Seulement .. pas très Port-Royal, peut-être
3. Consacré à l'exposition racinienne (livres, manuscrits, gravures, portraits, qui au deuxième centenaire (1889) fut organisée par la Bibliothèque Nationale ; exposition d'où le portrait de Langres —
Ces notes sont calmes, pompeuses, hautaines. Jamais une émotion, pas un mot tendre, pas une minute d'abandon. Par instants un sarcasme. Ainsi en marge d'un Horace, on lit que Racine n'aime rien tant que les pointes. Il en prête aux antiques : « Cette pointe paraît détestable, mais celle qu'emploie Plutarque pour la blâmer est encore plus froide. » (Racine aimerait bien qu'on blâmât avec chaleur.) Encore çà et là ; « Mauvais railleur! mauvais plaisant!... Ah 1 ce devin aveugle qui juge des couleurs !... Voilà des huîires pleines en pleiue lune !...»Ici un compliment; « Homme chaud dans la dispute !... »
Du moins une pensée à noter, à encadrer même car je craindrais que les amis de Port-Royal ne la vissent pas : « Le caractère de l'homme se forme dès l'enfance. » Racine nous déclare donc que son caractère était formé avant sa dix-septième année, l'année de son entrée à Port-Royal,
«Le caractère de Thomme se forme dès Tenfance.» Retenons cette pensée .
A Uzès, où il reste un an et demi, nous apparaît un avantageux peu dévot, impatient de secouer une fois pour toutes le joug de ses tyrans d'hier, les Racine,
bien que mentionné dans le Larousse, fut soigneusement écarté !
M. Henriet n'a pas voulu reproduire des notes marginales d'une crudité à faire « rougir un singe ». Le bon M. Troubat qui, tout seul sans doute, venait lire ces notes, dut réclamer. « Pensez donc. Monsieur le Conservateur, s'il entrait ici des jeunes filles... Si elles se mettaient à lire cela! »
Ces notes de Racine, même en latin, nous ne les pouvons reproduire... Et l'influence pieuse et moralisatrice de Porl^Royal là -dedans?
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s'entendant bien avec l'oncle de Sconin, d'ailleurs fort obséquieux envers lui. L'obséquiosité sans mesure ce sera, toute sa vie, son défaut capital (le roi luimême s'en plaindra).
Envers les femmes, d'une galanterie affectée, froide, toujours un peu méprisante. On est même choqué de le voir nous parler de V éternelle malade, un jour qu'il rencontre une jeune fille tout à fait agréable.
Ce passage esi; si. ..choquant que je n'oserais le citer, si M. Jules Lemaître ne l'avait fait lui-même en ces termes :
11 écrit à l'abbé Levasseur : qu'il avait remarqué une demoiselle fort bien faite, « la gorge et le reste de ce qui se découvre en ce pays, fort blanc ». Mais il ne la voyait qu'à l'égiise. Un jour pourtant il saisit une occasion de lui parler. Mais il trouve sur son visage « de certaines bigarrures, comme si elle eût relevé de maladie ». — « Il faut, dit-il, que je l'aie prise en quelqu'un de ces jours fâcheux et incommodes où le sexe est sujet, car elle passe pour belle dans la ville. » Racine voit et dit les choses comme elles sont : c'est un bon réaliste. Et il s'en tient là. »
L'abbé, croyant cependant que le jeune homme a des aventures, un roman, insiste : Racine lui atteste qu'il n'en a pas trace *. Il apparaît, alors, déjà fort sensuel, mais encore plus méfiant. Aimer, c'est bien
1. Gela s'accorde assez bien avec la légende répandue encore à Uzès d'après laquelle une Estelle lui aurait fait une déclaration, à quoi il aurait répondu : « Excusez-moi, je suis fiancé — A qui? — A la gloire. — Où habitc-t-elie? » aurait demandé la naïve jouvencelle.
Selon nous, Racine, à Uzès, s'étire au soleil comme une chatte. Il savoure des impressions toutes sensuelles dans la magnifique lumière qui le grise. Il est allègre. Il ne rêve pas, il jouit de la vie.
souvent... se donner! Non, il n'aimera pas ! Il ne se donnera jamais : il prendra, il étreindra.Les femmes seront à lui : lui ne sera pas à elles.
Peut-être bien, si nous en croyons ses notes, que son plan de vie fut de n'appartenir jamais à personne. Dès lors, il ne pouvait désirer recevoir les ordres *.
