‹ Autour d'un troneChapitre 12 sur 40 · D ALEMBERT. ROUSSEAU. VOLNEY · texte numérisé non relu

D ALEMBERT. ROUSSEAU. VOLNEY

I. D'Alembert. — Avances de la souveraine et réserve prudente du philosophe.

— La rancune de Catherine. — La brouille. — IL Rousseau. — L'Emile et le Contrat social. — Refus d'hommage. — La colère de Sémiramis. — En 1794.

— Hostilités et représailles. — Yolney. — III. Aperçu général.

L'esprit plus pondéré, plus indépendant aussi, de d'Alembert le protégea contre des retours semblables de fortune. Il fut pourtant, dans sa confrérie, au premier rang de ceux aux-

(1) C'est dans un de ces volumes que se trouvait le projet d'une organisation scolaire en Russie, assez mal intitulé : Plan d'une Université, dont M. Guizot a fait l'analyse en 1813 dans les Annales de l'Education.

quels s'adressèrent les avances de Catherine. Dès le mois d'août 1762, Béranger mandait de Saint-Pétersbourg au duc de Choiseul : k Je dois vous prévenir, Monseigneur, que l'Im- « pératrice a fait écrire à M. d'Alembertpour l'inviter à venir « s'établir en Russie. Elle lui offre dix mille roubles de pen- « sion, qui égalent cinquante mille livres, la liberté de conti- « nuer Y Encyclopédie et de l'imprimer à Pétersbourg. Elle « n'exige que ses soins pour enseigner les mathématiques à :< Mgr le grand-duc. Je crois qu'il conviendra d'obvier aux a séductions que l'on voudra employer ici pour nous enlever « nos hommes célèbres. Au reste, je crois ce climat peu propre « aux sciences et aux arts en général... Diogène aurait perdu < s'il eût quitté son tonneau dans le beau pays de la Grèce « pour aller habiter des palais parmi les Sarmates. »

L'alarme était vaine : d'Alembert se récusa. « S'il n'eût été « question » , écrivit-il à l'Impératrice, « que de faire du « Prince qui vous intéresse un assez bon géomètre, un pas- « sable littérateur, peut-être même un médiocre philosophe, « je n'aurais pas désespéré d'y réussir; mais il y a loin d'un :< géomètre, d'un littérateur, d'un philosophe même à un « grand roi, et personne, Madame, ne le sait et ne le prouve « mieux que vous. » Il ne donnait pourtant pas ainsi la vraie raison de son refus, et s'en expliquait autrement avec ses amis, disant simplement : « Dans ce pays on meurt trop facilement « de la colique. »

Catherine insista vainement, allant jusqu'à proposer au philosophe d'amener avec lui à Saint-Pétersbourg non plus seulement V Encyclopédie, mais tous les encyclopédistes, s'il lui en coûtait de se séparer d'eux, doublant la pension qu'elle lui avait proposée, lui offrant le rang d'un ambassadeur et un hôtel magnifique pour demeure : il préféra son entresol du palais Mazarin. Elle fut piquée, et les relations demeurèrent suspendues pendant six ans. Ce fut d'Alembert qui rompit le silence, en 1772, pour intervenir dans l'affaire des officiers français capturés en Pologne. Il voulait qu'on pût écrire sur sa tombe : « Il obtint de l'Immortelle Catherine, au nom de la

« philosophie et de l'humanité, la liberté des prisonniers « français. » Il ne réussit ni à être très éloquent ni à paraître très ému. Catherine, de son côté, fut sèche et presque brutale. Peut-être attendait-elle une occasion de vengeance. Elle n'oubliait d'être rancunière qu'avec les amants qui la trompaient, probablement parce quelle se contentait avec eux de la loi des représailles. Elle ne relâcha pas les prisonniers, fit une réponse à peine polie au philosophe et le larda d'épigrammes en conversant avec ses amis, avec Voltaire surtout (1). Voltaire n'eut garde de garder les épigrammes pour lui, et la brouille fut consommée.

