‹ Autour d'un Racine ignoréChapitre 33 sur 71 · Unique, non ! d'après M. Strowski · texte numérisé non relu

Unique, non ! d'après M. Strowski

2. Pourquoi lui eùt-on interdit ce livre ? En un temps où toute la production littéraire de l'antiquité était excommuniée, Agrippa d'Aubigné, dans un collège religieux, pouvait librement lire Théagène et

Seulement, voici où les choses vont se gâter. Les Solitaires ont l'horreur du théâtre. Ils savent combien de ce côté, un petit Milonais, d'une famille où de père en fils Ton fait des tragédies, a besoin d'être surveillé. Notez que la tante Thècle, la terrible tante Thècle, sans doute aussi ignorante que sa mère, est là. Notez encore qu'il n'est pas très heureux d'oublier, juste à point nommé et pour les besoins de la cause, que nous sommes en un temps où tout rhétoricien fait couramment sa petite tragédie ; que nous savons qu'elle exista, cette tragédie de Théagène..., par Racine. En efiet lorsqu'en 1664 Molière fournira au jeune homme les subsides qui lui permettront de se consacrer au théâtre, et qu'alors il le décidera à détruire de mauvaises pièces (qu'il a en poche), dans le lot sacrifié se trouvera une Théagène.

Eh bien alors, nous comprenons tout maintenant. Le jeune Milonais qui, par atavisme, a la tragédie «dans le sang »,qui sans doute en a déjà commis plusieurs, n'a eu rien de plus pressé, aussitôt sa lecture du gros roman grec, que d'en tirer le plan d'une pièce. Ce plan est, dans le pupitre, découvert, par un de ces Messieurs, qui aussitôt jette au feu cette élucubration satanique. Avec son sang d'indomptable, le fils de Jeanne Skonin ne peut pas céder à la violence : il refait donc son scénario. S'il l'a caché chez sa grand'mère, la tante l'aura retrouvé, et compris, — car, il n'était pas en grec, le scénario. En tout cas, de nouveau, au feu !

Alors, résolu à ne pas rester en affront. Racine

Chariclée. CgIIq affaire a été traitée par nous avec beaucoup plus de développements dans un article de la Revue (15 août 1910).

le récrit encore, et revient braver ses persécuteurs: « Je le sais par cœur ! » C'est vrai ! Évidemment, il le sait par cœur!.. Nul n'en doute, et, si Ton faisait l'épreuve, elle tournerait à la confusion du sacristain.

Au lieu de cela, supposez Racine soutenant à Lancelot qu'il sait par cœur un volume énorme de grec, mais tout aussitôt, le maître dirait: « Ah bah! voyons cela ! » L'épreuve serait désastreuse pour le jeune bluff eur.

Non, cette histoire, ainsi présentée, est par trop niaise, en vérité! Seulement... seulement... Pensez donc aux conséquences ! Racine, /)<2rce que Milanais^ faisant déjà une tragédie, malgré ces Messieurs, et à Port-Royal même, — cela démolissait tout l'échafaudage de Louis. Alors il a arrangé... Et voilà deux cents ans que cet arrangement est servi, sans retouche, aux élèves de nos lycées ^

A Harcourt, le beau diseur se déplaît fort. Il n'a guère de goût pour les sciences ". Un autre serait humilié de son impuissance; lui, il s'en targuerait plutôt. « Les sciences ne conviennent pas à mon génie. Je ne me sens pas fait pour ce genre d'étude. »

1. Racine a écrit de petites œuvres à Port-Royal. Elles sont d'un gentil chat-tigre. M. Mesnard en convient, mais, assure-t-il, on ne retrouvera plus autant de méchanceté plus tard.

Soit !.. Pourtant il faudra voir. En attendant, la, formation de l'âme de Racine, enfant de Port-Royal, n'a pas été très réussie, semble-t-il...

2. Parmi les Racine de La Ferté, cette inaptitude à goûter les sciences a toujours été frappante.

Maintenant, peut-être, faut-il tenir compte de ce que la philosophie enseignée en un collège aimable où fréquentaient les bonnes familles bourgeoises de Paris, s'accordait sans doute assez mal avec les rudes idées milonaises. Peut-être, en effet, la théodicée, qui tenait une place considérable, alors, dans la philosophie, enseignait-elle à Harcourt un Dieu moins farouche que celui que nous retrouverons dans Athalie.

