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CHAPITRE III

I. Frédéric. — Le prince Henri. — Le gros Gu. — Joseph II. — Los fiançailles de Mohilef. — L'auberge de Tsarskoïe-Sielo.' — L'Impératrice « tourne autour du pot « . — Mariage malheureux. — Comédie et sentiment. — La dernière pensée de Joseph. — Gustave III. — A Saint-Pétersbourg et à Friedrichshamn. — Le brat et la siestra. — La brouille et la réconciliation. — Le coup de pistolet de la fin. — II. Le prince de Ligne. — Ses lettres inédites. — Le comte de Ségur. — Diplomatie et poésie. — En Crimée. — Aux abords de la Révolution. — « Faux comme Judas! ■ Le comte de Ségur et Louis Ségur tout court. — III. Lauzun. — L'alliance de Catherine et de Marie- Antoinette. — Lord Findlater. — Le comte de Turpin.

Hommes de plume et hommes dépée, diplomates et hauts personnages de toute condition, ils sont une légion. Pour faire ce chapitre complet, il faudrait y mettre une bonne moitié de l'Europe. Quelques-uns des plus grands seigneurs du monde civilisé, princes et monarques couronnés paraissent dans la foule, jouant des coudes pour se pousser au premier rang, prenant les devants sur leur diplomatie officielle pour faire assaut de séductions personnelles, substituant au langage des chancelleries celui de Marivaux. Frédéric en est, et aux environs du

^1) Arnetd, Maria-Theresia und Joseph II ; Joseph II und Katharina von Hussland ; Maria-Theresia und Marie- Antoinette ; Arseth et Geoffroy, Marie- Antoinette; Correspondance secrète ; Curapowicki, Journal; Correspondance de Catherine au » Recueil delà Société Impériale d'histoire russe » ; Correspondance de Catherine avec Patiomkine, dans 1' «Antiquité russe", 1876; La cour de Russie il y a cent ans ; Doum, Denkwûrdigkeiten; Du Bled, Le prince de Ligne ; Grot, Catherine II et Gustave III, dans 1' « Antiquité russe » , IS77; Mémoires de Langeron (inédits), de Ségur, de Lauzun, etc ; Sciierer, Mehliior Grimm ; Solovief, Histoire de Mussie ; Zisckeises, Geschichtc des Osmanischen Beichs.

premier partage de la Pologne, il lui arrive de rivaliser avec Voltaire :

« Les anciens Grecs divinisaient les grands hommes en ré- « servant la première place aux législateurs : ils auraient placé « Votre Majesté entre Lycurgue et Solon... Puisse mon frère « exprimer à Votre Majesté l'admiration que m'inspirent ses « grandes et insignes qualités. J'ai eu le bonheur de la voir « dans un âge où ses charmes le disputaient à toutes celles « qui avaient des prétentions à la beauté. A présent, Madame, « vous vous êtes élevée au-dessus des monarques et des con- « quérants, au rang des plus grands hommes que Tunivers ait « produits. »

Voltaire en est lui aussi, comme nous avons vu, et Diderot et La Harpe. Nous avons déjà parlé de ceux-là; essayons de passer rapidement en revue les autres.

L'interprète choisi en 1770 par Frédéric, — le prince Henri de Prusse, — ne paraît guère posséder les qualités de l'emploi. Madame Sievers, la femme de l'homme d'État avec laquelle nous avons fait faire connaissance à nos lecteurs, en trace un portrait assez peu flatteur : « Il n'est pas beau;... il « louche horriblement; petit et mince de taille, portant des « talons abominablement hauts et un toupet poudré à l'ave- « nant. » Elle ajoute cependant qu'il a de 1 esprit. Mais de ceci Catherine elle-même ne parait point s'apercevoir. Si le prince trouve bon accueil auprès d'elle, les charmes de sa conversation n'y sont pour rien, pas plus que la beauté de son toupet : ce sont les beaux yeux de la Pologne qui en font tous les frais. Quand il revient, en 1788, la malheureuse Piépublique étant hors de cause, Catherine s'amuse à jouer avec un singe plutôt que d'écouter ses discours. Grimm a beau intervenir pour exposer en termes savants les vues profondes en politique de l'Altesse Royale dont il est fier de posséder l'amitié : de quoi se mêle-t-il? C'est « une tête inquiète » que celle de son prince; « c'est un alambiqué toujours monté « sur des échasses; un important; une commère l'empressée; « un petit maitre qui quitte la compagnie pour faire croire

