‹ Autour d'un Racine ignoréChapitre 39 sur 71 · LA GRISE PHYSIOLOGIQUE AVANT · texte numérisé non relu

LA GRISE PHYSIOLOGIQUE AVANT

Examen de la sourde crise physiologique qui dut commencer à perturber la vie de Racine vers trente-deux ans. — Traces de cet état de misère physiologique dans Mithridate, dans son discours de réception à l'Académie française, dans Iphigénie et dans Phèdre, — Contraste entre l'infécondité, l'inactivité de Racine à cette période de la vie, et l'intense productivité de ses vingt dernières années.

« Il se consume lentement, il a moins de confiance dans la vie. »

Shelley.

L'une des plus fâcheuses erreurs sur Racine — l'un des « trous » les plus énormes, comme dit M. Faguet — me paraît être qu'on n'a pas remarqué combien, passé trente ans, Racine produit peu, produit péniblement.

Et cependant, c'est un fait : de trente-deux à trentesix ans, ses œuvres se font rares et elles trahissent de l'épuisement.

Tout d'abord (1673) lors de sa réception à l'Académie, lui qui a tant d'amour-propre, lui qui sait si bien sa langue, lui excellent discoureur, fait un discours insignifiant, très court.

Ne pouvant supposer que ce discours fût insuffisant

à dessein, nous devons penser que, si Racine le fit mauvais, c'est qu'il ne put arriver à le mieux faire. Ou il manqua d'idées ou il manqua de forces.

La première explication, la plus naturelle qui s'offre à l'esprit, c'est qu'il était très las, anémié par la vie qu'il menait. Il abusait, i\ avait «exercé», (comme on disait alors), ses passions jusqu'à l'abus, et sa santé s'en ressentait. Cette hypothèse est d'autant plus plausible que, justement, le beau portrait de Langres nous montre un être exténué. Cet homme a, sur le visage, les cernes et les rides de quelqu'un de trentehuit à trente-neuf ans ; et, certainement, il n'en a pas plus de trente-cinq à trente-six.

— Mais, à ce point anémié, il ne doit plus guère produire ?

— C'est bien le cas. Il y eut, comme on dit, des « hauts et des bas », dans son activité poétique.

Bajazet ne serait-il pas, de toutes ses pièces, celle qui témoigne de la plus ardente énergie ? Quelle concentration d'action, quelle concision de style !

Non seulement Racine tire de son fonds toute la donnée de la pièce, sans que personne lui ait fourni l'idée d'aucune scène, ne lui ait suggéré aucune image. Il n'imite pas, il n'emprunte pas, lui qui, si souvent, imite et emprunte. Mais il écrit même des vers incomparables, — les plus rares, à mon sens — non plus comme musique, comme rythme, mais comme essence de vie.

Supposons, quelqu'un qui ne connaîtrait rien du sujet de Bajazet. Vous le lui dites en peu de mots : une sultane, ardente et belle, Roxane,à qui l'absence d'Amurat, — il fait la guerre au loin — a donné des pouvoirs souverains, veut que, de gré ou de force, un

Jeune prince, Bajazet, partage l'amour violent, brutal, qu'il lui inspire. Bajazet sait les périls mortels qu'il court aussi bien s'il accepte que s'il refuse. Son sentiment — et son intérêt véritable — le portent vers la jeune Atalide; et Atalide et lui cherchent à gagner du temps en flattant Roxane.La crise éclatera, effroyable, quand Roxane s'apercevra qu'on la joue.

Eh bien, maintenant marchons! Toute la pièce (le prodrome de la crise, la crise même), est ramassée en deux vers étonnants de sourde violence ? On tremble quand on entend Roxane dire :

Il y va de sa vie, au moins, que je le croie I

Puis, quand elle l'interroge :

Ecoutez, Bajazet, je sens que je vous aime: Vous vous perdez I

Eh bien ! de ces vers, qui sont toute action, nous n'en reverrons plus, n'est-il pas vrai, avant Athalie. Il n'y en a pas d'égaux en vigueur dans Mithridate ; ni dans Iphigénie ;ni — ce me semble — dans Phèdre.

Étudions cela ensemble, si vous voulez bien.