Et puis, la philosophie, ce sont des considérations abstraites, et l'esprit de Racine devait répugner aux généralités de ce genre.

Mais son penchant au sarcasme se donne déjà carrière. Dans une lettre du manuscrit dit d'Hermant, Racine, qui a alors dix-neuf ans ', nous raconte trop longuement, avec trop de complaisance, en y jetant trop de pointes, la mascarade dont il a été témoin dans une chapelle de jésuites, où Ton cherche à attirer le populaire par de gros effets de théâtre. Gela choque son goût, lui paraît stupide et il nous dépeint le jésuite avec la verve la plus malveillante.

Rien de doux n'apparaît jusqu'ici en lui. On se sent agacé de le voir toujours aussi tendu; car, entin, il est à Tàge normal des tendres abandons.. ^

Qu'adore-t-il alors? Ses maîtres de Port-Royal? Pas du tout! Il se moque dédaigneusement d'eux dans une pièce de vers sur « les pauvres Augustiniens quon appelle des Janséniens ». Il adore les poètes antiques. Avouons-le, ces poètes manquent souvent de sensibilité de bonté et de tendresse... D'autant que ce qui séduit Racine dans l'antique, ce sont les

1. Ce serait sa première lettre, mais comme nul n'en possède l'original, M. Mesnard, méfiant, ne Ta insérée qu'à la fin de la correspondance.

tragédies. Or, la tragédie grecque, c'est de l'horreur et du sang.

« Je suis du sentiment d'Aristote. Il faut dans la tragédie, exciter la terreur. Si je m'étais attaché au théâtre je n'aurais jamais mis à la scène que des princes sanguinaires, que des héros assassins : je me serais baigné dans le sang. » (Le Sage dans Gil Blas).

Eh bien, nous le verrons, en bon tragique, Racine s'est baigné dans le sang : ses tragédies sont féroces. Or, dit la sagesse des Brahmanes : « Tout être est semblable à ce en quoi il se plaît. »

Retenons cette sentence qui pourrait servir d'épigraphe pour tout ce que nous dirons de la fin de la vie de Racine, en servir pour les férocités de sa tragédie, pour l'amoralité absolue de ses héroïnes, et aussi pour le faste hautain, la pourpre romaine étalée dans son intérieur de soi-disant converti ' !

Racine a quitté Harcourt, sans regret. Maintenant il est à Paris, libre, car il n'a plus à compter qu'avec la vague surveillance de son aimable cousin Vitart, assez peu Milonais, celui-là, — hormis que le sire de Mosloy et de Passy, est ambitieux.

A vingt ans, surtout chez un précoce, le caractère est bien formé. Qu'est au juste celui de Racine? Il faudrait le surprendre dans l'intimité des rapports familiaux 1 Là on est « nature ». De sorte que si, par hasard.

1. On pourrait ne chercher Racine que «dans tout ce qu'il a aiir é.9 Je vois là ua sujet de thèse demain pour quelque juuue éiudit,

la

il nous y apparaît vaniteux, irritable, de mauvaise foi, injuste, mais plein de dextérité, et aussi de jactance, nous devrons avouer que ses ennemis, qui le jugeaient ainsi (Ne sont-ce pas nos ennemis qui devinent le plus vite nos défauts ?), n'étaient point si injustes?

Eh bien! voici la lettre du Manchon de Racine. Elle ouvre la série des missives du poète publiée par M. Mesnard dans l'édition des Grands Écrivains.

Lisons-la ensemble. Elle est du 4 mars 1660 *.

Lisons-la d'un trait ; sans nous préoccuper du sens des mots; nous y reviendrons ensuite. Ne considérons que l'aspect, que le graphisme général, la physionomie. Qu'on me laisse seulement signaler que le cliché a forcément alourdi l'écriture, et que, d'ailleurs, l'encre de la lettre a pâli. Donc dans l'original les contours sont plus marqués mais en même temps la tournure plus svelte.

Racine écrit de Paris. La suscriptiou porte : A Madame (on appelait madame les jeunes filles de la bourgeoisie) Marie Racine, chez Monsieur le Commissaire (il s'agit du grand-père Racine).

