RACINE JUGE D'APRES SES PERSONNAGES
Il n'en existe nulle part d'aussi frénétiques et d'aussi passionnés ; nulle part de plus amoraux et plus dissimulés ; il n'en est point, enfin, qui soient hantés, à un tel degré, du sentiment altier, violent, ombrageux de leur dignité individuelle.
L'homme de la civilisation et des principes n'est qu'une ombre. L'homme vrai passe dans les tréfonds, c'est le primitif, l'animal tout en appétits, aux yeux luisants comme ceux du loup sous halliers.
E. M. DE Vogué.
Mais, avant de proposer au lecteur d'apprécier si la prétendue conversion de 1677 ne serait pas une monumentale mystification, vérifions, pour plus de précaution, si nous n'avons négligé aucune recherche.
Eh bien, il semble que notre voyage d'exploration resterait incomplet, nos fouilles tout autour de Racine trop sommaires, si nous négligions de chercher à le saisir — cet insaisissable, — non pas, comme on l'a fait, en s'ingéniant à découvrir le sens secret de tel ou tel vers gracieux qu'il a rimé, mais bien dans
les sentiments essentiels communs à tous ses personnages. Si des sentiments de ce genre existent, s'ils sont constants, on conviendra qu'il n'y aurait aucune témérité à présumer qu'ils doivent être ceux mêmes de Racine.
Tous ses personnages ! (Mais entendons-nous. Il ne va s'agir que de ceux qu'il a créés — ou recréés — , non de ceux qu'il a imités, par exemple Alexandre, ou tels personnages de la Thébdide et d'iphigénie.)
Or il nous apparaît — et nous allons tenter de l'établir — que ce par quoi les personnag^^s de Racine sont purement à lui,que l'essentiel de ces personnages, est à part et fait d'eux des êtres infiniment rares en littérature, rares surtout dans notre littérature française.
Sainte-Beuve nous déclare, qu'aux deux siècles classiques, la véritable passion n'a été réussie que trois ou quatre fois, et par des très sensuels. Ils se sont appelés : l'auteur longtemps ignoré des Lettres de la Religieuse portugaise, l'auteur de Manon, M"° de Lespinasse, et surtout Racine '. Remarquez la particularité : tous êtres ayant d'abord cherché l'émotion religieuse! Remarquez aussi que c'est chez la femme que la passion est la plus fréquente, la temme, moins que l'homme, menée par une idée, da-
l.« L'amour sur lequel vit toute notre littérature est une contrefaçon de l'amour. L'amour vrai, le grand, qui prend l'être entier, en fait sa chose, est fort rare... C'est que le spectacle de la passion (vraie) nous déconcerte : il nous met mal à l'aise. » (Doumic)
3i4 AUTOUR d'un racine ignoré
vantage par Timpulsion (sentiment ou tempérament).
C'est justement pour cela que les plus violemment passionnés des personnages de Racine, sont des femmes. Est-ce à dire que, selon une formule courante. Racine aurait en lui quelque chose de féminin ? Pas nécessairement ! Tous les grands séducteurs, pour amener dans leurs rets celles sur qui ils avaient jeté leur dévolu, ont déployé, avec beaucoup de ruse, une infmie douceur; mais cette douceur voilait, masquait une force puissante. Les femmes, qui ne sont attirées que par les forts, leur savent un gré infini de sembler vouloir se laisser désarmer. Gela est tellement vrai que, dans le peuple, une crise de colère, même brutale, de l'amant ne déplaira pas à l'amante, — parfois la ravira d'aise, si, après la violence, l'amant redevient doux ; car, alors, elle n'en savourera que plus délicieusement la joie intime de devenir maîtresse d'une force, naguère impatiente du joug. La femme, en effet, a, bien plus que l'homme, le respect de tout ce qui est puissance. Le vigoureux mâle qui la regarde d'en haut avec une douceur légèrement dédaigneuse est bien autrement aimé que le blême soupirant qui adore à genoux. Et c'est parce qu'elle est telle, que la femme s'incline si facilement devant le fait. Le fait, mais c'est la force !
Cherchons donc de quoi relèvent, soit les forces de la passion, soit les mobiles d'impulsion les plus habituels aux personnages de Racine.
Comme toute la critique s'accorde à le tenir pour très réaliste, voyons donc un peu si l'art de Racine n'aurait pas consisté principalement — ce serait d'un
bon réaliste — à tenter de faire jaillir toute la beauté d'épanouissement des forces naturelles.
Et pourquoi pas ? Est-ce que les plus populaires figures de femmes créées par la littérature moderne, Manon, Carmen, l'Arlésienne, Emma Bovary \ évoquent autre chose que des très nature? Enlevez-leur cette belle animalité, cette qualité d'être infiniment voluptueuses, donc infiniment désirables, — désirables au même titre que Phèdre, Hermione ou Roxane, que leur reste-t-il ?
