‹ Autour d'un Racine ignoréChapitre 45 sur 71 · IV. — Ses trop rapides succès en tout genre · texte numérisé non relu

IV. — Ses trop rapides succès en tout genre

(Il fut, tout de suite, un enfant gâté du succès. Il était quelqu'un dès vingt ans, puisque son Ode sur le Mariage du Roi, lui valait une bourse d'or et une pension, avec l'estime des plus marquants parmi les écrivains. A ces succès de gloire durent s'ajouter des succès galants extraordinaires. Il était trop beau! De tels succès sont singulièrement corrupteurs.

C'est alors qu'il devint l'arriviste que montre Jules Lemaître. Il marcha tête haute vers son étoile, foulant aux pieds tout obstacle, ainsi que le bel Alexandre, son héros, son dieu !

L'âme de Racine, c'est donc l'âme même des « fauves de sa ménagerie ». Il serait un primitif amoral — ce qui expliquerait que, comme dit J. Lemaître, il ait exprimé l'homme de partout et de toujours.) «

Nous voilà de plus en plus loin d'une âme de Port- Royal...

Eh oui!... Et comment ne voyons-nous pas que Racine est... païen?

Oui, païen ! Pourquoi n'aurait-il pas dit tout bas ce que dit tout haut notre très admirable Loti : « Il n'y a pas de dieux, il n'y a pas de morale ; rien n'existe de tout ce qu'on nous a enseigné à respecter; il y a une vie qui passe. A cette vie il est logique de demander le plus de jouissances possible, en attendant l'épouvante finale : la mort ! »

Tenez, voici, je crois, Racine :un païen qui eut très peur de la mort — comme ses aïeux francs, mais, comme eux aussi, n'en eut peur que très tard...

Ce très tard, je le trouve essentiel...

Quel dommage que M. Jules Lemaître ait attendu son cours sur Fénelon pour nous avouer que, dans ce temps-là (Louis XIV), il n'arrivait guère qu'on revînt à Dieu autrement que par terreur, — quand la mort approchait!

Il y a aussi autre chose dans le « sentiment » de presque tous les personnages de Racine.

Ils ne sont pas seulement des êtres « formidablement armés » (aux fins d'assouvir leur désirs naturels), ils sont, en plus, d'une fierté individuelle extrême. Ils ont d'abord la fierté de leur sang; plus encore l'orgueil de la dignité que leur ambition a acquise ou de celle qu'ils convoitent. Personne n'oubliera leur rang, ne leur « manquera », — ou il s'en repentira !

C'est ainsi que Racine a créé une passion nouvelle : la passion de la dignité...

Bérénice la personnifie à merveille. Bérénice veut un titre, — un titre, et non un homme. Si elle ne voulait que rhomme ', elle le pousserait à s'aller cacher dans quelque doux asile écarté.

Elle veut une couronne. Elle vit d'ailleurs parmi des gens qui ne pensent à rien qu'à mesurer leurs fiertés sur les variations de leur fortune.

Le cas d'Antiochus est curieux, sous ce rapport.

Connaissez-vous posture plus ridicule que celle de cet amoureux transi, simple « utilité » servant à rehausser la dignité de Bérénice? Grâce à lui Bérénice occupe, dès le début de la pièce, le rang enviable d'une femme qui, née reine — mais reine de rang moyen — pourrait déjà être une très puissante souveraine. Il lui suffirait pour cela de consentir à accepter la main de ce monarque d'Asie.

Lui, cet Antiochus, repoussé par Bérénice, apprenant le prochain mariage de la femme qu'il aime, n'a plus qu'une chose à faire : s'éloigner.

C'est bien cela qu'il annonce. Aussitôt son confident de protester. < Comment, vous ne voyez pas, sire, que dans l'occurrence, il y a — ce qui prime tout, — occasion pour vous de monter en dignité.

Titus devenant son époux Lui prépare un éclat qui rejaillit sur vous *

1. Idée de M. Ed. Rod. De lui également la remarque que Racine ne pouvait qu'être infiniment goûté de Saint-Simon, ce duc et pair si féru da vanité nobilaire.