Rapidement, esquissons sur cette écriture non pas la graphologie de tout le monde, car on sent bien que l'écriture, comme tout geste de l'homme, trahit un peu celui-ci, — et que par exemple le fantasque et le

1. Mal renseigné sur les lettres de famille, dont il n'a jamais eu une seule entre les mains, M. Mesnard a dit que, « selon son habitude », Racine n'avait point ici indiqué d'année. Il ne sait pas, non plus, qu'il y a dans le texte, des ratures dont lune est bien amusante...

(Ces lettres étant aujourd'hui dispersées, je demande aux détenteurs de vouloir bien m'en indiquer les dates précises. Ces dates sont de haute importance).

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La Lettre du Manchon.

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mesuré, le nerveux et le calme, le brouillon et Tordonné, le négligent et le soigneux, le magnifique et le très humble n'écrivent pas de la même façon. Le plus grandiloquent des poètes, Heredia, fut aussi l'homme de notre époque qui eut la plus fastueuse écriture.

Eh bien ! cette écriture-ci ne nous dit-elle pas que ce jeune homme est un esprit limpide, clair, mesuré, bien ordonné?

Si nous essayions de deviner la psychologie de l'auteur de la lettre ! Seulement pour l'intelligence du texte, il est indispensable de préciser dans quelles circonstances elle fut écrite.

Racine et sa sœur sont orphelins. Marie est à La Ferté, où elle mène l'existence la plus morose et la plus exiguë, la plus humiliée surtout, — ce qui, pour une jeune fille fière, doit être bien cruel. Elle est seule chez son brutal grand-père Sconin, où elle vit parmi des gens bien moins affinés qu'elle.

Toute sa famille, et aussi toutes ses espérances, se résument en cet unique frère qu'elle a peu vu depuis six à sept ans '. Elle pense à lui, — pas à ellemême la pauvre enfant ! Pour elle, fille sans dot Lavenir est sombre. Lui, est ambitieux, très doué ;

1. Il vient assez souvent à La Ferté, mais une autre lettre nous apprendra que, lors d'un voyage, en un séjour assez prolongé, il n'a daigné qu'une seule fois apparaître chez les Sconin où est sa sœur. A cette date (je crois cette lettre très vieille : Racine n'aurait eu alors que dix-huit ans) il ne s'est pas encore tourné vers les Sconin. Il flatte toujours les Racine. Leur hôte dans ces premiers voyages, il ne met guère les pieds chez les Sconin.

il compte arriver ! Si Marie pouvait se réchauffer parfois aux rayons de sa réputation naissante ! Au moins qu'il lui donne de ses nouvelles, des nouvelles de la grande ville. Marie, que pourrait-elle lui dire? Il ne se passe rien à La Ferté !

Lui, il a bonne mine, il est jeune, il est beau, il est avantageux, il a une confiance superbe en son étoile ; elle lui a valu déjà un succès brillant. Une seule ombre au tableau! Sa bourse est parfois légère, malgré de gros emprunts à Vitart. Or la vie qu'il mène est grande mangeuse d'écus.

Sa sœur, au l''^ janvier, — cela se doit, — lui a envoyé cérémonieusement des vœux, et aussi quelque travail de ses doigts, car elle est adroite et a du goût. Racine a condescendu à remercier par une belle, une fastueuse lettre, qui annonce une libéralité peu ordinaire. Il va en effet, expédier, d'un jour à l'autre, assure-t-il (dès que ses loisirs le lui permettront), un manchon de fine fourrure, ce qui est le plus à la mode. Marie, — alors elle a dix-neuf ans, — n'a pas manqué de se vanter auprès de ses petites amies de La Ferté du beau cadeau qu'elle va recevoir. On l'envie déjà...

Mais le temps s'écoule. Sans doute Jean tient à choisir ce qu'il y a de mieux. Et puis le coche est long à apporter les paquets parfois...

Oui, mais janvier s'est terminé, le Carnaval est venu, et nous voici en mars que la fourrure n'est pas arrivée. Et, depuis deux mois, Jean n'a pas même écrit à sa sœur !...

La jeune fille exaspérée se plaint. A qui? à la famille. La famille s'en mêle. On est de parole chez les Racine. Finalement Jean est mis catégoriquement en

demeure de s'exécuter — et de s'expliquer... Des explications, il n'en peut donner aucune, car il ne voudra jamais avouer que sa poche était vide, qu'il a fait des embarras, jeté de la poudre aux yeux.

