‹ Autour d'un Racine ignoréChapitre 46 sur 71 · LA CRISE DE CONSCIENCE DE · texte numérisé non relu

LA CRISE DE CONSCIENCE DE

Après la cabale de Phèdre, Racine se serait retiré du théâtre par remords afin de se convertir. — Le sens qu'avait alors le mot conversion. — Il n'y a conversion qu'à de certaines conditions. — Il faut aussi des sacrifices et il faut des remords. — Après la date de sa soi-disant conversion, il écrit un opéra, Phaéton, et traduit le Banquet de Platon. La vie qu'il mène. — Les contemporains ont-ils soupçonné la « conversion» de Racine? — Racine a peut-être fourni lui-même la preuve que « sa conversion » était apocryphe.

« Ce n'est pas une réforme de son âme que celle où l'intérêt est du même côté que la foi qu'on arbore. »

J. Lemaitre, Fénelon. (Dans le morceau contre la Réforme française du xvi* siècle.)

« La conversion de Pascal ?... Là encore il faut se garder de la légende. »

Lanson.

— Mais, comment admettre que Racine ait pu être ce magnifique artiste amoral païen alors que Port- Royal était en son âme ? Car — c'est un fait — Racine, en 1677, quitte le théâtre par remords, par horreur de lui-même, et se précipite, des bras de la Champmeslé, dans ceux de la religion.

— Non!... La conversion, les conversions — une première, petite, préparant la grande — tout cela n'est rien qu'une mystification imaginée par Louis Racine, Louis qui voulut nous représenter son père sous les traits d'un pénitont de Port-Royal! La conversion de Racine au lendemain de Piièdre est purement apocryphe.

Si je parle aussi net c'est que je sais — comme on dit au palais — je sais ce qu'il y a dans le dossier de cette pseudo-conversion.

Procédons cependant comme si elle était sérieusement discutable ^

Que peut bien être, que doit être une conversion ? Quand nous saurons à quels caractères on reconnaît une conversion, en quoi elle consiste, par quoi elle se manifeste nécessairement, essentiellement, — faute de quoi elle n'existerait pas, — nous comparerons avec le cas particulier de Racine.

Et tout d'abord, attention ! Un fureteur qui a balayé l'imposture traditionnelle de l'accident détermi-

] . Disons tout de suite que Racine, à ses derniers moments, ne fut pas quitté par M. Vuillard, un janséniste sûr. Or Vuillard tient pour prouvé que Racine ne se convertit que très peu avant sa mort.

Disons aussi que, pour croire à la première conversion de Racine, il faut un parti-pris inouï. S'il n'y a encore eu qu'une biographie sérieuse (en deux siècles) de Racine, il y en a vingt excellentes de Calvin. Or ces biographies ont, toutes, fait justice de la prétendue première conversion de Calvin, car aa vertu ne prouvait pas qu'il y ait eu révolution dans son âme.

Pour Racine, on ne demande pas de preuves. La conversion est un dogme !

nant chez Pascal une première petite conversion S M. Giraud, professeur à l'Université très catholique de Fribourg, commence par ce conseil : « Soyez très méfiants en matière de conversion ! » Et il explique que Ton eut la manie de vouloir que tous nos grands hommes du xvii" siècle se fussent convertis par échelons, cela afin de faire croire que leur éducation très chrétienne les avait fortement impressionnés.

Ce qui a beaucoup facilité la croyance à ces pseudoconversions, dit-il, c'est que le sens du mot conversion était alors très faible. Aux temps de la féodalité l'Eglise, par politique, avait facilement accepté des simagrées de repentir. Tout de suite, au premier geste d'un grand pécheur, on annonçait sa conversion, espérant lui en donner l'idée. (C'est ainsi que Frédégonde, avait déjà « éprouvé » quatre crises de conscience (?), qualifiées conversions, avant de faire assassiner Tévèque Prétextât.)

