‹ Autour d'un troneChapitre 13 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

HOMMES DE LETTRES, SAVANTS ET ARTISTES (lj.

I Échange d'amabilités avec les hommes de lettres de l'Occident. — Le culte de sainte Catherine. — La Harpe. — Dorât. — Les abbés. — Sceptiques et dissidents. — Mademoiselle de Lespiuasse. — L'abbé Galiani. — Rulhière. — Chappe d'Auteroche. — Hommes de lettres français à la cour de Séiniramis. — Mercier de la Rivière. — Senac de Meilhan. — IL Écrivains et poètes russes. — Soumarokof. — Dicrjavine. — Un chéquard du XVIIIe siècle. — Les imitateurs russes de Voltaire. — Le prince lîielossielski. — Les deux Chouvalof. — III. L'art de l'Occident en Russie. — Les artistes français à Saint- Pétersbourg. — Falconet. — Les années de son impatience. — La dette non payée. — Clérisseau. — Houdon. — Madame Vigée-Lebrun. — Les artistes russes. — Lossienko.

Dans ce royaume européen de l'Esprit, qui fut sien au dire de quelques-uns des plus brillants sujets qu'elle pût y trouver et dans les limites duquel elle réclama, en effet, sinon toutes les charges, du moins tous les honneurs de la souveraineté, Catherine attribuait à la philosophie une place privilégiée. Pourtant les lettres, les arts et les sciences même eurent aussi auprès d'elle leur part de faveur. C'est cette part que nous voudrions déterminer plus exactement ici (2) .

Créatrice de gloires littéraires, artistiques ou scientifiques, Catherine ne se soucia pas de l'être; elle s'annexait les gloires

(1) Outre les sources citées au chapitre précédent, voy. Almanach des Muses; Anmeskof, Matériaux pour la biographie de Pouchkine; Correspondance de Catherine avec Falconet (Recueil de la Société Impériale d'histoire russe, XVII); Même Correspondance avec divers (Archive russe, 1863); Correspondance de Falconet, publiée par Cournault; Correspondance de l'abbé Galiani ; Biographie d'André Chouvalof, dans 1' «< Archive russe », 1881, III; Documents et Mémoires aivers, dans V « Archive russe» , 1866, 1874, et dans le « Recueil de la Société Impériale d'histoire russe », XLIV; Pincaud, Les Français en Russie} Poltoiutski, Les deux Chouvalof (Rulletin du Bibliophile belge, 1849, VI); SÉGUH, Mémoires; Stassof, Étude sur Houdon (Ancienne et nouvelle Russie, 1877, I).

(2) Voy. Le roman d'une Impératrice, p. 428-457.

existantes, ainsi que des provinces polonaises ou turques. Elle distribuait des compliments en abondance toujours, des médailles d'or ou de bronze, plus souvent de bronze, et de temps à autre quelques écus : à Sedaine pour ses comédies, à Guys pour son Voyage de la Grèce, à l'abbé de Saint-Sulpice pour ses établissements philanthropiques, à La Harpe, à Dorât, à Marmontel, à Yolney, à l'abbé Galiani. Elle envoyait des fourrures à mademoiselle Clairon, à Lekain , à Preville, à Bellecour. Elle achetait à Philidor le Carmen sœculare , partition plus vantée qu'aimée du public; à un Capucin de la rue Saint- Honoré, le Père Chrysologue, un planisphère de son invention. Elle se montrait plus généreuse, moins économe de son argent dans les achats de collections, car là on échangeait des espèces contre des réalités ; elle offrait cinq cent mille livres pour avoir le cabinet de Pellerin, le célèbre numismate, qui restait Velche, lui, et préférait céder à Louis XVI pour une somme moitié moindre cette collection sans rivale. Elle faisait demander au Pioi une augmentation de pension pour madame d'Épinay. Elle écrivait de sa main jusqu'à trois brouillons d'une lettre flatteuse à envoyer à Marmontel, et elle y joignait une traduction imprimée de son Béhsaire, à laquelle les Orlof, les Chouvalof et les Tchernichof avaient collaboré avec elle. Tout cela lui valait, en retour, des hommages allant volontiers jusqu'à la servilité, des panégyriques poussés fréquemment jusqu'à la déification.

Des uns et des autres, la France apportait le plus riche tribut, comme c'était elle aussi qui récoltait la plus ample portion des menues faveurs et des largesses distribuées par Sémiramis. a. Si votre auguste aïeule a mérité l'immortalité en Russie, « c'est en France qu'elle l'a obtenue » , dira Suard à l'empereur Alexandre en 1814, et il ne fera qu'exprimer l'exacte vérité. La Harpe et Dorât rimaient en l'honneur de la grande Catherine des épitres modelées sur celle de Boileau à Louis le Grand ; Thomas consacrait les dernières années de sa vie à glorifier, dans une Pétréide assez fâcheuse, l'héritière et la continuatrice de Pierre Ier. Volney, qui depuis... mais alors,

en 1788, encore, écrivant ses Considérations sur la guerre des Turcs avec les Russes, s'appliquait à y justifier le système politique adopté par l'Impératrice en Orient. Dans son Tableau de Paris, Mercier proposait en exemple au Dauphin la conduite de la grande souveraine, — non pas sa conduite privée sans doute. L'Eglise elle-même se mettait de la partie, bien que la sainte Catherine de Voltaire ne parût pas, à première vue, posséder les qualités requises pour figurer dans son Calendrier. Ses desservants se montraient des plus empressés aux coups d'encensoir, depuis l'abbé Gaubert, auteur obscur d'un fade poème recompensé par une médaille, et l'abbé Roman, auteur du poème de Y Inoculation dédié à la souveraine, jusqu'à l'abbé de Lubersac, qui saisissait le prétexte des visites laites par le grand-duc Paul aux établissements de Paris, en 1782, pour entretenir ses lecteurs de ceux de Saint-Pétersbourg qu il supposait de confiance tout aussi magnifiques, sinon plus.

Ainsi propagé et pratiqué avec cette ferveur, le culte de sainte Catherine ne rencontrait que peu de récalcitrants : Mably faisant quelques réserves au sujet de la politique suivie par la grande Impératrice en Pologne; Raynal qualifiant de comédie la fameuse Assemblée législative de Moscou ; Rousseau encore se dérobant aux avances qui lui venaient de ce côté, par habitude peut-être, plutôt que par conviction. Dans le clan féminin, quelques froideurs se manifestaient, voire même des révoltes individuelles nettement prononcées : le souffredouleur impérial en personne n'arrivait pas, quoi qu'il fit, à exciter la dévotion de mademoiselle de Lespinasse. « Grimm « est de retour n , écrivait-elle, « je l'ai accablé de questions; « il peint la Tsarine non pas comme une souveraine, mais « comme une femme aimable, pleine d'esprit, de saillies et de « tout ce qui peut séduire et charmer. Dans tout ce qu'il me « disait je reconnaissais plutôt cet art charmant d'une cour- « tisane grecque que la dignité et l'éclat de l'Impératrice d'un « grand empire (I). n Madame du Défiant se montrait scep-

(1) A l'abbé Galiani.

lique , et, correspondant avec celle-ci, sa grand' maman la duchesse de Choiseul se laissait aller au sujet de Sémiramis et de ses relations avec Voltaire à une verbeuse et violente diatribe. En 1794, madame de Staël écrivant à Meister, l'ami et le collaborateur de Grimm, à propos d'une conspiration contre le régent de Suède fomentée par Catherine , disait : « Votre Impératrice nous a bien tourmentés. On dit quelle « sait jusqu'à mon existence. Je voudrais bien ignorer la a sienne. »

Il y avait aussi quelques dissidents, fervents à leur manière, mais faisant Église à part. Tout en figurant dès 1770 parmi les adeptes les plus convaincus de la foi « catherinienne » , l'abbé Galiani se refusait à en admettre tous les dogmes, selon l'enseignement du grand prêtre de Ferney. Celui de la tolérance par exemple, inscrit dans le credo voltairien parmi les vertus pratiquées par sainte Catherine, lui paraissait inacceptable. Il s'en confessait ainsi à d'Alembert : « Sa Catherine est une « maîtresse femme, parce quelle est intolérante et conquérante, « et tous les grands hommes ont été intolérants, et il faut « l'être. » Il est vrai qu'il se plaisait parfois à signer ses lettres du nom de Machiavelini, et son schisme ne l'empêchait pas de concourir avec Diderot pour le projet d'une inscription à placer au bas de la statue de Pierre le Grand et à tourner, de façon que l'œuvre de Falconet se transformât en un monument élevé à la gloire de la grande Catherine. Il fit assaut d'épigraphie latine :

Catharina II Augusta

Mater senatus, Mater caslrorum

Mater Patrice, etc.