« qu'il a des rendez-vous et va s'enfermer chez lui » . Deux années plus tard, la mémoire du grand Frédéric lui-même n'est pas mieux traitée. On se refuse même à vouloir lire la correspondance récemment publiée du héros : « Quand on m'a apporté « cet immense ramas d'écrits, je suis tombée sur dix-sept « pages remplies de faussetés avérées, et, quand j ai vu cela, « j'ai fermé le livre et n'ai plus touché au reste. » Pour ce qui est du successeur que le grand Frédéric a eu le malheur de laisser après lui, son compte est vite l'ait. Sa première et dernière apparition à Saint-Pétersbourg, en 1780, destinée à combattre l'influence croissante de l'Autriche et le prestige naissant de Joseph II, est déjà désastreuse. Les deux rivaux se suivent à quelques mois de distance sur les bords de la Neva, et voici comment on les compare et on les juge : « Je n'ai point de « leçon à faire à M. de Falkenstein » — c'est le nom d emprunt sous lequel voyage Joseph — « son éducation est achevée, « et cela donnera un maître très habile; mais l'apprenti à « grandes prétentions qui vient de se mettre en route hors d ici « aura encore à voyager longtemps avant qu'il en sorte un « compagnon... On dit qu'il pense bien; cela peut être, mais « on peut en dire autant d'un dindon. » Et, quand il est monté sur le trône, Gu, « le gros Gu » semble devenir, de la part de sa voisine, l'objet d'une animadversion particulière. Elle possède et épuise à son sujet un vocabulaire d'injures et de quolibets presque aussi abondant que le vocabulaire élogieux de Voltaire. En 1791, apprenant que le monarque qu'elle sait adonné su spiritisme, a eu par voie d'évocation un entretien avec Jésus- Christ, elle écrit à Grimm : « Si je pouvais faire la connais- « sance du juif, car pour sur c'en est un, qui a fait le rôle du « Sauveur, je ferais volontiers sa fortune, mais à une condi- « tion qui est qu'à la seconde entrevue, il lui donne une bonne u volée de coups de bâton sur le dos, et cela de ma part. »

Réussir auprès de Sémiramis n'est pas chose aisée, et A y a plus de difficulté encore à garder ses bonnes grâces. Le fds de Marie-Thérèse a eu pourtant cette bonne fortune en partage. Parmi les étrangers attirés à Saint-Pétersbourg par la nouvelle

l« étoile du Nord » , Joseph II semble avoir été le seul à inspirer à Catherine quelque chose de cet engouement impétueux, aveugle et passionné, qui a fait la faveur éphémère de la plupart de ses amants. Le coup de foudre s'est produit pour lui; seulement l'effet s'en est trouvé singulièrement durable et résistant. Est-ce l'absence qui, en prolongeant l'illusion, a permis au charme de se maintenir à travers les épreuves et jusqu'au delà de la mort? La conquête opérée par Joseph a bien été, en tout cas, un triomphe personnel, une œuvre de séduction directe, et inattendue de part et d'autre. Et Catherine et lui-même se préparent à leur première entrevue sans aucun enthousiasme. Catherine, causant avec Grimm, exprime l'idée que les visiteurs de cette espèce feraient bien mieux de rester chez eux, plutôt que de traverser l'Europe pour « faire suer les gens » , et, dans sa correspondance avec sa mère, tout en insistant sur l'utilité de ce voyage, dont Marie" Thérèse n'augure rien de bon, qui coûte un peu à sa fierté et lui fait redouter les « retours de la foi grecque » , Joseph se montre froid, sceptique et gouailleur. C'est un coup de haute politique qu'il essaye, après avoir converti à ses idées le vieux Kaunitz, qui déjà commence à coucher sur le papier un projet de partage de la Turquie ! Mais c'est bien en courtisan et non en souverain qu'il compte se présenter et jouer la partie qu'il inédite. « Il se contentera » d'être dans l'antichambre » de la « grande Impératrice » et « d'y grossir la foule de ceux qui « sont admis à admirer sa gloire et ses vertus » . Il l'écrit à Kaunitz en une lettre ostensible. Et il exécute strictement ce programme : à Mohilef, et plus tard à Tsarskoïe, il affecte le plus strict incognito. Il loge dans une auberge qu'on improvise pour lui en mettant une enseigne de cabaret sur un pavillon de bains attenant au palais impérial et en y installant le jardinier anglais de Catherine en qualité d'aubergiste. Il couche sur un sac de toile qu'il porte dans ses bagages et qu'il fait remplir de paille.

Cette auberge et ce sac sont des trouvailles, Catherine étant de ces personnes dont l'imagination se laisse volontiers im-

