‹ Autour d'un Racine ignoréChapitre 6 sur 71 · LE TERROIR D'ORIGINE · texte numérisé non relu

LE TERROIR D'ORIGINE

Le terroir général. Influence de l'afflux de sang franc dans les provinces du Nord. Le Valois appartient à la Picardie et non à la pseudo Ile-de-France. — Fertilité épique de ce terroir si différent de la Champagne. — De là jaillit la chanson de geste, le style gothique, les Mystères, la tragédie. Remarquable floraison d'àmes ardentes sur ce terroir. — Calvin et Racine.— Dans cette fière région, le Valois se distingue par son élégance.

Une race se rencontre, ayant reçu son caractère de ses origines, du sol... des grands événements qu'elle a subis...

Taine.

La plante humaine ne vaut que par la force du terroir natal.

P. BouRGET. — Maurice Barrés.

C'est dans l'aire où il est né qu'il faut chercher l'aigle.

P. DE Saot-Victor

Et pourquoi donc Racine ne serait-il pas, ainsi que tous les êtres, le fruit direct de son innéité? Mais ce fut un génie!... Sans doute, mais, de ce qu'un arbre

LA PRÉPARATION d'lN RACINE 45

est très haut,ue doit-on pas conclure, — uniquement, — que ses racines n'en sont que plus profondes'}

Dès lors rinnéité de Racine — si on la cherche loin dans le passé — sera plus difficile à reconstituer,, voilà tout I II faudra s'ingénier à retrouver ce qu'il doit à la région dont faisait partie La Ferté-Milon, ce qu'il doit à sa bourgade natale, et aussi ce qu'il doit aux deux antiques familles qui l'engendrèrent.

Alors, ce terroir, ce berceau, ces familles, il faut les connaître. Ah ! si l'on avait écouté Sainte-Beuve, comme il y a longtemps que les fouilles indispensables auraient, au moins, été tentées. Mais à cet égard, depuis cinquante ans, au lieu d'avancer, il semblerait qu'on recule... Consultez le biographe de Racine — je dis le, parce qu'il est seul... En 1860 M. Mesnard vint demander à deux érudits de La Ferté- Milon la permission de puiser dans leurs notes ; ces notes, il les mit largement à contribution. Parmi vingt détails qu'il relata dans son livre (je devrais dire : dans son encyclopédie sur Racine) se trouve celui-ci: la mère de Racine était d'origine allemande. Or, depuis un demi-siècle, de tous les critiques qui ont traité de Racine, pas un, — entendez-vous — pas un seul n'a pensé que le fait que Racine ait eu pour mère une étrangère présentât le plus mince intérêt ! Aucun ne l'a même rappelé, ne fut-ce que par une note en bas de page \ Vraiment Taine n'avait point tort de gémir sur notre « manque de déférence pour les faits... »

Quoi qu'il en soit, et dussent les résultats d'une

1. Alors que les Allemands, eux, revendiquaient mordicas Racine. (Ludwig Woltmann : Die Germanen in Frankreich. léna, 1907.)

46 AUTOUR d'un racine IGNOIiÉ

nouvelle enquête n'intéresser que l'ombre de feu Sainte-Beuve * nous allons essayer de montrer — et ce sera toute noire ambition — combien de chemins restent presque inexplorés parmi les voies d'accès à ce qu'on pourrait appeler la préparation scientifique et rationnelle de Racine.

Dire que l'on ne s'est même pas demandé encore quelle province eut l'honneur de donner le jour à Racine. Pour J.-J. Weiss c'est la Champagne, pour M. J. Lemaître, c'est l'Ile-de-France, ce qui « ferait (?) de Racine le plus Français des Français.» Or, Racine n'appartient ni à la Champagne, ni à l'Ile-de-France.

Il n'est pas Champenois, car jamais, au grand jamais, la Champagne n'eut rien de commun avec le Valois. Or La Ferté était une bourgade du Valois. Pas de rile-de-France pour une raison plus décisive encore: l'Ile-de-France générale n'a jamais été qu'une fiction, un vocable de fortune appliqué par des géographes, qui, en un temps où la carte du royaume ne comportait que des noms de provinces, ne sachant comment qualifier les huit ou dix lambeaux que la grande ville, pour s'en faire une ceinture, avait successivement enlevés aux plus proches provinces, imaginèrent de les dénommer en bloc Ile-de-France %

1. Dans ^cs Nouveaux Lundis i\ déclare que quiconque aura quelque chose d'un peu nouveau sur Racine n'aura pas le droit de garder pour lui, le devra, k tous...

2. Cette question fut traitée à fond dans la Revue de Lausanne (avril 19081. Si l'on veut se documenter à cet égard on n"a qu'à demander à la Bibliothèque Nationale tous les ouvrages sur l'Ile-de-France. Il

LA PRÉPARATION d'lN RACINE 47

Nous verrons tout à Theure que Racine (s'il fallait absolument que le petit Valois, son pays, fût rattaché à une de nos anciennes grandes provinces) serait tout simplement, — comme d'ailleurs il le disait luimême, — un Picard ; mais, auparavant, montrons qu'il fut directement inspiré, vivifié par quelque chose de bien plus puissant encore que l'âme d'une province.

