CHAPITRE IV
I. Les Français en Russie et les Russes en France. — Karjavine. — Rernardin de Saint-Pierre. — Le premier journal français en Russie. — Viridet. — Les transfuges littéraires. — Abraham Chaumeix. — Les industriels. — Le confiseur du favori Lanskoï. — Acteurs et actrices. — Mademoiselle Huss. — La rue de Pic à Pavlosk. — Gentilshommes vrais et faux. — Escrocs. — II. Nouveau courant d'immigration. — Les protégés du comte de Ségur. — Les volontaires. — Au siège d'Ismaïl. — Influences favorables. — La Harpe.
— L'éducation d'Alexandre. — III. Les émigrés. — Saint-Priest. — Esterhazy.
— Sombreuil. — Rouillé. — L'armée des Princes. — Au camp de Condé. — A Saint-Pétersbourg. — La cour et les salons. — Le club Henri. — L'œuvre de l'émigration en Russie. — Le comte d'Artois. — « Par Dieu pour le Roi. » La réaction. — Les prisons. — Souvorof.
Le comte de Turpin eut peu d'imitateurs. Parmi les Occidentaux, toutefois, attirés en Russie par la gloire et la fortune de Sémiramis, tous n'y prétendent pas au rôle que Voltaire aurait souhaité y jouer après Diderot et dont Joseph II s'y contenta; les uns de rang trop modeste pour cela, les autres y apportant des préoccupations étrangères au métier de courti-
(1) Outre les sources indiquées aux chapitres précédents, voy. Correspondances diverses dans 1' « Archive russe " , 1876, et 1' « Archive du Prince Vorontsof » , VIII et XXIV; Dourof, Étude sur Karjavine, dans « l'Antiquité russe » , XII ; Feuillet de Conçues, Louis XVI, Marie-Antoinette et Madame Elisabeth; Herrmann, Geschiclite Russlands ; Kobeko, Un journal français à Saint-Pétersbourg, dans la « Ribliographie russe », 1882; Méuée de la Touche, Mémoires particuliers; Mémoires du comte de Damas (inédits), de La Harpe, de Esterhazy (inédits), de Niemcewicz, Leipzig, 1840; Pincaud, Les Français en Russie et les Russes en France; Scherer, Anecdotes secrètes; Souhomlunof, Biographie de La Harpe, dans le « Journal de l'Instruction publique », 1871; Souvenirs d'un officier royaliste, par M. de R..
san. Car il en vient de toute sorte et de tous les côte's, et ce serait trop m'aventurer que d'essayer un dénombrement général de cette affluence. Ayant un choix à faire, je ne m'occuperai que des Français. Ils sont d'ailleurs, à la fois, et les plus nombreux et les plus intéressants.
Le règne d'Elisabeth en avait déjà engagé quelques-uns à braver les intempéries d'un climat redouté et les suprises plus redoutables encore d'une carrière incertaine dans un pavs peu connu; sous Catherine le courant s'établit définitivement. A la même époque, quelques Russes se font voir aussi à Paris : apparitions très isolées encore et accidentelles; c'est à peine si, en dehors du monde diplomatique, on peut en citer deux ou trois qui fassent autre chose que d'y passer en simples touristes, tel un certain Karjavine, dont je me reprocherais de ne pas faire mention, car il est curieux, étant presque unique. Il commence une série. Ce n'est pas, d'ailleurs, le futur boyard d'une légende prochaine et asse? peu séduisante en somme. Il vaut mieux. Fils d'un marchand de Saint-Pétersbourg, il va achever ses études à Londres d'abord, puis à Paris, où il fréquente, en 1755, la Sorbonne et, en 1760, le collège des Étrangers. Revenu en Russie, il occupe la chaire de langue française à l'Université de Moscou, y succédant à un Français du nom de Lavis, établi depuis quarante-cinq ans dans le pays, ce qui est aussi un commencement : la Russie cherchera bientôt à faire l'épargne de professeurs empruntés aux pays voisins. En 1773, nous retrouvons notre pédagogue sur les bords de la Seine : il s'est brouillé avec son père qui voulait faire de lui un marchand. Et voici qu'à Paris même la nécessité l'oblige à tàter, quoi qu'il en ait, de ce métier détesté. Il a épousé une Parisienne, et il se trouve embarrassé pour subvenirauxdépenses de son ménage. Il s'embarque en 1776 pour la Martinique avec un passeport français et quelques marchandises. Mais le métier lui réussit comme il lui plaît : sa pacotille est pillée en route par une croisière anglaise. II essaye alors un peu de tout. II devient pharmacien à la Martinique, où l'apothicaire du Roi, Duprat, lui offre sa succession. Une inondation détruit la
pharmacie. Il se fait successivement interprète de l'Amirauté, débitant de tabac, commis sur un vaisseau d'approvisionnement français, médecin sur un vaisseau espagnol. En 1788, il est de retour en France, portant maintenant le nom de Lamy, puis la Russie le revoit encore. Chemin faisant, soit en Russie, soit en France, il publie de nombreux ouvrages, des traductions françaises d'œuvres russes ( Voyage du Spitzberg, Instructions chrétiennes, Mythologie russo-slavonne), une étude en russe sur l'architecture, car il est aussi architecte, une description en français « d'un pou vu au microscope » (Paris, 1789), car il est encore entomologiste.