Catherine fut mieux inspirée par l'intérêt de sa gloire et écrivit simplement :

Petro primo Catharina secundo. .

Mais elle acheta à l'abbé un cabinet de livres et d'estampes, composé par son frère, Bernard, l'éditeur laborieux de Vitruve,

en en donnant le prix par lui réclamé. Il y eut ensuite une petite difficulté entre eux au sujet dune médaille qui se fit trop longtemps attendre. Mais le souffre-douleur impérial eut seul à en pàtir. « Monstre d'oblivion » , lui écrivit l'abbé, « que voulez-vous de moi avec vos agaceries et vos flatteuses « espérances? Ne voyez-vous pas que mon guignon est tel qu il a change Tordre et la nature de l'univers? Trouvez-vous naturel « qu'une souveraine, qui a versé des millions en présents, qui k les répand comme le soleil sa lumière sur les justes et sur les « indignes, soit restée trois ou quatre ans sans savoir se déter- « miner à vous expédier pour moi une médaille de bronze? « J'enrage contre mon incroyable destin. » Mais la médaille arriva enfin, et Grimm n'eut garde sans doute de ne pas communiquer au destinataire le passage de la lettre impériale, où il en était question : « Qu'est-ce qu'il y aurait de si extraoro dinaire, s 7/ était au revers d'une médaille? N'y a-t-on jamais « vu de génies? » Et du coup, l'abbé ne se plaignit plus de sa destinée. Il fit son testament, où il recommanda d'offrir pour trois cents ducats à un amateur, qui avait manifesté le désir d'en faire l'acquisition, sa célèbre épée du duc de Valentinois, et, s'il refusait le marché, d'en faire hommage respectueux à l'Impératrice de Russie, « comme souvenir d'une k reconnaissance infinie pour tous ses bienfaits » .

Rulhière, qui n'eut jamais de médaille, pas même de médaille en bronze, fit pourtant hommage à la souveraine d'un sacrifice autrement précieux encore. Dans la préface de la première édition de son Histoire de la Révolution de Russie publiée en 1797 seulement, comme on sait, après sa mort et après celle de Catherine, le délai ainsi apporté à la mise au jour de l'ouvrage est attribué à un engagement d'honneur qu'aurait pris l'auteur, après avoir refusé une somme de trente mille livres offerte par la souveraine pour quelques corrections et suppressions auxquelles il avait refusé de consentir. Nous sommes, d'ailleurs, laissés dans l'incertitude sur les motifs par lesquels il se serait laissé inspirer en souscrivant, au défaut de cette concession, à un moyen terme qui pourrait sembler plus

avantageux pour Catherine; et Diderot, qui intervint dans la négociation et correspondit à ce sujet avec Falconet, ne nous en apprend pas davantage. Le bibliothécaire de l'Impératrice fut un des premiers à lui conseiller la suppression de l'ouvrage, bien que l'auteur y eût représenté la souveraine, « notre sou- « veraine » , écrivait-il à Falconet, « comme une maîtresse « femme, comme un gran cervello di principessa » . Catherine aurait voulu s'en convaincre elle-même ; mais l'auteur refusait de se séparer de son manuscrit ou d'en envoyer une copie; il affectait de n'avoir jamais eu l'intention de publier le livre et de ne l'avoir composé que pour satisfaire la curiosité de quelques amis. Elle ne s'en montrait pas moins inquiète. Les amis ainsi privilégiés étaient d'abord assez nombreux : d'Alembert lut le manuscrit, après la comtesse d'Egmont, et aussi madame Geoffrin et encore beaucoup d'autres. Et ils avaient beau, les uns et les autres, se répandre en protestations rassurantes, d'Alembert déclarant qu'il préférait la vérité présentée par Rulhière à toutes les apologies, et le duc de la Rochefoucault faisant entendre qu'il y avait trouvé « pas une belle confes- « sion » , certes, mais « une belle vie » ; Diderot enfin revenant à la charge pour préciser ses indications : « Si Vous faites, « Madame, très grand cas des bienséances et des vertus, gue- « nilles usées de votre sexe, cet ouvrage est une satire contre « Vous; mais si les grandes vues, les idées mâles et patrio- « tiques Vous intéressent davantage, l'auteur Vous y montre « comme une grande princesse, et, à tout prendre, il Vous ,'k fait plus d'honneur que de mal (1). »

Catherine avait ses raisons pour se montrer défiante. Il ne s'agissait pas seulement pour elle du souci de sa propre réputation. Elle savait par l'exemple de l'abbé Chappe comment un Français en arrivait, à cette époque, à parler de la Russie ellemême et des Russes, après avoir fait quelque séjour parmi eux. Elle savait peut-être aussi à quoi s'en tenir sur les impressions personnelles de l'ancien secrétaire d'ambassade. Son cabinet

[Vj Conversation rapportée dans une dépèche de Durand, Saint-Pétersbourg, 9 novembre 1773. ^Archives des affaires étrangères.)

noir ne fonctionnait pas pour rien, et telle lettre de Rulhière adressée de Saint-Pétersbourg à Rousseau avait pu, en y passant, mettre sous ses yeux des phrases de ce goût :

« Votre traité de l'éducation n'est pas encore parvenu en « Russie; ce peuple qui joint à toutes les ambitions celle de « passer pour cultiver les belles-lettres et la philosophie n'a « en bibliothèques et en imprimeries que les restes en décati dence des établissements de Pierre Ier. »

Ou bien encore :

« Ce que Vous dites des Russes nous a frappé par sa vérité.. . « Le caractère distinctif de ce peuple est précisément le génie « ou plus communément le talent de l'imitation. Tous les « Russes possèdent, chacun dans sa médiocrité, ce que leur « Tsar possédait en grand; vrais singes à qui ce don national « eût sans doute fait faire de rapides progrès dans les arts, si la « vanité, défaut non moins national, n'en balançait les effets. »

Diderot conseilla d'arranger les choses en ramenant Rulhière à Saint-Pétersbourg, où une place de consul pourrait lui être offerte. Mais ses relations avec Voltaire avaient donné à Catherine des idées particulières sur la manière de traiter avec les ^ens de lettres des affaires de cette espèce. Elle envoya à son représentant à Paris l'ordre d'acheter le manuscrit. Par malheur, le prince Galitzine, un homme aimable et aimé dans le monde littéraire, ne se trouvait pas à son poste. Ce fut Hotinski, un chargé d'affaires, qui eut à faire la démarche. Le résultat en fut fâcheux : Rulhière jeta à la porte le messager de l'Impératrice. Peut-être celui-ci n'y avait-il pas su mettre les formes. Ce fut l'avis de Diderot : « L'argent s'accepte ou se refuse « selon les gens qui le proposent », déclara-t-il sentencieusement. Il s'entremit à son tour et réussit mieux. Cela se passait en 1768. Cinq ans après, pendant le séjour du philosophe à Saint-Pétersbourg, Catherine le pressa encore de questions au sujet du terrible manuscrit mis sous clef, mais lui faisant toujours craindre une surprise. Elle devait mourir sans en connaître le texte. Trente ans plus tard, ayant lu le livre enfin publié, la princesse Dachkof se disait persuadée qu'elle se

trouvait en présence dune œuvre apocryphe. Aucune traduction russe n'en a paru jusqu'à ce jour, bien que M. Longuinof en ait préparé une. Nous avons raconté ailleurs comment Catherine s'y est prise pour réparer le dommage causé à sa réputation et à celle de la Russie par le vilain abbé dont nous avons mentionné le nom plus haut et qui ne ressemblait pas à l'abbé de Lubersac.