Et maintenant, quelques années se sont écoulées. Plus nous approcherons de la période des pièces de passion, moins nous en saurons sur son être intime. Ce que nous surprendrons, de-ci, de-là, ne sera que marques d'une fatuité inconcevable.
Sa correspondance (pourquoi donc l'a-t-on dédaignée ?) * est à cet égard singulièrement expressive. Ne prenons qu'un trait, un tout petit, et que le lecteur se demande ce qu'il en pense tout bas, — et non ce qu'il se croirait obligé d'en dire tout haut par déférence pour les lieux communs officiels.
Voici la lettre 39. Racine a vingt-trois ans. Il revient
1. Racine ne les reçut pas à Uzès, par mauvaise volonté de son oncle Adrien Sconin ; les reçut-il à Paris ? La question a été très débattue (voir M. Mesnard, p. 43). Il nous paraît bien qu'il fut prêtre; mais les idées du temps, sauf chez les jansénisles, étaient larges sur ce point ; de sorte que l'on n'en pourrait rien inférer au regard de son caractère, — et, nous le répétons, c'est le caractère seul que nous cherchons. Quant aux idées, il est déjà violemment anti-Port-Royal, car « ces Messieurs » refusent humblement, eux, de recevoir les ordres, estimant que seul un homme très vertueux est digne de faire un prêtre.
2. Trop de jeunes érudits cherchent l'occasion décrire sur Racine, pour que je ne les pousse pas à travailler sa correspondance. C'est un des possibles nouveaux chemins dans Racine. Et J.-J. Weiss a dit que, de ces chemins, il y en aurait toujours.
d'Uzès. Il n'est... rien du tout, — ce qui ne le gène pas pour le prendre de haut avec des écrivains fort cotés. Déjà, à vingt et un ans, il avait — c'est lui qui nous l'apprend, — démontré à Perrault, de l'Académie française, que celui-ci avait assez mal composé une ode au roi. Et maintenant, voyons-le à la Cour. Il nous dit qu'il s'y est rendu pour saluer un protecteur en qui il espère. A ce moment, c'est le lever royal ; et Molière y a été mandé. Voici le roi. Il complimente à haute voix Molière. Racine s'approche, assiste, lui centième, à l'honneur insigne fait à Molière. Et voici comment il narre la scène : « Au Lever j'ai trouvé Molière à qui le roi a donné assez de louanges, et j'en ai été bien aise pour lui : il a été bien aise aussi que j'y fusse présent. . . ! »
Maintenant ce sont les années de « dissipation »... On a, alors, tout détruit sur lui et de lui, afin de pouvoir inventer le Racine doux enfant de Port-Royal.
Glanons pourtant encore quelques riens.
On joue, à peu près en même temps, les Plaideurs et V Avare. Racine est emmené par Boileau voir la pièce de Molière, l'ami Molière, qui, en galant homme, fait partout un chaud éloge des Plaideurs. Racine écoute pincé, — jaune — car on rit !... Et voici que Boileau lui-même rit I C'en est trop... Alors Racine déclare qu'il trouve sots ceux qui rient à cette pièce 1 — Vous n'êtes pas sincère, fait doucement Boileau*.
En 1668, Racine, qui s'est déjà fort mal conduit avec
1. Quel brave homme que Boileau, et comme il a du goût ! Selon ^SI.Remy do Gourmont.l'ADare fut presque un échec.
Un critique qui ose applaudir et faire applaudir... un four ! Comme Boileau est plus «français» — et Molière aussi — que Racine.'
Molière, rompt avec lui. « La brouille vint de Racine, dit le bibliophile Jacob. Il ne voulut jamais croire que la Folle Querelle (ou Critique d'Andromaque) ne fût pas de Molière. On ne dit pas si, à cette occasion, il rendit à Molière les cent louis que ce généreux ami lui avait donnés lors des Frères Ennemis pour Tencourager dans la carrière dramatique.»
Et voici les passions frénétiques. Racine vit avec la Du Parc qui, à son sentiment, lui doit tout, d'abord parce qu'il l'honore de ses faveurs, ensuite parce que, sans lui, elle ne vaudrait rien comme actrice. Ces amours ne nous ont pas été contées, et l'on en parlerait bien peu aujourd'hui, si, la Du Parc étant morte en 1668, Racine n'avait pas été, plus tard, accusé de l'avoir empoisonnée.
Cette accusation lancée, dix ans après par des misérables, n'eût pas dû être écoutée un instant. Mais, au milieu de ces amours passionnées de Racine, alors que rien ne nous a été conservé de cette période que Louis a enfouie, ce coup de théâtre sensationnel, — un Racine empoisonnant sa maîtresse, — était si avantageux que, simultanément, un criiique et un historien, n'ont pu se retenir de clamer, de tambouriner, qu'on tenait enfin la clef de la vie de Racine !
