‹ Autour d'un Racine ignoréChapitre 42 sur 71 · Ah ! que Sardou n'y croyait pas au Racine janséniste · texte numérisé non relu

Ah ! que Sardou n'y croyait pas au Racine janséniste

sait condamné) celui des deux qui deviendrait infidèle reçoive son châtiment !

Non! la seule explication, c'est que Racine n'a pas eu assez de temps pour « perler » à son gré la fin de pièce. De là le lamentable style du récit de Théramène, de là l'inutile évocation de ce temple où ne pourrait impunément pénétrer Phèdre, et Phèdre seule. Car il n'y a dans la pièce, d'autre parjure qu'elle «Pourquoi ne pas laisser Phèdre seule à sa fureur, au lieu de tout développer des soupirs d'Hippolyte. »

Et encore la faute de goût que Fénelon, autre bon juge, lui reprochait:

« Deux fins de la pièce (car elle finit deux fois), quand une suffisait ! * »

1. Ne pas oublier que ce récit de Théramène est, avec cela, invraisemblable. En annonçant à un père la mort de son fils, s'amuser à faire la description des beaux chevaux qui l'ont tué, friser jusqu'au moindre de leurs crins, leur faire, de chagrin, baisser la tête et les oreilles comme des rosses ; et peindre leurs harnais l!

Bien mieux ! Nous ne rencontrons plus ici la logique des héros de Racine. Que doit chercher cet Hippolyte, qui a peur, qui supplie, qui, oubliant sa fermeté ordinaire, chancelle, tremble pour ses jours ? un asile sûr. Cet asile, il le connaît. Tous les héros de Racine, beaux animaux instinctifs, font toujours infailliblement ce que la nature, ce que leur instinct — (et le plus fort de tous les instincts n'est-il pas celui de la conservation?), exige d'eux. Ici Hippolyte devient illogique. Ce n'est donc plus du vrai Racine.

Pourquoi? Je propose, à tout risque, une autre explication. L' Hippolyte de Gilbert est vieux. Dès 18 ans, 20 ans, Racine le connaissait. Supposons qu'il ait alors bâti une pièce, en s'aidant fort de celle de Gilbert. Alors cette pièce, où Hippolyte tient le principal rôle, Hippolyte qui — on l'a dit, — paraît avoir été le héros cher au cœur de Racine, quand Racine avait dix-huit ans), est écrite (étant donné l'âge de l'auteur) dans une langue emphatique, trop chargée, ayant justement tous les défauts que nous trouvons au récit de Théramène, tous ceu.x que nous avons trouvés aussi aux vers de jeunesse de l'étudiant de Port-Royal. Plus tard Racine refait la pièce, (« Racine utilise infi-

Concluons: Ou Racine ne voyait plus les choses avec la même netteté, ou encore sa mémoire avait d'étranges défaillances, — et la mémoire est la première atteinte en cas de neurasthénie profonde. De toute façon Racine devait être très diminué.

C'est d'ailleurs l'unique conclusion à laquelle nous tendions. Quelques années avant Phèdre Racine paraît subir une crise qui l'affaiblit, appauvrit sa faculté de création, doit le décourager, le rendre nerveux, mélancolique, moins sûr de lui, plus irritable encore. Dès lors il va s'exaspérer sans doute, devenir insupportable pour son entourage.

Si à ce moment on nous révèle qu'un événement malaisé à expliquer modifie la vie de Racine, (un changement de carrière par exemple), pourquoi nous défendrait-on de penser que la crise physiologique accidentelle y aura été pour quelque chose ?

Surtout si cette dépression, cet arrêt de sève n'auront été qu'éphémères.

Or, justement une reprise de vitalité va progressivement renouveler Racine à partir de 1677.

Car, maintenant qu'il est libéré de la terrible sensualité amoureuse dont il avait été la proie pitoyable, il va nous étonner par sa dévorante fécondité. Comme historiographe du roi il fera de longues campagnes de guerre à cheval, écrira chaque jour durant de longues heures, puis, rentré à Paris, arrivera le premier à Versailles pour le lever, verra beaucoup de monde, sera de toutes les coteries, suivra assidûment les tra-

nimenl ») compose mieux, amène à la perfection le personnage de Phèdre, mais, pressé de finir, ne sabre pas assez de ses essais d'autrefois et n'a pas le temps de faire disparaître une fin qui, mal préparée, n'est pas digne de lui.

vaux de l'Académie. Entre temps il écrira deux tragédies sacrées, fortes, très « poussées » comme travail, et puis des odes, des cantiques, des traités, fera de la philologie, des poèmes sacrés, des placets, des mémoires, FHistoire de Port-Royal. Enfin il mènera de front, avec tout cela, la défense ingénieuse, difficile, tenace de ses intérêts, la direction de ses nombreux enfants. Une vie de feu !

Et comparez le Racine de son dernier portrait (le Santerre) avec celui si blême et si ravagé de 1676. Gomme Toeil a repris son arrogance ! Quelle satisfaction de soi éclate sur cet ardent visage !

Seulement, comment s'y prend le même Racine qui a ce regard orgueilleux pour être, comme on nous le jure, un « doux et humble converti, plongé dans la pénitence, ne vivant que de privations» ?...

Ce mystère, nous allons essayer de le pénétrer. Peut-être réussirons-nous à montrer que ceux qui ont lancé la fameuse conversion nous en ont, vraiment « un peu trop donné à garder », — ainsi qu'on disait en un siècle moins naïvement crédule que le nôtre .

Page 1