DEUXIEME PERIODE
Vers 1670, comme nous Tavons dit, une obscurité profonde enténèbre la vie privée de Racine. On a les dates (et encore, pas toujours) des premières de ses pièces, on sait qu'il vit avec la Champmeslé, son étoile, son actrice principale, — on sait qu'il abuse des plaisirs cythéréens, qu'il n'a pas un roman, pas une idylle, pas une amourette, — et c'est tout.
Qu'il soit, comme on dit, « fou des femmes », non seulement cela ne surprend pas, mais le contraire semblerait bien singulier. Un être que tout le monde voit ardent, passionné, jaloux, — n'eût il point aux veines une seule goutte du terrible sang des ancêtres que nous lui connaissons, un tel être ne peut mener qu'une existence très individualiste et désordonnée.
Il est, d'ailleurs, libre. Il s'est débarrassé des Racine, c'est-à-dire de Port-Royal. 11 s'est rué férocement sur eux, les a ridiculisés, traités de niais et d'incapables «bons tout au plus à faire des traductions ». Il leur a déchiré le cœur en bafouant la mère Angélique. Maintenant nulle gène, aucune entrave. Il s'est délivré de Molière avec désinvolture. Un ami lui reste, Boileau, ami, mais surtout collaborateur précieux car gratuit. Boileau a enseigné à Racine l'art du vers parfait, du « vers facile fait difficilement », — et il révise les pièces de Racine. De plus, c'est, pour l'époque, le maître de la critique, il est d'ailleurs, d'un aimable caractère \
1. Si Racine se fâchait ('■paiement avec Boileau, Boileau ne lui rendrait plus le service de rompre des lances en faveur des pièces tom-
Cette liberté péniblement conquise sur les Racine, je dis que nous ignorons Tusage qu'en a fait le poète. Tout ce qu'on daigne nous donner pour cette époque se réduit à une répugnante pièce de vers sur les mœurs intimes de celle que partageait Racine.
Cette pièce, généralement si Ton y fait allusion, on la cache (comme texte) car elle est... regrettable. Mais M. Jules Lemaître l'ayant insérée, dans son cours, rappelons-la, avec le commentaire dont il l'a enguirlandée amoureusement :
« De six amants contents et non jaloux
Qui tour à tour servaient Madame Claude,
Le moins volag^e était Jean son époux.
Un jour, pourtant, d'humeur un peu trop chaude,
Serrait de près sa servante aux yeux doux.
Lorsqu'un des six lui dit : « Que faites-vous?
Le jeu n'est sûr avec cette ribaude
Ah! voulez-vous, Jeanjean, nous ^âfer tous? »
(Je pense que vous comprenez : « Le jeu n'est sûr » et « nous gâter tous », et que vous donnez à ces mots tout leur sens.)
[Eh bien, ici, arrêtons nous. Je cherche, on le voit bien, à classer l'un après l'autre, comme documents
bées. Boileau lui est, à tous points de vue, indispensable, ne nous y trompons pas. Et ce n"cst point parce qu'aujourd'hui la gloire de Boileau pâlit et que celle de Racine éblouit, que nous devons oublier ce fait capital : sans Racine, Boileau restait ce qu'il était, — et Boileau était quelqu'un de très arrivé; au contraire sans Boileau, Racine se fût brisé les reins en route . Cheval de sang, oui ! Mais il s'asris, sait de l'atteler, de le diriger, ce cheval de sang... Boileau sea chargea.
Boileau doit peu à Racine — Racine doit infiniment à Boileau
298 AUTOUR d'un racine ig noré
sur le caractère de Racine, tous les petits faits échappés à l'auto-da-fé de Louis, ou révélés par des témoignages plus ou moins vagues ; mais, de même — et pour le même motif — que je n'admettais pas toutà-l'heure que le lecteur gardât un doute sur la question de l'empoisonnement de la Du Parc, je tiens à apporter ici une explication vraisemblable, décente, de cette diatribe. S'appeler Racine, être un délicat, occuper le rang qu'il occupait, manifester à chaque instant une dignité si susceptible; et en même temps annoncer à tout venant, crier sur les toits que la femme qu'on aime est à tous, qu'on le sait et qu'on s'en accommode !...