A partir de ce moment, d'Alembert s'érigea en censeur habituel et peu indulgent des hauts faits par lesquels la souveraine continua à solliciter l'attention de ses contemporains. En 1783, il jugea sévèrement l'annexion de la Crimée, et les démonstrations auxquelles il se livra à ce sujet au sein du cénacle philosophique furent un des derniers actes de sa vie. Le 8 mai 1 784, Catherine écrivait à Grimm : « Il est douloureux « que d'Alembert soit mort sans avoir vu ni lu notre justifica- « tion sur l'affaire de la Crimée. Du moins, fallait-il entendre « les deux côtés, et puis juger. Au lieu de cela, il nous disait « des injures. J'en suis fâchée, de même que de la pusillani- « mité qu'il a marquée dans sa maladie... Mais ces gens ont « jugé souvent autrement qu'ils ne prêchaient. Il y a très « longtemps que j'étais en disgrâce, et vous savez que c'est « Voltaire qui nous a brouillés. »

Catherine ne fut jamais en correspondance avec Rousseau, et vers la fin de sa vie elle a fait profession à l'égard du philo-

(1) Voy. sa lettre du 20 février/3 mars 1773 (Recueil de la Société d'histoire russe, XIII, 309}. Le passage qui y concerne d'Alembert a été omis dans les éditions précédentes de la Correspondance de Voltaire.

sophe genevois de sentiments particulièrement hostiles. Avaitelle trouvé dans ses écrits matière à offense? Nous ne le pensons pas. Il lui arrivait bien en 1760 d'interdire la vente de Y Emile pour faire comme tout le monde, ainsi quelle le disait dans son oukase; mais il lui arrivait aussi, et jusqu'en 1791, de faire des extraits du Contrat social et d'y copier des passages aussi agressifs que celui-ci : « Les lois de la liberté sont plus « austères que n'est dur le joug des tyrans. •>■> Les audaces de la parole et de la pensée n'étaient pas pour l'effrayer. Son oukase prohibitif n'était pas davantage pour causer au philosophe un grand préjudice : quelques mois avant qu'il fût rendu, le 20 février 1763, Rulhière, alors en séjour à Moscou, écrivait à Rousseau : « Il n'y a encore dans tout l'empire de k Russie que trois exemplaires de vos derniers ouvrages qui y k ont été apportés par des occasions particulières. Le libraire « de l'Université , l'unique libraire moscovite , n'en recevra k qu'au retour des vaisseaux. En attendant, on s'arrache des « mains tous les tomes. » Et à quelque temps de là Catherine dictait probablement elle-même à Grégoire Orlof, qui eût été fort empêché de l'écrire seul , la lettre par laquelle il invitait l'auteur de Y Emile à venir chercher dans un de ses châteaux un asile et un abri contre ses persécuteurs.

Mais Jean-Jacques ne vint pas à Gatchina ; il négligea même de faire, ne fût-ce que par lettre et ne fût-ce encore qu'à la manière guindée et un peu revêche de d'Alembert, acte d'hommage philosophique aux pieds de Sémiramis. Du coup Sémiramis fut offensée. Elle considéra longtemps la philosophie un peu comme une province tributaire, un pays de protectorat relevant de son empire. Elle ne s'avisa pourtant de faire profession publique de ressentiment à l'égard du philosophe malappris qu'au moment où elle en vint à se brouiller non plus avec d'Alembert seul , mais avec le cénacle entier dont lui et Jean-Jacques faisaient partie.

Car elle devait y venir; cela était fatal. Ces alliés d'un jour suivaient des voies trop divergentes : leur marche à eux s1 acheminant à l'ébranlement final de l'édifice social dans la

tourmente révolutionnaire, et la sienne à l'excès contraire d'une réaction également violente. Elle écrivit alors à Grimm : « Souvenez-vous que le feu roi de Prusse prétendait que « Helvétius lui avait avoué que le projet des philosophes était u de renverser tous les trônes et que Y Encyclopédie n'avait été « faite dans point d'autres vues que de détruire tous les rois « et toutes les religions. Souvenez-vous encore que vous k n'avez jamais voulu qu'on vous comptât entre les philoso- « phes. Or vous avez raison de n'avoir jamais voulu être « compté parmi les illuminais, illuminés, ni philosophes, car « tout cela ne vise, comme l'expérience le prouve, qu'à « détruire. » La lettre est du 1 1 février 1794.

Et alors aussi Rousseau, à qui elle n'a jamais écrit, avec qui elle ne s'est jamais compromise, devient son bouc émissaire. Il a bon dos pour porter le poids de ses dédains, de ses colères, de ses anathèmes actuels. Elle s'empare du propos : « Rousseau les a mis à quatre pattes » , qu'elle trouve dans une méchante comédie de Palissot, qui de sou côté l'a probablement pris dans une lettre, nullement grossière d'ailleurs, de Voltaire au grand Genevois. Elle fait tardivement ses délices de cette farce burlesque jouée à la Comédie-Française en 1760, où le futur auteur de Y Emile est représenté en effet marchant à la façon des quadrumanes, où un valet volant son maître dit : « Je deviens philosophe » , et qui se termine par ces vers :

Enfin tout philosophe est banni de céans,

Et nous ne vivrons plus qu'avec les honnêtes gens.