On sait que le grand médiéviste, Gaston Paris, a étcd)li que la France actuelle, — et aussi la vieille France (la Francia) — doivent beaucoup à une région qui les défendit plus vaillamment que toute autre, fut le boulevard de leur indépendance, région à

n'y en a aucun... On n'aurait pas même la ressource de s'adresser à quelque société dite de l'Ile-de-France. Toutes nos provinces comptent des centaines de sociétés savantes vouées à l'étude de l'histoire, des mouvements de leur pays. Pour l'Ile-de-France, sociétés de ce genre, néant !. ..

Au surplus, on peut S3 rendre compte, en ouvrant l'histoire de M. Lavisse (tome. II, page 392, vol. 1) que la vraie Ile-de-France au XV» siècle (et, dans des études consacrées à la préparation de Racine, ce sont les xv» et xxi" siècles qui importent) « le pays de France n'est « que la contrée (minuscule, car elle ne contient que Saint-Denis, « Luzarches, Enghien, Ecouen, Lagny, Argenteuil, l'Isle-Adam) située « entre l'Oise et son affluent la Thève, la Seine, la Marne et son af- « fluent la Beuvronne, qui séparent « l'Ile-de-France » des pays voi- « sins, Vexin, Hurepoix, Brie et Valois ».

Je me souviens qu'à La Ferté, dans mon enfance (il y a un demisiècle), une vieille dame qui avait marié sa fille à Sevran disait: « Je vais en France chez ma fille. »

Voir aussi le dictionnaire géographique de Vivien de Saint-Martin, Il distingue bien l'Ile-de-France du Valois. (V. aussi aux Archives Nationales.) Là on distingue d'un côté Ile-de-France, de l'autre Picardie et Valois, lesquels ne font qu'un. Voyez enfin M. Longnon, lequel établit que la région la plus douce, la plus tranquille, la moins nationaliste de France, ce sont les entours immédiats de Paris. Ile-de- France proprement dite).

qui il a décerné le titre d'exaltée, d'épique '. Eh bien, ce terroir, essentiellement nordique, (il comprend même une parlie de la Belgique actuelle) embrasse le Vexin normand, la Picardie, l'Artois, une partie des Flandres, l'Ardenne, puis le Laonnois, le Soissonnais, et... le Valois!

C'est, si l'on veut, la Grande Picardie.

Entre cette région et, soit la banlieue de Paris, soit la Champagne^ rien, absolument rien de commun. Non seulement les destinées historiques, (au moins au moyen âge), mais le sol, les productions, l'aspect général, et surtout le caractère des populations, diffèrent — diffèrent à ce point qu'on dirait qu'il y eut longtemps comme un abîme séparant le Valois de la Champagne.

Le Champenois, c'est La Fontaine. Pensez-vous que ce soit aussi Racine ?Non; pas plus que la sablonneuse Champagne n'est le Valois, pays forestier et marécageux, au sol si lourd que parfois il y faut atteler jusqu'à huit bœufs à la charrue ^

1. Est épique, on le sait, tout ce qui se rattache aux grands mouvements agitant l'âmedes peuples, par exemple les Croisades, la Jacquerie, la Réforme, la Révolution française. Nous prenons le mot dans son acception la plus large. Terroir épique: pépinière d'àmes ardentes.

L'épopée, a dit Renan, se reconnaît à ce que le soldat, heureux de se sacrifier pour avoir l'honneur de collaborer à un grand résultat, accepte, s'il survit, de n'être qu'un « obscur et un pauvre homme. »

Maintenant voyons ce qui caractérise notre épopée. (Gaston Paris): « L'épopée française est le produit de la fusion de l'esprit germanique, dans une forme romane (en langue romaine) avec la nouvelle civilisation chrétienne française. »

2. Le parallèle entre la Champagne et le Valois, et plus particulièrement entre Château-Thierry et la Ferté-Milon, a fait 1 objet d'une étude très serrée, citée par M. Albalat dans un article de la Revue hebdomadaire (nov. 1909) et due à M. Salesse, ancien proviseur du lycée de Château-Thierry. Nous reparlerons de cet ouvrage à propos

LA PRÉPARATION d'uN RACINE 49

Alors on admettra sans peine que le pays où naquit Racine ait dépendu d'un tout autre terroir. Celuilà, il semble qu'on pourrait l'appeler le grand terroir franc.

Cette contrée était si aisée à défendre, avec ses tourbières, ses immenses forêts, ses carrières, que les Francs en firent leur forteresse d'avant-garde face au sud. Ailleurs ils avaient des possessions ; là ils demeuraient, veillant à ne point mêler leur sang à celui des vaincus. Au surplus, à part les pauvres serfs de la glèbe, devenus par force les serviteurs des Francs, la population gallo-romaine s'était renfermée dans les villes. Là de jour en jour, elle allait s'appauvrir, anémiée par sa religion, qui, alors, purement évangélique, prêchait aux fidèles la résignation et l'humilité '. En revanche, dans leurs vil-

de la milonaise Marie Héricart, cousine de Racine et femme de La Fontaine, mais, dès maintenant, relevons ceci qu'il affirme ne pas même concevoir régions plus dissemblables que le pays de Château- Thierry et la contrée milonaise. « Ville féodale, la Ferté-Milon, n'a rien d'attrayant ; quelle tristesse de paysage ! Morne bourg triste et froid. « Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux, en aucun lieu du monde la nature ne revêt une plus gente livrée », pourrait dire chaque jeune fille à Château-Thierry. Par contre, rien, chez les Milonais ne dériderait un visage attristé... Ici, une nature un peu sombre va jusqu'à donner aux arbres un aspect désolé. .. Ils (ces deux pays) étaient faits pour se combattre...