Remarquez que M. Jules Leroaître parlant hier de la conversion du duc de Bourgogne, — fougueuse nature, haineuse, brutale, mais voilant ses haines, — se refuse à être la dupe des apparences. « Saint-Simon (qui nous parle de cette conversion) exagère... afin de produire plus d'effet. La conversion fut moins rapide. »

C'est, je crois, juste le cas de Racine... Mais n'estil pas permis de se demander pourquoi ce scepticisme (en matière de conversion) est venu si tard à M. Lemaître, — si tard après le Racine ?

Et cependant son confrère à l'Académie, Mgr Du-

1. Avant M. Giraud il y avait: 1° un pont de Neuilly;2° un carrosse retenu par miracle au bord do l'abîme; 3° une conversion de Pascal. Après M. Giraud, il ne reste plus... que le pont de Neuilly.

chesne, lui avait fait remarquer combien il faut être méfiant quant à la sincérité de la religion des gens « en un temps, au xvn% où tout le monde est chrétien ». On était alors trop tenté de « s'arranger pour être chrétien à bon compte ».

Maintenant voyons un peu ce que Bourdaloue, — il s'y connaît ! — appelle conversion.

Celui qui veut se sanctifier doit d'abord commencer par une humilité profonde^aimer son prochain par des œuvres, crucifier sa chair, être sévère à soi-même.

Et à quoi s'aperçoit-on qu'un homme est converti? A beaucoup de génuflexions, d'austérités? Non! A une seule chose : à ce qu'il devient bon *.

Le converti vit dans la religion, il vit- avec elle, il vit pour elle. (Gerson.)

Et où fait-on sa conversion ?

Mais loin des hommes, loin des tentations, toujours dans des maisons religieuses où l'on est pauvre avec des pauvres.

Pourrait-on faire son salut à la Cour ?

Bourdaloue se plaint, avec La Bruyère, que les courtisans — Racine en est — fassent du visage du prince toute leur félicité, — à tel point qu'ils tournent le dos an prêtre et aux saints mystères pour élever leurs faces vers le roi à qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le cœur appliqués.

Quelles consciences a-t-on à la Cour? < Monstrueu-

1. « La principale de toutes les vertus chrétiennes, est la charité » ont dit deux grands papes, Bourdaloue et M. Faguet. (Entendez bien : cela fait quatre personnes...)

ses !» dit Bourdaloue. « On a toujours raison de se défier d'un homme de Cour. »

Et que sont les grands aux pieds de qui l'on vivrait?

« Les grands ne sont que tyrannies, duretés, injustices, violences, concussions, brigandages, désordre de vie, débauche... Voilà ce qui les avilit. »

« Dans les palais des rois on ne peut être sincèrement religieux, car la sensualité y est sans cesse écoutée et flattée et l'on y a le spectacle de la vertu succombant aux plus vicieuses passions. »

Peut-on, au moins, rester honnête homme à la Cour? C'est bien difficile, répondent et La Bruyère et Bossuet.

« L'homme qui est depuis quelque temps à la Cour et qui, secrèlement, veut sa fortune, ne nomme plus les choses par leur nom ; il n'y a plus pour lui de fripons, de sots ni de fourbes. »

Il n'est occupé qu'à faire céder toutes ses passions au désir d'avancer sa fortune. A quoi se ramène la vie de Cour ? A renoncer à ses plus chères pensées et étudier sans cesse la volonté d'autrui.

— Mais il y a à la Cour un clan de dévots. On pourrait s'y confiner. — Justement ce sont les pires !

« Soyez-moi de vertus, non de soie habillés », voilà ce que Ronsard jetait déjà aux dévots de Cour.

« Le courtisan aujourd'hui porte une perruque, rhabit serré, le bas uni, et il est dévot » (La Bruyère).