Oui, il est au pied du mur! Tout autre, à sa place, paraîtrait bien penaud, s'excuserait. Et aussi tout autre que lui compatirait au chagrin de la pauvre fille, sa sœur, si bien déçue devant ses amies.

Pas du tout, Racine n'est ni embarrassé, ni ému. Il est irrité. On prétend lui infliger une leçon, à lui !

Alors, voici sa missive, traduite en clair :

Exquise sœur que j'adore.

Je n'ai rien à vous expliquer, car vous êtes affligée d'un abominable caractère, et l'on n'est tenu de rien expliquer aux êtres de cette sorte. Sachez que je suis accablé d'affaires (à vingt ans !) Que je suis tout le temps à la campagne (en janvier !) Ah ! il y a eu un mariage dans la famille. Mais pas le vôtre... Vous, il faudra que Dieu s'en mêle... (Remarquez que la pauvre fille, vu sa misère, n'a guère chance de trouver épouseur. Et quel ton de mépris!)

Voilà !... Ah ! à propos, oui, le manchon!... Oh ! une petite, une misérable question. D'abord s'il n'y avait eu que moi à m'en être occupé, vous l'auriez depuis longtemps, ce manchon ! Mais Vitart, comme je venais justement de lui en parler, m'a dit (non, rayons /n'a dit, ça ne prendrait pas, ça n'est pas assez probant ; et puis ça ne fait pas voir : ici il y a une vraie scène de théâtre possible, la scène à faire, comme dira Sarcey, faisons-la)... mais Vitart, alors que fêlais déjà descendu dans la rue, pour acheter ce fameux manchon, m'a rappelé par la fenêtre...

Donc, prenez-vous-en à lui et à mon aimable tante '.

1. On m^a fait remarquer que Racine avait làune tante bienpeudans

D'ailleurs vous n'y perdrez pas, et quelques écus d'or que je tiens à disposition, vous vaudront pour l'été quelque chose de plus flatteur.

Maintenant, comme cette question de manchon n'a aucun intérêt, parlons de choses sérieuses. Je suis surmené. J'ai des occupations de la plus haute importance, ce qui m'oblige à retarder mon courrier avec la famille. Chaque chose à son tour. Représentez cela à mes oncles, puisque vous avez plus de loisirs. Au revoir, je suis à vous, bien entendu, de toute mon âme.

Avouez que celui qui, à vingt ans, dit cela, — car c'est cela qu'il dit — a plus d'habileté que de scrupules, — est bien insupportable... même éprouve grand plaisir à faire du mal...

— Oh ! oh ! comme vous y allez !... Le voilà bien le fâcheux penchant français aux généralisations tendancieuses. Qu'est-ce que cela prouve, une querelle de frère à sœur ? Une sœur est une ennemie donnée par la nature ! Tout autre eût été notre impression si la personne, ainsi hostilement traitée, était un ami, un protecteur, un bienfaiteur !

— Très bien I Alors... voyons Racine trois ans plus tard, avec son illustre aîné Molière *, en présence

le type désagréable, vieux milonais. C'est possible, mais... mais... M"* Vitart n'est pas du tout la tante de Racine. Cette appellation est de pure amitié...

Je ne sais si je me trompe, mais la Milonaise type, on dirait que notre grand Flaubert en ait eu l'intuition : « La veuve était maigre ; elle avait les dents longues ; elle portait en toute saison un petit châle noir dont la pointe lui descendait entre les omoplates ; sa taille dure était engainéc dans des robes trop courtes, qui découvraient ses chevilles, avec les rubans de ses souliers larges s'entre-croisant sur des bas gris. »

1. De dix-neuf ans plus âgé que lui. Et « Molière, nous dira J. Lemaître, c'est plus qu'un grand aîné, c'est un maître, déjà un personnage ».

de deux autres écrivains connus, estimés, ses aînés également. Ils sont là, quatre amis, Molière, La Fontaine, Boileau, Racine. De cette intimité qui règne entre eux tout l'honneur est pour Racine, car il n'a encore écrit pour le théâtre que ses haineux Frères Ennemis, — haineux et mauvais, — et reçoit, pour mieux faire dans l'avenir, les généreux subsides de Molière.