Le malheur pour Chappe d'Auteroche comme pour Rulhière, nous voulons dire pour la tournure de leurs relations avec le grand empire du Nord et avec sa souveraine, fut de n'avoir pu suivre le conseil donné par madame du Deffant à Voltaire, et d'avoir traversé cette épreuve du contact immédiat à laquelle aucune des liaisons littéraires , artistiques ou scientifiques contractées ou ébauchées par Catherine en Occident n'a pu résister. En 1766, Sémiramis est prise d'un bel enthousiasme pour l'auteur futur de Y Ordre naturel et essentiel des Sociétés politiques, connu uniquement alors par quelques articles publiés dans le Journal de l'Agriculture, du Commerce et des Finances. Un mémoire composé à son intention, une recommandation de Diderot lui donnent une envie extrême de voir l'auteur et même de l'avoir en se l'attachant. Que veut-elle en faire? La suite semble prouver qu'elle n'a, à cet égard, aucune idée arrêtée. Mais elle s'exalte à la lecture des tirades extravagantes que l'enthousiaste Diderot ne manque pas d'envoyer à Falconet pour prôner les mérites de son protégé : « Ah! mon ami, « si Sa Majesté a du goût pour la vérité, quelle sera sa satis- « faction! Je la devine d'avance et je la partage. Nous nous « privons de cet homme pour vous ; il se prive de nous pour « elle... Lorsque l'Impératrice aura cet homme, à quoi lui « serviront les Quesnay, les Mirabeau, les Voltaire, les d'A- « lembert, les Diderot? A rien, mon ami, à rien! C'est celui-là « qui la consolera de la perte de Montesquieu ! » Il lui faut cet homme. Elle a peur qu'ayant été longtemps employé à la Martinique, il ne soit empêché par le gouvernement français de passer à son service. Elle charge Panine de négocier l'affaire par la voie diplomatique.

Quant à Mercier de la Rivière, il se croit de bonne foi appelé à prendre en main le gouvernement au moins intérieur du grand empire du Nord. Son premier soin en débarquant à Saint-Pétersbourg est, parait-il, de disposer les pièces de son appartement en bureaux affectés aux divers services qu'il se prépare à diriger. L'Impératrice étant absente au moment de son arrivée, il s'adresse au comte Panine, — qui lui promet un emploi avec trois cents roubles de traitement par mois. C'est pour le pauvre Mercier tomber de plus haut que ne l'avait fait Diderot, et le dialogue suivant s'engage entre lui et le premier ministre de Catherine :

— J'ai joui au service du roi d'un traitement bien supérieur ! Je ne puis accepter ce que vous m'offrez que comme la continuation de mes frais de voyages. D'autant que j'ignore encore en quoi je pourrai être utile à l'Impératrice.

— Vous resterez en Russie et prendrez une place dans la magistrature. N'êtes-vous pas mécontent de votre cour et particulièrement de M. de Choiseul"?

— Moi? Pas du tout! Je suis comblé de bontés par le roi, et M. de Choiseul a toujours été parfait pour moi. Je pense si peu à quitter définitivement la France, où j'ai mon bien et ma famille, que je me suis garanti les frais de mon voyage et n'ai pris qu'un congé de deux ans. Pour prouver même qu'il en est ainsi, je n'ai plus que la ressource de m'en retourner incessamment dans mon pays.

— Si c'est comme cela, partez, mais l'Impératrice voudrait que vous attendiez au moins son retour à Pétersbourg.

Mercier attendit, mais n'en fut pas plus avancé. Un résumé qu il prépara pour la souveraine de son grand ouvrage sur Y Ordre naturel et un nouveau mémoire sur les travaux de la Société d'économie de Saint-Pétersbourg se montrèrent insuffisants pour engager Catherine à lui confier l'administration de son empire. Quelques fautes de tact de la part du remplaçant présumé de Montesquieu contribuèrent à indisposer la souveraine contre lui. Outre une suite nombreuse, il avait amené de Paris sa femme et une autre compagne dont madame

Mercier s'accommodait, semble-t-il. Ces clames voulurent se divertir à Saint-Pétersbourg et firent parler d'elles. Enfin, introduit à la cour et mis en présence de la Tsarine, le publiciste n'aurait pas su garder le ton convenant à son rang et à ses ambitions. « Si jamais vous recommandez quelqu'un à « l'Impératrice » , écrivait Falconet à Diderot, « faites qu'il se « choisisse une compagnie qui honore son jugement... S'il se « trouve au cercle de l'Impératrice, il ne dira pas assez haut « pour être entendu : « Un homme comme moi » , parce que « les assistants ne voudront jamais prendre ces quatre mots « pour de la modestie. Lorsqu'il disputera sur un endroit de « Y Ordre naturel, il ne dira pas à son adversaire avec emporte- « ment : « Il faut être bien béte pour ne pas m'entendre. n Thiébaut rapporte encore ce bout de conversation avec l'Impératrice elle-même, celle-ci interrogeant son hôte sur ses idées en matière de législation :

— Dieu n'a laissé à aucun homme le soin d'établir des lois.

— Mais en quoi consiste alors la science du législateur?

— À reconnaître les lois naturelles.

— Je vous souhaite le bonjour.

Le congé définitif suivit de près celui-là, et Catherine fit part à Grimm de sa désillusion : « Et Diderot, et Galitzine, et « vous, et Panine et moi nous avons tous pris le change. Nous « avions la berlue, nous croyions à des lettres, à des dires de « vingt personnes, mais nous étions des bêtes. » Elle en conserva longtemps rancune à M. Solon-la Rivière, comme elle l'appela, et en 1774 encore elle écrivait à Voltaire : « M. de la « Rivière, qui nous supposait il y a six ans marcher à quatre « pattes et qui très positivement s'était donné la peine de « venir de la Martinique pour nous dresser sur nos pieds de « derrière, n'était plus à temps. »

Elle recommença cependant l'expérience avec Senac de Meilhan. Cette fois il fut question d'un travail historique à entreprendre. Quel travail? On manqua de nouveau à s'entendre à ce sujet. Émigré au moment de la Fiévolution et

réfugié à Venise, y vivant plus que modestement, mais se faisant appeler « maître de requêtes honoraire et intendant des « provinces de Hainaut et de Cambrésis » , Scnac se propose en 1791 pour écrire l'histoire de Catherine. Comme échantillon de son savoir-faire, il adresse au favori en titre, Zoubof, une Introduction à ce travail qui paraît engageante. Catherine charge pourtant son résident à Venise, Mordvinof, d'examiner le candidat : « A-t-il l'esprit suffisamment pliant? •< L examen donne encore un résultat favorable. Aussitôt une invitation en règle est adressée au futur historiographe, et deux mille ducats lui sont envoyés pour les frais de son voyage. Mais ce n'est plus l'histoire de Catherine qu il aura à écrire. Il devra embrasser celle de la Russie tout entière au dix-huitième siècle, non sans y mettre sans doute en bonne place la figure de 1 impératrice régnante. A peine est-il arrivé à Saint-Pétersbourg que l'Impératrice régnante a encore changé d'avis : elle ne veut plus qu'il soit question d'elle dans un ouvrage historique publié de son vivant. Il faut attendre sa mort. Cela ne l'empêche pas d'écrire à l'historien lettres sur lettres, en y prodiguant des indications pour ce travail qu elle lui demande de ne point aborder et jusqu'à des matériaux pour un portrait très détaillé de sa personne.