Manon est vile, Carmen est sans cœur, mais l'une et l'autre possèdent la plus irritante, la plus victorieuse toute-puissance, celle de la beauté.
— Comment, Manon et Carmen représenteraient la beauté/... Non, la beauté, c'est quelque chose de mieux que... deux filles 1
— Vraiment?... Et quel est donc le symbole de la beauté?
— Mais...
— Voulez-vous que nous consultions Socrate ou le divin Platon.
Ouvrons les fameux Dialogues? Qu'est-ce que le Beau, demande le maître? Les disciples proposent diverses réponses. Hippias dit : « Le beau c'est une belle fille / »
Le maître approuve...
Quelle leçon de modestie pour les précieux !... Ainsi, ce sera le rustre de la campagne, l'ouvrier illettré, simplement parce qu'ils ne sont point trop loin de nature, qui auront le mieux jugé.
1. Brunetière : « M"° Bovary, odieuse si vous parlez morale, d'une rare valeur si vous parlez esthétique ».
Et c'est parce qu'elles sont de belles filles que Phèdre, Manon et Roxane sont la Beauté, — beauté que leur infamie ne diminue en rien, tant elles vivent ; or, a dit M. de Vogué, la vie est une qualité telle qu'elle supplée toutes les autres qualités.
Alors, le suprême artiste est celui qui, d'une « belle fille » arrive à faire une « très belle fille *■ ».
Est-ce donc si surprenant ? De tous les animaux, ceux qui nous semblent les plus beaux ne sont-ils pas précisément ceux-là mêmes que nous sentons les plus cruels? Y a-t-il plus beau qu'une tigresse? Oui, il y a cette même tigresse en fureur\... Plus féroce, elle semblera plus belle.
Quelqu'un qu'on ne taxera pas d'amoral, Brunetière,a osé dire : « Ces tragédies ne seraient que des faits-divers, même Andromaque, si l'on enlevait aux personnages leur auréole de mythologie.» Autrement dit : « ressembleraient fort à ces batailles à coups de couteau de la rue et des bouges » ; avec toutefois ceci de défavorable au fait-divers que la liberté des personnages y est bien éphémère, même assez réduite, tandis que le personnage de Racine est aussi libre d'abattre son ennemi qu'un fauve l'est d'étrangler, d'anéantir sa proie. Et Fontenelle va ajouter : « Ce sont des faits d'une vérité commune » (commune à tous les hommes). Or, ce par quoi tous les hommes sont communs, c'est leur fonds d'animalité'...
1. L'art, a dit fort justement M. Péladan, consiste en superlatifs.
2. L'homme nature ne peut être montré que dans la tragédie — ou dans des histoires à la Kipling. Dans l'un et l'autre cas l'écrivain dispose de personnages libres, (libres socialement, moralement, intellectuellement). Ils font ce qu'ils veulent. Or c'est ce que lui suggère son instinct que l'homme fait le plus naturellement. Cette suggestion est
MaintenaQt, étudions le libre jeu des instincts dans les tragédies de Racine.
toujours violente, d'une force magnifique. Qui sait si Bonaparte ne nous paraît si beau qu'à titre de « débrideur » d'instincts ?
En effet dans la plus célèbre de ses proclamations à l'armée d'Italie il exalte surtout les instincts de convoitise : « Soldats, vous êtes nus. ..je vais vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde: vous y trouverez... ! »
C'est un langage de chef de hordes, c'est de l' Attila. Or Attila est d'une splendeur tragique. A force de cruauté, il devient beau à nos yeux ; et cependant sa passion ne s'assouvit que de destruction et de carnage. Mais, devant lui les peuples fuient épouvantés. Et ces horreurs font qu'Attila devient un héros dans les légendes des ?^'iebelungen, un saint dans celles de la Hongrie.
Théâtralement parlant, ce « débridement des instincts » sera d'autant plus effarant que ces héros seront plus élégants, plus empanachés, plus polis, plus bien-disants. Le tigre ne nous semble le plus féroce des animaux que parce qu'il est le plus paré, alors que l'ours blanc, nous semble bonasse, tandis qu'il est le plus cruel et le plus fourbe de tous. Aussi est-ce une folie que de vouloir simplifier, appauvrir l'habit de cour dans la tragédie de Racine. Peut-être que si nous aimons tant l'homme-nature c'est que nous sommes, au fond, tous individualistes, tous antisociaux. On a dit (Darwin) que l'homme paraît issu d'une des espèces animales où la sociabilité-instinct était à l'origine le plus défectueuse. L'homme s'y est pris trop tard, au cours de son évolution, pour chercher à devenir social. Son péché originel vrai, c'est l'individualisme primitif, sorte d'anarchisme. Plus l'homme est moderne d'idées, plus il est « communautaire ». Plus il est arriéré, plus il est individualiste. Le barbare est toujours individualiste, sauf en temps de guerre. Les Germains ne concevaient même pas — à la stupeur des Romains — qu'on crût qu'ils avaient des chefs autre part qu'au combat. (De là, après la conquête franque,les Rois fainéants, — des rois qu'on ne reconnaît plus.)