Le petit fait porte sa date par des vers de Racine, — et non par le roman du paresseux La Fontaine, si lent, si musard et qui a dû écrire bien tranquillement, d'autant que ce roman, Psyché, est fort long. C'est au retour d'Uzès après la vaine chasse au riche bénéfice, donc de 1663 ou 1665 au plus tard. L'incident dont nous parlons va être narré par le bon fabuliste, qui lui ne se froisse jamais, en termes fleuris et doux. Et son unique but, ici, est de charmer la duchesse de Bouillon, sa protectrice. Donc, s'il raconte un « attrapage » entre ceux de qui il rapporte les entretiens littéraires, ce sera en l'atténuant comme âpreté. Eh bien voici :

La Fontaine commence par dire — et nous comprenons la sagesse de cette précautionpréalable, puisqu'il s'agit de réunir ensemble quatre poètes — genus irritabile..., que lui, La Fontaine, a fait prendre à chacun l'engagement d'éviter toute aigreur, toute malignité.

On cause, on disserte.

Et voici qu'au nez du grand maître du franc-rire, Molière, à la barbe du délicieux goguenard qu'est La

Personnage grave, ajoutera Grimaret, un personnage qu'on écoute avec déférence.

Fontaiae, devant Boileau qui écrit de si gaies satires, Racine ose éreinter... le rire\

Molière se rebiffe. Ce paradoxe le blesse comme une petite perfidie : c'est tirer hypocritement à bout portant sur lui. Alors, nous rapporte le roman, il fronce son rude sourcil, et, regardant Racine : « Voyons, vous n'y pensez pas, vous savez que le rire, ami de Thomme, est de plus mon ami particulier... M'avez- vous cru capable d'abandonner sa défense sans vous contredire?...

Pesez bien la réponse, — édulcorée, donc trahie par le bon La Fontaine, — du doux et tendre Racine :

Hélas 1 non, Molière, car, quand il n'y aurait que le plaisir de contredire, vous le trouvez assez grand pour nous engager en une très longue et opiniâtre dispute.

N'est-ce pas le cas de répliquer à Racine qu'il prête... ses qualités aux autres ? Et voilà bien deux fois que dans les mêmes conditions et presque avec les mêmes mots, en face d'êtres qu'il aime, il se montre un méchant picmard. « Le pic, cet animal obstiné, engage de longues et opiniâtres querelles avec récorce des arbres » (Toussenel).

Contre Corneille, le vieux et noble Corneille, il va être vilainement agressif, dans ses Plaideurs *. Cela ne lui suffit pas. Il reviendra à la charge dans la préface de Britannicus.

1. Et, cela, il ne l'enlèvera jamais.— Il ne pouvait pas l'enlever, dès que cela avait passé dans ses vers ! — L'honnête Boileau, sans se donner, lui, des airs de converti, prit soin de revoir et corriger plus tard quelques injustices. Il retira ainsi de ses satires ce qu'il avait dit contre Boursault, un bien petit personnage, cependant. (Saint-René-Taillandier).

Vous semble-t-il que ce ne soient là que d'insuffisantes preuves ? Alors continuons.

Voici encore deux lettres du tendre frère :

(Paris 1661 ') Ma très chère sœur.

Plût à Dieu que vous fussiez dans la même disposition que moi et que vous me voulussiez écrire quand vous le pouvez ! Mais on voit bien que vous manquez plus de bonne volonté que d'autre chose. Car je vous ai déjà mandé mon adresse et il est assez aisé de me faire venir vos lettres... Mais je vois bien que vous êtes toujours en colère, et que vous me voulez punir de ce que je n'ai pas été, ce vous semble, assez ddigent pour vous voir, tandis que j'étais à La Ferté. Je n'y veux plus retourner de ma vie, car je n'y ai pas fait encore un voyage qui ne m'ait mis mal avec vous. Et en cela je suis le plus malheureux du monde puisque c'était plus pour vous qui j'y allais que pour quelque chose que ce fût.

Quelle aigre, quelle lancinante raillerie ! Il adore sa sœur. Il est allé à la Ferté rien que pour la voir. Oui, mais en fait, bien qu'il n'eût point cent pas à faire — la vieille Ferté est en effet toute petite — il a à peine vu sa sœur. Et c'est elle qui a tort d'en avoir souffert !