Ce marivaudage dure quelque temps, l'œuvre restant en suspens, mais Catherine paraissant enchantée de l'ouvrier. Puis un brusque revirement se produit. En juin, causant avec Grimm, Catherine vantait encore les agréments de la conversation quelle trouvait chez son historien; en septembre, elle écrit au souffre-douleur : « Pour M. de Meilhan qui jouit d'une « très mauvaise santé, je lui ai trouvé infiniment plus de vou- « loir que de pouvoir. Il nous a dit avec beaucoup d apréts « très peu de choses. L'histoire, s'il la fait, ce que je n'espère « pas, sera de même... Aux archives de Moscou, les savants « qui y sont ont été scandalisés de sa légèreté... Il doit avoir « dit qu'en Russie on ne voyait que des barbes et des cor- « dons... Vous saurez un jour pourquoi j'avais fait venir M. de « Meilhan, mais je lai trouvé au-dessous de la besogne... Cet

« homme se tue de vouloir écrire l'histoire d'un pays duquel « il ne sait pas du tout la langue. . . »

Elle reproche au malheureux Senac d'avoir fait montre d'une ambition démesurée : il a voulu être ministre des finances ; il est allé à l'armée et il s'est mêlé de donner des conseils au prince Patiomkine, « qui en bâillait » ; il s'est avisé même de pi étendre qu'on le nommât ambassadeur à Gonstantinople, parce qu'il aimait les sofas et la façon de vivre des Turcs. Elle va jusqu'à l'accuser de s'être compromis à Saint-Pétersbourg, en fréquentant une madame Ghtcherbinine « dont la conduite passe la raillerie » !

De son côté, il s'aperçoit au bout de trois mois de séjour à Moscou que la Russie « n'a pas l'air français » , et s'en montre offusqué. — « Ce n'est pas celui que je lui désirerais « , réplique Catherine à qui il en fait la remarque. À son tour il lui adresse de Moscou des lettres volumineuses, et elle répond à l'une d'elles : « Je vois bien que l'un et l'autre nous ferions des « volumes et qu'après les avoir laits, nous ne nous entendrions « pas plus que s'ils n'étaient pas écrits. 55 II en prend son parti, et demande son congé, réclamant pour toute grâce la charge d' « Intendant de la bibliothèque de Sa Majesté » . Il affectionne apparemment les fonctions honorifiques et collectionne les titres. Plaisamment et méchamment elle lui fait observer que l'égalité établie dans son pays est incompatible avec une distinction de ce genre. Il obtient finalement une pension de quinze cents roubles et s'en va à Vienne, où en 1792 il est occupé d'endoctriner le vieux prince de Kaunitz et de lui prouver que « dans un pays où tout est culbuté jusqu'aux idées « il est aisé de contenter tout le monde » , et où il meurt en

HOMMES DE LETTRES SaVAXTS ET ARTISTES. ^7

Tout compte fait, cependant, lettrés et savants étrangers sont encore mieux traités par Sémiramis que ceux de ses propres sujets qui s'avisent de suivre de loin et timidement la trace des La Harpe et des Dorât, des Mercier et des Senac. Ces derniers ont, il est vrai, des raisons pour ne pas se montrer trop difficiles. Une note jointe à l'édition, publiée en 1740, des œuvres de Trediakovski, le poète qui charma la cour d'Anne, nous apprend qu'il a eu l'honneur de déclamer un des morceaux compris dans le recueil en présence de 1 Impératrice elle-même. Il l'a fait se tenant à genoux à côté de la cheminée et a reçu pour récompense un soufflet de la propre main de Sa Majesté.

Catherine ne distribue plus de soufflets aux émules de Trediakovski contemporains de son règne, mais, à part André Chouvalof admis à l'honneur de retoucher la correspondance française de Sémiramis, elle n'en introduit aucun dans son intimité. Le risque à courir pour elle serait à la vérité plus grand de ce côté qu'avec l'impétueux Diderot lui-même. Les mémoires de Timkovski nous montrent quelques-uns de ces hommes de lettres russes, et non pas des moins illustres, Lomonossof et Soumarokof, pour ne citer que ceux-là, se réunissant chez Jean Chouvalof et employant régulièrement leur temps en querelles tumultueuses accompagnées des plus grossières injures. Ils se traitent d'ivrognes et de voleurs, et finissent habituellement par en venir aux mains, sur quoi Chouvalof les jette dehors. Soumarokof est le plus violent. Brouillé en 1770 avec la Belmontia, qui tient au théâtre de Moscou l'emploi des premiers rôles tragiques, il se précipite un jour sur la scène, en pleine représentation, et disparait

dans les coulisses emportant la tragédienne à laquelle il avait fait défense de paraître dans les rôles de sa composition. Catherine fait preuve dune grande indulgence à l'égard du poète national; à des lettres fort virulentes et presque pas respectueuses qu'il lui adresse pour justifier sa conduite, elle fait cette charmante réponse :

« Monsieur Soumarokof! J'ai été fort étonnée de votre « lettre du 28 janvier et encore plus de celle du 1er février. « Toutes les deux contiennent, à ce qu'il semble, des plaintes « contre la Belmontia, qui pourtant n'a fait que suivre les « ordres du comte Soltikof. Le feld-maréchal a désiré de voir « représenter votre tragédie : cela vous fait honneur. Il était « convenable de vous conformer au désir de la première périt sonne en autorité à Moscou. . . Je crois que vous savez mieux « que personne combien de respect méritent les hommes qui « ont servi avec gloire et dont la tête est couverte de cheveux « blancs. C'est pourquoi je vous conseille d'éviter de pareilles « disputes à l'avenir. Par ce moyen vous conserverez la tran- « quillité d'âme qui est nécessaire pour vos ouvrages, et il me « sera toujours plus agréable de voir les passions représentées « dans vos drames, que de les lire dans vos lettres. »

Avant de devenir ministre sous le règne d'Alexandre Ier, et non pas ministre de l'instruction publique, mais de la justice, le poète Dierjavinejoue à la cour de Catherine, ou plutôt à celle de Platon Zoubof, un rôle auprès duquel celui de Trediakovski, dans le palais de l'impératrice Anne, semble rempli de dignité. Dans son évolution rapide à la suite des autres nations européennes, la Russie en arrive dès cette époque à prendre sur elles, dans certaines habitudes morales, matérielles même, une avance hâtive qu'elles n'ont d'ailleurs pas à lui envier, et, ami des gens haut placés ou haut placé lui-même, le chantre de Felitsa apparaît déjà comme un trafiquant très expert d'influences occultes, un chéquard du dix-huitième siècle, avant la lettre, que ses émules du dix-neuvième peuvent considérer comme un maître. Il est vrai que c'est un poète se méconnaissant lui-même. Son rang dans la hiérarchie du tchine paraît le préoccuper beaucoup

plus que sa place dans le temple des Muses. En louant Catherine, dans ce poème de Felitsa, de ne pas fréquenter le trop sublime sanctuaire, il a presque l'air de chercher des excuses pour les apparitions qu'il y fait personnellement. Il compare; la poésie à un verre de limonade bon à prendre quand on a trop chaud. Son éducation artistique est nulle. Son instinct seul le guide et le sert bien parfois, comme dans son Yodopad (La chute d'eau), composé à l'occasion de la mort de Patiomkine, poème d'une belle venue, qui lui ferait presque pardonner son ingratitude envers son ancien protecteur. D'une manière générale, pourtant, Pouchkine a trouvé le mot juste en disant de ses poésies qu'elles ressemblaient « à la traduction mal faite d'un chef d'œuvre » .