2. Il n'y a pas que dans Bérénice'.... Qu'on se rappelle la confidente d'Andromaque disant à la veuve d'Hector qu'épousant Pyrrhus, elle recevrait, en somme, de l'avancement en honneur. Hiéréu-chiquement Pyrrhus, le tueur, est, en effet, le supérieur d'Hector, la victime !

(Plus on étudie le caractère Scandinave et plus Ton est frappé d'y

Attendez pour partir que César vous renvoie Triomphant.,.

rencontrer certaines tendances qwe nous retrouvons ici chez Racine. M. Bellessort, qui connaît bien le pays d'origine des Francs, nous apprend que les Scandinaves ont le culte de la force véhémente. Une brutalité dominatrice est chez eux le soutènement d'une fierté nobi^ liaire extrême. Il y a toujours, un étonnant souci de la dignité de la race d'où l'homme est issu.

M. Bellessort résume ainsi Bjcersterne-Bjœrnson, l'un des deux épiques modernes de la Scandinavie : « un violent, roué, sans franchise, passionné, en même temps théologien biblique. Avec une imperturbable assurance il considère comme étant à lui ce qu'il a lu, ~ et le prend. Il hait frénétiquement ses proches (Ibsen notamment, un proche parent, mais un rival !) Il apparaît les yeux brûlants de vengeance. Ses plaisanteries sont trop lourdes, d'un gros comique. L'attitude est présomptueuse, méprisante, quelque chose de la grandesse espagnole. »

N'est-ce pas un peu cela parfois. Racine, comme caractère, et aussi comme génie ?

Si j'insiste sur ce point c'est que je vois, nous autres Français, nous méprendre souvent sur les héroïnes de Racine. On dit : « JHermione?...une névrosée, car elle est à demi détraquée, Roxane une hystérique. » Mais non ! Hermione est d'une autre race que nous, mais c'est une âme saine, vigoureuse ; pas trace de neurasthénie chez elle. Roxane non plus n'est pas une malade. Pas davantage la femme mûre qui voit ses charmes décroître. Roxane est jeune. M. L. Brunel a bien voulu m'envoyer une étude psychologique et physiologique sur Roxane. Roxane, — il le prouve, — est la femme d'Orient jeune, saine, sans tare aucune).

Hermione et Roxane ont été, plus qu'on ne pense, atteintes dans leur dignité : elles se vengent. (Pour Roxane, voir aux Annexes.)

Augustin Thierry prétend que ce par quoi le Franc ne ressemble à aucun peuple, son trait signalétique, est que son orgueil consiste surtout dans la vanité du rang, de la condition. Le Franc, dit-il, est le seul de tous les barbares qui osa établir par ses lois une différence de valeur légale entre le Gallo-Romain et le Franc. Il a un mépris intraitable, une aversion allant jusqu'au dégoût, jusqu'à la haine féroce pour qui n'est pas de sa race. L'excès d'orgueil qui devait perdre la noblesse féodale française est d'origine franquc. La morgue anglaise fut une importation franque par les Normands.)

Gomment, triomphant?... Oai,

... Chargé des titres souverains.

Antiochus ne proteste pas !

Et voici Bérénice qui, depuis trois ans, se laissait courtiser par lui. Aujourd'hui, elle se croit déjà impératrice. Elle a donc, virtuellement, préséance sur Antiochus. Or celui-ci se permet de l'oublier !

Je n'aurais jamais cru, lui dit-elle

... que dans une journée Qui doit avec César unir ma destinée Il fut quelque mortel...

{Mortel? un pareil roi...)

... qui put impunément Se venir à mes yeux déclarer mon amant.

Sa confidente lui fait alors des reproches sur sa dureté. On n'est pas si pointilleux !... Ce qui l'étonné le plus c'est la hâte de Bérénice à écarter Antiochus. Quelle imprudence I

Titus n'a point encore expliqué sa pensée.

Du tout, réplique Bérénice, je tiens à ma gloire! On a, je ne sais comment, qualifié Bérénice de « douce élégie. »

Douce élégie ? avec des vers comme :

Cette haine, soigneur, reste de sa fierté,

(En vérité, comment lit-on Racine ?)