pressionner par des traits de ce genre. Mais Joseph a d'autres moyens, un surtout au sujet duquel il s'explique ouvertement, cyniquement presque avec son chancelier : « 7/ faut la chau touiller; sa vanité est son idole ; un bonheur enragé et l'hom- « mage outré de toute l'Europe l'ont gâtée : il faut hurler avec « les loups. » Il n'y manque pas. Conduit par Patiomkine dans la maison occupée par la souveraine à Mohilcf, il attend patiemment qu'elle soit revenue de la messe; il se précipite alors; il veut baiser sa main. Et il se garde d'aborder de suite avec elle l'objet de ses préoccupations; il la juge « peu dis- « posée à des discours suivis de politique » . Ce n'est « que « des moments, des occasions qu'il faut saisir pour amener « son mot » . Il cherche à l'intéresser, à l'amuser, à la flatter surtout. Il ne quitte le ton d'un léger badinage que pour prendre celui d'une respectueuse galanterie, où perce une pointe de sentiment. Il réussit admirablement. Quand il s'en va, elle est conquise pour de bon, prise par l'esprit et par le cœur pour toujours. Elle écrit à son confident : « Je ne finirais point, si « je me mettais à faire son éloge; c'est la tête la plus solide, « la plus profonde, la plus instruite que je connaisse : mor- « gué! qui le devancera se lèvera de grand matin. » Et un peu plus tard : « Je connais un homme dans ce monde auquel le « ciel a destiné la première place en Europe, sans contredit la « première, dis-je, pour la gloire. Il faut qu'il vive; il faut « qu'il survive un couple de ses contemporains » — elle-même et Frédéric sans doute, car elle n'est pas femme à s'oublier, même en divaguant — a et alors cet astre sera à nul autre com- « parable, et ses contemporains resteront loin derrière lui. » Elle n'a pas résisté d'ailleurs à la tentation d'aborder avec un tel homme des sujets plus graves que ceux dont il a voulu d'abord l'entretenir. Il comptait bien l'y conduire, et elle y est venue la première. Sans quitter l'air de plaisanterie affecté et maintenu d'un commun accord dans leurs entretiens, se donnant même l'apparence de vouloir s'égarer avec lui sur une fausse piste, elle lui a demandé des nouvelles de l'Italie. L'ambition d'un souverain tel que lui ne s'est-elle jamais portée de

ce côté? Rome ne paraîtrait-elle pas la capitale naturelle d'un empereur des Romains? — Et Gonstantinople la vraie capitale d'une Impératrice d'Orient? a répliqué Joseph, croyant cette fois l'occasion bonne pour placer son mot. Puis la conversation a dévié encore ; on a passé cinq heures « h jaser et à rire à gorge « déployée , tandis que l'Europe était intriguée de savoir ce « qui se disait » dans ces tête-à-tête prolongés. Mais la glace s'est trouvée rompue; les jours suivants, Joseph a pu observer avec satisfaction que l'Impératrice « tournait de plus en plus « fréquemment autour du pot » , et la veille de son départ, l'alliance et la campagne future des deux souverains contre la Turquie étaient à l'état de projet à moitié arrêté déjà.

Autour d'eux, à les voir si empressés d'abord de se plaire mutuellement et bientôt si visiblement satisfaits l'un de l'autre, des conjectures plus hardies encore ont été mises en avant, dont Catherine s'est faite complaisamment l'écho auprès de Grimm : « Les politiques de la Russie Blanche disaient, nous « apercevant toujours côte à côte et pendus à l'oreille l'un « de l'autre, que nous allions nous épouser. « Et c'étaient des fiançailles en effet qui étaient sorties de cette intimité de quelques semaines; fiançailles de politique et d'ambition, où le cœur avait pourtant sa part du côté de Catherine au moins, et plus grande peut-être que la raison, où les formes diplomatiques étaient oubliées, dédaigneusement mises à l'écart, où l'homme préposé par la souveraine à la direction de ses affaires étrangères n'intervenait pas, où aucun protocole n'était échangé, si bien que le représentant de Frédéric rassuré par Panine se laissait abuser et mandait à son maître que Catherine n'avait vu dans son hôte impérial qu'un « bavard indiscret » , et que le comte de Falkenstein avait fort mal servi les intérêts de Joseph II!

La correspondance qui succéda aux effusions orales et où Catherine en arrivait à affirmer que « l'antiquité païenne déi- « fiant les héros était justifiée à ses yeux de l'accusation de « flatterie » , ne put que consommer ces joyeuses accordailles, les rôles y demeurant les mêmes de part et d'autre, avec, tou-

jours, de l'entraînement, de l'engouement et une exaltation sincère du côté de l'Impératrice, et rien qu'un jeu froidement soutenu du côté de l'Empereur : Catherine faisait corriger ses lettres par André Chouvalof, un poète; Joseph les donnait à revoir à Kaunitz.