A côté de Soumarokof et de Dierjavine, le courant d influences étrangères, non interrompu depuis Elisabetli en dépit des tendances nationalistes de l'école nouvelle, stimulé au contraire par les préférences apparentes de Catherine, suscite autour d'elle tout un groupe d'écrivains et même de poètes s'essayant à une imitation des modèles occidentaux plus directe encore que celle dont Lomonossof avait donné l'exemple, allant jusqu'à dédaigner leur propre langue, rimant en français des vers que Voltaire fait mine de trouver aussi bons que les siens. Catherine se montre plus réservée à cet égard. La traductrice de Marmontel semble faire assez peu de cas des dons lyriques du prince Bielossielski, qui a pourtant Marmontel lui-même pour éditeur de ses œuvres françaises (1), et qui termine une de ses épîtres adressées aux Français, aux Anglais et aux Républicains de Saint-Marin par ce défi :

... Réponse, s'il vous plaît !

Mon adresse en Europe est Apollon cadet.

Faut-il en vouloir à Sémiramis? D'Allonville, qui s'occupe de ce poète dans ses Mémoires, cite de lui des morceaux d'un goût assez douteux, son ode pindaresque à la princesse Dolgo-

(1) Paris, 1789.

rouki, par exemple, où se rencontrent des vers comme ceux-ci :

Je confie aux échos de la machine ronde Que rien n'est comparable aux tendres abatis De la princesse Pudibonde.

Ou encore :

Hélas, serait-il vrai, Pudibonde charmante, Que ta belle maman, pour arrondir ce cou,

T'a claqué d'une main savante, T'a claqué doucement je ne saurais dire où?

Une opérette qu'il fait représenter à Saint-Pétersbourg sous le titre âOlenka met en fuite les spectateurs scandalisés et écœurés à la fois, et madame Vigée-Lebrun donne un récit plaisant de sa visite à la galerie de tableaux réunie par le prince poète :

— Que venez- vous admirer, madame?

— Vos tableaux, Prince.

— J'en ai beaucoup ! Quelle école?

— L'école romaine.

— Elle a tant de peintres ! Lequel voulez-vous voir?

— Raphaël.

— Madame, Raphaël a eu trois manières. Dans laquelle préférez-vous l'apercevoir d'abord?

— Dans la troisième.

— Il suffit.

Rien entendu, le chef-d'œuvre de la troisième manière de Raphaël se trouve être une croûte abominable.

A défaut d'autres mérites, Rielossielski eut du moins celui de donner le jour à une fille qui fut la célèbre princesse Zénaïde Volkonski, si aimée des poètes et méritant si bien de l'être. Celle-ci avait de qui tenir, il est vrai, en dehors de l'auteur direct de ses jours, sa mère ayant eu pour père un homme d'une rare intelligence et d'une grande valeur dans un rang modeste, Kozitski,le secrétaire préféré de Catherine.

André Chouvalof, qu'il ne faut pas confondre, ainsi qu'on

l'a fait assez généralement, même en Russie, avec son oncle Jean, doit à ses relations avec le châtelain de Ferney, à ses talents de rédacteur en langue française et à sa discrétion la faveur dont il jouit auprès de Catherine. Ses talents de versificateur ne paraissent pas, malgré YÉpitrc à Ninon, y être pour quelque chose. L'Épure à Ninon fut d'ailleurs obstinément attribuée à Voltaire lui-même, qui s'en défendit avec non moins de persistance et envoya à l'auteur, pour l'en féliciter, le quatrain à moitié flatteur que voici :

L'Amour, Epicure, Apollon Ont dicté vos vers que j'adore.

Mes yeux ont vu mourir Ninon, Mais Chapelle respire encore.

En même temps, écrivant au duc de Richelieu, il lui parlait d'un jeune Russe « faisant des vers français mieux que toute son Académie » .

Publiée en 1774, soixante-huit ans après la mort de la célèbre courtisane, Y Épure à Ninon eut un retentissement médiocre en Russie : on n'y possédait que peu de renseignements sur la vie et la gloire de l'immortelle prétresse de l'amour, dont le cardinal de Richelieu brigua les faveurs et que madame de Maintenon protégea. Mais tout le monde à Saint-Pétersbourg et à la cour même de Catherine , du moins le monde parlant français, sut et répéta les vers adressés par le poète à Nathalie Zagriajska, une beauté pour laquelle ie conquérant de la Tauride soupira un moment :

Cet invincible amour que je porte en mon sein,

Dont je ne parle pas, mais que tout vous atteste,

Est un sentiment pur, une flamme céleste

Que je nourris toujours, hélas ! mais c'est en vain.

De la séduction je ne suis pas l'apôtre :

Je serais fortuné possédant vos appas,

Je vivrai malheureux si vous ne m'aimez pas,

Je mourrai de douleur si vous aimez un autre.

Neledinski, le traducteur russe de Zaïre, le Pétrarque russe, comme l'appellent un peu prétentieusement peut-être

quelques-uns de ses biographes, estimait fort ce morceau (1). Catherine ne parut pas partager l'enthousiasme général. Son bon sens lui suggérait sans doute l'idée, au moins vague, du tort que ces rimeurs russes de vers français faisaient à la poésie nationale et à eux-mêmes. Mais, comme son oncle Jean, dont les lettres ont été confondues avec les siennes dans toutes les éditions de la correspondance de Voltaire, André Chouvalof se trouvait en commerce régulier avec le grand homme du siècle. Il était, lui aussi, désigné comme Y élève du maître incomparable. L'honneur d'avoir formé ce disciple revenait, il est juste de dire, plus légitimement à un plus modeste professeur, Pierre-Louis Le Roy, auteur d'un recueil de Poésies diverses, publié à Amsterdam en 1757, qui exerça en Russie et dans la maison de Chouvalof les fonctions de précepteur.

Ferney eut à plusieurs reprises pour hôtes l'oncle et le neveu. En 1965, Voltaire faisait représenter Mer ope et Nanine sur son théâtre en l'honneur du comte André et de sa jeune femme, et celle-ci donnait deux cent mille écus de diamants à madame Denis pour cette représentation et autant à la marquise de Florian pour la remercier d'avoir joué le rôle de la baronne dans Nanine. Chouvalof lui-même faisait Égiste dans Mérope. Tout cela ne pouvait manquer de l'entourer d'un certain prestige aux yeux de la Sémiramis du Nord et de ses courtisans. Cela devait aussi lui créer des rivaux. L'année même de l'apparition de Y É pitre à Ninon, Voltaire en signalait un, dans sa correspondance avec d'Alembert : « Un « fils du comte Romanzof vient de faire des vers français dont « quelques-uns sont encore plus étonnants que ceux du comte « Chouvalof. C'est un dialogue entre Dieu et le Révérend Père « Hayer, auteur du Journal chrétien. Dieu lui recommande la « tolérance ; Hayer lui répond :

« Ciel ! que viens-je d'entendre? Ah ! ah ! je le vois bien, « Que vous-même, Seigneur, vous ne valez rien. »

(1) Il n'a été publié, croyons-nous, que dans des fragments de Mémoires insérés dans 1' » Archive russe », 1874, p. 176.

Mêlé plus intimement encore que les Chouvalof à la vie intellectuelle de l'Occident, le prince Dimitri Galitzine, ministre de Russie à Paris d'abord, puis à la Haye, où il s'occupa de publier une édition complète des œuvres d'Helvétius, avait au moins le bon esprit de n'aborder la langue française qu'en prose et pour traiter des sujets scientifiques. Catherine ne parut cependant pas lui en savoir gré et se garda de l'appeler auprès d'elle, ce dont, du reste, il ne se souciait peut-être pas. Peut-être encore aurait -elle été peu aise de voir à sa cour la femme du diplomate, une fille du général prussien comte Schmettau, et une des personnalités féminines les plus célèbres à cette époque pour sa beauté, son esprit et, malheureusement aussi, son goût de l'intrigue.