Quand, à la fin, son rêve d'orgueil se sera écromlé,

Bérénice, par un effort de superbe se relèvera. Elle clamera qu'elle va servir d'exemple à Vunivers, — ce qui n'est pas un mince honneur 1... Et la voilà consolée !

Iphigénie tient à la vie, mais davantage à sa gloire. En effet elle finit par accepter de se laisser égorger, frappée de la valeur de cette considération que, un jour son

' ... trépas...

Ouvrira le récit d'une belle histoire 1

(On comprend que le public n'ait jamais beaucoup goûté pareille pièce !)

Phèdre vient effrontément s'offrir à Hippolyte. Jamais la passion n'a déliré à ce point. Mais Hippolyte :

... oubliez-vous Que Thésée est mon père, et qu'il est votre époux ?

Cette réponse, Phèdre l'a dix fois méritée. Cependant, comme Hippolyte n'a pas un rang comparable au sien — puisqu'elle est reine — elle bondit !

Et sur quoi jugez-vous que j'en perds la mémoire^?

1. Un professeur me demandait de ne pas insister sur cette « petitesse » de Racine tenant tellement au préjugé du rang social ; cela le diminuerait devant l'opinion. J'ai répondu que le seul défaut de ce préjugé du rang est de dater un peu trop. Notre démocratie française met aujourd'hui tous les humains sur un même plan, sans vénérer le moins du monde leurs titres et leur sang, mais cet irrespect est relativement récent. Au temps de la monarchie il y avait en France, même sous le second empire, un souci des hiérarchies, en tout et partout, qui nous paraît aujourd'hui saugrenu.

Qu'on relise, en effet, le réquisitoire de Pinard contre Flaubert,

Athalie tombe sur un cri de reine orgueilleuse et encore arrogante. En effet, ce n'est pas un homme, c'est un Dieu qui triomphe d'elle. Or elle a lutté contre lui, longtemps, d'égal à égal. L'honneur est sauf!

On se souvient de l'attitude de Monime, telle que Racine l'a voulue, Monime qui aime mieux s'exposer à périr, elle et son amant, que de ne pas demander, sur rheure, à Mithridate raison de son insolence.

Je n'insiste pas. Depuis Taine, depuis Anatole France, cela a été marqué trop de fois et en des termes trop heureux — que, chez les personnages de Racine, le souci de leur vie est moindre que celui de leur amour-propre, — pour qu'il faille appuyer.

Alors retenons ceci : les héros de Racine ne font jamais que ce que la nature leur commande, — hormis quand leur amour-propre est en jeu. Alors tout, plutôt que de s'humilier! A ce moment ils ne sont plus du tout « nature ». Sauf cette modalité — un peu singulière, qui les fera parfois paraître convenus, — ils sont admirablement vrais, vivants et naturels.

Racine est le plus gva.Tid des naturistes. Voilà pourquoiil est terrible, mais voilà pourquoi il est immortel * .

(procès de Madame Bovary) on y trouvera, à cet égard, des choses qui ne heurtèrent point à l'époque. Aujourd'hui nous n'en croyons pas nos yeux, quand nous lisons : « Emma arrive à Vonville, et, là, qui fixe ses regards? Ce n'est pas l'honorable notaire, mais u.n simple clerc. N'y a-t-il pas là nne offense aux convenances ! »

1. Ah! comme il semble que M. Paul Albert — que Sainte-Beuve estimait tant — n'eut pas eu tort de dire que les tragédies de Racine ce sont « des nappes de sang jonchées de fleurs ».

Aussitôt certains protestèrent. Savez-vous contre quoi? Contre la vulgarité de l'expression!... Elle est pourtant très ivii» siècle. M"« de Sully, carmélite voulant peindre aux yeux de la comtesse de Brégy ce qu'est, au vrai, la vie élégante, la vie de Cour, — lui adresse une tête de mort à demi pourrie dans un panier doré comblé de roses aux plus doux parfums.

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