Et pourtant , cette union contractée sous d'aussi heureux auspices n'est pas destinée au bonheur. Ce mariage d'inclination n'est pas un mariage réussi. Et, suprême faveur d'une fortune que la veuve de Pierre III devait toujours trouver également empressée à la combler, ou suprême ironie de la commune destinée humaine , cette association d'intérêts ou Catherine met surtout de la fantaisie, trop de fantaisie et de féminité au gré de Joseph, où lui-même ne met que du calcul, est désastreuse surtout pour lui ; tout le profit en est pour elle ! Il n'arrive à utiliser le bon vouloir de son impériale amie ni dans son projet de troquer les Pays-Bas contre la Bavière, ni dans ses démêlés avec la Hollande. En 1786, il a un moment de découragement et d'humeur. Une lettre de Catherine requérant ses bons offices à Constantinople, alors qu'elle vient d'y agréer la médiation de la France, et l'invitant, dans un posl-scripiu m , « à « courir après elle jusqu'à Kherson » , lui parait décidément trop « cavalière » . Il se propose de « coucher une réponse qui « soit honnête, courte, mais ne laisse pas de faire sentira la « princesse de Zerbst Catherinisée qu'elle doit mettre plus de « considération et d'empressement pour disposer d'un Empe- « reur ». Il rédige cette réponse et l'envoie; Catherine y réplique tranquillement et imperturbablement, en se disant persuadée qu'il viendra tout de même en Crimée — et il y vient! C'est lui qui persévère dans une fidélité inébranlable à un pacte qui ne lui vaut que des déboires; c'est lui qui s'y montre surtout attaché, à travers les épreuves de la guerre malheureuse, dans laquelle les Turcs semblent, eux, appliqués à venger sur sa personne et sur ses armées les échecs que les armées et les flottes de Catherine leur infligent parfois. Il se plaint bien en 1789, dans sa correspondance avec Kaunitz, de «l'absurdité «. et de l'impertinence » qu'il aperçoit dans les façons d'agir

de son alliée; mais l'année d'après, sur son lit de mort, il dicte encore dune voix défaillante, à l'adresse de cette alliée, une lettre où se rencontrent des phrases comme celles-ci : « Je ne « verrai donc plus l'écriture de Votre Majesté Impériale qui a faisait tout mon bonheur, et je sens toute l'amertume que « c'est pour la dernière fois que je pourrai l'assurer de ma u tendre amitié. »

Sans doute il n'est pas sincère même à ce moment, et Kaunitz a raison de voir un chef-d'œuvre et un trait d'héroïsme dans ce dernier effort de l'acteur quittant la scène où il ne doit plus reparaître, mais jouant son rôle jusqu'au bout. Qu'importe ! si l'illusion est complète et l'effet poussé jusqu'à la réalité? Catherine rencontre là une de ses plus belles victoires. Pour elle-même, cette mort est un chagrin bien vrai et bien vif, mais surtout une grande surprise. Elle n'en revient pas de longtemps. « Créé, né, élevé pour sa dignité, rempli d'esprit, « de talent et de connaissances, comment a-t-il fait pour régner « mal et non seulement sans succès, mais même de façon à « être réduit au malheur dans lequel il est mort? » Grimm qu'elle interroge ainsi ne s'avise pas de mettre sous ses yeux une scène d'un spectacle humoristique, analogue à nos revues de fin d'année actuelles, qu'un théâtre de Berlin montrait en 1785. Un courrier y paraissait portant devant et derrière deux gros sacs de dépêches.

— Que portez-vous là?

— Les ordres de l'Empereur.

— Et là?

— Ses contre-ordres.

Le contrat signé en 1780 à Mohile?, entre deux éclats de rire et deux oeillades, n'avait jamais subi de contre-ordre de la part de l'infortuné Empereur, et Catherine fut seule à ne pas apercevoir dans son caractère un trait qui, aux yeux de la postérité, devait expliquer toute la lamentable histoire de son héros.

Elle se montre plus clairvoyante avec Gustave de Suède. Proches parents, — le père de l'un et la mère de l'autre étaient

frère et sœur, — ils ont dans l'esprit et dans le caractère de nombreux traits où s'accuse un air de famille assez prononcé. Ambitieux tous deux, avec une conscience égale de leur grandeur et de leur rôle historique, un goût commun pour la représentation, une envie égale d'imposer, de frapper l'imagination des foules, ils ont aussi subi l'un comme l'autre l'influence de la culture occidentale et, en particulier, de la littérature française. Mais, dans l'entourage même du roi, quelqu'un se trouve pour observer que les mêmes penchants et les mêmes appétits ont pris un caractère féminin chez le souverain, un caractère masculin chez sa cousine. Briller est le premier souci de Gustave, mais les moyens lui importent peu. Au besoin, les diamants dont il aime à se couvrir dans les grandes occasions lui suffisent pour cet objet; Catherine n'est pas pour se contenter à si bon compte.

Le premier séjour du comte de Goihland à Saint-Pétersbourg en 1777 ne laisse cependant pas de créer entre eux une sorte d'intimité. Gustave réclame le privilège de donner à sa cousine le nom rus&e de siestra (sœur); de retour à Stockholm, il lui envoie des livres et reçoit en échange le titre de membre de l'Académie impériale. Ii a fait mine de goûter les friandises nationales le kvass et le chtchi; on lui expédie un homme habile à les préparer. Mais l'opinion de Catherine est faite, et elle n'est pas en faveur de son hôte de la veille. Ce « monsieur « passant sa journée devant une glace » ne lui dit rien <jui vaille. Et tout en prodiguant force cajoleries au brat (frère) qui les lui rend avec un égal empressement, elle travaille sous main à renverser l'ordre de choses créé par le coup d'État de 1772 qui a sauvé la Suède et son roi en rendant l'un maître absolu de l'autre.