On connaît, les journaux parisiens ont répété récemment encore d'aimables anecdotes au sujet des relations de Catherine avec le monde artistique contemporain : la Sémiramis du Nord ôtant de ses épaules un manteau d'hermine pour en couvrir Paisiello qui a froid; répondant à son maître de cour qui a à se plaindre du maestro, comme Napoléon au préfet maltraité par le colonel Lassalle, qu'elle peut faire cinquante maîtres de cour à volonté, mais pas un Païsiello. C'est très joli, mais c'est de la légende. Nous allons essayer de mettre ici un peu d'histoire.

Catherine n'a possédé à demeure auprès d'elle aucun écrivain ni aucun homme de science de tout premier ordre. Diderot n'a fait que passer à sa cour. Un artiste tout au moins, à classer parmi les plus grands de son époque , y est resté douze ans — et, malheureusement, c'est vis-à-vis de lui que Sémiramis s'est donné le plus de torts et a manqué le plus gravement au rôle que ses admirateurs lui attribuaient et qu'elle semble, en effet,

avoir eu la prétention déjouer dans le monde dont nous voulons parler maintenant. Si la carrière de l'homme de grande valeur que fut incontestablement Falconet n'a pas trouvé en Russie le couronnement qu'elle pouvait légitimement y attendre, si même le séjour de l'artiste dans ce pays a fourni quelques pages de plus au douloureux martyrologe des hommes de talent et des hommes de cœur méconnus, outragés et paralysés dans leur essor, Catherine en reste seule responsable devant le jugement de la postérité. La Russie elle-même n'y est pour rien. Au contraire! On peut dire que l'artiste lui a dû, à elle, la plus belle part de sa gloire, et d'avoir donné sinon toute sa mesure, du moins une idée de ce qu'il aurait pu être , si les circonstances avaient mieux servi son génie et si pour commencer, par exemple, il n'avait pas fait son apprentissage dans l'atelier d'un fabricant de faux toupets !

En arrivant à Saint-Pétersbourg et en y visitant son ami, Diderot eut une surprise qu'il traduisit aussitôt avec sa franchise et sa verve habituelles. Il n'en était pas à découvrir chez le statuaire un mérite qu'il fut des premiers à admirer et à célébrer parmi les critiques parisiens. Mais dans l'auteur de Pygmalion et même dans l'ouvrier plus original et plus mâle de Milon de Crotone et du Christ agonisant de l'église de Saint- Roch, il avait apprécié surtout des qualités de virtuose, un art plutôt fin et délicat que puissant. La statue colossale de Pierre le Grand, dont il aperçut maintenant le modèle, lui révélait un artiste inconnu. «J'ai vu, j'ai bien vu » , lui écrivait-il le lendemain, « et je renonce à prononcer jamais d'aucun morceau k de sculpture, si vous n'avez pas fait un sublime monument — « Je vous savais un très habile homme, mais je veux mourir « si je vous croyais rien de pareil dans la tête. Vous avez su « faire dans votre vie et une idylle charmante et un grand k morceau d'un poème épique. « Hyperboliquementélogieuse, à sa façon, l'appréciation de Diderot a pu être contestée par des critiques modernes; l'œuvre de Falconet a pu leur paraître dénuée d'inspiration personnelle, faite de réminiscences et d'imitations : on n'improvise plus guère à cinquante ans!

Pourtant le caractère de grandeur, l'air d'épopée, que le brillant salonnier de Paris ne fut pas seul à y reconnaître sur le moment, continue à frapper aujourd'hui encore les visiteurs occidentaux. Et cela, dans le faire peu dramatisé jusqu'alors, idyllique comme disait Diderot et un peu court d'haleine, du maître, c'est incontestablement la part du milieu local, des larges horizons entrevus autour de la figure du ^rand créateur, et de cette création elle-même environnant le statuaire et lui imposant ses proportions colossales, le pénétrant de son immensité, lui communiquant son élan fougueux. C'est la part de la Russie. Catherine n'a su que tourmenter ou laisser tourmenter le pauvre artiste et qu'aiguillonner non pas son talent, mais sa mauvaise humeur d'homme malade et bilieux — à coups d'épingle !

L'art fut de tout temps en Russie et demeure jusqu'à un certain point aujourd'hui encore un objet d'importation étrangère. Vers le milieu du quinzième siècle l'influence européenne, se substituant lentement au joug asiatique, remplace à la cour d Ivan III les ouvriers byzantins par des artistes italiens. La Pologne, où Bona Sforza, épouse de Sigismond Ier, attire un grand nombre de ses compatriotes, en cède quelques-uns à sa voisine de Moscou , qui y construisent les palais et les églises du Kremlin. Les Allemands succèdent aux Italiens. Le tour de la France n'arrive qu'avec Elisabeth, en 1741, ou plutôt avec Jean Chouvalof, le favori tout-puissant de la souveraine, le premier propagateur dans son pays du mouvement de réaction antigermanique. Rastrelli est bien encore, en 1761 , l'architecte du Palais d'Hiver, mais c'est de Lamothe qui, en 1767, préside aux constructions de l'Ermitage, Valois le suit à Saint- Pétersbourg, et avec Lorrain, plus tard avec Lagrenée, Doyen et Houdon, l'art français n'a plus à y craindre de rivaux. Bientôt on se préoccupera même en France de mesures à prendre pour arrêter l'émigration des artistes du pays attirés par les séductions qui leur sont offertes sur les bords de la ^éva. En 1767, un certain David Barrai est arrêté à Strasbourg sous inculpation d'embauchage délictueux, pour le compte de la

Russie, de recrues de talent, que la France a intérêt à garder chez elle.

L'idée d'élever une statue à Pierre le Grand hante déjà l'esprit d'Elisabeth. Mais Rastrelli meurt avant d'avoir mis la dernière main au projet dont il est chargé, et Martelli qui lui succède est surpris à son tour par la mort de l'Impératrice. Quand il a achevé son esquisse , Catherine est sur le trône et elle ne se trouve pas satisfaite du héros banal costumé à la grecque qu'on lui présente. Elle rêve autre chose, sans savoir au juste quoi, et c'est à Paris qu'elle s'avise de chercher celui qui donnera un corps à cette conception confuse. L'appel fait au talent de Falconet en 1766 n'est pourtant que l'effet du hasard; ou, pour mieux dire, c'est la modestie et le désintéressement du sculpteur qui en décident, plutôt que l'appréciation motivée de ses aptitudes artistiques. C'est une enchère au rabais qui fixe le choix de Sémiramis. Les autres artistes français demandent quatre cent cinquante mille livres au plus bas pour entreprendre le voyage et se charger de l'œuvre. Falconet, à qui trois cent mille livres sont offertes, réduit de lui-même ce prix d'un tiers. C'est bien l'homme qui, chargé en 1747 d'exécuter, d'après un dessin de Coypel, un groupe symbolique : « La France embrassant le buste du Roi >» , mettait quinze ans à achever cette commande officielle, et, l'ayant enfin livrée, se ravisait et demandait qu'il lui fût permis de détruire cette œuvre, «une des plus mauvaises », disait-il, « qu'on pût faire en sculpture » , offrant de restituer les neuf mille livres qu'il avait reçues pour son travail.

L'Impératrice est à Moscou quand il arrive à Saint-Pétersbourg. C'est presque une bonne fortune pour lui. Une correspondance s'engage aussitôt entre la souveraine et l'artiste, prenant rapidement ce caractère d'intimité que Catherine fut toujours prompte à introduis dans ses relations. Du mois d'octobre 1766 jusqu'en janvier 1768, date du retour de l'Impératrice, l'échange fréquent de lettres souvent fort longues se poursuit sans interruption, et, comme toujours, Catherine y trouve d'abord un grand charme. « Ses lettres sont

u vraiment originales », écrit-elle à Grimm, « ou d'un original, « et vous savez que nous ne les haïssons pas. » Mais c'est une impression qui ne dure pas. Rien ne dure guère chez cette femme au génie mouvant, « ondoyant et divers » , très féminin en cela. Quand elle revient à Saint-Pétersbourg, elle est déjà refroidie pour l'artiste et même pour l'œuvre qu'elle lui a confiée. Elle laisse passer six semaines avant de visiter l'atelier du sculpteur!

