I. — Retour offensif de Port-Royal
Voyons un peu! M. Gazier reconnaît que depuis quatorze ans, la tante Sainte-Thècle, bientôt supérieure de Port-Royal, Sainte-Thècle, la seule personne qui eût gardé quelque titre à lui faire de la morale, n'avait plus échangé une lettre avec son neveu. (Nous l'en croyons très facilement. Les Racine ne sont pas des « girouettes ». Sainte-Thècle avait pris un engagement : Tant que le neveu touchera au théâtre, comme il est deshonoré, avili, aucun rapport. Non possumus^.)
1. Ici M. Jules Lemaître — plus royaliste que le roi — contredisant vertement M. Gazier lai-méme, fait le raisonnement suivant : « Sainte-Thècle était tante; une tante est bonne ; donc, étant bonne,
Alors, comment faire pour écrire ? Le retour offensif se manifeste de quelle façon?
la tante écrivait en secret à son neveu. Puis, le neveu, étant bon et tendre, se sentait bouleversé.,. »
Sainte-Thècle bonne I
Pour qui connaît bien les Solitaires, la supposition qu'ils se seraient mis en quatre, ou à quatre, pour tâcher de repêcher une âme est invraisemblable. Ils étaient bien autrement distants et fiers !
En somme, comme l'a fort bien dit dans son Pascal, M. Giraud, ces messieurs étaient des conducteurs d'âme, infiniment plus que des professeurs. Quiconque les écoutait, les fréquentait, était par cela même leur disciple. Quiconque refusait de se laisser mener, ne leur était plus rien. C'est ce qu'a compris Sainte-Beuve, quand il a écrit que Racine est un étranger pour Port-Royal.
Et le Racine de la veille de Phèdre, ce Racine, dont l'âme les aurait « préoccupés » au point qu'ils la faisaient surveiller jusqu'au milieu de l'hôtel de Ranes!
Je suis, d'ailleurs, persuadé que Racine aura désiré qu'on le crût, sinon converti, au moins en voie de conversion. Et pourquoi, s'il l'a désiré n'y aurait-il pas réussi ? n'a-t-il pas réussi en tout — et toujours?
Oh l'habile homme 1 II fait jouer les Plaideurs, satire méprisante contre la magistrature. Le bruit court dans Paris qu'il va être arrêté. Racine aussitôt imprime sa pièce et la fait précéder d'une préface où il affirme avoir visé les justiciables. La magistrature s'apaise, tandis que tout Paris et aussi la Cour, se pâment d'aise devant le joli tour joué aux «chats fourrés de Thémis. »
Plusieurs années s'écoulent. Racine fait jouer Phèdre: un inceste, le meurtre d'un innocent, le mensonge effronté. (Brunetière dira que cette pièce est infâme.)
Alors on regarde la préface, que, quelques mois plus tard, Racine a glissée en tête du livret. On y lit avec stupeur ceci : « Ce que je puis assurer c'est que je n'ai point fait de pièce où la vertu soit plus mise au jour que celle-ci... et soit plus susceptible de réconcilier avec la tragédie des personnes célèbres par leur piété. »
Et aujourd'hui, il y a quelqu'un qui enseigne que Phèdre est l'annonciatrice de la prochaine conversion de Racine ! < La préface de Phèdre l'atteste. »
Mais Racine lui-même s'était d'avance moqué des niais qui prennent au sérieux les préfaces, les « intentions » des auteurs (V. celle des Plaideurs.)
Et qui donc dirigeait l'âme de Racine quand il soupait avec la Champmeslé?
Pas un mot d'explication dans M.Gazier! Silence complet. Il faut sans doute comprendre que Racine s'arracha à ses actrices par l'influence des personnes qui dirigeaient son âme.
Bizarre ! mais, alors, la joyeuse bande, qui, depuis quatorze ans, dirigeait son âme — (ou a^ors les mots n'ont plus aucun sens) — venait tout à coup de prendre en masse le voile ou la robe de bure, et. Racine suivait le mouvement? Est-ce cela, M. Gazier? Non?... Alors^ qui donc étaient ces directeurs ou directrices? Est-ce qu'on les voyait dans les coulisses? au cabaret? au tripot? Et, s'ils n'y allaient pas, où donc, sur quel tabouret, transformé en prie-Dieu, s'installaient-ils pour diriger commodément l'âme de Racine * ?
Alors comment parler si légèrement de direction d'âme ?
D'autant que l'on ne paraît pas savoir ce qu'était, en ce temps-là, un directeur de conscience.
On désignait ainsi les surveillants, les soutiens que se donnaient à dessein les ultras de la dévotion. Saint-Simon n'a pas manqué de nous parler des < dévots à directeurs » ; ce sont, dit-il, les grands dévots les patentés. Et les biographes de M"" de Sévigné ont soin de bien préciser que lamarquise était, si l'on veut, une dévote, mais pas de celles « qui avaient des personnes pour diriger leur âme », c'est-à-dire pas une « dévote proclamée ».
l.Et M. J. Lemaitre. de nous parler de la « documentation si riche et si scrupuleuse » de M. Gazier!... Sa documentation sur Racine?... La Sorbonne l'attend encore, — et le public aussi.
Et le Racine, «partageur » de la Ghampmeslé, aurait été, déjà, dans le galant hôtel de Ranes, un « dévot proclamé » !...
Qui ne voit que Tunique but de ce « retour offensif » était de nous préparer à réentendre l'éternel refrain: « D'ailleurs Racine est tout en Port-Royal et serait incompréhensible sans Port-Royal. »
Eh bien le « retour offensif » est purement imaginaire. Eût-il existé qu'on devrait encore nous expliquer où ce « retour » aurait puisé la force de convertir Racine.