En 1783, nouvelle rencontre à Friedrichshamn et impression plus mauvaise encore du côté de Catherine. Avant d'arriver à ce rendez-vous, Gustave fait une chute de cheval en passant une revue et se casse un bras. Teste soit du maladroit! « Imagine-t-on de faire ainsi la culbute devant ses troupes ! » On se sépare bons amis encore en apparence, et c'est sur un

ton d'aimable enjouement que Catherine interroge le roi l'année d'après, lui demandant s'il est vrai, comme on le dit, qu'il se propose de faire marcher ses troupes en Finlande pour de là « les mener souper à Pétersbourg » . Mais la rupture prochaine est déjà dans l'air. Gustave, à qui le cabinet de Versailles a beau prodiguer des conseils de sagesse, écrit « qu'il faut une guerre pour caractériser un règne ». Il saisit l'occasion favorable que la seconde guerre turque semble lui offrir. On sait le reste. De 1788 à 1790 les hostilités se poursuivent sur mer — et sur le papier. Catherine y dépense des flots d'encre. Le traité de paix du 14 août 1790 n'arrange pas encore tout à fait les choses. Catherine n'est réconciliée qu'à moitié avec un adversaire qui est sorti un peu plus qu'à moitié vainqueur de la lutte, et trouve à redire au costume dans lequel Gustave paraît dans un temple de l'amitié, « construit à la hâte » , raconte Langeron, « avec trois ou quatre sapins, décoré de son chiffre et de celui « de l'Impératrice et gardé par quelques soldats de ses gardes « déguisés en Bacchus barbouillés de lie de vin » . Le costume est agressif en effet, même pour des yeux habitués à ceux du prince Patiomkine : un habit court à la suédoise, bordé sur « toutes les tailles, trois fraises de dentelles et trois rangs « d'épaulettes dont le dernier descend jusqu'au coude ; un « pantalon de soie très juste, mi-partie jaune et bleu, des bro- « dequins, les immenses éperons de Charles XII, l'épée de ce « héros suspendue à un énorme baudrier, deux écharpes, tous « ses ordres par-dessus son habit, et, pour achever sa toilette, « un chapeau de paille jaune, traversé par une énorme « plume bleue » .

Pour raccommoder tout à fait la grande souveraine avec ce « roi habillé en arlequin » , il faut la campagne antirévolutionnaire de 1792, et le besoin que celle-ci lui impose de faire flèche de tout bois pour y figurer honorablement sans déranger ses affaires en Pologne. Et la voici revenue aux fraternelles caresses de la première heure, cajolant à l'envi et flattant le semi-héroïque, semi-burlesque héritier de Charles XII, surexcitant son orgueil et sa fièvre, lui faisant « remonter la Seine » ,

en rêve, « sur des chaloupes canonnières » . Le coup de pistolet d'Ankastroëm (16 mars 179:2) met fin à ces promenades imaginaires.

Ni empereur ni roi, le prince de Ligne a droit pourtant à une place d'honneur dans cette galerie. Pour bien même la marquer, c'est encore un livre à part qu'il faudrait. Peut-être estil à faire. Catherine devait goûter singulièrement la société de ce cosmopolite doué précisément du genre d'esprit et du genre de séduction auxquels elle était le plus sensible. « Il y a ici » , écrit-elle à Grimm en septembre 1780, « le prince de Ligne, « qui est des êtres les plus plaisants et les plus aisés à vivre « que j'aie jamais vus. Voilà bien une tète originale qui pense « profondément et fait des folies comme un enfant. » On le lui gâte un peu, en 1 787, en l'envoyant au quartier général de Patiomkine « faire l'espion » , comme elle le dit crûment, alors qu'il s'attendait « à recevoir l'ordre de prendre Belgrade » . Mais il est le premier à se sentir et à se dire déplacé dans ce rôle, et, la poste aidant, il n'a pas de peine à plaider victorieusement sa cause. Sa correspondance avec Catherine n'a pas encore été publiée entièrement, et c'est grand dommage. Quelques-unes de ses lettres, qui n'ont paru jusqu'à présent que dans une publication russe, sont des plus curieuses et des plus instructives pour l'étude du personnage. Celles du mois d'octobre 1792, notamment, écrites au lendemain de la mort d'un fils tendrement aimé, éclairent d'un jour particulièrement vif cette physionomie de courtisan par excellence : le père, douloureusement et sincèrement ému sans doute, n'y parait pas un seul instant ; on y chercherait vainement un cri du cœur; l'homme de cour est toujours en scène et fait des phrases, toujours les mêmes : « Je n'écris pas à Votre Ma-

« jesté Impériale; je m'adresse à un être céleste... Pourquoi « n'est-il pas mort sous les murs d'Ismaïl? Pourquoi ne suis-je « pas tombé moi-même sous les murs d'Otchakof? » Et ailleurs : « Comment exprimer ma reconnaissance à Votre Mail jesté Impériale pour les fleurs dont elle a daigné recouvrir k la tombe de mon pauvre Charles... Qui mérite l'éloge « mieux que Trajan a qualité pour prononcer des oraisons « funèbres... Votre Majesté est un vrai Bossuet, un vrai « Robertson. » Rien n'y manque, pas même les compliments à l'adresse de Platon Zoubof !