Celui-ci s'est cependant mis à sa besogne avec ardeur. Il s'y est heurté à des difficultés imprévues; il s'est vu entouré de gens qui, tout en étant dans le cas de dire avec Catherine qu'ils ne sauraient avoir d'opinion en fait d'art statuaire faute d'avoir jamais eu l'occasion de voir une statue, se mêlent de conseiller l'artiste et de diriger son travail. Betzki, le plus éclairé de ces donneurs d'avis, s'avise un jour de réclamer un Pierre le Grand louchant des deux yeux, regardant d'un œil du côté de l'Amirauté et de l'autre se plaisant à contempler les douze collèges de l'empire réunis en face dans un bâtiment assez laid. Catherine, heureusement, fait encore emploi de son bon sens pour estimer à sa valeur cette idée saugrenue; elle ne se soucie pas d'employer son autorité pour défendre le sculpteur contre les tracasseries journalières, les indiscrétions et même les grossièretés auxquelles il se trouve exposé. C'est Betzki qui imagine encore d'engager l'artiste à entreprendre, concurremment avec la statue du créateur de l'empire, celle de sa grande continuatrice. Falconet ne se le fait pas dire deux fois. Bientôt il peut montrer un modèle en terre glaise du monument.

— Combien? demande Betzki.

— Rien. Je suis assez payé comme cela. «

— C'est beaucoup d'habileté de votre part, mais nous connaissons les générosités de cette espèce ; elles reviennent trop cher.

— Voilà comment je suis habile !

Et, saisissant son modèle , le sculpteur le jette à terre et le brise.

Peut-être y met-il un peu trop d'humeur ombrageuse et de susceptibilité. C'est l'avis de Diderot lui-même, qui l'appelle

« le Jean-Jacques de la sculpture » , qui lui écrit : « Vous

« croyez le mal facilement; votre sensibilité vous l'exagère;

« un méchant vous brouillerait avec une capitale entière. » Falconet annonce à son ami « qu'il est devenu plus ours

a que jamais « , et Diderot de répondre : « Gela ne se peut

« pas. » Catherine l'engage aussi à ne pas avoir une oreille aussi attentive pour les « commereries » . C'est un grincheux, qui ne manque d'ailleurs pas d'esprit, qui se fait traduire l'inscription usuelle Vache Vysokorodie (Votre Haute Naissance) qu'il trouve sur une lettre de Catherine, et dit : « Cela me

« convient à merveille, à moi qui suis né dans un grenier. » Mais il est mis à une trop dure épreuve. En arrivant, il a encore témoigné de son désintéressement : on lui offrait trois mille cinq cents roubles pour son entretien; il a déclaré vouloir se contenter de la moitié. Au bout de six ans, il s'aperçoit. que les vivres ont augmenté de prix et qu'il n'arrive pas à joindre les deux bouts. Il réclame alors un supplément de quelques centaines de roubles. Une manière d'intendant des Beaux-Arts que Catherine s'est donné , qui se fait appelor Lascaris et qui est un aventurier de la pire espèce, lui fait répondre « qu'il a déjà trop coûté » . — « M. Lascaris m'a appa-

« remment pris pour la grosse pierre » , écrit le pauvre artiste à Catherine, faisant allusion aux dépenses exagérées qu'a occasionnées le transport à Saint-Pétersbourg du quartier de rocher sur lequel doit s'élever le cavalier de bronze qu'il se prépare à fondre. A quelque temps de là, c'est lui qui intercède auprès de l'Impératrice en faveur de ce même Lascaris, qui

« s'est fait haïr comme un crapaud » , au dire de Catherine, et a mérité sa disgrâce. Tout ignorant et grossier qu'il soit, Falconet aime encore mieux avoir affaire à lui qu'à Betzki.

Au printemps de 1770, le modèle de la statue est achevé et exposé aux regards du public pétersbourgeois. Pour aider l'artiste à saisir le mouvement du cheval dressé sur ses pieds de derrière et comme emporté dans un élan fougueux, sur lequel

il a assis son héroïque cavalier, un écuyer est venu plusieurs fois par jour pendant plusieurs mois faire bondir et pointer, sous ses fenêtres, les deux chevaux de selle favoris de l'Impératrice : le Brillant et le Caprice. La tête du héros a été modelée par une élève du sculpteur, qu'il a amenée de Paris, qu'il y ramènera, dont il fera sa bru et en qui il trouvera la consolation de sa vieillesse attristée, mademoiselle Collot. On voit encore à Saint-Pétersbourg plusieurs bustes signés par cette jeune artiste, dont le talent n'a pas tenu les promesses qu'il donnait alors, car cette tête du grand Tzar est d'un beau caractère. Probablement aussi, le maître y a mis du sien. Le succès a répondu à tant d'efforts : l'effet produit sur la foule est grand. Mais c'est alors que commence pour Falconet ce qu'il a appelé : « les années de mon impatience » , ou encore : « les quatre ou « cinq années que je suis resté de trop à Saint-Pétersbourg » . Le transport de la « grosse pierre » que Catherine s'obstine à tirer d'une baie voisine du golfe de Finlande devient une affaire d'État. Une récompense de sept mille roubles est offerte à qui indiquera le moyen de remuer cette masse énorme pesant cinq millions de livres, et c'est le faux Lascaris qui la gagne en achetant, dit-on, pour quelques roubles le secret d'un simple forgeron : un système ingénieux de poutres creusées en gouttières et garnies de boulets en cuivre sur lesquels roule la pesante pyramide. Catherine préside en personne à la mise en œuvre de cette invention, mais le voyage de la pyramide dure un an. De 1770 à 1774 quatre années se passent encore en recherches infructueuses pour découvrir un fondeur. Ersman, un Parisien, qui en 1773 se charge du travail pour une somme de cent quarante mille livres, ne fait que toucher un acompte de soixante mille et s'esquive sans avoir rien fondu. A bout de ses « impatiences » , Falconet prend le parti de tenter lui-même l'entreprise.

En étant à son coup d'essai, il s'y prépare pur une année d'études et d'expériences; il croit avoir enfin assuré le succès, — et ses ouvriers, prenant peur du feu qu il leur a lait allumer, se sauvent au beau milieu de la coulée. La fonte est

manquée; la tête du cavalier et la partie supérieure du cheval demeurent absentes. Falconet croit possible de réparer le mal en fondant séparément ces morceaux. Il manque d'argent. Il doit s impatienter encore jusqu'en 1777.

Enfin l'œuvre est debout. Après avoir malmené l'artiste, ne lui épargnant ni les critiques ni les quolibets, on s'accorde généralement à admirer le résultat de son héroïque labeur; on applaudit aux vers de d'Orbeil :

C'est par tes soins que le bronze respire Sur ce rocher de Thétis apperçu, Et que le Tsar découvre son empire Plus vaste encor qu'il ne l'avait conçu.

Mais Catherine ne prend pas part à ce concert de louanges tardives. Elle voyage en ce moment et pense à auLe chose. Peut-être en veut-elle à l'artiste de n'avoir pas entièrement réalisé le rêve inexprimé qu'elle porte en elle. Ce cavalier vêtu dune tunique de convention avec une peau de panthère pour selle, cet empereur romain au geste protecteur n'est pas son Pierre Ier, le rude et farouciie géant qu'elle voit, dans un passé voisin d'elle, créant et façonnant son empire à grands coups d'épée et à grands coups de hache, et qu'elle s'efforce de suivre. Le rocher sur lequel on l'a posé, ce bloc de granit amené avec tant de peine et de frais, ne la satisfait pas non plus entièrement. Vaguement elle sent qu'en s'avisant de le tailler et de le polir, en le dépouillant de sa couche de moisissure séculaire et en sappliquant à lui donner une apparence de régularité, on a fait fausse route. Elle avait rêvé une chevauchée sublime, enlevant le grand créateur dans les airs, le faisant planer au-dessus de la ville ouvrage de ses mains : elle aperçoit un gros caillou écrasé par un cheval trop grand pour ce piédestal, le tout permettant à peine au cavalier de monter avec son regard au premier étage des maisons voisines.