« Écoutez, écoutez tous I Racine a quitté le théâtre et s'est jeté dans la dévotion après Phèdre, parce qu'il avait eu peur d'être arrêté, mis à la question, pendu comme assassin de sa maîtresse. »
A l'heure actuelle, après le bruit fait autour de cette « découverte », beaucoup de gens timides, ne
parlent plus que d'un air honteux, des amours de Racine... Eh bien! il est infiniment regrettable qu'on ait placé, par artifice, l'affaire des Poisons à la même date que Phèdre.
Phèdre est de fin 1676. Retardée, au dernier moment, la première n'eut lieu que le 1" janvier suivant.
Et la Voisin fut arrêtée le 12 novembre 1679. Le mandat qui eût été lancé contre Racine est de 1680. Donc, entre l'affaire des Poisons (dénonciation contre Racine) et Phèdre, trois ans I
Gomment s'y est-on pris pour appliquer la date de Phèdre sur celle de l'arrestation de la Voisin ?
Brunetière a, tranquillement, avancé de trois ans la date de l'arrestation de la Voisin'.
Rabroué par la critique étrangère, il a répondu : «Bah! ça ne J ait rien... L'arrestation de la Voisin n'explique plus le retrait du théâtre profane chez Racine? Elle expliquera, alors... qu'il n'y soit pas rentré...! »
[Gomme si cela nous avait jamais préoccupé de savoir pourquoi Racine, retiré du théâtre, marié richement, pourvu de charges, père de famille, attaché à vie à un roi qui ne tolérait pas le partage, d'ailleurs occupé au loin à suivre les campagnes du roi, donc
1. Le lecteur ne le croirait pas s'il ne le voyait de ses yeux: Volume Époques du Théâtre françaix.<s.l[ est possible que la cabale de Phèdre l'eùL dégoûté des hommes... mais la vraie raison, la toute-puissante, c'est qu'il a tremblé... quand Véclat d'une terrible affaire est venu lui faire voir toute l'horreur du mal dont il se sentait complice... On avait institué la chambre ardente... Cette affaire salit d'une horrible tache la période la plus brillante de notre histoire. Représentezvous Racine quand ce procès éclata. Ces crimes... il travaillait à les déguiser, etc.... Alors il quitta le théâtre, se retira dans un mariaiçe chrétien. »
soudé à une existence nouvelle, n'a pas tout brisé pour reprendre — après l'avoir interrompue — la vie désargentée et exténuante qu'il menait avec ses actrices !
D'ailleurs ce n'est pas cela que M. Brunetière voulait nous expliquer. Il entendait nous établir que ceux qui s'étonnaient que Racine ne continuât pas la même vie après Phèdre, ne savaient pas ce que lui, Brunetière, avait enûn découvert et, courageusement, allait leur annoncer ; « Racine ressentit les affres de la petite mort *, craignant d'être impliqué dans le procès ! »
Impliqué dans le procès de la Voisin, quand ce procès ne devait s'ouvrir que près de trois ans plus tard.1]
— Et M. Funck-Brentano, comment a-t-il fait ? La date de Phèdre, il la place en 1679 1... Gagné par l'exemple, M. Jules Lemaître place l'affaire des Poisons... au milieu de 1678 ! *.
1. Ces « affres de la petite mort » avaient déjà servi depuis deux siècles à dépeindre la terreur de Pascal, lors de son accident au pont Neuilly, — affres le jetant converti au pied des autels. Or l'accident n'a jamais existé, — comme l'a prouvé M Guiraud. 11 sort de chez le même fabricant que l'empoisonnement de Du Parc. (La Du Parc, Racine n'a pas dû l'empoisonner, mais seulement la décider à se faire avorter, ce qui n'était, alors, même pas un péché, étant donnée la qualité de la Du Parc.)
Les derniers travaux sur Pascal (le Correspondant, 10 sept. 1910) semblent indiquer que Port-Royal aurait commis des actes fort indélicats pour nous persuader quo Pascal fut janséniste, alors qu'il n'aurait jamais été qu'ennemi des jésuites, — sans 'plus.
2. « Un peu plus dun an après qu'il eut pris sa retraite » (retraite février ou mars 1677, mariag^e l^' juin 1677) « éclata l'affaire des Poisons. La principale accusée... » Rectifions : « Un peu moins de trois ans après qu'il eut pris sa retraite éclata... »