ANNEXES
mais n'y serait arrivé qu'en enlevant au théâtre Guénégaud ses premières actrices, ce qui retarda Pradon. De la sorte Racine put être joué le premier, mais il composa soigneusement sa salle et chargea le mari de la Ghampmeslé — un mari à tout faire — de veiller à ce qu'aucun de ses adversaires ne pénétrât dans la salle, louée à l'avance par lui.
Quelques personnes liées avec Pradon, dont M"^* Des Houlières réussirent grâce à des déguisements à être de la première. Après la représentation, au souper, M""" Des Houlières écrivit la fameuse épigramme.
Dans un fauteuil doré...
Racine et Boileau, quand ils eurent connaissance de l'épigramme, ne pouvant l'attribuer qu'à un grand personnage, car ils croyaient avoir écarté de la représentation tous les écrivains, s'en prirent au duc de Nevers ; et, au lieu de se borner à défendre la pièce, attaquèrent haineusement le duc, qui, dit Sainte-Beuve, « valait beaucoup mieux qu'on ne nous l'a dit. »
Colère fort justifiée de la duchesse de Bouillon, qui répond à cette voie de fait en accaparant les loges. Ce fut une riposte.
L'attaque de Racine fut très mal prise par l'opinion. Condé intervint pour donner asile à Boileau et à Racine, — non par admiration pour la pièce, mais par ressentiment contre Nevers de qui Condé n'avait pas réussi à faire un mari trompé, la duchesse s'étant bien défendue, ayant même rendu Condé ridicule aux yeux de tous '.
Il paraît bien établi que Racine essaya d'arriver à ce que Pradon n'eut ni actrices, ni théâtre, ni public, ni libraire, et que le roi intervint contre Racine. Tout cela d'ailleurs a été exposé dans une conférence de VOdéon, fort spirituelle, très remarquée, de M. Charles Martel, lors des représentations récentes de la Phèdre de Pradon, — représentation où cette Phèdre fut applaudie, car elle a du mouvement.
1. « Condé la plus pesante, la plus stupide brute de ce siècle de brutes, Condé qui vendit son épée au plus offrant » (Mirbeau). Condé à qui nous devons l'effroyable Fribourg, une défaite due à Condé seul et qu'on nous a cachée. (J'ai eu l'occasion, dans Forêt noire et Alsace, d'étudier cette hideuse bataille sur documents.)
La critique, rendant compte de la conférence de M.Charles Martel, dit combien l'opinion de l'assistance parut troublée d'apprendre que l'histoire de la Cabale de Pradon semblait plutôt devoir être celle d'une cabale de Racine. Sainte-Beuve d'ailleurs s'est étonné du parti-pris avec lequel on feignait d'ignorer certains témoignages fort graves (Causeries du lundi, XIII, p. 318, V. aussi les préfaces de Pradon à Régulus et à Phèdre, Tépître à la Dauphine ; V. Histoire du Théâtre français des frères Parfait, etc. Voir enfin les explications entortillées de M. Mesnard qui, n'en pouvant plus sortir, finit par dire ceci: « On regretterait de trouver dans cette querelle le bon droit du côté de Pradon. » — Mais, M. Mesnard..., pour qu''on regrette de Vy voir, il faut qu'il s'y trouve.)
Est-ce que la moralité de cette histoire de Phèdre, ce ne serait pas Got qui l'aurait tirée, lui qui écrit railleusement, dans ses mémoires : « On parle toujours de cabale pour les ouvrages tombés. »
Fertilité poétique et épique du sol milonais
Nous avons montré les Milonais, particulièrement les Sconnin, écrivant des vers qui ont « le souffle » ; nous avons dit qu'aux xviii« et xix» siècles la tradition s'en était perpétuée.
Encore de nos jours, les maîtres d'école à La Ferté, signalent tous dans leurs rapports les dispositions pour la poésie de maint enfant du peuple. La Ligue de l'Enseignement l'a constaté avec étonnement. Dans nulle bourgade de France on ne trouve autant d'aussi brillants sujets, garçons et filles. « Ardents et susceptibles », note un inspecteur primaire.
Actuellement La Ferté a deux poètes.
Mais, dira-t-on, que valent leurs vers ?
Jugez-en, Voici un échantillon dun genre de poésie bien peu répandu à notre époque.
Imaginez ces vers lus par un Mounet-Sully.
Sur les confins du monde, au seuil de dix -huit siècles. Les ruines sont là, dans la splendeur du soir, Dressant leurs vieux piliers, et leurs gradins en cercle Où la foule venait s'asseoir...
Rien ! le calme profond... Le ciel s'emplit d'étoiles. L'arène de mystère et de pâles rayons.
A l'heure où la nuit vient jeter ses derniers voiles, On entend rugir les lions.
Ils montent — lentement les marches des abîmes. Ces fosses où jadis leurs aïeux prisonniers Attendaient les martyrs et les vierges victimes Que l'on jetait dans leurs charniers.
Ils montent !... Les voici, fauves de Numidie, Tout en haut des gradins, sur l'horizon marchant.. Les lions, dominant la grande tragédie, Rugissant au soleil couchant!...
Et qui donc a écrit cela ?
Qui?... Ua ancien élève de l'école primaire. Oui, tout simplement !
M. Belval-Delahaye mène aujourd'hui au combat la horde des Loups tumultueuse, mais très vivante troupe de sarcastiques beaux batailleurs comme le fut Racine à leur âge.
Et parmi ces loups, en voici un, élève (toujours de l'école primaire de la Ferté), M. Jean Ott, auteur de VEffort des races.
Aux temps préhistoriques les hordes venues de l'Est, marchent vers l'Occident. La migration dhin peuple.
Telle, va lentement, par la forêt du monde La multitude en marche avec ses dieux grossiers. Et le grand cercle noir des fauves carnassiers, Pointillant de leurs yeux l'obscurité profonde. Hurle à la mort le soir autour de ses brasiers.
Elle s'arrêtera pourtant, lorsque la terre
Sous les pieds des premiers tout à coup manquera.
Au bout du continent l'essaim se tassera,
Et, comme l'Océan dans ses jours de colère,
L'immense flot humain, contre lui, surgira
Belval-Delahaye et Jean Ott sont bien deux épiques.
L'âme ardente, exaltée, superbe qui vibre en eux, expliquez-la donc si ce n'est pas le terroir même où ils grandirent qui la leur a faite !
La fortune de Racine
J'ai eu la bonne fortune de recevoir de M. de Forge, directeur du spirituel magazine Fantasio, communication d'un document, l'état des apports en mariage de Racine (au total, environ soixante mille livres). On n'en connaissait pas encore le détail.
Ce document prouve que Racine était obligé de se marier : l'argent allait lui faire défaut. Racine qui. à la mort du grandpère Skonin, avait hérité d'environ 30.000 livres, navait plus que 6.000 livres en espèces sur le produit de la vente de sa ferme de Dampmard-en-Valois.
Le surplus de son apport matrimonial est représenté par sa charge de trésorier de France (qu'il n'avait pas eu à payer) et par son luxeux mobilier, où déjà la pourpre et l'or apparaissent à foison.
Donc il mangeait son fonds avec son revenu à l'instant précis où il contracta le « mariage de pénitence » !