« Les habitants de Ghaury (nom champenois de Château-Thierry) disait Galien, grand médecin du xvii« siècle, sont courtois en paroles, polis en leurs entretiens, complaisants en leur humeur, gentils en leurs conversations et civilisés en leurs actions. » Nous verrons que personne n'a jamais fait aux Milonais pareil compliment...

1. C'est pour cela que le Gallo-Romain se défendit si mal. — Et le coq gaulois où donc élait-il '? — D'abord ils étaient devenus rares, les Gaulois. Aux: derniers temps de l'empire, il y avait une terrible crise de natalité, fruit ordinaire des exactions fiscales. La Gaule se dépeuplait. Quant au coq gaulois, jamais il n"a existé ; les Gaulois avaient

las rurales, les Francs^ les mains pleines encore du butin rapporté de lointaines expéditions, vivaient fastueusement. C'est dans sa villa que les envoyés de l'Aquitaine viennent supplier Charles Martel et ses terribles Francs, qui seuls peuvent lutter avec chance de succès contre l'envahisseur, de marcher contre les Sarrasins, — sinon l'ancienne Gaule est perdue ' !

C'est de cette région froide, toute en immenses futaies, où la vie est pénible, où une population clairsemée pense ardemment, que jailliront, dans quelques siècles {Bédier) les Chansons de Geste qui vont susciter les croisades. Le chef de la première est Godefroy de Bouillon, un Franc des Ardennes. Presque tous nos grands trouvères sont des Francs-Picards.

C'est là encore que, pour exciter les âmes à admirer les belles actions des Evangiles, on imaginera les Miracles, les Mystères, cette mise à la scène des héros de l'épopée saiinte . Miracles et Mystères,^ midrame, mi-sermon » sont d'abord en beau latin, donc incompris du vulgaire. Ils prépareront les voies à la tragédie.

Ce sera encore et par excellence, le pays des monastères — ces « poèmes vivants de l'imagination religieuse » — de ceux, du moins, où la flamme intérieure d'âmes solitaires brûle le plus ardemment. Et

pour emblème le corbeau. Ce ne fut que par raillerie, comme calembour, (déjà!) que les Romains parlèrent du gallus des Galli. En Allemagne, on dit toujours le corbeau gaulois, et non le coq, ^de Lapouge).

1. Charles Martel, dit Augustin Thierry, fit alors appel, au delà du Rhin, à un très grand nombre de Germains qui furent nommés Francs, promus Francs. Venus avec femme et enfants, la plupart de ces im migres, se fixèrent dans notre région nord.

lorsque, de nos jours, dans une crise mystique, un Huysmans voudra revivre un instant au milieu du moyen-àge, c'est là seulement qu'il trouvera cette terrible Trappe d'igny, qu'il a décrite dans En Route, toute pareille, semble-t-il, à ce qu'elle fut il y a cinq siècles \

Bien mieux, l'art si admirable et si passionnément chrétien le «style gothique, spontanée épopée de la prière, venue du peuple, inspirée par lui, tracée pour lui et retournant à lui toute palpitante •» [Lamennais) que les Italiens ont si improprement appelé gothique, devrait s'appeler art franc [slu moins art picard). En effet c'est, soit en Haute-Picardie, soit même à Morienval-en-Valois, dans une clairière d'entre les deux immenses forêts de Compiègne et de Vil 1ers- Cotterets, que, vers l'an 1100, apparaissent pour la première fois l'ogive et la nervure gothique ', en une chapelle de Bénédictins K

N'est-ce pas de ce fier terroir que part l'affranchissement des communes? Les artisans ont en effet

1. Près de Sissonne, qui, dans les archives de l'Aisne, est encore, au xiv" siècle, appelée la Germanique.

2. Philibert Delorme avouait que, dans le peuple, l'architecture gothique était qualitiée la française (dans le sens étymologique du moti.

3. La Ferté, en étroites relations avec Morienval, servait une rente à son abbaye. — Pour ViolIet-le-Duc, la vraie première cathédrale gothique est celle de Noyon. Rappelons encore ce beau morceau :« Les forêts des Gaules ont passé dans les temples de nos pères... Ces voûtes ciselées en feuillages, ces jambages qui appuient les murs et finissent brusquement comme des troncs brisés, la fraîcheur des voûtes, les ténèbres du sanctuaire, les ailes obscures, les passages secrets, les portes abaissies, tout dans l'église gothique retrace le labyrinthe des bois, tout en fait sentir la religieuse horreur ». (Chateaubriand.) « La Cathédrale, une traduction en pierre de la forêt ». R. de Gourmont.

copié les ghildes franques des guerriers, créé les confréries, lesquelles, associées, constitueront bientôt la commune ^

Et le jour où, les Mystères sacrés ayant été proscrits par tout le royaume, la tragédie française viendra occuper les tréteaux vacants, ce sera du même terroir général que jailliront et Corneille qui est du Vexin — pays franc — et Racine qui est du forestier Valois.