C'est en qualité de « jockey diplomatique » que l'aimable homme prétendait avoir suivi en 1787 le voyage de Catherine en Crimée. Le comte de Ségur, qui y figura comme représentant de la diplomatie officielle, y fit plus grande dépense de madrigaux et de bouts-rimés que d'offices de chancellerie. On n'avait guère chance d'être bon diplomate auprès de Sémiramis qu'à ce compte-là. C'était son goût et aussi sa méthode — car les habiles convertissent volontiers en moyens d'action et en ressources leurs penchants naturels et jusqu'à leurs faiblesses — de traiter légèrement les sujets graves et de donner un tour plaisant aux négociations les plus épineuses. Le sérieux avait son tour — à l'heure de l'exécution, où l'on ne plaisantait plus. C'est ainsi que se fit le partage de la Pologne : Catherine badina avec le prince Henri, marivauda avec Frédéric, mais, le moment venu, Kretchetnikof reçut des ordres précis, où il n'y avait plus ombre d'agrément, et la malheureuse république, prise à la gorge, étouffait sous l'étreinte brutale d'un soudard.

« Je ne suis pas étonnée de la réputation de M. de Ségur » , écrivait l'Impératrice au lendemain de l'arrivée à Saint-Pétersbourg, en 1785, du jeune et brillant négociateur sur lequel le cabinet de Versailles avait réussi à mettre la main; « il me « paraît qu'elle est bien acquise, et assurément c'est ce qu'il y k a eu de mieux jusqu'ici dans ce pays de chez vous. Il est dif- « ficile d'être plus aimable et d'avoir meilleur esprit. Il paraît « se plaire avec nous, et il est gai comme un pinson. Il nous a

« fait vers et chansonnettes. » Sur une colonne de marbre, au parc de Tsarskoïe, se laisse voir encore aujourd'hui un échantillon de la verve poétique du joveux diplomate, consacré au souvenir de la charmante Zemire, — une levrette, — dont la perte causa à Catherine un si vif chagrin et qui n'aurait pas dû être enlevée à sa tendresse, car les dieux

Devaient à sa fidélité Le don de l'immortalité Pour qu'elle fût toujours auprès de sa maîtresse.

Ségur ne fit pas seulement des vers et des chansonnettes, et, aux prises avec les charges, les soucis et les habitudes classiques du métier, sa muse se ressentait parfois de cette fâcheuse commixtion, comme dans ce portrait très flatteur, mais assez peu réussi, de Catherine elle-même :

Je veux en peu de mots peindre un grand empereur; L'entreprise est facile en paraissant hardie : Son cachet fournira les pinceaux, la couleur; Sa devise peindra son cœur.

Elle triomphait surtout dans les bouts-rimés. Ceux composés sur les quatre rimes : amour, tambour, frotte et note, fournies par l'envoyé anglais, Fitz-Herbert, sont justement célèbres :

D'un peuple très heureux Catherine est V amour ; Malheur à l'ennemi qui contre elle se frotte; La renommée aura pour elle son tambour; L'histoire avec plaisir sera son garde-note.

Tout cela s'improvisait entre deux promenades sous les ombrages de Tsarskoïe ou entre deux relais sur la route de Saint-Pétersbourg à Moscou. Car Catherine eut l'humeur voyageuse de 1785 à 1787, et c'est en l'accompagnant à travers les déserts du vaste empire que Ségur dut faire ses débuts et soutenir sa réputation d'homme d'esprit, d homme du monde accompli et de diplomate avisé. Il fit honneur à sa tâche et ne tarda pas à recueillir le prix de sa vaillance. Admis aussitôt après dans le cercle intime de 1 Ermitage, il n'eut pas de peine

à devenir la joie et l'ornement de ces réunions, où son collègue de Vienne, Cobenzl, n'apportait guère que la distraction de ses ridicules, où Léon Narychkine doublé par Matrena Danilovna, la folle de cour, arrivait à épuiser promptement son répertoire de bouffonneries grossières, et où faisaient nombre surtout les courtisans du type mis à la scène par Griboïedof, vieillards goutteux et cacochymes, risquant pour divertir la souveraine de se casser bras et jambes, à l'exemple du comte Stackelberg, en s'essayant aux gambades folâtres dont Narychkine leur donnait le signal.