Mithridate est une pièce déconcertante, parce que le personnage, une hyène formidable, ne reste plus lui-même, se dément à la fin. A ce point amoral, qu'il se prépare à tuer son fils, n'hésitant que parce que les Romains « en seraient trop contents » ; puis il s'engage tout à coup dans le sentier de la vertu. D'abord tout instinct sauvage, ce héros se mue en un con-

verti, qui se frappe la poitrine et vocalise sur le devoir ! Pourquoi cette défaillance d'énergie sauvage à la fin de la pièce? Peut-être, parce que Racine avait luimême moins de vigueur. On a déjà dit que des traces de lassitude y apparaissaient .

Iphigénie est pleine d'énigmes à ce point de vue.

Pourquoi Racine revient-il, vers trente-quatre ans, à une tragédie rappelant la Thébaïde, pièce de sa toute jeunesse ? rappelant une autre adaptation déjà faite par Rotrou, ce Rotrou à qui, jadis, il empruntait si volontiers, à qui, depuis, il n'avait plus rien pris ?

Pourquoi si peu de personnalité dans la conception? Les contemporains ne virent guère dans Iphigénie qu'une adaptation de Tantique '.

Pourquoi cette inégalité de qualité (entre tel ou tel vers) chez un poète qui devait être parvenu, à la maîtrise de son art?

D'où provient ce je ne sais quoi de plus ampoulé, déplus raffiné en galanterie, de plus pompeux, de plus maniéré que dans les pièces qui l'ont précédée?

Enfin certaines naïvetés, certaines marques de faux goût rappellent la Thébaïde et Alexandre. iMais Racine, passé trente ans, est trop intelligent, trop formé, trop affiné pour commettre des imperfections ! S'il en commet, cela exige une explication.

1. M. Mesnard ne peut pas nier qu'il y ait là une sorte de copie : < Dans Iphigénie il semble que (toujours des euphémismes embarrassés) Racine ait suivi de très près son modèle, »

Eh bien ! à son avant-dernière tragédie nous nous demandons comment Racine ne peut pas encore se passer de travailler d'après un modèle.

Or Iphigénie contient quelques vers qui arrêtent le lecteur.

Hugo, qui sera si enthousiaste sur Athalie, n'a-t-il pas vraiment le droit de parler ici de galimatias puéril?

Voyons ! Iphigénie dira :

D'un air aussi content, d'un œil aussi soumis Que j'acceptai l'époux que vous m'aviez promis, Je saurai s'il le faut, victime obéissante, Tendre au fer de Galchas une tête innocente.

« Voici une femme qui va tendre sa tête au fer (on tend le cou) d'un œil content et d'un cœur soumis, —du même œil et du même cœur(sfc) dont elle aurait voulu se marier ! Et c'est du Racine!... »

Nous avions déjà trouvé du mauvais goût et du maniéré chez Racine, mais c'était dans sa « très jeune » Thébaïde. Si nous en retrouvons encore après Bajazet, d'une langue si sûre, d'un art si accompli, c'est qu Iphigénie, peut-être, serait une œuvre commencée bien auparavant — quelque part vers la vingtième année.

Mais, dira-t-on, vous ne citez qu'un passage de ce genre ! — Vous en trouverez d'autres, par exemple (toujours la critique de Hugo) :

... Et la rame inutile Fatigua vainement une mer immobile.

« Mais c'est justement quand la mer est immobile que la rame est utile, plus qu'utile. »

Quand donc fut essayée VIphigénie en Tauride dont il subsiste de la main de Racine un plan partiel?

M. Mesnard pense que c'est un peu avant de traiter V Iphigénie en Aulide.

D'accord, mais de quand, au juste, est ce plan? Si nous le savions, du même coup, nous supputerions quand Racine dut se mettre à cette Iphigénie en Aulide qu'il préféra.

De quand? On ne le sait pas.

Mais Ta-t-on cherché sérieusement?

M. l'abbé Hazard croyait que V Iphigénie en Tauride et VIphigénie en Aulide, (entre lesquelles Racine hésita) dataient de la jeunesse du poëte, au moins comme mise en route. Ce^l ainsi qu'il pria mon père, bon racinien, (il prépara les lettres de Racine que publia l'abbé de la Roque) de comparer l'écriture du plan de VIphigénie en Tauride avec celui de quelques lettres de Racine. Je vois, dans ses notes que l'écriture du scénario lui parut encore plus jeune que récriture de notre lettre du Manchon '.