Nous pensons qu'il doit y avoir en Racine, à bien des points de vue, deux hommes : un être individualiste, un être « socialisé ». Toujours l'individu, plus il est individuel (égoïste) est aussi, comme dit Weiss, enclin à la colère, à l'assouvissement de l'instinct sensuel, de la jalousie. Et aussi, moins il est hostile au crime, plus il désire voir couler le sang. Le grand criminel ne déplaît pas à la partie primitive dune nation, au populaire. Tout grand criminel — et le vrai tragique n'est qu'un criminel, — pourrait bien n'être que homme d'un
Les Frères Ennemis. — D'abord deux fils,Étéocle et PoIymce,et l'ami de l'un, Créon. Gomme la nature ne connaît pas d'amis, mais seulement des compagnons, ou encore de moindres fauves qui suivent les grands pour ramasser les lambeaux, disons deux loups vigoureux et un loup plus faible.
Devant les deux grands loups, une proie que tous convoitent irrésistiblement : le pouvoir. Leurs titres à l'obtenir ?,.. Simplement leur appétit ! Les deux grands loups doivent se battre, car la nature n'a jamais vu deux fauves s'entendre sur un partage.
Appelez-vous régner^ partager la couronne?
Intervient la mère louve, la mère (c'est-à-dire celle qui représente l'instinct de préservation de la race). Elle veut exposer sa vie pour sa progéniture, non pour
passé reculé, reparaissant à peu près tel que ses aïeux cannibales.
La révolution dans la vie de Racine se fait de 1677 à 1689. D'individualiste il devient socialisé. Esther, Alhalie, sont d'un collectiviste (si l'on peut dire). Il n'y a plus dans ces pièces-là une femelle excitée, comme Roxane ou Phèdre, — mais une tribu, où les individus ne comptent pas.
Racine pouvait, sans danger pour l'art, finir socialisé. Au contraire, s'il avait commencé ainsi, son génie n'eût jamais pu se manifester, car toute communauté hait les individus originaux de qui l'existence serait une menace pour le corps organisé. Nietzsche a eu raison de dire:« La marque sociale est toujours écrite sur nous avec le fer.» La société à qui nous appartenons nous diminue. C'est ainsi que, Drumont a avoué, un jour, la navrante insignifiance des individus dans les communautés religieuses rigides.
Nous combattrons plus loin l'idée banale d'une conversion de Racine, en 1677 ; mais il y a bien eu, semble-t-il, une autre conversion, dans le sens d'évolution, d'adaptation à des fonctions nouvelles. Toutefois je crois que cette évolution n'a commencé qu'avec Esther et Athalie.
obéir à un sentiment quelconque — puisque toute femelle, qui est mère, s'expose en pareil cas — mais parce que son instinct l'y contraint.
Cette intervention de la mère louve doit-elle arrêter les louveteaux? Non! le respect filial n'existe pas dans le règne animal. Donc, nous prévoyons que les deux grands loups, étant aussi forts l'un que l'autre, plus forts que la mère, vont s'entre-tuer ; et, qu'après, le chacal (Créon) s'emparera de la proie.
Et c'est bien exactement cela qui se passera, — et rien que cela. Voilà, en effet, toute la substance des Frères Ennemis. Pas une minute, il n'y sera question d'un devoir moral de ces deux rois envers leurs peuples ou envers leur mère. Aucun sentiment n'est apparu. L'instinct a été pour tous l'unique loi.
— Mais si par hasard le bon et doux Racine avait été trahi par son sujet antique? — En ce cas, dans sa préface, il ne nous déclarerait pas que, vainement, on lui a conseillé de glisser un peu de sentiment, mais qu'il s'y est refusé :
« Quelle apparence de leur donner d'autres intérêts que ceux de leur haine qui les occupe tout entiers ? Je suis persuadé que les tendresses des amants ne sauraient trouver que fort peu de place parmi toutes ces horreurs (passionnelles). »
Il a raison ; rien que des êtres nature, par cela même de toujours ; car, nous aurons beau vouloir essayer de nous transformer, nous humains, et, dans ce but, nous interdire ceci, cela, de par les religions, les lois, les convenances, le savoir-vivre, les astreintes de caste, nous n'empêcherons jamais que la bête humaine, jijax-heuEes où elle souffre tropii^ù^ elle se croit en trop grand péril, ne je défende haineusement,
avec ses crocs, ses dents et ses ongles, tout comme aux temps préhistoriques.