Qu'est-ce qu'un dévot ? Un homme religieux ? — Le contraire : « Celui qui sous un roi athée serait athée. »

(Bourdaloue) « Un dévot intéressé est capable de tout. » Il nous dit aussi qu'il n'y a pas «plus vindicatif, plus haineux qu'un dévot. »

On ne voit à la Cour que des comédiens de la dévotion, car « il ne faut rien moins, dans les Cours, qu'une vraie et naïve impudence pour y réussir» (La Bruyère).

D'ailleurs Racine lui-même n'a-t-il pas dit dans Esther :

Quiconque ne sait pas dévorer un affront

Ni de fausses couleurs se déguiser le front

Loin de l'aspect des rois, qu'il s'écarte, qu'il fuie !

Voilà qui est acquis, Racine, juste au lendemain de Phèdre, avant son mariage, longtemps avant sa cérémonieuse réconciliation avec Port-Royal, (car en fait, — bien que là encore on ait tenté de nous en faire accroire — elle est sensiblement postérieure à son mariage), Racine entre à la Cour. Le fait d'y entrer est inconciliable avec tout scrupule qui aurait déterminé chez lui une conversion. Converti il eût fui la Cour à tout prix.

Maintenant a-t-il été ravagé de remords? Que cette question que l'on résout (depuis 1747, — elle n'existait pas avant) dans le sens de l'affirmative, est singulière! Nous connaissons donc quelquefois les motifs intimes, le fond des âmes? Non: nous voyons des actes et nous essayons de les analyser, — sans y réussir d'ordinaire, — cela, même quand il s'agit d'êtres simples qui se sont livrés à nous. Mais ce Racine compliqué, qui ne s'est livré à personne!

Alors cherchons à relever — il nous en faut — des actes qui resteraient inexplicables pour nous si Racine ne s'était pas converti.

La recherche sera aisée... M. Paul Mesnard, rinfatigable enquêteur qui, en dix années, ne parvint pas à découvrir un seul acte prouvant la bonté, la tendresse de cœur, la sensibilité affective de Racine, n'a jamais pu, davantage, avant Athalie — c'est-à-dire bien loin de 1677 — signaler un seul acte de sacrifice, d'humilité, de renoncement, d'austérité de vie chez Racine.

Il trouve le contraire tout le temps! II voit — et le rouge lui en monte au front — Racine vers 1081, céder, malgré Boileau, aux instances de la plus impudique des maîtresses du roi, et rimer pour elle un voluptueux Phaéton. Cet opéra est si peu œuvre d'art, que la Montespan, étant bientôt au déclin de la faveur, Racine brûle vite cet opéra, afin de ne pas déplaire à la veuve Scarron, nouvelle favorite.

Il voit encore Racine, sollicité par l'effrontée sœur de la Montespan — cette étonnante abbesse qui tenait, en grec, des propos de corps de garde, et osait promener son bandeau jusqu'à la cour — traduire avec elle le scandaleux Banquet de Platon ^

Selon M. Mesnard, Racine pousse, nous l'avons dit, la courtisanerie envers le roi, au delà de toute limite. 11 dit carrément — il l'écrira à M""" de Maintenon — « le roi et Dieu ».

Il est, plus que jamais, intolérable d'orgueil, n'hé-

1. Ici Louis Racine, est bien amusant. Il fait une scène à Boileau, qui aurait dû ne pas raconter l'histoire de l'opéra de Phadon. Puis il prétend que la traduction du Banquet est antérieure à la conversion.

Cela sauverait son roman pieux... Mais — on ne saurait penser à tout, — obligé de donner, alors, une autre date à cette traduction, il en jette une au hasard. Si la date qu'il donne alors était vraie, ce serait avec les Solitaires de Port-Royal et sous leur direction que son père aurait fait cette graveleuse traduction !1...

site jamais à blesser Boileau et même à mentir quand il y va de son intérêt ^

Alors que la vie de Molière, de Boileau, de La Bruyère est remplie d'actes de désintéressement et de générosité délicats, que trouvons-nous en parallèle chez Racine?