Voltaire avait écrit plus courtoisement, en réponse à un envoi courtois du Discours sur l'inégalité des conditions : « Il « prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre k ouvrage... On n'a jamais tant employé d'esprit à vouloir « nous rendre bétes. »

Mais en 1794 Voltaire n'est plus un maître qu'on écoute. On est en pleine guerre depuis trois ans avec la philosophie. En 1791 déjà Volney a renvoyé à Grimm, avec une lettre vio-

lente, la médaille d'or que Catherine lui avait fait remettre autrefois et qu'il avait été heureux d'accepter. Les hostilités et les représailles sont à l'ordre du jour. Grimm solde à beaux deniers comptants une réplique que Rivarol écrit de verve à l'adresse de Volney, mais Catherine a besoin de passer sa colère sur un plus grand personnage , et Rousseau paye pour tout le monde. Cette fois le pauvre Jean-Jacques a tout le droit de se dire persécuté. Mais il n'est plus là pour s'en plaindre.

Au risque de quelques surprises ou même de quelques froissements pour nos lecteurs, nous avons essayé de dire au juste ce que furent ces rapports, tant et si diversement commentés, d'Impératrice à philosophes. Il ne faudrait pas trop en médire pourtant. Tels qu'ils furent, leur rôle dans l'histoire moderne ne saurait passer pour indifférent et vain. Ils ont contribué pour une part à ce travail de fusion et d'amalgamation d'éléments disparates auquel paraît attaché l'avenir de notre vieille Europe. Par leur fait, un courant tel quel d'attractions et de réactions mutuelles s'est établi entre deux peuples séparés moins encore par la distance que par la méconnaissance réciproque de leurs façons d'être, de penser et de sentir, et ce n'est pas une œuvre stérile. Un moment est déjà venu, en effet, où ces deux peuples, réserve énorme de forces et d'énergies intactes d'un côté, accumulation d'épargne matérielle et intellectuelle de l'autre, ont paru aux deux extrémités du vieux continent comme deux contreforts appelés à soutenir la masse pesante de l'édifice ébranlé et à empêcher son écroulement dans quelque lamentable cataclysme ; séparés toujours par la base, dans les profondeurs où plongent leurs assises, réunis en haut à travers l'espace, et faisant voûte. Il n'y a

LA COUR INTELLECTUELLE. LES PHILOSOPHES. 22'i

peut-être là encore qu'une illusion, et la voûte tutélaire ne montrerait peut-être pas, au jour de l'épreuve, la solidité qu'on attend d'elle. N'importe! Quand nous ne lui devrions que de nous avoir garanti quelques années de paix, d'avoir reculé de quelques années le choc épouvantable dont la vision sanglante obsède nos imaginations, et d'avoir protégé pendant ce temps ce qui nous reste aux uns ou aux autre? d'indépendance contre la loi du plus fort, il faudrait encore la bénir, car il est puéril de quereller la Providence sur les moyens qu'elle emploie et il est sage d'accepter, d'où qu'il vienne, le bien qu'elle nous donne. Et puis, qui sait? Un autre jour peut venir, où, rapprochés enfin sincèrement par le cœur et par l'esprit, ailleurs que dans les clameurs de la rue, se communiquant non plus des impressions fugitives, mais les trésors durables de leur expérience et de leur génie, se pénétrant l'un du sentiment d'autorité si développé chez l'autre, l'autre de la passion de la liberté si vivace dans ce beau pays de France et si féconde, en dépit de quelques égarements, les deux peuples en arriveront à élever en réalité d'un commun effort et à rendre habitable et solide quelque construction où la famille européenne s'abritera pour les jours d'orage.

Et, en attendant, de là-haut, du sommet où se rencontrent et s'enlacent déjà les voussures de l'édifice idéal , de loin en loin une pointe jaillit : c'est la flèche de la cathédrale montant vers le ciel, c'est l'effort solitaire d'un penseur ou d'un artiste résumant et poussant en un élan hardi vers l'infini les inspirations et les aspirations communes, c'est l'œuvre profonde d'un de Maistre méditée à Saint-Pétersbourg, c'est l'œuvre exquise et émue d'un Tourguenief ou d'un de Vogué rêvée, on ne sait, là-bas sur les bords du Volga ou ici sur les bords de la Seine, c'est un beau livre de plus et un pas de plus aussi vers le but mystérieux, mais divin, croyons-le, donc heureux, où s'acheminent nos destinées.