Déjà en était sorti Calvin, Calvin à l'âme dévorante, Calvin un fiévreux, très proche du Racine véhément que nous commençons à soupçonner, très proche à coup sûr des Jansénistes % — Calvin qui est de Noyon, à l'autre bout du Valois, — Noyon-la-Franque où Charlemagne avait été proclamé.

Et le même souffle impétueux qui a soulevé ce ter-

1. Ce terroir est si fertile comme art plastique que non seulement le gothique y a pris naissance, mais qu'il a inspire aussi l'art pur et délicat, art de transition, de la Renaissance française. Nous aurons l'occasion d'en reparler plus loin. Notons ici que cet art est étroitement lié avec ce que l'on a appelé improprement la Renaissance flamande. Or beaucoup d'édifices du Valois et notamment des alentours de la FertéjSont des floraisons de cet art, Bourgfontaine,par e.temple, ainsi qu'en témoignent les ruines de la Chapelle de ce monastère. En somme, comme le dit M. Vidal de Lablache, le grand terroir franc a formé un tout bien homogène à une certaine époque ; il avait son individualité historique, artistique, topographique, ethnique.

2. On a même accusé Jansénius davoir emprunté sa prédestination à Calvin. Au temps où il ne s'était pas encore épris des Jansénistes, M. Jules Lemaître (Les Conlemporains) leur jetait à la figure qu'ils n'étaient que de faux huguenots, des prolesta,nts honteux. Aujourd'hui il est plein d'indulgence pour ces protestants masqués, mais impitoyable pour les protestants loyaux. (V. son Fénélon)

roir avec la Jacquerie (partie de MéruL. ) inspirera et Jeanne Hachette, cette vaillante, et le Grand-Ferré, ce simple paysan, si beau soldat, si redoutable aux Anglais'.

Quelques siècles plus tard, quand l'Europe des rois attaque la jeune République, à ce moment, du vieux et beau pays des Francs s'élanceront d'ardentes légions au cri tragique: « vivre libres ou mourir! » Alors, au plus aigu de la lutte de ces dévorants, une sorte d'autre Calvin, aussi enfiévré, encore plus haineux, apôtre d'une religion nouvelle, Robespierre, jaillira lui aussi du bouillonnant terroir épique et ses seconds seront Lebon (du Laonnois) et Saint-Just, élevé à Noyon.

Enfin quand, après le désastre, de Waterloo la vaincue ayant retrouvé des forces se jettera, comme revanche, dans le Romantisme, — cette « épopée bourgeoise », — son plus beau conteur d'aventures naîtra dans le pays des Francs. Ses Trois Mousquetaires renouvelleront, rajeuniront en quelque sorte la Chanson de Roland, Roland le Franc latinisé, le plus beau type qui soit jamais sorti de l'imagination des hommes! Sur ce terroir, également, un Jules Verne viendra écrire ces modernes chansons de geste qui glorifient l'énergie humaine, s'élançant, comme pour une croisade, vers la conquête ardente de la planète.

Et encore, en 1870, quand il s'agira de sauver l'honneur, c'est encore sur l'énergique pays des

1. François l" n'estimait dans son armée que les Picards et les Suisses. Quand ses Picards, au cri de Picard Piqu'hardi! prenaient le pas de charge, le roi chevalier ne se tenait plus d'aise.

54 AUTOUR d'ux racine ignoré

Francs que les légions d'un Faidherbe, (lui-même enfant du Nord), réussiront, seules, à arrêter un instant l'envahisseur '.

1. Relevons ici quelques-uns des noms qui sont la gloire du beau terroir épique :

Parmi les morts un peu au hasard: Commines, Froissart, Dupleix, Lamarck, les deux Saint-Simon, Gondorcet, Camille Desmoulins, Danton (né en Champagne mais originaire du Valois : Il y a encore des Danton à La Ferté) Parmentier, Dumouriez, Sainte-Beuve, Carpeaux, Jules Breton, Taine, l'amiral Courbet, Henri Martin, et par ses origines, Coppée.

Parmi les vivants: MM. Lavisse, Richepin, — un épique s'il en fut — Ribot, Judet.

Né en Bassigny, Edm. Haraucourt, descend, on le sait, des Grands Chevaux de Lorraine, quatre familles de très pur sang franc. Il a aussi du sang de Langres et de Lyon, ces deux fieras citadelles latines. Cela apparente son esprit à celui de Racine. Racine l'a toujours passionnément attiré, M. Haraucourt, âme ardente, a co mme Racine, écrit des œuvres épiques.

Il n'y a, en France, que la Haute-Bourgogne (en y mettant le Bassigny, cher à Barrés) qui ait produit une aussi belle floraison d'âmes rayonnantes.

Et la Normandie? La Normandie fut aussi très fertile en épiques, mais n'cst-elle pas franque elle-même? Les Francs étaient de souche Scandinave ; ils venaient, dit-on, de Scanie. Et la chanson de Roland dit en propres termes : « Normandie, cette franche! » Gaston Paris a écrit: « Les Normands sont des germaniques ; ils se sont super/josés aux Saxons venus au v siècle. »

D'une étude publiée par M. Labadie-Lagrave résulte qu'il faut détacher du grand terroir francique, pour n'y voir qu'une petite province homogène unique — sans rapport, bien entendu avec l'Ile-de-France, — le Laonnois, le Soissonnais, le Valois. Qu'on le remarque, Racine tient au Laonnois par les Racine, au Soissonnais par les Sconin, au Valois par sa naissance.