Eh bien, me réservant, là encore, de revenir sur le sujet Racine-Ghampmeslé * en une étude plus développée, je dirai ceci :
Racine, auteur en vue — mais non à éclatants succès comme on l'a dit trop légèrement' eut successivement deux maîtresses — et non pas deux amours, ainsi que l'a très bien marqué M. Paul Janet. Il éprouva pour la Du Parc, comme pour la Champmeslé de violentes convoitises, — c'est le mot, puisqu'il ne pouvait rien ressentir que par passion. Or toute passion est convoiteuse, exclusive et jalouse. Fut-il jaloux à l'égard de la Du Parc? On n'en doute pas une minute.
1. Probablement avec un collaborateur. Je mets entre parenthèses cette longue explication, précisément parce que je n'en donne ici que le sommaire.
2. M. Remy de Gourmont, « renseigneur » toujours très sûr, a établi, sans réplique, que Racine n'eut, en moyenne, que de très modestes succès de public.Quand on nota de gros succès, c'était que le roi avait exigé qu'on applaudît.Il ne gagna pas d'argent avec ses pièces. Aucun rapport, à cet égard, entre Racine, simplement auteur, — et Molière, à la fois directeur, acteur, auteur. (Voir aux Annexes).
Le fut-il autant de la Ghampmeslé ? Ici on croit juste le contraire. Pourquoi ?
Un caractère étant donné, ce caractère ne fera, avec l'âge, que marquer davantage ses angles. Racine devait donc devenir de plus en plus jaloux. Racine, qui, visiblement, ne désirait que des femmes de théâtre à succès, des « reines de la rampe » — et nous savons quelles violentes passions ces femmes suscitent, — ne put empêcher la Ghampmeslé, (que sa situation mettait en rapport avec beaucoup de gens et de tous les mondes) d'accepter, en secret, d'autres amants. C'était là nécessité de son état. Racine ne pouvait non plus ignorer que, pour n'en citer qu'un, La Fontaine l'avait précédé dans ses bonnes grâces. La Ghampmeslé, n'était donc à Racine qu'avec un passé et un présent plutôt... chargés !
Mais, de ce partage, Racine ne pouvait que souffrir. Il dut gronder, exiger, qu'on observât, au moins certaines formes envers lui, lui, sensible par dessus tout aux formes. Or, ne l'oublions pas, il avait le droit de parler assez haut. La Ghampmeslé lui devait beaucoup. Assez sotie, il l'avait formée et par quel labeurlG'était j'imagine (cette femme) le violon de Bouilhel, ce violon qui ne rendrait rien sans un « archet vainqueur ».Et tant que l'actrice put espérer de beaux rôles, elle dut rester, par intérêt, aimable, prévenante avec Racine.
Mais il y eut, comme on dit, des flottements dans leurs rapports. Vers Ba.jazet, Racine dut régner en maître dans la maison de la rue des Marais, car c'est Bajazet qui correspond à l'époque de sa plus belle vigueur intellectuelle. Lui, à qui bientôt l'on reprochera son peu de fécondité, produit alors beaucoup.
Une pièce par an, Bérénice, Bajazet, Mithridate \ Et ce ne sont pas là quelques-uns des vieux scénarios restés en souffrance dans ses tiroirs depuis sa vingtième année auxquels il retravaillera péniblement quand les idées se feront rares. Ici la sève créatrice coule abondamment, sans effort aucun.
De Troy arrivait de Toulouse, de Troy de qui le portrait (au salon des portraits de peintres du Louvre) montre un bel homme, très ardent, très entreprenant (?). Il devint l'amant secret de la Ghampmeslé. Racine surveillait les grands seigneurs, les financiers, les épiait, cherchait à les écarter (bien que lui-même, peu généreux, ne contribuât en rien (a dit La Fontaine) aux dépenses de l'hôtel de Ranes), mais il ne soupçonna pas de Troy. Le beau peintre ne semblait fréquenter chez les Ghampmeslé que pour s'y faire bien voir des gens de lettres, afin d'obtenir, par leur entremise, des portraits de gens de Cour '. Racine, j'imagine, devait se considérer comme le Mécène de ce de Troy, lequel, dès lors, selon lui, n'eût eu garde de l'offenser.
Aussi quand l'actrice exprima à Racine le désir d'un pendant au portrait de son ami La Fontaine, Racine n'eut aucune raison de refuser la pose.