On ne l'a, hélas 1 que trop bien vu en celte cruelle tragédie du Bazar de la Charité.
Qu'y avait-il là ? La fleur de l'aristocratie, l'élite de la dévotion.
Ils viennent d'ouvrir la séance par des prières, ils sont là pour faire le bien ; jamais groupe humain n'a réuni des dévouements alTectifs plus entiers et plus nobles. Et voici qu'une étincelle jaillit... Un peu de fumée, et déjà des fauves se déchirent à qui fuira le plus vite.
Eh quoi I Voilà donc tout ce que nous avons gagné sur notre animalité? C'est pour de tels résultats que, tant de générations ont travaillé, peiné, aidées des religions, à museler la bête féroce !
Aussi notre trouble aux heures tragiques (dont nous contemplons le tableau) sera en raison directe de la quantité^ de la puissance ordinaire des mêmes devoirs que nous verrons Vanimal humain rejeter d'un coup. La preuve, c'est que, si nous lisons successivement dans les journaux, que deux filles ont l'une et l'autre, — chacune dans un monde différent, — pour en hériter, assassiné leur mère, nous serons assez indifférents au« fait-divers», déroulé au milieu d'une scène d'ivresse, en on ne sait quel bouge ; mais, devant l'autre crime, commis dans le monde le plus élégant, nous serons bouleversés. En effet, devant celle-là, tout devait se mettre en travers pour l'empêcher de commettre une telle action. Et nous restons béants 1 Cependant, en y revenant, en y regardant bien, peut-être, tout de même, tel détail bien atroce nous semblera empreint de farouche
grandeur. Esthétisme des grands crimes ! < C'est beau, un beau crime! > a dit J.-J. Weiss.
Andromaque. — Ici, une fine mère biche, fine, — la ruse est une des défenses de l'instinct animal ; Darwin dit que nous avons beaucoup perdu comme ruse en nous civilisant — a, de par l'instinct naturel, l'impérieuse obligation, pour sauver son faon de tout tenter d'utile.
Or voici qu'un formidable dix cors s'approche.
Elle doit se re/«ser. Certes il est beau, ce mâle, très beau ; et ce ne serait point un obstacle absolu à leur union que ce dix cors ait supprimé l'autre mâle qui l'a rendue mère, mais elle a son petit ! < La biche, nous disent les naturalistes, ne se laissera approcher par aucun cerf, tant que son faon n'est pas encore en état de pourvoir seul à sa nourriture *. »
Ce refus exaspère le dix cors qui menace le faon, — naturellement, ^MÏsqxiQ le faon est l'obstacle. Donc elle doit défendre le petit sans offenser ce dangereux animal. Or elle est très habile. Elle l'a prouvé... La preuve c'est qu'une fois, il y a longtemps, un autre ennemi (Ulysse) voulant déjà tuer son petit, elle a imaginé un stratagème, le change (justement le cerf, poursuivi par le chasseur débusque un cerf moins fort, et, à coups de cornes, le met dans sa piste ; la bête de change périt à sa place). A la prise de Troie, Andromaque a caché son fils et, à la place, a mis l'enfant d'une autre mère. Cet enfant a été égorgé. (Pas
1. « La femme destinée à élever son enfant a l'instinct monogamique. La civilisation seule pourrait la détourner de cet instinct, pas la nature » (Faguet).
un mot de pitié pour cet eufaini, naturellement f)Maiis cette fois il faut trouver autre chose, car le dix cors, s^il en fait la menace, ne désire nullement égorger le petit faon. Ce qu'il vise — et ce qu'il exige c'est la mère. Or celle-ci l'instinct lui interdit de se donner.
Alors elle s'ingénie à faire comprendre au redoutable cerf que, sans lui être le moins du monde hostile, — mère, elle ne doit point céder.
Le beau dix cors, à son tour, ruse : « Vous avez raison de le vouloir protéger, en eflet ses ennemis sont dangereux ; eh bien, son salut, votre sécurité de mère, c'est moi ! » Et justement les ennemis de son petit débouchent. La mère essaie de les calmer. Vains efforts !
Mais, puisque le péril est extrême, qu'il faut y pourvoir, si elle tentait une diversion! Eh oui!... Elle pourrait peut-être transformer en protecteur le plus vigoureux parmi les ennemis. Celui-là, pour le décider, elle se promet à lui, — décidée à trouver ensuite un biais pour ne pas s'exécuter.
Voilà toute la pièce !