LES IDÉES PHILOSOPHIQUES EN RUSSIE. — NOVIKOF. — VON-VISIN. RADICHTCHEF (1).

I. Le mouvement des idées en Russie et la Révolution française. — Karamzine et Von-Visin en France. — Double courant partageant le monde intellectuel russe. — II. Novikof. — Le franc-maçonnisme et l'illuminisme. — Saint- Martin. — Commencement des hostilités. — Le procès de Novikof. — III. Un philosophe et un réformateur russe. — Radichtchef. — La poste des âmes. — Le voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou. — Condamnation. — Mort.

Au moment où Catherine se laissait entraîner à une rupture violente avec ses anciens amis de France et de Suisse, elle arrivait aussi à des actes de violence dirigés contre les représentants locaux de l'esprit philosophique. Car il en existait en Russie quelques-uns, tolérés jusqu'à présent et même amicalement traités parfois, sinon courtisés comme leurs rivaux étrangers. Ceux-ci sont moins généralement connus. Ils méritent pourtant de l'être, quand ce ne serait que pour la vue qu'ils nous ouvrent sur le milieu auquel ils appartiennent. En eux précisément s'accuse avec une netteté expressive et un relief saisissant la dissemhlance, signalée par nous au déhut de ce chapitre, du type intellectuel et moral qu'ils personnifient et la

(1) Archive du prince Vorontsof, V et XII; Rr'uckner, L'opinion en Russie pendant la Révolution française (Ancienne et nouvelle Russie, 1876, IV, 71); Notes publiées dans le VIP volume du « Recueil de la Société Impériale d'histoire russe « ; Deschamps, Les sociétés secrètes ; Ii.inski, Mémoires (Archive russe, 1870, XII); Iecuefskf, OEuvres, Moscou, 1871 ; Lo.nguinof, Novikof et les Martinistes; Niezielenof, Novikof, éditeur de journaux; Notes et documents dans 1' « Archive russe», 1879, III, 75; dans 1' * Antiquité russe » , 1877, p. 456; dans le «Recueil de la Société Impériale d'histoire russe », XLII, 224-7; Pvpine, Eludes dans le « Messager de l'Europe » , 1865, V ; 1867, 2, 34; 1868, 6 et 7 ; 1870, 10 ; 1872, 1, 2 et 7 ; Radichtchef, Notes sur mon père dans V « Antiquité russe » , 1872, et Étude dans le « Messager russe », 1858, 23; Rambaud, L'opinion russe pendant la Révolution (Revue politique et littéraire, 14 septembre 1878) ; Souhomlknof, Radichtchef et le voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou, Pétersbourg, 1883.

divergence naturelle de son développement par rapport au tvpe classique de l'Occident.

On a diversement épilogue sur les sympathies éveillées en Russie, ou du moins au milieu d'un groupe de Russes professant quelque esprit d indépendance, parle mouvement d'idée-; dont la Révolution fut l'aboutissement logique, quoique désastreux à beaucoup d'égards. Deux princes Galitzine prenant part, le fusil en main, à la prise de la Bastille; Karamzine arrivant à Paris, en mars 1790, la cocarde tricolore au chapeau et l'enthousiasme dans l'àme; le futur ministre d Alexandre, le jeune comte Strogonof, conduit aux séances de la Constituante par son précepteur Romme, inscrit par lui au club des Jacobins, et s'écriant : « Le plus beau jour de ma vie sera celui où je verrai la Russie régénérée par une semblable révolution » ; ces acteurs inattendus, jouant leur rôle dans le grand drame, ont servi tour à tour de thème à d'agréables ou hostiles commentaires. A regarderies choses de près, il faut en rabattre, et de beaucoup. Karamzine a consigné la réalité des impressions recueillies par lui en France dans une série de lettres, dont le contenu (1 ) est fait pour provoquer, à un point de vue plus général, un sentimentanalogue à celui qu'éveillait naguère, dans un groupe de romanciers français, la correspondance inopinément publiée d'un grand romancier russe dont ils se croyaient les amis. La note qui y domine est 1 horreur inspirée à ce prétendu enthousiaste de la Révolution par la plupart des actes et des pratiques révolutionnaires.