N'importe ! l'œuvre est belle, et le voyageir qui, arrivant à Saint-Pétersbourg, l'aperçoit faisant place au large fleuve que Pierre sut asservir à son génie et à sa fortune, ne peut s'empê-

cher de trouver qu'elle est bien comme elle est, qu'elle dit éloquemment, quelle personnifie avec puissance une partie du moins de ce qu'elle avait à exprimer. Et quel langage humain a jamais pu reproduire la grandeur et la majesté entière des choses vécues, introduites dans notre histoire par cet autre créateur qu'on n'imite pas? Depuis le jour où Falconet l'a dressé sur son socle, des générations ont passé devant le cavalier de bronze, et toujours une émotion égale est venue de lui à elles, recueillie tour à tour ou vibrante d'enthousiasme. Des poètes se sont accoudés au piédestal de granit et y ont senti le frisson des contacts augustes. En 1812, devant la menace de l'invasion, on a songé à enlever le colosse, à l'emporter dans une retraite désespérée, comme les peuples anciens faisaient de leurs dieux tutélaires. Un habitant vit en révèle cavalier de bronze traversant la Neva pour aller trouver sur l'autre bord l'héritier de son empire et lui dire de ne rien craindre, car il protégeait sa ville. On laLsa la statue à sa place, mais Pouchkine s'empara de la vision de Boulhakof pour en faire un de ses chefs-d'œuvre.

Pour donner à la Russie ce dieu lare, inspirateur des beaux courages et des beaux poèmes, Falconet a sacrifié douze années de sa vie, et la Russie n'a pas payé Falconet, et c'est Catherine qui est coupable de ce déni de justice et de reconnaissance. En 1778, las d'attendre l'inauguration du monument qu'on a l'air de reculer à plaisir pour l'exaspérer, l'artiste demande à prendre congé de la souveraine. Elle refuse de le voir, lui fait sèchement verser le restant de ce qui lui est dû sur le prix convenu pour son travail et le laisse partir. Il s'en retourne tristement à Paris, pour y mourir après avoir végété quelques années dans les honneurs de l'Académie des Beaux-Arts. L'année qui suit son départ, Catherine fait découvrir la statue, organise une cérémonie pompeuse et ne manque pas de s v ménager un triomphe personnel. Pour le pauvre Falconet il n'y a rien dans cette apothéose, ni une place d'honneur ni un rappel de son nom, pas même un souvenir !

C'est la même souveraine, pourtant, qui en 1770 achète à

Clérisseau, moyennant une somme de soixante mille livres dont il a besoin pour constituer une rente à sa femme, des portefeuilles de dessins, qu'elle lui laisse en viager comme à Diderot ses livres. Toujours le même exemple des plus nobles vertus et des plus convenables au rang de Sémiramis, pratiquées à distance ! Aussi bon architecte que mauvais courtisan, Clérisseau n'accepte pas le cadeau impérial : il envoie les portefeuilles à Saint-Pétersbourg; mais il se montre reconnaissant, demandant à Houdon, qui est allé là-bas, lui aussi, un buste de la souveraine qu'il appelle sa bienfaitrice et dont il veut avoir une image à son fover.

Nous possédons peu de renseignements sur le séjour dans la capitale du Nord du grand statuaire en qui se résuma le dernier effort de la sculpture classique. Ce que nous en savons nous autorise à croire qu'il n'eut pas plus à s'en louer que Falconet. Le buste de Catherine, qui fait aujourd'hui le plus bel ornement d'un des salons les plus parisiens (1), suffirait d'ailleurs à nous garantir la froideur, pour ne pas dire plus, de l'accueil que son auteur dut trouver auprès de Sémiramis. Le sculpteur de YÉcorché fut, à sa manière, un précurseur, trop sincère déjà, de l'école réaliste moderne.

C'est une école sur laquelle madame Vigée-Lebrun ne s'est jamais piquée certes de prendre les devants. Son apparition à Saint-Pétersbourg, aux derniers jours du grand règne, n'est cependant pas plus heureuse. Est-ce l'oubli, pardonnable pourtant dans l'émoi d'une première audience, d'appliquer ses lèvres sur une main auguste qui s'est dégantée tout exprès? Est-ce une autre raison? Nous ne saurions dire. Mais la grande artiste et Sémiramis sont loin de s'entendre et de se convenir. Quelques semaines après l'arrivée de la première, nous lisons dans une lettre adressée au souffre-douleur :

« Écoutez, s'il vous plaît, du temps de Louis XIV, l'école « de peinture en France promettait de peindre avec noblesse et « s'annonçait de joindre l'esprit à la noblesse et à l'agrément.

(1) Celui de madame la baronne de Roinaiul-Kaissaroff.

« Arrive ici madame Le Brun au mois d'août; je rentre en « ville; elle prétendait être l'émule d'Angélique Kaufmann : « celle-ci joint l'élégance assurément à la noblesse dans toutes « ses figures ; elle fait plus : toutes ses figures ont même de la « beauté idéale. L'émule d'Angélique, pour son premier essai, « commence à peindre les grandes-duchesses Alexandrine et « Hélène. La première a une figure noble, intéressante, l'air « dune reine; la seconde est une beauté parfaite avec une « mine de sainte-nitouche. Madame Le Brun vous accroupit « ces deux figures-là sur un canapé, tord le cou à la cadette, « leur donne l'air de deux moax (sic?) se chauffant au soleil, « ou, si vous voulez, de deux vilaines petites Savoyardes coiffées « en bacchantes avec des grappes de raisin, et les habille de « tuniques gros rouge et violette ; en un mot non seulement « la ressemblance est manquée, mais encore les deux sœurs « sont tellement défigurées qu'il y a des gens qui demandent « laquelle est l'aînée... Il n'v a dans ce tableau-portrait ni ;< ressemblance, ni goût, ni noblesse, et... il faut avoir le sens « bouché pour manquer ainsi son sujet... Il fallait copier n dame Nature et non pas inventer des attitudes de singe. »

Le sens bouché, en matière d'art, n'était peut-être pas, dans la circonstance, là où la grande souveraine croyait le trouver, et c'est jusqu'à un certain point son excuse. D'autres artistes étrangers, Benner, Lampi, Brompton, Kœnig, jouissent d'ailleurs à Saint-Pétersbourg, elle régnant, d'une situation assez enviable, au point de vue matériel au moins. Mais ceuxci, il faut le reconnaître encore, appartiennent à un ordre différent; leurs relations avec Catherine n'ont rien de personnel; et la Sémircimis du Nord a défini elle-même, éloqucmment et péremptoirement, sa façon de comprendre la valeur et le rang par elle attribués aux concours artistiques qu'elle jugeait à propos d'emprunter aux pays voisins, le jour où elle chargeait le divin Reiffenstein de lui expédier un couple d'architectes italiens, comme un paquet d'outils.

Quant aux artistes russes du même ordre que Houdon, Falconet et madame Vigée-Lebrun, à supposer qu'elle ait eu

l'occasion d'en rencontrer quelques-uns, nous avons tout dit ailleurs sur la situation morale et matérielle que le rè^ne de Sémiramis se montre susceptible de leur faire — en racontant la mort de Lossienko (1).

(1) Voy. Le roman d'une Impératrice, p. 449.

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