D'un bout à l'autre Andromaque a agi en mère que la nature astreint à ruser pour sauver son petit. Aussi ce qu'elle fait est-il ce que la loi de l'instinct prescrirait de plus ingénieux à toute femelle. (Remarquez que, dans cette tragédie, l'instinct a mené aussi tous les autres personnages. Oreste a tué Pyrrhus, simplement parce que, sans cela, il ne pouvait posséder Hermione. Et Hermione a fait tuer son amant qui, sans cela, fût devenu l'époux d'Andromaque, — donc eût été perdu pour elle-même K)
1. Hermione, Roxane, les deux femmes les plus admirables, je crois
Mais, et la passion pieuse et inextinguible d'Andromaque pour son Hector adoré? C'est un sentiment purement moral, celui-là! Or ce sentiment paralyse Andpomaque. Racine l'a voulu. Il ne nous a pas, sans motifs, parlé de la passion sentimentale d'Andromaquepour Hector... Une passion pour un mort, y a-t-il rien de moins sensuel ?
— Alors, vous croyez que cette passion est dans la pièce? S'il me fallait vous citer tous ceux qui la cherchent depuis plus de deux siècles, et ne la trouvent pas, ce serait bien long. Convenez au moins que, si elle existe, c'est à l'état bien.. . calme. En effet,dans une tragédie, et la tragédie est toute action, ce sont les faits qui comptent. Nous ne nous demanderons jamais si, sincèrement Hermione éprouve une passion, car ce ne sont pas ses paroles qui nous l'ont prouvée, cette passion, mais ses actes. Eh bien, nous n'avons pas, chez Andromaque, d'actes tels que, pour nous devenir intelligibles, ils exigent de n'être motivés, déterminés, que par une passion pour son « cher défunt ».
Ce qui pourrait faire croire un instant à cette passion, ce sont quelques paroles habiles d'Andromaque.
du théâtre de Racine. Hermione, personnage secondaire, pour les professeurs, personnage principal pour le public, Hermione, la vraie héroïne du drame ; Hermione, Roxane, les femmes les plus amoureuses qu'on puisse concevoir, puisqu'elles sont les plus cruellement jalouses.
Or, il faut bien que nous nous y résignions, nous autres hommes, € la jalousie féroce, homicide, est, de toutes les preuves d'amour, la plus péremptoire », a fort bien dit une femme d'iafînimcnt de talent, M"» Myriam Harry.
Un moment, affolée par les instances menaçantes de Pyrrhus qui a l'air de ne pas vouloir lui accorder le moindre répit, elle exagère son attendrissement de mère, feint d'avoir dans ses bras, d'enlacer tendrement son fils (qui cependant est absent), et s'écrie qu'il ressemble à Hector, cet Hector qu'elle pleure encore. Nous croirions bien autrement à ce violent amour de veuve si Hermione, devant nous, jetait à la tète de Pyrrhus : « Y pensez-vous ? Andromaque vous aimer ! mais son cœur n'est pas libre. Elle en aime toujours un autre ! Et, comme celui qu'elle aime est mort, votre rival est invincible. » Si Hermione — qui aurait tant d'intérêt à dire cela — ne le dit pas, c'est que, pour tout le monde, le sentiment d' Andromaque envers Hector n'a jamais atteint la véhémence, qui, seule, eût constitué l'obstacle *.
1. On parle devant Hermione du cœur d' Andromaque. Qu'en dit-on? que ce cœur est accablé de déplaisir.
Pyrrhus se demande, au cas où il épouserait Hermione, si Andromaque ne serait pas jalouse,..
Donc ni Pyrrhus ni Hermione ne considèrent que le cœur d' Andromaque appartiendrait à Hector. Tous deux le tiennent pour libre.
Tout cela Sarcey l'a dit aux lecteurs dvi Temps avec son gros bon sens: «Voici la psychologie d'Andromaque. Je vous donne le fil qui doit vous guider. Andromaque est une maligne. Tout est manège chez elle en vue de protéger son petit. Un homme est très amoureux d'une femme. Il est tout puissant et tient entre les mains le sort de l'enfant, et dit à la mère, car il est de nature violente : « Si vous me refusez je le tue. » Il est toujours après elle: il ne fait que lui répéter: « Vous savez, c'est demain que je le tue. »
« Elle ne veut rien lui accorder et elle trouve moyen de le renvoyer toujours furieux, mais jamais désespéré. C'est une maligne I Ce qu'elle veut c'est prolonger la situation. Elle fait de la diplomatie. Cette diplomatie appelez-la du nom que vous voulez.