Alors Racine aurait commencé très jeune, les deux Iphigénie. Cela est fort important. Jusqu'où les aurait-il poussées à ce moment? Cela l'est moins.

N'y a-t-il pas dans Iphigénie au moins des... timidités? On dirait parfois d'un bon étudiant, qui n^a pas encore la hardiesse de tenter plus que des imitations de l'antique, mais est ravi de l'occasion de placer des vers très ouvragés qu'il tient en réserve'.

S'il^ a de cela, si peu que ce soit, dans le cas d'iphi-

1. Chez tous les libraires on trouve une collection de cartes postales sur Racine où le plan à' Iphigénie est reproduit en photo-cliché.

2. Une conférence que M. Haraucourt, racinien consommé, fit à rOdéon, conférence qui n'a point été publiée, concluait qu'lphigénie

génie, si Iphigénie a été retirée du tiroir où elle dormait, c'est, sans doute, que Racine commençait à trouver plus difficilement des idées de pièce, et même des images, des effets. Il lui fallut, alors, utiliser des travaux qui ne l'avaient que médiocrement satisfait*.

Que je me permette maintenant de hasarder les mêmes suppositions pour Phèdre, et l'on criera à l'abomination, au sacrilège. Eh bien ceux qui protesteraient ainsi prouveraient seulement qu'ils n'ont pas consulté les notes de M. Mesnard^

A lire ces notes on acquiert vite la conviction que Phèdre trahit, sinon de l'épuisement chez Racine, au moins plus de difficulté à bien faire ; elle semble la pièce qu'il fut le plus lent à écrire (au moins deux ans); or Racine assurait jadis écrire très vite. Très lent ?... Pourtant est-ce que Phèdre ne porte pas quelque trace d'un effort un peu hâtif?... Si elle a de

est peut-être la plus jeune des pièces amoureuses de Racine, Or elle apparut à la scène comme si elle était l'avant-dernière.

Remarquez que Boileau — qui ne ment pas — nous apprend que c'est grâce à lui, que, sur le tard, son ami apprit à écrire des vers purs et faciles. Or, pas mal de vers d'Iphigênie ne sont ni purs ni faciles.

1. Nous avons eu la curiosité de rechercher quelle est la pièce de Racine que le public a toujours goûtée le moins. La palme, à cet égard, s'est longtemps disputée entre Bérénice et Iphigénie. En notre temps Iphigénie l'emporte... Elle reste bonne dernière 1

En somme, au point de vue de la représentation, //j/iigréraie est comme inexistante.

2. Je ne me console pas que M. Jules Lemaitre paraisse les ignorer absolument, ces notes. Et cependant il nous atteste (page 5) qu'il a « relu Racine cent fois, sans exagération, et s'est pénétré de toutes les notes de l'admirable édition Mesnard. »

très beaux vers, du meilleur Racine, elle présente des idées qui ne sont pas toujours siennes. Racine se serait, à la fin surtout, trop aidé des autres. — j'entends trop aidé d'auteurs modernes pour arriver à achever Phèdre.

Et d'abord Brunetière a posé en principe — et cela ne se discute plus — que Racine a beaucoup de peine à trouver des sujets qui lui conviennent. Il ne devait donc, il ne pouvait donc jamais écrire — qu'il fût bien ou mal portant — que très peu de pièces.

Pourquoi très peu ? Parce que, démontre Brunetière, Racine ne peut faire une tragédie qu'à des conditions fort malaisées à rencontrer.

Comme il est avant tout artiste, il lui faut une matière où sa virtuosité trouvera à se déployer.

De toute nécessité, il lui faut des sujets historiques antiques.

Il veut que ces événements inspirent des émotions nature, humaines, générales. (Cette condition suffirait à lui faire écarter le sujet bien particulier d'A^ceste ou autres analogues.)

Que ces sujets lui aient déjà été préparés par d'autres auteurs tragiques.

Que ces autres les aient « ratés ».

Il semble bien que Brunetière, ici, ait vu remarquablement juste. Racine serait surtout un merveiU leux arrangeur, un « plagiaire de génie •», a dit Lamartine, — qui, après tout, a bien le droit d'émettre une opinion sur Racine. Joubert exprime la même idée, quand il nous dit que « le génie de Racine est dans son goût » et que « son mérite est fait d'un beau choix dans l'imitation ».