LA PRÉPARATION d'uN RACINE 55

« Le Valois, cette terre toute salique et royale. »

Le vieux chroniqueur Bergeron.

Voilà pour le caractère d'ensemble de la région générale à laquelle se relie La Ferté-Milon '.

Mais seul, un enfant de ce foyer d'art aristocratique qu'était alors le Valois, pouvait concevoir et tracer ces tragédies élégantes, parées, oeuvres délicates d'un poète qui semble avoir été élevé dans la contemplation de beaux palais, d^eaux aux limpides cascades, de magnifiques forêts, d'horizons étendus et harmonieux ^

Car enfin il faut bien expliquer pourquoi Racine fut un artiste, aussi averti, de goût aussi formé, aussi pur. Il n'est pas plutôt à Paris, il n'a encore que vingt-deux ans, il arrive de la campagne; l'indigent Port-Royal ne lui a rien montré, en fait d'œuvres d'art plastique, — et cependant nous savons qu'il va étonner Molière, La Fontaine et le difficile Boileau, par la sûreté, la décision de ses jugements d'artiste,

1. C'est surtout au point de vue universitaire, que la Picardie embrassait une vaste région. Ainsi l'on sait quà l'Université de Paris il y avait quatre nationalités : 1° Allemagne (Champagne et Est), Conslantissima ; 2** France (entours de Paris et Orléanais), Honoranda ; 3° Picardie (le Nord), Fidelissima ; i" Normandie (l'Ouest).

Nous avons traité ailleurs dans un article spécial de la province (Grande Picardie) à laquelle ressortit Racine.

2. Voir Sainte-Beuve: « Racine tout épris de fleurs, de la rosée, des ombrages et des eaux. »

jugements exprimés en un vocabulaire technique qu'on dirait d'tiier et qui révèle un fin connaisseur. Vraiment Racine semble dire à ses illustres amis qu'il estime être mieux préparé, mieux renseigné qu'eux en matière de beaux aspects naturels. La Fontaine, qui le connaît depuis son enfance, noiis apprend que Racine a toujours été ainsi.

Gomment expliquer une éducation artistique aussi nourrie, aussi précoce?

Si j'en crois un éminent universitaire, on n'aurait encore jamais tenté de nous renseigner à cet égard, bien que, de toutes les énigmes de Racine, celle-là soit, à ses yeux, la plus déconcertante. Comment ce jeune homme est-il arrivé à Paris déjà si sensible aux délicatesses de l'art plastique ' ?

Ou je me trompe fort ou Racine doit ses tendances d'art, sa culture en esthétique des sens, au Valois, lequel fut pour lui un merveilleux éducateur. Ce duché lui montra nombre de belles choses, d'un ensemble si pur, si harmonieusement ordonné, si vraiment français, — cela en un temps où le mauvais goût italien

1. A Lausanne, ce furent les deux éloquents professeurs de littérature française, MM, Valette et Sirven, qui nous formulèrent cette demande, à peu près ainsi : « Tout connaisseur en art plastique a reçu une forte éducation de l'œil; où donc, pour Racine, s'est faite cette éducation ? »

Je propose ceci comme réponse. Certainement Racine est artiste-né (Sainte-Beuve :« La mère Angélique, écrite la reine de Pologne, qu'il y a au monastère un jeune homme de dix-huit ans (juste l'âge du futur poète) qui peint sans avoir appris. ») Racine parle d'art comme quelqu'un qui possède la, pratique des arts du dessin. Son écriture est de quelqu'un qui se complaît en d'harmonieuses courbes. Eh bien nous montrerons plus loin que dans sa race, encore aujourd'hui, parmi les Racine-Sconin, fort souvent se rencontrent d'étonnantes dispositions artistiques. Les fils de Racine dessinaient très bien.

LA PRÉPARATION d'uN RACINR 57

régnait en maître à Paris, — que rien ne put gâter désormais son génie naturel. Déjà un critique à vues originales avait su dire, lors du centenaire du poète, combien Racine doit à sa terre natale ^ Seulement

1. L'abbé Vignot, dont Véloc/e de Racine, prononcé en 1899 dans l'église Notre-Dame de La Ferté, devant l'évéque de Soissons,rAcadcmie, la Comédie française, fut fort admiré {Les Débats). Cependant il ne fut pas reproduit. L'orateur avait eu trop d'esprit, avait trop raillé un certain Racine doucereux et sensible, le Racine convenu. Il avait osé dire que les héros de Racine sont des amoraux, qu'Andromaque commet des atrocités, que le Dieu de Racine est moins celui des Chrétiens que celui des Juifs. Son discours fut étouffé.

Aussi croyons-nous devoir en donner ici de courts passages.

« Tout arrive... En cette église deux fois mémorable, qui vit bap- « tiser Racine, et où La Fontaine eut un jour la distraction de se ma- « rier, je ne saurais cacher une surprise très douce.

