Racine, Edition des Grands Ecrivains, VI, p
l'oncle que une autre fois, on préférerait avoir un reçu.
Voilà un homme bien regardant !
Louis Racine nous expliquera cela :
Nul n'était moins avare, seulement. ..il ne pouvait pas se dessaisir de son argent !
En effet ! Une jeune cousine très pauvre, dont Racine avait promis sur sa parole de faciliter le mariage, s'en aperçut. Racine, le quart d'heure de Rabelais venu, lui donna cent francs de dot. Et à sa sœur Marie, qui allait avoir la corvée d'expliquer aux deux familles que son frère « ne pouvait pas davantage, malgré toute sa bonne volonté », il donnait cette savoureuse raison :
Je viens d'acheter une troisième charge de Cour ; j'ai donc je l'avoue, dû emprunter pour la payer. Oh 1 vous ne l'ignorez pas, on m*a prêté sans intérêts, mais cela me crée le devoir de délicatesse de rembourser très vite ; alors, le cadeau d'intérêts qu'on m'a fait me met, à mon immense regret, dans l'impossibilité de donner plus à ma cousine '.
— On a fait observer que le testament contenait des dons.
— Oui à Port-Royal, afin que la communauté priât pour lui.
— Et la vieille nourrice, que c'est touchant d'avoir pensé à elle !
— Touchant !.. Sa nourrice a tenu lieu de mère à
1. Id., Lettre 149. Cette lettre semblait désopilante à Sardou.
Racine orphelin. Elle a quatre-vingt-un ans, est impotente. Racine lui lègue quatre francs par... mois ! Il paraît que cela coûta. ..jusqu'à douze francs à la succession * !
Passons à la plus chrétienne des vertus, l'humilité.' Racine entasse dignité sur dignité, chamarrure sur ^ chamarrure, vit loin des pauvres et des petites gens, | rien qu'avec les grands seigneurs, ne quitte pas les J maîtresses du roi.
La Ghampmeslé, la « partagée », habitait (quand il était « amant -auteur »), un bien joli hôtel. Le mauvais état de ses affaires... de galanterie l'a obligée de Tabandonner. Racine alors s'installe, lui, sa femme et les jeunes vierges dont il va faire des religieuses, dans la demeure même de la courtisane. Au moins il sera maintenant le maître là où il ne fut jamais que... « grappilleur » '.
1. D'après un autre renseignement, la « bonne nourrice » aurait même précédé Racine dans la tombe.
2. M. Paul Janet dit que les deux grandes hontes de Racine on ne doit pas les chercher dans sa vie de jeune homme mais dans sa vie de « converti », et qu'elles sont son mariage et son logis. Comme cette installation de Racine dans l'appartement de la Ghampmeslé en plein repentir, que dis-je, au paroxysme du repentir (169 *), est très désagréable aux tenants de Port-Royal, ils insinuent que peut-être la chose n'est-elle pas absolument prouvée : « Comment une femme galante aurait-elle choisi cet hôtel si retiré? »
M.Georges Gain, dans ses Promenades, répond vertement à l'insinuation. L'hôtel de la rue Visconti, dit hôtel de Ranes, somptueuse maison avec de ravissants jardins, avait été construit sur l'emplacement du galant Pré-aux-Clercs par Nicolas des Yveteaux, « luxueuse retraite au milieu des fleurs, où il avait installé un sérail»: La Ghampmeslé vint dans cet hôtel, sans doute à cause de la réputation et du
Et quelle pauvre vie on va mener là! Point de parure, n'est-ce pas ? Saint Augustin dit que Tor et les diamants mènent en enfer par leur éblouissement ; aussi les interdit-il aux dévotes sincères. Or, nous avons rinventaire après la mort de Racine. Il a déjà doté plusieurs enfants. Eh bien ! en multipliant par cinq, — le calcul d'usage, — le montant de ce qu'il laisse (et l'on dissimulait alors, plus qu'aujourd'hui, au fisc l'argent comptant, toujours abondant, toujours mis en réserve, car chacun avait chez soi, à l'écart, son petit trésor caché), il ne semble pas que Racine ait laissé moins d'un gros million et demi, car une seule de ses charges, celle de gentilhomme, doit être comptée pourplusde deux cent mille francs*.
Sa femme (mariage de pénitence !) a beaucoup de
diamants,colliers de perles,ceintures d'or et diamants.
r II y a un carrosse à intérieur en soie pourpre : des
chevaux. Ici, quelqu'un a eu une défaillance à force
d'attendrissement :
Sans doute, certains détails choqueraient par leur faste
confortable de la discrète demeure. Après Racine, Adrienne Lecouvreur y habita, et y mourut dans les bras du maréchal de Saxe. Après elle la Clairon, autre déesse du même monde, y vécut dix-huit années... ! Allons, pas d'erreur, maison galante !
Un détail du livre de M. Gain montre combien est pleurard notre état d'âme à l'égard de Racine. Le propriétaire de l'hôtel a tout changé. Rien n'y rappelle plus Racine, — il a fait argent de tout — Mais cet homme sentimental éprouve le besoin de s'indigner contre l'accusation d'empoisonnement portée contre Racine en lô'îg, accusation qui abrégea les jours de Racine. Or Racine survécut vingt ans à cette accusation...
M. Hanotaux (le Journal, 9 mars 1910) a souligné le caractère scandaleux de cette maison, mais sa sévérité n'a pas été plus loin que ceci : « De la part de Racine, c'est curieux. »