Le voyage de Grimée devait consacrer la faveur du nouveau venu. Peut-être le courtisan l'emporta trop chez lui, cette fois, sur l'homme politique. Ségur regarda Catherine et les pays nouveaux qu'il dut parcourir à ses côtés avec les yeux d'un amoureux. Il demeura convaincu — ses Mémoires en font foi

— qu'il n'y avait pas de pauvres en Russie, et que la condition des serfs y était digne d'envie. C'est tout au plus si, en écoutant, sur le Dnieper, les chants mélancoliques des bourlaks, conducteurs de barques, il en arrivait à y percevoir quelques traces du long esclavage imposé à Ja « libre tribu des Scythes

« primitifs » . Il lut pendant ce voyage quelques-uns des écrits de Catherine et leur témoigna une juste part d'intérêt; mais il ne parut même pas s'aviser de l'existence d'une littérature russe autre que la sienne. Le rayonnement de 1' « étoile du Nord » obscurcissait pour lui tous les objets placés en dehors de sa sphère lumineuse. A Kief, sa muse s'éveilla encore, et une inscription placée au bas du portrait peint par Chebanof

— un serf du prince Patiomkine — lui valut les plus aimables sourires de Sémiramis :

Si le sort n'avait su lui donner un empire,

Elle aurait eu toujours un trône dans nos cœurs.

En 1789 seulement, cet accord parfait de la souveraine et du diplomate, se traduisant jusque dans les poétiques harmonies, est brusquement troublé. A qui la faute? Il est malaisé de le dire. La dissonance se produit sur le thème scabreux des

idées révolutionnaires; mais deux ans plus tôt l'harmonie était parfaite même sur ce point : Ségur se disait l'ami de La Fayette, et Catherine invitait La Fayette à le rejoindre à Kief ! En 1789, Ségur demeure fidèle à ses anciens sentiments; il adresse au commandant de la garde nationale des lettres exprimant un enthousiasme dont rien n'a encore diminué la chaleur, et Catherine, qui les lit dans son cabinet noir, s'étonne : « Un ministre du Roi peut-il écrire ainsi? » C'est peut-être qu'elle a la vue plus longue, et le moment est déjà proche où Ségur sera sans doute des premiers à lui donner raison. Aucun sentiment de malveillance, d'ailleurs, quoi qu'on ait dit, ne se mêle, à cette heure du moins, aux réserves formulées par la souveraine; et dans les réflexions qui lui sont suggérées à ce sujet il y a plus de tristesse que d'aigreur, u Je ne doute nul- « lement de la façon sincère de penser à mon égard du comte « de Ségur» , écrit-elle à Grimm; « c'est un homme d'honneur « et de probité qui pense noblement. » Deux ans plus tard, appelé à recueillir la lourde succession du diplomate, en qualité de chargé d'affaires, Génet s'inscrit encore en faux contre « les bruits absurdes » qui ont été répandus à Paris au sujet de la disgrâce encourue par son prédécesseur auprès de l'Impératrice, et qui n'ont excité à Saint-Pétersbourg que « la pitié » des gens bien informés et «l'indignation de Catherine» . Mais, cette fois, il se trompe ou veut tromper, car sa dépêche qui est du 31 mai 1791 a été précédée sur la route tic Pans par cette lettre de Catherine à Grimm qui est du 2 mai de la même année et où nous lisons : « Il y a un homme à qui je ne o puis pardonner ses fredaines : c'est Ségur. Fi donc! il est « faux comme Judas, et je ne m'étonne nullement que per- « sonne en France ne l'aime. Faut avoir un avis dans ce monde, .< et qui n'en a pas se fait mépriser. Quel rôle jouera-t-il vis-à- « vis du Pape"? Celui qu'il joue vis-à-vis de moi en partant u d'ici après qu'on lui avait frotté sous le nez tous les axiomes u de l'ancienne chevalerie française, après l'avoir fait conve- « nir qu'il était au désespoir de ce qui arrivait, venu à Paris, u qu'y fait-il?... »

Ségur était-il convenu tant que cela de la fâcheuse tournure des événements parisiens, on peut tout au moins en douter. Il n'avait quitté son poste que par impatience de se jeter, là-bas, dans la mêlée. Mais, d'autre part, ne sachant ce qu'il en adviendrait et de la Révolution et du rôle qu'il se proposait d'y jouer, il n'avait demandé qu'un congé de quelques mois; il s'était déclaré prêt à reprendre le chemin de Saint-Pétersbourg au premier signe, « en simple courrier » , et, pour cette raison seule, les paroles d'adieu qu'il met de son côté dans la bouche de Catherine et où, flétrissant le mouvement révolutionnaire, elle exprime le regret de l'y voir associé, ne paraissent pas davantage vraisemblables. Il est probable qu'on a dû éviter, de part et d'autre, de s'expliquer aussi clairement. Les événements ont ensuite parlé pour tout le monde. Le mouvement auquel Ségur brûla d'envie de s'associer l'emportait bien vite beaucoup plus loin qu il ne s'y attendait et que Catherine ne pouvait le prévoir elle-même, et le forçait en effet à des compromissions et à des équivoques auxquelles il eût certes répugné quelques mois plus tôt. « Chez les uns » , écrit encore la souveraine en causant avec Grimm, « il se fait passer « pour démocrate, chez les autres pour aristocrate, et finit par « être un des premiers à courir à l'Hôtel de ville pour prêter « ce beau serment; après quoi il va à Rome, apparemment « pour présenter au Pape la figure d'un excommunié ipso « facto! ... Nous avons vu arriver ici le Comte de Ségur : il re- « traçait l'idée de la cour de Louis XIV rajeunie... Présente- « ment, Louis Ségur est atteint de la consomption nationale. » C'est le propre des grandes crises, d'où doit surgir un nouvel idéal politique ou social, de désorienter ainsi les esprits les plus clairvoyants et de fausser les caractères les plus droits.