Même pas généreux avec ses enfants III est extrêmement riche. Eh bien, quand il dote sa fille, il prie qu'on ne dise pas le chiffre très faible de sa donation! Si on le savait cela le ferait taxer de ladrerie*.

Qu'on se rappelle la lettre déjà citée où Racine, ayant prêté trente livres à son oncle Claude, recommande à sa sœur de faire rentrer, par à comptes, cette somme pour l'employer à soutenir tous ses cousins pauvres. Allons ! il y avait des cousins pauvres recevant alors de Racine quatre sous de rente par mois ! Et lui touche par an 41.000 livres du roi '.

« Racine est très aumônier » soupire M. Larroumet. — Mais il oublie de le prouver...

1. Rappelons l'histoire du roi se faisant lire par ses deux historiographes, certain passage relatif à une bataille, Boileau lit: « L'ennemi rebroussa chemin. » Le roi interrompt : « Rebrousser !... » — Sire, le mot n'est pas très noble, mais... notre langue est pauvre ; il n'y en a pas d'autre!» — « Voyons, Racine, dit le roi, acceptez-vous rebrousser ?» — « Jamais! Votre Majesté a cent fois raison ! »

2. La mise au couvent de ses filles lui fut infiniment profitable. Les parents sincèrement pieux donnèrent, toujours, on le sait, comme dot de couvent, es qu'ils eussent donné comme dot de mariage.

Or, à la fille qu'il dote en mariage Racine donne (en s'en cachant) 120.000 livres. De celles qu'il fait religieuse (Nanette à Melun, voir encore ces actes, étude Ghagot, notaire) la plus généreusement traitée reçoit 5.000 livres. Et cela après quel aigre marchandage ! (Lettre 187, sept mois avant sa mort, au plus chaud de sa dévotion renforcée) .

3. Rien que de 1677 à 1687 j'ai relevé 4 000 louis de bourses de faveur du roi, 20.000 louis daujourd'hui.

Racine va assister à des crises de misère populaire effroyables- Il fera un placet, — nous dirions aujourd'hui un article de journal — sur la misère du peuple : mais il ne lui vient pas à l'idée de vendre un peu de son encombrante vaisselle d'argent, un peu des diamants de celle qu'il a épousée par pénitence, et qui, comme lui, circule dans l'opulent hôtel de Ranes en robe de velours brodée d'or, constellée de pierreries.

Et puis, voyons donc quelles causes l'auraient déterminé à se convertir ?

« Enfant de Port-Royal, il avait été si profondément imprégné dès sapins tendre jeunesse... » — Pardon! nous cherchons les causes visibles, contrôlables de la conversion urgente. Des causes, en toute conversion, on en rencontre. Pour se convertir, il faut y être poussé par quelque chose. Qn'oTi étudie la conversion de cet « admirable Tolstoï », comme a dit un jour en chaire un vaillant prêtre, Tabbé Vignot ', on voit qu'il eut sous les yeux, dans l'armée, dans l'administration, à la Cour et, ensuite au village, des spectacles qui l'indignèrent. Alors une lente révolution se prépara dans son âme. Apte à goûter autre chose que des satisfactions matérielles, cette àme noble et pure fut le sujet d'une crise et non la cause de la crise. On ne peut donc pas dire que l'âme de Racine (en supposant que Port-Royal eût formé cette âme) — est la cause de sa conversion.

l. Souvent cité dans les précédents chapitres.

Reconnaissons, si vous voulez, que cette àme était, grâce à Port-Royal, très apte à recevoir la bonne semence. Soit ! Mais quels faits ont donc amené dans Racine sa « commotion du pont de Neuilly » ?

Voyons successivement les diverses explications fournies depuis deux siècles :

Louis Racine. — Les bons sentimens dormaient en lui, ils se réveillèrent après les émotions de Phèdre.

Toujours la génération spontanée ! l'auto-conversion!

M. Gazier. — Ceux qui, alors, dirigeaient son âme, durent le sermonner. Il dut y avoir un retour offensif de Port-Royal.

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