Karamzine avait été précédé en France par un des hommes les plus éclairés et les plus indépendants de la Russie d alors : à la fin de 1777 Von-Visin , l'auteur du Brigadier, s établissait à Montpellier, d'où il venait ensuite à Paris. Correspondant avec sa sœur et avec un de ses amis, le comte Panine, il nous a fait aussi la confidence de ses façons de voir et de sentir les choses du pays et de l'époque qu il y traversait. Ses apprécia-

(1) Elles ont été publ'ées en 1792 par la Gazette de Moscou et plus récemment, mais avec quelques lacunes, dans une traduction française : Lettres d'un voyageur, Paris, 1867.

tions sont sévères pour la monarchie , mais plus sévères pour la société qu'il aperçoit battant en brèche cette monarchie à moitié écroulée déjà. Il en critique et en dénigre jusqu'aux côtés les plus séduisants, ceux qui, à nos yeux, constituent aujourd'hui encore le charme de ce monde disparu et en rachètent les faiblesses et les égarements. Dans les réunions la musique est exécrable et la conversation sans portée ; dans les repas la cuisine souvent excellente est gâtée par un service mal fait. Tout lui paraît sacrifié aux apparences. Il fouille d'un œil indiscret de commissaire-priseur les dessous — moins soignés sans doute alors qu'aujourd'hui — de ce monde élégant et en dénonce les misères intimes : une chemise en toile grossière sous un flot de dentelles, des taches de graisse sous un jabot éclatant de blancheur. Il voit telle grande dame dînant dans sa cuisine lorsqu'elle est seule pour économiser le feu de sa salle à manger. Il n'a pas plus d'indulgence pour l'esprit que pour la forme : on pense peu dans cette société frivole, car on y parle trop, et le peu d'idées qu'on y a n'est qu'un mélange d'ignorance et de superstition. Quant aux mœurs , leur dépravation est arrivée au comble : l'honneur et la probité n'existent qu'en paroles, et les autres vertus ne paraissent même pas dans les discours. Les deux traits essentiels, enfin, du jugement qu'il porte et développe ainsi, sont d'abord une forte tendance conservatrice : la monarchie bourbonienne lui fait l'effet d'un édifice « où il est malheureux de vivre, mais qu'il serait pourtant désastreux de détruire » ; et ensuite, l'idée non moins solidement établie dans son esprit de la supériorité possédée par son pays à tous les points de vue qu'il examine. En passant par Lyon, il observe que les plus belles rues de cette ville ne valent pas un piereoulok (ruelle) de Saint-Pétersbourg. Arrivé à Paris, il n'y voit qu'un mauvais lieu où il n'y a pour attirer les étrangers que les spectacles et les filles. Encore la tragédie est-elle médiocre et l'opéra insupportable. Une représentation du Brigadier à l'Ermitage lui semble évidemment d'un bien plus grand attrait.

Et ce ne sont pas là des impressions individuelles, des té-

moignages isolés. Dans toute la littérature russe contemporaine on aurait peine à découvrir une lueur de sympathie pour la France et pour le courant réformateur et émancipateur qui l'emporte à ce moment. Un mouvement très franc de réaction hostile s'accuse au contraire jusque dans les journaux de modes qui préconisent les robes à la reine et les coiffures à la contre-révolution . « La main tremble d'horreur en commen- « cant ce récit... » voici le début d'un article de la Gazette de Saint-Pétersbourg racontant la prise de la Bastille. >< 0 Carie touche! Cartouche! créateur incomparable dans ton genre, k lève-toi, apparais h l'Assemblée nationale et demande-lui ta « réhabilitation. Tu peux être assuré qu'elle te rendra jus- « tice... » Voilà le ton qui prévaut dans la presse locale à partir de 1790.

La vérité est que les quelques Russes de ce temps, possesseurs d'un esprit ouvert aux idées de liberté et de réforme, se montrent également adversaires résolus des influences occidentales et plus particulièrement de l'influence française. Dans le mouvement émancipateur et réformateur qui se dessine vaguement à travers ce monde endormi, par un contrecoup inévitable de la grande secousse européenne, bien faibles, encore, perceptibles pourtant, deux courants apparaissent : l'un portant les éléments d'origine étrangère, les produits plus ou moins assimilés de la culture occidentale, française, allemande ou anglaise; l'autre essentiellement national, indigène, et luttant énergiquement avec le premier. Et c'est le second qui a avec lui les esprits les plus éclairés de l'époque et les plus ouverts, depuis Von-Visin, l'auteur dramatique, jusqu'à Boltine, l'historien slavophile; depuis Novikof, le fondateur d'écoles, jusqu'à Radichtchef, le pamphlétaire. Tous sont nationalistes, réformateurs et libéraux, mais à leur manière, qui n'est pas du tout celle des précurseurs et encore moins celle des auteurs directs de la «rande Révolution.