« Gomment s'y prend-elle ? Libre, elle dirait : « Laissez-moi tranquille ! » Pas libre, elle dit : « J'aime mon mari ! »
«Alors l'homme espère que, puisqu'elle aime quelqu'un, c'est demain
Mais, comme voici deux siècles que nous affadissons Racine, (ainsi qu'a bien voulu me récrire Jules Lemaître)nous avons ajouté à la pièce le monologue suivant : « Mon adoration pour Hector me crée le devoir moral de lui rester toujours fidèle, que j'aie ou non un enfant. » Certes la fidélité, à tout prix gardée à un défunt époux peut être chose admirable à traiter, mais ce n'est pas la pièce de Racine !
Sa pièce, c'est une biche qui se devait toute à son faon, qu'on a cherché à détacher de lui. et qui lui reste rivée. Etant naturel cela n'est pas admirable du tout.
Buchnerdit que l'amour maternel est le même chez les animaux et chez les humains, aussi intelligent, aussi ingénieux. En quoi une femme qui, pour sauver son enfant se jette dans les flammes, est-elle plus
lui qu'elle aimera. « S'il n'y a que cela entre nous ». se dit -il. Et il pousse sa pointe.
« La maligne lui glisse des compliments :
... Je me suis quelquefois consolée
Qu'ici, plutôt qu'ailleurs, le sort m'eût exilée
Jadis Priam soumis fut respecté d'Achille J'attendais de son fils encore plus de bonté.
« Quelle ingénieuse manière de lui dire : « Je vous tiens pour un plus grand cœur qu'Achille lui-même. »
« Elle ment, cela est cernât rt.Andromaque se dérobe derrière sa douleur en femme qui sait que les larmes embellissent. Elle pleure parce que ses larmes retardent l'instant fatal où il livrera son fils au bourreau. Le manège est d'un effet certain, infaillible. Pourquoi donc pas? Il s'agit de sauver son fils !
c Décidément, chez Racine, sous la phrase, vivent des hommes qui sont l'homme éternel.
... Sous les vers nous entendons, nous, une foule de sentiments et d'idées dont Racine ne s'' est jamais douté. »
héroïque que la cigogne, qui, attaquée par un rapace, étend ses ailes et meurt sur ses petits? Ou que cette femelle d'éléphant, citée par Schweinfurt, qui, dans un hallier, — auquel on a mis le feu pour la prendre elle et son petit, — court à une mare, prend de l'eau, inonde avec sa trompe le petit être, et périt quand, lui, n'est que blessé ?
Darwin signale que chez nombre d'espèces d'oiseaux la femelle ne survit pas au mâle quand elle a été fécondée et a produit, ne fût-ce qu'une fois. Chez d'autres espèces la veuve survit mais refuse l'approche de tout mâle.
Brehm observe que chez toutes les espèces où la protection du petit est difficile, la veuve ne se remarie pas.
Si ces veuves-là ne sont pas héroïques, est-ce qu'Andromaque pourrait ne point faire ce qu'elle fait... ?
(Rappelons enfin ce détail que Racine est d'une race où le remariage de la femme ne s'étant jamais produit, constituerait une anomalie morale, une monstruosité qui équivaut à une impossibilité matérielle.)
Britannicus. — Ici, une étonnante, une splendide création de Racine 1
Il a éventé (dans Tacite), la plus amorale mais la plus aiiimalement femme des femmes, Agrippine. Cette bète féroce est arrivée à s'emparer des plus belles proies par les caresses énervantes qu'elle a prodiguées à des mâles puissants. Elle n'est que femme, donc que bête de proie. Elle fut mère (vraiment mère)
tant que Néron n'était qu'un faible enfant. Mais maintenant, c'est un adulte et on ne peut plus fort. Les autres le craignent : lui ne craint personne. Ce jeune tigre n'a donc plus besoin d'une mère. Au contraire, car il lui voit entre les dents une proie que lui-même convoite: le pouvoir!
La tigresse tient à garder cette belle proie. Le jeune tigre, aussi fort, bientôt plus fort, devient menaçant.
Alors les deux adversaires se frôlent, se flairent, se guettent. Lui, rusé, comme tout animal, — répétonsle, l'animal est foncièrement fourbe — joue au petit qui aurait encore un penchant filial. Elle, elle n'y croit pas du tout, à cette voix du sang. Cependant, un instant, elle essaie de « répondre sur le même air » ; puis, sentant qu'en somme, il n'y a plus devant elle qu'un mâle, elle qui se souvient d'en avoir séduit tant d'autres, elle essaie encore une fois l'effet de son sexe. Elle se pare magnifiquement pour éveiller des désirs voluptueux. Elle croit avoir vaincu...
On eut pu s'y tromper. Le jeune tigre s'est retiré tête basse, à reculons. Elle reprend alors sa délectation gourmande. Soudain un formidable coup de griffe la broie...
C'est de la pure animalité. Aucun autre ressort n'a agi que celui des appétits.