Continuons. Il va sans doute maintenant finir plus tendrement sa missive :

Mais c'est temps perdu à moi de vous en parler ; vous

1. J'ai dit que je croyais cette lettre plus ancienne que ne le veut M. Mesnard. Le ton, l'écriture sont très jeunes.

n'oubliez pas si aisément votre colère. Il n'y aurait rien pourtant que je ne fisse pour vous apaiser. Mandez-moi ce qu'il faut faire, et s'il ne faut pas vous écrire tous les huit jours et faire un serment que, quand j'irai à La Ferté, ce qui ne sera de longtemps, je ne bougerai d'avec vous, je ferai tout cela du meilleur cœur du monde.

Je vous écris même avec du papier doré, tout exprès afin que cela puisse faire ma paix. Pour vous, quand vous me devriez écrire du plus gros papier qui se vende chez l'épicier, je le recevrai aussi bien que si la lettre était écrite en lettres dorées !

Ma grand'mère s'est trouvée mal et ne se porte pas encore fort bien. Vous passez ce temps-là plus à votre aise que moi.

(Cette grand'mère qu'il appelle ma est tout autant celle de sa sœur. Il n'est point nécessaire d'être bien susceptible pour se choquer de pareille inconvenance, car justement Marie est froissée que la grand'mère la néglige.)

Quand vous m'écrirez — si vous le faites — mandezmoi comment je suis dans l'esprit de mon grand-père Sconin, et si ce voyage -ci ne m'aura pas autant nui que l'autre. Mais au nom de Dieu écrivez-moi, et adressez votre lettre à moi-même. Je vous le répète encore afin que vous n'ayez point d'excuse. Adieu... Je serai à vous toute ma vie.

Racine.

Le persiflage n'aura pas cessé un instant...

Voyons maintenant une lettre de 1665. Racine est en plein succès, cela dispose bien. Le plus sec se sentira alors porté à la tendresse, surtout avec son unique proche parente (la grand'mère n'est plus). Or çà écoutons le tendre Racine en ses épanchements fraternels. Il y a trois mois qu'ils n'ont correspondu!

Ma très chère sœur,

J'ai vu ma cousine de Sacy par qui j'ai eu de vos nouvelles ; car il n'y a pas moyen d'en apprendre autrement. Je ne sais pas ce que je vous ai fait pour vous dépiter de telle sorte contre moi. J'ai vu le temps que les lettres ne vous coûtaient pas si cher. Il ne vous coûterait pas beaucoup de m'en écrire au moins une en trois mois ; cependant il y a bien cela que je n'en ai reçu de vous. Mandezmoi pourquoi vous êtes fâchée contre moi et je tâcherai de vous apaiser ; car vous êtes assez souvent d'humeur à croire les choses autrement qu'elles ne sont.

Si vous voulez la moindre chose, vous n'avez qu'à me le mander sans faire de façons. Je n'ai pas si peu de crédit que je ne vous puisse contenter, quelque opinion que vous ayez de moi. J'ai vu toutes les brouilleries de la famille. Faites-moi savoir de vos nouvelles et aimez-moi toujours.

Racine.

Mais nous en avions omis une ! Et la voici...

Bast ! s'écriera le bon abbé de La Roque, à cette époque la tendresse de Racine « se cherchait ». Plus tard, quand elle s'est trouvée^ quelle exquise délicatesse l

(En fait de délicatesse Racine se borne à vanter celle... des fromages que lui envoie sa sœur.)

Il reste rogue, méprisant, très distant. Il est, avec toute cette famille de La Ferté, que maintenant — car il est arrivé — il domine, comme le sénateur romain avec ses clients, sa gens. Il daigne obliger, mais ne tolère pas qu'on oublie les rangs respectifs, sinon il vous rappelle à l'ordre du haut d'une sécheresse qui

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sent son pédant d'une lieue ; surtout avec les femmes.

Ainsi, cette pauvre Marie reçoit constamment (nous sommes en 1697, et Racine est plongé dans la « pénitence », il s'y est même « précipité »... selon Louis) des lettres de Jean qui s'occupe d'une affaire de la gabelle pour son beau-frère, M. Rivière: « J'ai remué ciel et terre pour vos intérêts. Vous voyez bien, par toutes mes démarches que je m'intéresse plus à vos affaires qu'aux miennes ; d'ailleurs je serais peu capable de faire pour moi toutes les sollicitations que je fais pour vous.

... Croyez que votre affaire me tient plus au cœur que toutes les miennes. »

Est-ce assez appuyé? Qui ne serait profondément froissé de cette insistance à faire valoir — vrais ou prétendus — les services rendus (un trait que Racine doit bien à sa race).