En attaquant avec vigueur quelques-unes des institutions qui lui paraissent faire obstacle au développement moral et matériel de son pays, la loi du servage entre autres, en allant beaucoup plus loin même dans cette voie que les penseurs de l'Occident les plus hardis, Novikof, dont nous avons dit déjà les démêlés avec Catherine (1), se montre en même temps ennemi résolu du scepticisme auquel il voit inféodés les philosophes occidentaux. C'est même une réaction contre cette tendance qui le jette, en 1775, dans le franc-maçonnisme et par la suite dans Y illuminisme de Saint-Martin. Satirique ou moralisateur, il reste toujours mystique.

L'histoire du mouvement philosophique et réformateur en Russie se confond presque à cette époque avec l'histoire du maçonnisme, et ce maçonnisme russe porte de plus une marque spéciale : une tournure particulière d'idéalisme, d'ascétisme et d'exaltation y prévaut ; la lutte avec le matérialisme irréligieux contemporain s'y accuse nettement; et en même temps les pratiques extérieures, les épreuves imposées aux adeptes y dépassent en bizarrerie et en cruauté tous les exemples occidentaux. C'est aussi sous sa forme la plus nuageuse, la plus passionnée et la plus excentrique à la fois que la secte se propage à Saint-Pétersbourg et à Moscou avec l'influence de Saint- Martin. Saint-Martin lui-même ne parait être jamais venu en Russie ; son prosélytisme a dû s'exercer à l'étranger parmi les voyageurs russes qu'il avait chance d'y rencontrer. A Montbéliard il eut l'occasion de voir la belle-mère du grand-duc Paul, et celle-ci en fit depuis son oracle. A Londres il séduisit le prince Alexis Galitzine et même, pour quelque temps, Simon

(1) Voy. Le roman d'une Impératrice, p. 477.

Vorontsof. Un gentilhomme polonais, Grabianka, faillirai russe Pletcheief et le Bavarois Sclnvartz s'employèrent principalement en Russie à propager sa doctrine. Une société typographique fut établie à Moscou, où, avec les cenvres de Jacob Boehme, d'Arndt et de Spener, se publièrent tous les manuscrits et toutes les traductions d'ouvrages français empreints de la religiosité morale de la secte. La littérature du pavs en parut bientôt comme imprégnée, et la société russe s'y montra aisément accessible. Le livre de Saint-Martin Des erreurs de la vérité, traduit par Strahof, les Arcana cœlestia de Swedenborg trouvèrent à Saint-Pétersbourg et à Moscou des lecteurs passionnés. Novikof était l'âme de ce mouvement : la rupture de ses relations amicales avec Catherine s'ensuivit.

Catherine avait regardé d'abord d'un œil favorable le développement du courant; elle y voyait encore de l'eau pour son moulin : la franc-maçonnerie classique à laquelle Novikof et ses amis commencèrent par être ralliés se montrait bien pensante au point de vue gouvernemental, empreinte d'un loyalisme rassurant, et Catherine en était encore elle-même aux aspirations humanitaires et aux inspirations libérales de ses débuts. Il v eut échange de bons procédés avec les sectaires nationaux comme avec les philosophes de l'Occident. Une loge construite en 1784 à Saint-Pétersbourg, aux frai? de la souveraine, porta le nom d' Impériale. A la même époque la maçonnerie polonaise s'organisait à Varsovie et adoptait pour le Grand-Orient national le nom de Catherine sous l'étoile du Xord. Les choses se gâtèrent quand Yilluminisme parut à L'horizon. L'esprit positif de Catherine n'arriva pas à s'en accommoder. Nous avons indiqué, en parlant de ses œuvres dramatiques, comment la plupart en fut inspirée par une tendance de réaction et de lutte contre l'invasion des idées mystiques. Les relations des Martinistes avec la famille du grand-duc Paul contribuèrent à indisposer la souveraine. L'établissement, en 1788, d'une école à laquelle Novikof donne aussi le nom de Catherine, en écrivant pour la cérémonie d inauguration des vers où « la maison de Minerve est dédiée à la Minerve russe » ,

ne suffît pas à améliorer les affaires du fondateur. Il est perdu déjà dans l'esprit de Catherine. Quand elle en vient, quatre ans plus tard, à s'occuper elle-même de l'éducation nationale, elle n'associe pas Novikof à son oeuvre.