« Singulière puissance du temps ! Un poète dramatique est né ici « que l'on a qualifié de malfaiteur; lui-même a déféré à cette censure, « et vous, monseigneur, accourez donner l'absoute à ce mort suspect...!

« A quel titre et par quel biais vous prêcher, mes frères, un sermon « sur Racine ?

« Votre défunte société racinienne, ayant eu l'humilité d'offrir à « Béranger sa présidence, le pauvre homme répondit dans son jargon « que le « hasard du berceau ne constitue pas le droit de décerner « des apothéoses ». Il ne connaissait pas La Ferlé. Il ne savait a quel « point Racine en est.... Nous croyons de plus en plus à l'éducation « par le berceau, à la persistance des images qui s'imprimèrent au « fond des yeux du nouvel arrivant à la vie .. Racine, messieurs, n'est « pas né chez vous par accident.

« Ici s'écoulèrent ses douze premières années : ce fut assez, semble- « t-il pour que son âme se teignit à jamais des nuances du ciel et du « sol natal... Sans doute il apprécia peu le donjon féodal déjà ruiné... « Ce ramier ne pouvait se plaire à ces murailles où tourbillonnent les « corbeaux. Puis il était de son siècle qui n'aimait guère le passé, à « moins qu'il ne fût très lointain. Mais, pour quelques détails qu'il a « méconnus, comme ce Milonais a reproduit les traits essentiels du « visage de sa patrie!

€ Quel contraste offre Racine avec ses prédécesseurs et son entou«

il s'adressait à un auditoire connaissant le Valois, aussi n'a-t-il point songé à en signaler toutes les beautés. Ce qu'il n^a point fait nous allons tenter de l'esquisser.

Dans les deux siècles qui précèdent Racine, le Valois se distingue des provinces limitrophes par des caractéristiques très marquées : Il est d'abord, par excellence, le pays des gens de pure race franque ; il est tout entier en forêts; il est rempli de demeures seigneuriales ; il est comme la tête du royaume, et son réduit inexpugnable.

Le renforcement du Valois en sang franc semble prouvé par les noms francs qu'on y rencontre. Celui même du duché : Valois vient de Wad, le gué, le gué de l'Aisne, par où, plus d'une fois, des armées ont passé. Que l'on creuse une tranchée dans le Valois,

« rage! Il apparaît à une époque d'art opulent, de littérature haute « en couleur...

« Qui lui avait enseigné ces élégances unies?

« Un critique demande si l'on se douterait que Racine fut le com- « patriote de La Fontaine. C'est qu'il ne l'est pas le moins du monde ! « C'est que La Ferté-sur-Ourcq est à cent lieues de Château-Thierry! « C'est que rien ne se ressemble moins que le Valois et la Champa- « gne, sinon le tragique et le fabuliste! Celui-ci, certes, est de son « pays. Mais votre Racine aussi est bien du sien, — pays, non de « côtes brûlées, mais de souples horizons et de feuillées murmuran- « tes, non de crus capiteux, mais de belles sources, bassins qui atten- « dent des cygnes ! Qu'elle a bien l'air de s'être amassée ici, cette « nappe de poésie limpide et régulière, comme les eaux descendues de « votre colline des Effonténieux... dans ce décor qui parait naturelle- « ment planté pour y jouer Bérénice.

« Tous deux sont du meilleur sang français ; mais le vôtre mes- « sieurs, est proprement, eût dit Ronsard, de sing valésien. »

LA PRÉPARATION d'uN RACINE 59

et l'on y retrouve des armes franqaes. Assurément, de ses deux forteresses maîtresses, Pierrefonds est la plus fpanque et La Ferté la plus latine, mais plus latine, La Ferté, seulement parce que plus ancienne.

Mais ce qui a surpris le plus les écrivains militaires (en dehors de l'orientation vers le sud de tout le système défensif du duché) c'est que, dans le dessin des façades de toutes les forteresses du Valois, la recherche de l'utilité défensive était primée par le souci esthétique. On avait voulu, avant tout, de beaux aspects, des silhouettes élancées.

Ouvrez Apollo, résumé des cours du Louvre de M. Salomon Rsinach, vous verrez que ces monuments du Valois sont peut-être ce que nous avons de plus beau en France : « Leurs aplombs et leurs nobles silhouettes peuvent rivaliser avec les plus beaux monuments de la Grèce par leur fierté et leur franchise. »

C'est que, dans ce duché où la pierre abondait, les descendants des grands chefs francs avaient édifié de véritables palais. Et puis la faveur royale avait été précieuse au Valois, ce duché qui fournit à la France jusqu'à trois dynasties et quatorze rois, dont un, François I", est,semble-t-il, celui qu'admirent le plus, esthétiquement parlant, les historiens étrangers '.

Il y eut, d'ailleurs, une cour du Valois. A Villers-

1. Surtout les Allemands, Rancke, par exemple. Sait-on, à ce propos, que nous sommes le seul peuple qui admire notre Henri IV? Oui! Le fameux « Paris vaut bien une messe » n'a fait sourire que chez nous. Partout ailleurs il indigne. On verra que, sous ce rapport, ennemie implacable du Béarnais, La Ferté-Milon s'est montrée fort peu française.

Amiens

ptëponnc OMarro

Système défensif du Valois (contre les Armagnacs et les Bourguignons).