Mais déjà sa santé s'altérait, et son caractère s'en ressentait. Il ne trouvait plus — lui qui les trouvait toujours assez difficilement — de sujets de pièces. Après Mithridate, CQ fut la crise. Il ne lui restait plus qu'un projet à.' Hippolyte et Phèdre, sujet difficile à reprendre d'une façon bien neuve, tant il avait été souvent traité.
1. Au dix-septième siècle ne sont portraiturés que des /jerso/iaagrcs. Il faudra Chardin pour voir apparaître le portrait bourgeois.
Il en fut réduit à se resservir d^me Iphigénie à laquelle il avait travaillé dès Port-Royal — ou dès Harcourt.Il la remit sur pied, refit nombre de vers, sans arriver à effacer toute trace de ce raccord. Il donna ainsi une pièce si peu originale que les contemporains reprochèrent à Racine de reculer, de retomber à des travaux d'écolier, à des traductions de l'antique.
Après Iphigénie, il fallut bon gré malgré, en dépit d'une récente tragédie, pas trop faible, ma foi, et qui venait de traiter le même sujet, que le poète se remît à Phèdre.
On sait qu'il ne venait pas à bout de la terminer. Le public se lassa d'attendre, à ce point que des personnes de haut rang qui, jadis, comme la duchesse de Bouillon, l'avaient protégé, commencèrent à le railler, plaisantant le chef-d'œuvre éternellement en chantier.
C'est ainsi que vint au clan dénigreur de Racine ridée de le contraindre à se hâter. On pousserait quelque tragédien à traiter, lui aussi, Phèdre.
A peine Racine eut-il vent de ce projet qu'il fit l'impossible — il n'était pas prêt encore — pour empêcher son rival de se faire jouer le premier. Racine recourut à des procédés dont le roi dut faire justice. Malgré tout, la pièce de Pradon réussit. En revanche, en dépit des efforts de Racine pour composer sa propre salle (laquelle ne fut nullement louée, le premier jour, par la duchesse de Bouillon), le succès de sa Phèdre à lui avait été médiocre. Le sujet était trop peu nouveau, et, à la scène, si peu de spectateurs peuvent saisir les beaux vers assez vite pour les savourer et les applaudir 1
Racine fut désespéré. Cette fois le roi ne lui viendrait pas en aide — loin de là !
Alors de méchants à propos, construits sur les mêmes rimes, sont tirés de chaque bord. On se bombarde. Racine, qui cherche le scandale, — pour relever sa pièce — s'attaque au duc de Nevers, à la duchesse de Bouillon, lesquels étaient de fort dignes gens (Sainte-Beuve).
Gondé, ce haineux, n'a jamais pardonné à la duchesse de Nevers la cour ridicule qull lui a faite en vain. Aussi Gondé protège Racine. Nevers et sa sœur — alors seulement, et non pas à la première représentation — ripostent en louant la salle pour faire tomber la pièce de Racine, pièce qui en effet, ne se maintient plus guère, tandis que la Phèdre de Pradon a nombre de représentations. (La Phèdre de Pradon vivra même jusqu'à la Révolution...)
La Ghampmeslé n'a pas attendu la chute complète de sa pièce pour briser avec le poète.
(Déjà ils avaient eu des scènes très vives. La Ghampmeslé, précisément parce qu'elle menait une vie peu honorable, ne pouvait se décider — redoutant d'être huée par le parterre — à braver l'opinion en déclamant : « Je ne suis pas de ces femmes hardies, qui goûtant dans le crime une tranquille paix... »
Elle voulait, elle exigeait que Racine biffât de son rôle ces vers imprudents. Racine refusant % la lutte avait été chaude.)
Elle le remplace par M. de Glermont-Tonnerre, qui déjà était son amant, mais sans doute obligé de se cacher, à cause de la jalousie de Racine. En même temps qu'il est expulsé, Racine se voit chansonné. Il apprend — ce qu'il était seul à ignorer — que le rôle
1. S'il refusait c'est que, évidemment, i\ n'avait pas encore annoncé au public que la Ghampmeslé était... (Voir plus haut.)
d'amant de cœur est tenu par ce de Troy, devant qui il a posé, avec une si naïve confiance I Quel affront I Gomment se venger ?
Eh ! mon Dieu... Une flèche du Parthe I Cette Ghampmeslé, perdue pour lui, il va la décrier par des vers cruels. Il la déchire avec sa féroce épigramme.
Il est vengé de la Ghampmeslé ! Le public apprend en effet que les amants de cette femme sont innombrables, et la méprisent au point d'être tous volages.