Ce n'est qu'en 1792 toutefois que, de ce côté aussi, elle en arrive aux hostilités. La déclaration de guerre aux philosophes de France a pour suite l'entrée en campagne contre les Martinistes russes. Seulement ici ce n'est pas à coup d'épigrammes qu'aura lieu la bataille. En 1792 un prétexte futile, une infraction à des règlements concernant la typographie, sert à ordonner l'arrestation de Novikof. L'instruction du procès est confiée au prince Prozorovski et à Etienne Chechkovski, les deux maîtres de police de Saint-Pétersbourg et de Moscou; mais en réalité c'est Catherine elle-même qui en prend la charge. Elle y met sa passion habituelle, et même quelque chose de plus. Des notes de sa main, en grand nombre, ont été conservées, contenant le détail des questions à poser à l'inculpé. Plus que de l'emportement, une sorte de rage s'y laisse voir. Au fond, elle ne croit pas au caractère idéal du mysticisme auquel elle a affaire. Elle y cherche des motifs plus réels, des vues ambitieuses, des idées de complot et d'attentat. Le fantôme d'une conspiration au profit de Paul la hante en l'exaspérant. Novikof a eu lemalheurde prêter des livres au prince héritier : vite, une saisie! Elle fait buisson creux : un des volumes se trouve contenir des extraits de Thomasa Kempis! N'importe! Après avoir ordonné la mise en jugement de l'accusé, elle se ravise et prononce ellemême la sentence sans autre procédure : quinze années de prison dans la forteresse de Schlùssel bourg; mise au feu des publications opérées par la société moscovite ; destruction de la maison où ont eu lieu ses réunions; fermeture de toutes les loges maçonniques de Russie. Ce n'est pas assez : jugé et condamné déjà, Novikof a encore à subir des interrogatoires sans fin ; Prozorovski et Chechkovski s'acharnent sur lui tour à tour, et Catherine n'est jamais lasse de le questionner et de le tourmenter. Elle a oublié à ce moment une phrase qu'elle écrivait entre 17 44 et 1764, et qui s'est conservée aussi dans le re-

cueil de ses notes autographes : « Vit-on jamais une manière « de procéder plus barbare et plus digne des Turcs que de « commencer par la condamnation pour arriver ensuite ù « l'enquête?... »

En 1794 Novikof se trouve enfermé dans une casemate en compagnie d'un fabricant de fausse monnaie; il se plaint du manque d'air, de nourriture, de linge, de vêtements et de secours médicaux. Il a sollicité en vain les soins d'un médecin, prisonnier comme lui. Le procureur général Samoïlof s'en explique, il est vrai : les gardiens de la prison meurent euxmêmes de faim, et l'administration n'a pas de quci payer les médicaments. Le malheureux publiciste n'est remis en liberté que deux années plus tard, au moment de l'avènement de Paul. Mais c'est fait de lui : malade de corps et d'esprit, irrémédiablement brisé, il ne retrouve plus l'équilibre de ses facultés intellectuelles et ne retourne au franc-maçonnisme que pour en adopter les pires excentricités et les plus grossières aberrations.

Dans le même sens et avec le même caractère, Radichtchef est un type encore plus accentué. Élevé comme page à la cour, envoyé aux frais de l'État à l'université de Leipzig, placé dans un des bureaux du Sénat, il semble longtemps un modèle de bon tchinovnik et de parfait sujet de l'empire autocratique et orthodoxe. Quelque chose pourtant s'agite en lui, et bientôt, dans la lutte sourde qui l'environne et où se combattent les influences et les tendances contraires dont nous avons marqué le point de départ et la direction, il ne devient pas seulement partie agissante : son âme elle-même apparaît comme un champ clos où se prolonge et se passionne le même combat. Dans le livre qui lui vaut une condamnation à mort : le Voyage