Bajazet. — Et cette Roxane, Jules Lemaître nous l'a montrée « affolée de luxure ». Elle jouit de humer l'odeur du beau mâle, geint amoureusement, pleure, puis, le voyant la dédaigner et frôler une autre
femelle, s'embusque jusqu'à ce que, sûre d'être trahie, elle bondit et l'étrangle.
Qu'y a-t-il d'humain dans cette Roxane et dans ce Bajazet? Ont-ils un instant paru se douter qu'ils avaient une conscience? Mais ils n'ont même pas cette demi-loyauté qu'on rencontre déjà chez le sauvage. Jules Lemaître va nous dire que Bajazet c'est la pièce « où tout le monde ment »; que Bajazet serait moins laid s'il disait qu'il a honte, mais « malheureusement il ne le dit pas du tout. »
Quant à Atalide, c'est celle qui ment encore le plus. «Et quel rôle ! Cette femme amoureuse qui s'entremet pour son amant, auprès d'une autre femme, et le lui vante, et le lui offre, et le lui envoie !... »
Pour Roxane, une femme sensuelle, grasse, aux paupières lourdes ; son amour est charnel, furieux. Elle adore Bajazet avant de lui avoir jamais parlé : vous pensez donc bien que ce n'est pas de son âme qu'elle est éprise. Elle n'en veut qu'à son corps. Mais sur quelles étranges caresses compte-t-elle pour s'emparer de lui ?... Roxane est un des animaux les plus élémentaires, les plus effrénés qu'on ait mis sur la scène, une bête qui halète. »
Et si de pareils êtres nous apparaissaient sans ces beaux vêtements orientaux qui les parent, jamais nous ne soupçonnerions qu'ils tiennent à une époque aussi rapprochée; nous croirions qu'il s'agit d'êtres primitifs.
BÉRÉNICE. — Bérénice naquit d'un sujet imposé à Racine.
Jules Lemaître pense qu'elle fut ud succès, tout en avouant que la critique l'avait ridiculisée. Nous établirons quelle ne fut pas du tout un succès de public» Alors succès de quoi?... Il semble qu'on pourrait dire que Bérénice n'existe que pour le livre, puisque, chaque fois qu'on a essayé de la jouer — même à notre époque, — elle a été délaissée. Elle ne porta même pas au bi-centenaire de Racine, bien que jouée par une troupe d'élite '.
MiTHRiDATE. — Cclui-là cst uu grand massacreur, passionné de la puissance.
Au lieu de voir en lui un roi, voyons un simple loup-cervier, un de ces animaux destructeurs qui tuent pour tuer, puisque, parfois, toute une bergerie est
1. Par Mmes Bartet et Moréno,MM. Albert Lambert fils, Paul Mounet et Fenoux. Les Plaideurs, joués par des seconds rôles, venaient de remporter un succès éclatant, et cependant Bérénice ne porta pas. Je me souviens que plusieurs raciniens connus, académiques même, en retournante Paris,et, comme nous causions de ce demi-échec, l'expliquèrent par une raison que je n'osai contredire : « La représentation a eu lieu sous une tente, donc en plein air, tout contre une ferme. On entendait les chants des coqs, les beuglements des animaux d'étable. C'était une note moqueuse de franc réalisme; or, Racine est un peu conventionnel; il vaut surtout par la forme. » Aujourd'hui, plus audacieux, je proposerais ceci: Racine est réaliste, la plupart de ses hommes, de ses femmes ont vécu, seulement ni Titus ni Bérénice n'ont vécu. Ces deux-là, sont les seuls des héros de Racine qui ne valent que par la forme. Et le voisinage de la réalité avait rappelé avec insistance aux spectateurs, même lettrés, que Bérénice {Bérénice seule de tout le théâtre de Racine) était aussi conventionnelle que les Plaideurs étaient < nature ».
Bérénice est à part. Racine, d'ordinaire, n'était pas actualiste dans le choix de ses sujets. Il le fut, nous le savons tous, pour Bérénice.
égorgée par un seul loup en une seule nuit. Mithridate qui exècre tout le monde, même ses enfants, est le plus féroce de tous ceux que M. Lemaître appelle « les fauves de la ménagerie de Racine». Il a un fils, Xipharès, qui aime la même femme que lui. Aussitôt qu'il s'en doute Mithridate le condamne à mort.
Mais, avant, il a, trois minutes durant, délibéré dans sa conscience. Et vous allez voir ce qu'il y a dans une conscience de loup-cervier :
Ta vas sacrifier qui ?...
Un fils que Rome craint, qui peut venger son père !
J'ai besoin d'un vengeur...
Pourquoi répandre un sang qui m'est si nécessaire?...