Alors M""' Rivière, qui, comme tous les Racine, a quelques bons tableaux chez elle, en envoie un*, non à son frère, mais, (comme c'est délicat et féminin) ! au fils de son frère.

Naturellement, en pareil cas, il suffit d'avoir quelque notion de politesse pour répondre, j'imagine, à peu près ceci : « Mais vous gâtez Jean-Baptiste, ma chère sœur; enfin ce joli tableau, en lui rappelant sa bonne tante,parera sa chambre trop peu ornée... etc.»

1. On a dit que le très beau tableau Renaissance française que nous reproduisons, avait appartenu aux Racine, et aussi qu'il provenait de Bourgfontaine. J'ignore d'où il vient, d'où le général Dumas l'avait tiré, mais je tiens à dire ce qu'il a survécu il le doit à un membre de l'Académie française, M. Guillaume, et à mon père — qui fut un vrai Racine, et, comme tel, artiste délicat, très épris des vieilles choses. (Je puis le dire n'étant plus, moi-même, qu'un sang-croisé, un demi-Normand.)

Eh bien voici le compliment du Racine converti, humble et attendri : « Nous avons reçu, ma chère sœur, la toile dont vous prétendez faire présent à mon fils. Vous jugez bien que nous ne sommes pas gens qu'il faille gagner par des présents : c'est plutôt à moi à cous en faire ^ ! »

C'est tout...

Et à cette époque, sa sœur Marie est tout ce qui lui reste comme très proche famille...

Le vrai caractère de Racine — peut encore, jusqu'à un certain point, s'induire de notes marginales, dont, habitude bien latine, il accompagne ses lectures de jeune homme. D'abord, n'y a-t-il pas quelque présomption, une trop forte complaisance en soi-même à contredire ainsi ou à critiquer des auteurs célèbres, à batailler avec eux? Oui, n'est-ce pas? Aussi, M.Mesnard, qui, chemin faisant, devient le plus désenchanté des désenchantés de Racine (et pourtant qui donc le connaît comme lui ?) nous donne cette appréciation navrée des notes marginales : « On tombe dans le désappointement quand on lit ces notes, lorsque, au lieu d'un vif sentiment des beautés poétiques de Pindare, on ne trouve que ce que mettraient de froids scoliastes. »

Voyez l'embarras du pauvre homme I En désespoir

1. Remarquez un trait assez germain: jamais une rogue impertinence de ce genre n'empêchera Racine d'achever quand même sa lettre par une formule presque obséquieuse: il bàise les mains de M. Rivière (de dix ans plus jeune que lui, et bien mince personnage).

de cause, il écrit : « Racine a dû tout de même être transporté... mais il gardait son enthousiasme '. »

Pour d'autres livres annotés Racine apparaît déjà à vingt-deux ans, dit M. Mesnard, plein de finesse, de jugement. Nulle part on ne le verra bon, tendre, doux, sensible.

Voici quelques pensées du jeune Racine :

« Quand on aime quelque chose avec une passion violente on aime froidement le reste. » (C'est bien un passionné qui écrit cela! On est tout à ce qu'on aime.) « Monde. C'est une grande bête dont on étudie les inclinations. On appelle bon ce qui lui plaît et mauvais ce qui lui déplaît. » (Voilà n'est-ce pas un jeune homme sans illusion qui fera un bon courtisan, un « arriviste »^)

« Aimer tant qu'on est jeune. » (A l'âge où il se retira, 37 ans, selon l'appréciation de l'époque on n'était plus jeune.)

Depuis le Racine de lEdition des Grands Ecrivains, il a été publié de nouveaux textes.

C'est ainsi que je trouve encore quelques notes à glaner, dans le livre de M. Henriet'.

1. Que les critiques sont donc ingénieux! Pour tout autre que Racine, on se fût écrié : « Mais il est sec comme pas un, sec comme cotret, ce jeune homme ! »

Et puisque ce mot cotret vient sous notre plume, apprenons aux lexicographes (qui en ont vainement cherché l'étymologie,) que le mot fut inventé par les boulangers parisiens, quand, après les travaux faits à la rivière, sur l'ordre de Catherine de Médicis, arrivèrent les premiers bois des Côtes de Retz (cotret), apportés par « les flûtes » (le terme, donné aussi par les boulangers, est resté) de La Ferté-Milon.

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