de Saint-Pétersbourg à Moscou, dans une publication périodique : la Poste des âmes, par laquelle il a préludé à ce coup d'audace, il subit notoirement, quant aux idées, l'influence de Raynal; quant à la forme, il pastiche le Voyage sentimental de Sterne. Mais, dans l'application qu'il fait des idées ainsi empruntées du dehors aux problèmes de la vie locale, dans la question de l'affranchissement des serfs par exemple, il s'éloigne d'un bond à une distance égale et des uns et des autres parmi les hommes de l'Occident, et de Voltaire qui remet l'œuvre libératrice à la bonne volonté des propriétaires d'esclaves, et de Rousseau qui proclame le danger d'une émancipation précoce. Il veut, lui, l'affranchissement immédiat, sans précautions et sans conditions; mais il le veut accompli par le gouvernement, sans autre secours. Il a foi au samodieijavie, à la toute-puissance universelle et absolue du tsarat. Comme on lui demande, au cours de son procès, s'il a eu à se plaindre de la souveraine qu il a osé offenser, il se récrie : comment pourrait-il avoir pour son auguste personne d'autres sentiments que ceux de tout bon Russe : la reconnaissance et la vénération ? Cela ne l'a pas empêché d'insérer dans son livre certaine Ode à la liberté, qui est d'un franc révolutionnaire, ni d'y exprimer la pensée que le plus bel éloge pouvant être décerné à un homme l'a été à Franklin dans le vers connu :

Eripuit coelo fulmen, sccptrumque tyrannîs.

De la même manière il est sceptique et observateur fidèle des pratiques de sa religion, cynique et dévot, partisan de la théorie de l'égoïsme et altruiste exalté à d'autres moments. Un chaos est dans sa tète — celui-là même dont l'esprit russe tout entier n'est peut-être pas encore entièrement sorti à l'heure qu'il est.

Notez que son programme d'émancipation est exactement celui qui s'est trouvé réalisé, soixante-dix ans plus tard, et auquel les serfs de Russie doivent aujourd'hui leur liberté. Avec les allures accidentellement affectées d'un pamphlet son livre

n'est d'autre part qu'un simple document de statistique politique et administrative. Il y rapporte l'histoire de trois jeunes seigneurs se concertant pour violer la fille d'un paysan et procédant à l'exécution de leur entreprise avec l'assurance justifiée d'une impunité absolue. Il met en scène un administrateur de district que ses administrés n'osent réveiller pour lui demander les ordres nécessaires au salut de vingt hommes se trouvant en danger de mort. Il établit le compte des jeunes filles mises à mal dans un seul village par un propriétaire de serfs jouissant dune réputation universelle d'humanité et d'honnêteté, et il arrive au chiffre de soixante. « Mais c'est le cas d'Alexandre a Vassilevitch (Saltykof) ! » ne peut s'empêcher de s'écrier Catherine à la lecture du passage. Il fait encore le bilan des prouesses dont est coutumière la censure du pays; il cite l'exemple d'un auteur condamné comme sacrilège pour avoir employé l'expression : <i le dieu malin » , en parlant de l'Amour. Catherine était capable même en 1790 de rire de l'aventure, mais elle trouva aussi dans le livre des phrases comme celle-ci, où l'écrivain traduisait ses impressions aux abords de la demeure impériale de Tsarskoïe : « Je suis frappé « du silence qui y règne... Tout se tait; tout tremble; c'est la « demeure du despotisme, »

Il n'en fallait sans doute pas davantage pour décider du sort de l'auteur. Condamné à mort, Radichtchef ne doit d'échapper au châtiment suprême qu'à une coïncidence heureuse : l'arrêt qui le frappe se rencontre avec la conclusion de la paix qui met fin à la guerre de Suède. Catherine est de bonne humeur ce jour-là, et fait grâce. Le knout et la Sibérie pour dix ans remplacent la peine capitale. Sur le chemin de l'exil, en passant par Tobolsk, Radichtchef écrit ces vers qui sont d'un poète et d'un homme de cœur :

Tu veux savoir qui je suis, ce que je suis, où je vais? Je suis celui que j'ai été et que je serai toute ma vie . Non pas une Lète de somme, un morceau de bois, un esclave, mais un lioinnîc.

Sa destinée ultérieure est à peu près celle de Novikof. Gra-

cié par Paul, associé même par Alexandre aux travaux de la Commission législative, il ne se retrouve plus lui-même dans la liberté et dans l'emploi qu'on lui offre à nouveau de son intelligence. Il n'a pas résisté à la terrible épreuve qui lui a été imposée. Obsédé par des terreurs continuelles, voyant partout des pièges, des périls et des menaces, il se donne la mort — sur une phrase, dit-on, d'un haut fonctionnaire lui demandant s'il n'a pas eu assez d'un voyage en Sibérie.

Dernier trait caractéristique aussi : il s'empoisonne en avalant d'un trait une bouteille d'eau-de-vie. Les idées philosophiques avaient encore du chemin à faire en Russie.

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