LES CONTEMPORAINS ET LA CONVERSION
Qu'ont-ils vu, les contemporains ? Racine, dès 1674, entrant dans la finance (charge de trésorier de France à Moulins) titre précieux pour un mariage dans la finance *, et Racine se mariera... dans la finance ! Il épouse une riche orpheline — bête à souhait — de qui le père fut trésorier de France en Picardie.
En 1677 on ne vit là rien de plus qu'un changement d'occupations. Pouvait-il en être autrement? Racine, dites-vous, se serait converti de février à mai 1677. Or, un événement capital se produit alors dans sa vie. C'est dès février (tout l'indique, dit Paul Mesnard) que Racine et Boileau sont nommés historiographes du roi, c'est-à-dire encenseurs officiels ^ C'est Boileau qui aura le moindre travail et les moindres gages (4.000 livres). A Racine incombera le plus de besogne et de profit. Il touchera 6.000 livres (environ 25.000 francs d'aujourd'hui). Et Racine avait eu des pièces qui ne lui rapportèrent rien !
Boileau nous dira, — tout naturellement (sans que personne parle de conversion pour lui) qu'il a été ainsi « tiré de la poésie », et a terminé sa carrière.
Eh bien Racine est dans le même cas, le Mercure galant ne s'y trompe pas et annonce que Racine « passe du théâtre à l'histoire du roi >.
1. Et dont il tirera un orgueil fou. On connaît sa fameuse lettre (83) « Nous autres trésoriers de France... »
2. Exactement du 1°' au 15 février, car le roi part pour l'armée le 15.
M""* de Se vigne précise ceci — de très vraisemblable — que le roi a ordonné à Racine de quitter le théâtre. Le roi n'aime pas le partage, on le sait, — le roi, ce formidable égoïste, celui-là qui, un jour obligera la duchesse de Bourgogne, (sa petite belle-fille, grosse de l'héritier du trône, et très malade), à se lever — et, malgré les tortures qu'elle endure, à se présenter à une fête. Elle en mourra d'ailleurs ! Ah !... Non il n'admet pas le partage, celui-là !
M"° de La Fayette nous dit que « ses fonctions officielles suffisent à occuper Racine ».
Pour d'Olivet, (qui fut renseigné par des contemporains,) c'est on ne peut plus simple: la renonciation au théâtre n'a eu rien de soudain; elle s'est imposée peu à peu, et a été la conséquence, d'abord de son mariage, — qui forcément exigeait un changement de vie, — puis de sa fonction d'historiographe.
Des vers qui coururent alors la ville reprochèrent à Racine d'être un profiteur, qui sacrifiait un métier à qui il devait beaucoup, cela tout simplement parce qu'il se sentait vieillir.
Il est évident que la moindre charge à la Cour était alors infiniment absorbante. Quand Racine fait fonctions non plus même d'historiographe, mais simplement de conseiller-gentilhomme, son fils nous apprend qu'il ne lui est pas toujours possible de quitter Versailles une fois la semaine pour se retrouver à Paris avec sa famille.
Baillet répète, après d'autres, cette opinion, qui régnait alors : « La France regrette qu'on ôte à Racine ses délices pour en faire un historien. »