Non, les Romains seraient trop contents! De sorte que s'il avait un autre lieutenant, Mithridate n'hésiterait pas à tuer. Donc Mithridate n'est pas un père. Et pourquoi ne l'est-il pas? Le plus naturellement du monde: parce que son fils est déjà adulte et que dans la nature la paternité n'existe pas longtemps \
Iphigénie. — Une jolie jeune fille va être jetée en pâture à des affamés de carnage. Qui la défend ?
1. Dans le beau portrait de Mithridate par M. Jules Lemaître nous ne voyons qu'un mot à critiquer, car, ce mot, rien dans les faits de la pièce ne Va justifié, c'est le mot en italique :« Le rival de Mithridate est un fils qu'il estime et affectionne;... tout cela poussé à l'atroce par la condition, la race et le passé de Mithridate, habitué au sang, traqué comme une bête et qui a dû répondre aux crimes par des crimes et trahir pour se défendre de la trahison : homme de désir et de volonté indomptable, homme de dissimulation et de ruse. » Relisez la pièce ! Affectionne ?... Pas un acte qui le prouve !
Le jeune mâle (Achille) qui la désire avec fureur. Ensuite sa mère. Cette mère (Glylemnestre) fait moins « du sentiment » qu'elle ne montre les dents.
Et le père ? Le père, dans la nature, ne penserait qu'à lui-même, à son intérêt. Si, au contraire, c'était un homme très civilisé peut-être défendrait-il sa fille avec plus de dévouement encore que la mère.
Eh bien Agamemnon se conduit-il en homme ou en bête sauvage — bête sauvage infiniment vaniteuse, quand il exige que sa fille se laisse tuer :
Ma fille, il faut céder
Montrez, en expirant, de qui vous êtes née,
Songez donc dans quel rang vous êtes élevée !
En somme rien d'humain !
Phèdre. — Cette femme incestueuse a commis le crime le plus odieux : faire condamner exprès un innocent. A-t -elle la stupeur muette que donne le remords? Non 1 Elle se borne à phraser ; puisqu'il faut passer son ennui sur quelqu'un, elle s'en prend à sa confidente : « Misérable, c'est ta faute ! »
Si elle avait eu l'ombre de ce qu'on appelle remords, au lieu de mentir en se bornant à prononcer le mot, — qu'est-ce qu'un mot ! — elle eût couru avouer son crime à Thésée.
Mais elle pousse la férocité jusqu'à examiner si elle va laisser périr Hippolyte. Et, aussitôt; « Puisqu'il ne m'aime pas, tant pis pour lui !» Et on a voulu que Phèdre, par un côté, fût un peu chrétienne... Drôle de côté, drôle de chrétienne !
Athalie. — Quel misérable que ce grand-prêtre Joad \ qui, au mépris des lois de l'hospitalité, attire par fourberie Athalie chez lui — et l'assassine.
Eh bien qu'est-ce que cela signifie ? Nous bornerons-nous à répéter, avec Jules Lemaîlre, que cela prouve que Racine est féroce ?
Mais, féroce, cela ne définit pas, cela ne nous donne pas la raison d'être de cette chose, peu répandue de nos jours, qu'est la férocité ?
Cette source, cherchons-la. Racine fait agir les êtres qu'il recrée (oui, qu'il recrée, qu'il pétrit à son gré — car on a constaté que ses personnages sont souvent plus durs que leurs modèles antiques) comme si aucun d'eux n'avait jamais eu la moindre notion du bien et du mal. Racine qui aime, puisqu'il les fait tels, ces enfants de sa pensée, est décidément un amoral. (Combien aveugles ont donc été les romantiques, eux qui niaient le devoir et proclamaient les droits de la passion, de ne pas avoir su reconnaître en Racine un beau type d'anarchiste moral !) Peut-on être plus négateur que celui qui, dit Brunetière, excuse toutes les infamies et les glorifie? Chez Racine chacun des héros prend ce qu'il convoite. Il le prend avec de belles paroles, mais il le prend. Chez Racine,
1. Pour Sarcey, Joad était un monstre, un prêtre fanatique, hypocrite et sanguinaire qui attire son ennemie dans le piège le plus odieux et extermine sans pitié tous ceux qui ne pensent pas comme lui.
le plus naturellement du monde, on tue qui Von hait.
Chez lui tout est proie. La femme la proie de l'homme. L'homme la proie de sa passion. C'est un long, un indéfini festin de fauves. Dans les sombres forêts, au temps de l'âge de pierre, cela ne devait point se passer autrement. Voyez les héros des romans préhistoriques des frères Rosny 1 Oui l'amoralité, ici comme là-bas, est intégrale.
Jules Lemaître exprime absolument les mêmes idées, voit le même féroce Racine. « Les héros de Racine n'ont de chrétien que ce que le poète, produit d'une civilisation chrétienne, a fait couler en eux