Et lui, cela lui donne une attitude. Paris eût pu s'amuser longtemps d'un Racine expulsé de l'hôtel de Ranes. Mais, un Racine qui déclare, en quelques vers bien frappés que, vraiment, on était trop dans l'alcôve... Qu'il s'en est allé faire un tour, respirer un peu... Ge n'est pas de lui qu'on rira !
Bientôt d'ailleurs on annoncera son mariage sérieux, riche, et son entrée à la Gour.
Alors, dira le public, qu'a-t-il donc perdu, ce Racine? Une maîtresse devenue trop dangereuse. Mais est-ce bien elle qui l'a chassé? En tous cas il a, aujourd'hui, beaucoup mieux qu'elle.]
Selon cette version Racine se serait assuré une belle sortie.
Il aurait ainsi sauvé la face, mais naturellement, au fond de lui-même il serait resté outré. Un Racine outragé ne pardonne pas.
Sa vengeance, il l'aura en 1692 quand la Ghampmeslé vieillie, pauvre, a dû quitter l'hôtel de Ranes. Alors il y rentre lui-même triomphalement avec tous les siens, avec son nombreux domestique, son luxueux mobilier, sa vaisselle plate, ses carrosses garnis de gros velours d'Allemagne.
Il couronnera sa vengeance par l'immense mépris avec lequel en 1G98, il piétinera la morte de la veille (Je fais allusion à la fameuse oraison funèbre sur la Chamélé, dont il feint, tout à coup, d'ignorer jusqu'au nom).
En attendant que l'on connaisse les derniers billets échangés entre la Ghampmeslé et Racine (on m'atteste leur existence, mais... je ne les ai pas vus), on pourra lire plusieurs références aux annexes.
Voici déjà, au surplus, sur certains points, quelques indications :
Pour ce qui touche de Troy, rien du rôle qu'on lui prête ne me paraît impossible. C'était bien, à sa figure, Ihomme de cette intrigue.
Entre les deux récits que l'on nous oppose sur les premières de Phèdre, celui de Louis, (celui de la tradition) est le moins vraisemblable.
En ce qui concerne les lettres de Racine à la Ghampmeslé, Racine aurait-il réussi à les ravoir, en même temps que le portrait?
Si oui, elles ont été détruites, — n'en doutons pas. Si non, ces lettres apparaîtront un jour.
Racine a quitté le théâtre, mais, si l'on veut, les raisons de ce départ restent obscures, troublantes. Eh bien, voyons alors vers quoi il va tendre.
Soit ! il n'a dû rêver rien d'autre que de« faire pénitence ». Voyons alors s'il y a réussi, voyons si ses actes furent à la hauteur de sa bonne volonté. Reprenons donc la suite de son existence. Regardons-
ïe à la Cour et dans sa vie privée ; et, puisque pénitent iljy a, conlemplons le pénitent.
Dans sa nouvelle vie, va-t-il nous étonner par sa bonté ?
Cette bonté, M. Mesnard la cherchera sans la trouver. Jamais Racine ne fut si sarcastique que durant cette période, même avec son unique ami, Boileau, à qui il devait tant. Plus d'une fois le brave homme se plaint amèrement des attaques de Racine. Racine l'offense même en pleine Académie.
L^abbé Irailh nous rapporte que Racine, qui, à la Cour, n'osait pas lancer tous les mots cruels qui lui venaient aux lèvres, les écrivait, une fois rentré chez lui, puis les mettait dans un tiroir où il allait les reprendre, de temps à autre, les façonnant, les ciselant, les disposant en épigrammes bien rimées.
— Mais on assure qu'il soutenait de son argent des cousins pauvres. — Sans doute, mais beaucoup plus tard, et Dieu sait dans quelle mesure ! Racine, qui mourra dans l'opulence — ce qu'on nous a caché — Racine va nous donner la mesure de ses largesses.
Unjour, son oncle Claude, se trouvant à court, lors de l'un de ses voyages à Paris, lui emprunte trente francs. Racine, qui n'a pas de reçu, n'attend pas que l'oncle s'en aille porter les trente francs chez M""' Rivière. Il prévient sa sœur pour qu'elle les réclame *. Le prétexte sera, vis-à-vis de l'oncle, que, à même cette somme, M"' Rivière a mandat de son frère d'effectuer des libéralités pour secourir les pauvres gens de la famille ! Recommandé aussi de faire entendre dire à