Première ligne : 10. Oulchy-Ie-Château. — H. Braisnes. — 12. Montepilloy. — 13. Nantheuil-le-Haudouin. — 14. Gesvres-le-Duc. — 13. Gandelu. — 10. Ncuilly-Saint-Front.

Deuxième ligne: S. La Ferté-Milon.— 7. Villers-Côte-de-Retz. — G. Vez. -S.Crespy. — 4. Betizy. — 3. Verbeiie.

Premier réduit : Pierrefonds.

Réduit suprême : Goucy.

— . — .— . — . — . — . — . — . Fossé de circonvallation.

LA PRÉPARATION d'uN RACINE 61

Cotterets, sur le plateau qui domine La Ferté, au milieu de bois immenses, — aujourd'hui transformé, hélas, en dépôt de mendicité — s'élève un palais que M. Ardouin-Dumazet appelle « le Versailles du Valois ».

Un luxe rare régnait dans les habitations. Bourgfontaine, cette célèbre chartreuse près de La Ferté- Milon, d'où furent datées souvent des Ordonnances royales, était du style le plus pur ; sa bibliothèque, ses manuscrits étaient splendides \ Catherine de Médicis, et après elle, Gabrielle d'Estrées ne se plaisaient que dans leurs châlellenies du Valois. La belle maîtresse du Béarnais a son tombeau dans le ravissant domaine de Cœuvres-en-Valois où elle mourut. Celle de François I", la duchesse d'Étampes, nous paraît avoir été originaire du Valois. Elle s'appelait, en effet, Anne de Pisseleu, et ce nom est celui du village auquel est rattaché Bourgfontaine.

Nulle par t les poètes n'étaient mieux traités, n'avaient plus de commandes de romans, c'est-à-dire de poèmes à la romaine, qu'en Valois. La bien connue Vie de sainte Geneuiève commence ainsi :

La dame de Valois me prie De mettre en bon roman la vie D'une sainte que moult elle clame ^.

1. On croit que le beau tableau de l'École de Fontainebleau le Christ aux enfants {que nous reproduisons et que donna le général Dumas) en provenait. Plusieurs maisons de La Ferté ont des objets d'art venant de Bourgfontaine.

2. Sainte Geneviève, c'est la patronne de Paris, celle que le populaire a, un jour, au milieu du xvin« siècle, imaginé de transformer en bergère pauvre. Une gardeuse de moutons prenant en main la direction de la défense de Paris contre Attila!... Tous les historiens et

62 AUTOUR d'UxN racine ignoré

Bien mieux le Valois se targuait de relier la France moderne à la mythologie. Or la Renaissance — et Racine — ont vécu sur la mythologie. Oui, nous avons trop oublié que, au début du moyen âge, l'Église pour se rallier et les grands chefs et même quiconque se croyait aux veines un peu de sang franc, imagina de créer une mythologie franque. Lisez la Franciade de Ronsard, (cet autre demi-français épique dont les ancêtres vinrent d'Outre-Rhin) vous apprendrez comment de Troie en flammes, aurait été sauvé un fils d'Hector et d'Andromaque, Francus, lequel, reconnu roi en Franconie,serait le grand aïeul de nos premières dynasties*.

Ce n'est pas tout, le Valois se flattait encore d'avoir fourni les suprêmes titulaires de l'empire latin d'Orient. En efl'et, Charles de Valois, hérita du dernier empereur latin (efTectif) de Constantinople, Jean de Brienne. Aussi, à La Ferté, principal foyer d'art et de culture du Valois, pays de chartistes érudits, on

aussi le panégyriste de sainte Geneviève, l'abbé Lesêtre, ont vainement protesté, prouvé que Geneviève, grande dame alamane, vivant à la romaine, représentée pendant près de mille années dans les plus riches costumes, était une patricienne. Eh oui! Le lieutenant de l'empire avait fui : elle appela tout le monde à la défense, — et on l'écouta, à cause de son rang !

Mais Philippe de Ghampaigne aimait les moutons. 11 se plut à en mettre au fond d'un tableau représentant la sainte. Depuis lors Geneviève, rapetissée, est devenue une douce et humble bergère... Les douces bergeries nous envahissent...

1. Ne rions pas de cette mythologie. Au temps de Louis XIV, cette mythologie monarchique était prise très au sérieux. De violents reproches furent faits à Racine d'avoir soufflette Ronsard, en substituant (sic) Astyanax à Francus, comme fils d'Andromaque.

avait toujours les yeux sur Byzance et sur les sultans, ces intrus, ces usurpateurs, qui occupaient, au détriment du Valois, le plus étincelant des trônes.

Remarquez que Racine, infidèle une seule fois à l'antiquité a traité, dans Bajazet un sujet moderne; jamais on ne nous a dit pourquoi cette exception singulière. (Que Racine ait entendu un ambassadeur narrer à la cour l'histoire de Bajazet, cela ne nous explique nullement comment, entre cent histoires dramatiques — le drame, alors, était partout — il n'en a pris qu'une, d'ailleurs hideuse, qui se passait dans cette Grèce orientale dont venaient de s'emparer les sultans.) Eh bien, je crois que c'est parce que le drame avait pour théâtre Byzance. Byzance intéressait trop l'orgueilleux Valois pour que sa pensée d'enfant, ne se fût pas envolée cent fois vers cette terre promise '.