Les nombreux lecteurs que M. Maugras a eu récemment la bonne fortune d intéresser et de charmer ne me pardonneraient pas de ne pas mentionner ici le nom de Lauzun, bien que nous ne sachions jusqu à présent de ses relations avec Catherine que le peu qu'il en raconte dans ses Mémoires, et que ce peu dépasse encore de beaucoup les limites de la crédulité la plus indulgente. Il est allé, en 1774, en Pologne, poursuivant le double rêve de se faire aimer de la princesse Czartoryska et de se faire nommer ministre de France à Varsovie. Il peut bien avoir atteint le premier de ces buts, qui paraît avoir été d'un accès peu difficile; quand il fut assuré de ne pouvoir atteindre le second, il s'est appliqué à faire de la diplomatie hors cadre, à l'exemple de beaucoup de ses contemporains. Le Roi déclinant l'avantage de se faire représenter officiellement par lui, il s'est donné de sa propre autorité la qualité de représentant officieux de la Reine. Il a songé à négocier quelque chose comme une alliance personnelle entre cette princesse et la puissante autocratrice du Nord. Catherine aurait d'abord répondu favorablement à ses avances, jusqu'à lui remettre « des pouvoirs sans limites » ; puis, se ravisant, elle lui aurait proposé d'entrer à son service. A quel titre? En lui offrant « le sort le plus élevé auquel un sujet pût prétendre » dans son empire, lisons-nous dans les Mémoires du héros. Le sort de Patiomkine alors, ou de Platon Zoubof? Et c'est devant cette brillante perspective que Marie-Antoinette se serait laissée aller à faire cette mélancolique réflexion : « L'Impé- « ratrice de Russie est bien heureuse, et je suis bien malheu- « reuse. »

Le second volume de M. Maugras nous édifiera peut-être à

2S2 LA SEMIltAMIS DU NORD.

ce sujet. Lauzun a écrit à Catherine : ceci est certain, en attendant mieux. Elle lui a répondu : cela est au moins probable. Il était assez dans les habitudes et dans les principes de Sémiramis de ne décourager personne. Elle a fait peu de mécontents. Le bon abbé de Lubersaclui envoyant, en 1780, le projet d'un monument à élever à Saint-Pétersbourg avec cette inscription : « Catharinall Thetis altéra » , elle n'avait garde de lui dire ce qu'elle en pensait; elle mettait le dessin — une vaste aquarelle de trois pieds et demi de large sur deux pieds et demi de haut — dans son musée, envoyait une médaille à Fauteur, et pensait à autre chose. Un Anglais, original comme il s'en trouvait alors déjà dans tous les coins de l'Europe, lord Findlater, habitant la Saxe dont ses excentricités et ses largesses faisaient également le bonheur, accomplissant tous les ans une cure à Carlsbad, où l'on était bien près de lui élever une statue, et professant pour la Sémiramis du Nord une admiration sans bornes, n'était pas plus mal accueilli. Elle ne lisait pas toujours les projets de reconstitution de l'Europe qu'il lui adressait par l'intermédiaire de l'inévitable souffre-douleur, mais elle ne dédaignait pas de recourir à sa bonne volonté toujours prête pour des sujets de moindre importance, pour le placement de ses petites-filles en Allemagne, par exemple.

Ses médailles , dont elle faisait une distribution extrêmement abondante, jusqu'à leur faire perdre ainsi un peu de leur prix, n'en étaient pas moins les bienvenues. Le cas contraire s'est cependant présenté. En 1786, le comte de Ségur recevait d'un comte de Turpin, auteur d'un ouvrage sur les Commentaires de César, une lettre conçue en ces termes : « Lorsque » j'ai pris la liberté d'envoyer mon ouvrage à Sa Majesté Im- « périale, je n'ai eu d'autre but que de rendre hommage à ses « vertus, à ses talents et à ses connaissances, et je n'ai jamais « pensé que cet hommage dût m'attirer ni mériter un présent < de Sa Majesté Impériale... La médaille que vous voulez « bien m'annoncer, toute respectable qu'elle est venant de « la main de Sa Majesté Impériale, ne peut être acceptée par « le comte de Turpin, valût-elle cent mille écus. Il n'est pas

« dans mes principes ni dans ceux de tout gentilhomme « français de recevoir aucun présent dune puissance étran- « gère. » Les gentilshommes de cette espèce étaient peu nombreux en France, quoi qu'en pensât l'auteur de la lettre, et Catherine n'eut pas plus de chance d'en rencontrer davantage ailleurs.

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