre l'avis de quelqu'un qui, en somme, avait voix au chapitre, de Racine lui-même! Racine qui paraît avoir eu une opinion bien nette à cet égard: « Le caractère de l'homme se forme dès l'enfance *. »
Or Racine, répétons-le encore, n'a plus rien d'un enfant quand il entre à Port-Royal. M. Gazier le reconnaît ^
type intellectuel de l'individu. Et Louis, malgré son parti pris, avouera que lorsque son père revient à la religion^ ce sont les sentiments pieux de son enfance qui se réveillent.
Encore une fois, l'enfance était plus que terminée quand Racine passa ses 17% 18= et 19° années à Port-Royal. D'ailleurs il ne faut pas' trop en vouloir aux amis du monastère de n'avoir pas songé à expliquer Racine par son atavisme; le fervent chrétien, qui croit que l'âme n'est dans le corps que comme dans une hôtellerie, ne saurait jamais admettre que cette âme ne soit pas faite par Dieu, à son gré. Et, à cet égard, les Jansénistes renchérissaient encore sur l'opinion courante de leur époque.
1. Dans une des notes qu'il mettait en marge de ses classiques, innombrables notes que nous avons dépouillées, une à une (conf. Henriet : l'Exposition racinienne de la Bibliothèque nationale, 1899).