1. Ce fait que Gonstantinople a toujours intéressé la vieille Ferté- Milon semble confirmé par le cas de l'actuel poète milonais.

Car La Ferté a toujours eu des poètes, de bons poètes. Adrien Sconin, oncle de Racine écrivait — nous le montrerons — des vers qui ne sont point indignes de son neveu. Au xviii'' siècle on rimait encore. J'ai même eu l'honneur d'ofîrir à M. Jules Lemaître un recueil de vers manuscrits trouvés dans la bibliothèque de mon arrière -grand'mère. Aujourd'hui le poète milonais écrit, ma foi, fort bien.,. Qu'on me laisse citer trois ou quatre de ses vers. C'est une vision nocturne de La Ferté du haut du donjon :

Tes deux clochers jascurs qui groupent dans leur ombre Six cents feux de maisons dardant en la nuit sombre Leurs yeux vivants, voilés, clignotants, angoissés, Qui semblent dans le soir veiller des trépassés Quand pleurent dans le vent les cloches des églises...

Eh bien ce poète milonais, modeste enfant d'un boutiquier, a voulu, lui aussi, chanter Byzance. C'est d'ailleurs un épique que M. Belval- Delahaye. (Voir aux Annexes).

Le Valois était aussi le rempart, le réduit suprême, où Todieux Bourguignon, si jamais le malheur avait voulu qu'il réussît à s'emparer de Paris, se fût brisé. Vulnérable en effet du seul côté de TAisne, rivière guéable, (côté Nord) le Valois était formidablement armé vers le Sud et vers l'Est. Les deux plans que nous donnons ici (empruntés à Touvrage spécial du chef du génie de Tarmée belge) montrent avec quel art ce système défensif avait été réglé.

En fait le Valois ne put jamais être enlevé. Parfois il céda, par exemple aux Anglais (le Valois, pas la Ferté-Milon, îlot demi-latin en pays franc!) mais, ainsi que l'a assez bien vu M. Anatole France, toute la région Nord goûtait peu les gens du Midi, les Armagnacs, comme on appelait les partisans du roi de Bourges, et ne se souciait guère de les avoir jamais pour compatriotes '.

Ce qu'il faut encore retenir ici, car cela nous donnera peut-être également la clef de l'orgueil très vif de Racine, c'est que les gens du Valois étaient d'une morgue extrême. Très forts, chez eux, passablement mal commodes, ils se laissaient aller assez volontiers à mépriser les autres provinces.

Et ainsi comprendrons-nous plus facilement chez Racine cette hauteur distante, que lui reprocheront et Spannheim et Primi Visconti. Du même coup

1. On sait combien Huysmans a déploré le succès de Jeanne d'Arc. Sans Jeanne, disait-il, la Francia, avec la Belgique, se fût arrêtée à la Loire, et nous ne serions pas conduits par des demi-Italiens et des demi-Espagnols qui paralysent révolution de notre génie.

LA PRÉPARATION d'uN RACINE 65

nous nous étonnerons moins qu'un homme qui n'était pas « né », eût, cependant, tant de morgue une « fierté de race * ».

Fierté valésienne à laquelle s'ajoute une fierté milonaise! Oh, celle-ci absolument prodigieuse, une fierté de grand d'Espagne.

Oui, pour un Milonais d'alors, nul n'est son égal en dignité — le fait est absolument certain. Est-ce fatuité? Non, je ne le crois pas. Ils ont des titres à être glorieux.

Et justement, en expliquant les raisons d'être de cette « superbe > en apparence injustifiable, nous expliquerons chemin faisant — et dès la première partie de ce livre — deux des énigmes de Racine. D'abord pourquoi ses personnages sont-ils si intraitables comme amour-propre ? Ensuite pourquoi luimême témoignera-t-il toute sa vie d'une susceptibilité si orgueilleuse ?

Je crois que le lecteur, lorsqu'il connaîtra le passé — le très beau passé — de la Ferté-Milon, comprendra mieux et Tamour-propre de Racine et celui de ses personnages.

Ce beau passé de la bourgade natale de Racine intéressera les lettrés; il nous semble bien, en effet, que la maîtresse œuvre de Racine ne peut être comprise par quiconque n'est point au fait de certains épisodes de l'histoire de La Ferté. En effet Athalie aurait pu, scène par scène, être suggérée à

1. « Racine est fier de sa race. » (Taine). Je pourrais citer des exemples de chefs de famille, contestant à leur fils — cela encore au dernier siècle ~ le droit de se marier avec une étrangère. Par étrau' gère ils entendaient, l'un une normande, l'autre une parisienne. Racine prendra sa femme dans le terroir franc, à Montdidi'i-r.

Racine, — ce Racine qui « invente fort peu, utilise plutôt » par le passé de sa boiu'gade natale. Enfin l'histoire de La Ferté est un moment, l'histoire du jansénisme. Sinon les Sconin, au moins les Racine sont des jansénistes. Et nous ne savons pas encore si le poète était plutôt un Racine ou plutôt un Sconin. S'il est plutôt un Racine, alors tout ce qui concerne la Ferté-Milon le touchera d'infiniment près.

Page 1