Soit! dira-t-on, nous acceptons que Racine ne soit qu'un merveilleux artiste, mais en quoi voyez-vous que sa Phèdre, l'œuvre sur laquelle il va s'arrêter, donc la plus intéressante à étudier de très près dans sa facture, trahisse plus de fatigue, de trouble d'àme chez le poëte que Britannicus ou Bérénice ? f Voici : il a un peu trop emprunté ! Il a même, ayons le courage de le dire, copié, copié parfois sans génie '. Certains passages, tels que le récit de Théramène ne sont pas assez de lui et trop... des autres ( — des autres modernes. Enfin il a, semble-t-il, écrit \ la fin trop vite, commettant une ou deux grosses I erreurs, voulant à tout prix achever rapidement cette i pièce — sur le chantier cependant depuis tant d'an- \nées. Enfin, il y a laissé des longueurs. Avec plus de facilité de travail, plus d'énergie, plus de santé, il eût, selon toute vraisemblance, consenti les mêmes sacrifices qu'il avait consentis ailleurs.

M. Mesnard, qui, déjà, paraît bien ennuyé chaque fois, que, dans les autres tragédies, il lui faut signaler des emprunts trop indiscrets, est, pour Phèdre absolument navré.

Il nous énumère pourtant, sans en omettre, tout ce que Racine prit à Sénèque ; puis il reconnaît que bon nombre de modernes pièces d'Hippolyte, {Hippoljyte fut d'abord le titre adopté par Racine) couraient la ville, avaient précédé Phèdre, et que « Racine, en

l.M. Mesnard est obligé d'avouer que Racine cache ici ses emprunts, même ceux faits à Sénèque, et cepen lant il doit à Sénèque pas mal « de ses plus belles inspirations » [sic).

écrivant, les ay ait évidemment toutes sous les yeux... »

Eh bien Racine leur eniprunte,à ces Hippolj- te, beaucoup trop de tournures, d'images, d'idées. Par exemple le récit de Théramène. Il est, on le sait, fort développé chez Racine, infiniment trop. Quantité de mots «enflés » y paraissent dater d'un temps plus ancien.

Pourquoi ? si Racine pouvait se passer d'emprunter...

Si Ton veut se rendre compte de la gravité de cette défaillance, disons de cet arrêt de sève créatrice, qu'on lise, d'abord, les notes Mesnard sur toutes les autres tragédies de Racine.

Sauf trois ou quatre passages d' Andromaque (et c'est dans Andromaque, les Frères Ennemis mis à part, qu'il utilisa le plus ses contemporains) d' Andromaque où il a serré de près Corneille, il n'y a, en effet, rien qui indique que Racine ait, de la tragédie qu'il consultait, fait autre chose que la reconstruire en lui donnant une forme tirée tout entière de son fonds. C'est que, même en un temps où la propriété littéraire n'était pas protégée ', Racine, cependant, d'ordinaire, « buvait dans son verre ».

On n'en saurait dire autant pour Phèdre, où il eut toujours, à chaque acte, recours à deux des tragédies qu'il refaisait... Avec les deux antiques cela lui faisait au moins quatre sources « d'inspiration... »

Des deux modernes, M. Mesnard ne cite guère qu'une, celle de Gilbert (1647). Il mentionne tout juste la tragédie de Bidar, jouée et imprimée à Lille en 1675, soit deux ans avant Phèdre.

1. C'est la GonventioQ qui proclama l'existence d'une propriété littéraire (1793).

Pour Gilbert, afin de diminuer la portée des ressemblances— qu'il ne signalera que par intermittences, — M. Mesnard déclare qu'il ne faut pas s'exagérer l'importance du fait que Racine se soit permis autant d'emprunts. Pourquoi donc, si c'est un fait?... Puis, mélancoliquement, en bas des pages, il reproduit quelques vers de Gilbert — le moins possible — et chaque fois se précautionne d'un euphémisme : « Ces vers ne sont pas sans quelque rapport avec ceux de Racine »...« Racine s'est peut-être servi de ces vers... » « On voudrait supposer qu'ici Racine aurait plutôt emprunté directement à Euripide, mal' gré l'identité d'expression avec Gilbert. »

Le lecteur fera bien d'y aller voir lui-même. Trois ou quatre spécimens des fort désagréables rencontres qu'il subira 1

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