N'en rions pas : la spécialisation des aptitudes et des connaissances est chez les peuples le fruit, — peu savoureux parfois, — d'un âge avancé, et, parmi les Français qui cherchent fortune en Russie, au moment où ce Russe essaye, en France, de gagner sa vie, bien peu ont des états de service aussi honorables. Bernardin de Saint-Pierre lui-même, dont le nom se place naturellement ici sous ma plume, perd à la comparaison.
On connaît le détail de cette équipée, qui n'a rien d'une idylle, et à laquelle l'enthousiaste Aimé Martin a vainement essayé de prêter quelque charme. De Paris à Saint-Pétersbourg d'abord , c'est la course vulgaire d'un chevalier d'industrie voyageant d'étape en étape aux frais de quelques amis de rencontre. En débarquant dans la capitale du Nord, le futur créateur d'une œuvre immortelle a en poche un écu de six livres et un brevet d'ingénieur qu'une erreur du génie militaire en France lui a fait délivrer. Il est vrai que dans sa tête il porte un rêve magnifique : une sorte de royauté semi-mythologique dans un empire qu'avec le concours de Catherine il se propose de créer sur les rives de la Caspienne. Le grand maître de l'artillerie, Villebois, dont il réussit à gagner la bienveillance, essaye de substituer une réalité à cette chimère en faisant échec à Grégoire Orlof avec la jeunesse et la figure intéressante du nouveau venu. La tentative est vaine. Une tournée en Finlande où un autre Français, le général du Bosquet, chargé d'assurer
les positions militaires du littoral, met à l'épreuve les connaissances de l'aventureux ingénieur, et s'en fait promptement une idée assez peu favorable, une nouvelle série d'emprunts forcés qui lassent la générosité d'un troisième compatriote, le joaillier de la cour Duval, le découragement final, une retraite précipitée du côté de Varsovie, et nous voici au bout de la peu glorieuse odyssée. Elle a lieu en 1765, il est vrai, et, né en 1737, Bernardin a encore plus de vingt ans de vagabondage stérile devant lui avant de rencontrer Paul et Virginie.
Villebois, du Bosquet, Duval sont à la cour de Catherine, pendant les premières années de son règne, les survivants de l'époque précédente. Ils jouent un rôle assez effacé et disparaissent tôt, sans laisser trace de leur passage. Ceux qui leur succèdent portent pour la plupart des noms peu illustres. C'est Clerc, ou Le Clerc, un Franc-Comtois, qui, médecin dans la maison du duc d'Orléans à Villers-Cotterets, passe en 1 759 au service de Yhetman Razoumovski, devient en 1769 médecin du grand-duc Paul, puis, successivement, directeur scolaire du Corps impérial des Cadets, inspecteur de l'hôpital de Saint- Paul à Moscou, et n'arrivant pas quand même à s'acclimater dans cette nouvelle patrie, s'en retourne, après fortune faite, en France, où Louis XVI lui accorde des lettres de noblesse.
C'est le Lyonnais Patrin, minéralogiste de quelque valeur, qui, de 1780 à 1787, explore avec fruit la Sibérie, sans s'attirer à l'exemple de l'abbé Chappe les rancunes de Catherine, mais non sans provoquer la jalouse animosité du géographe allemand Pallas. Ségur fait mention dans ses Mémoires d'un autre voyageur, porteur d'un nom illustré depuis : Jean de Lesseps, grandpère du créateur de Suez, nommé à dix-sept ans consul à Kronstadt, embarqué en 1782 avec La Pérouse et débarqué; heureusement pour lui, au Kamtchatka avec des dépèches qu'il apporte en 1788 à Saint-Pétersbourg «zélé, ardent, infati- « gable » et ne demandant qu'à repartir.
C'est encore un sieur Viridet, se disant citoyen de Genève, mais vraisemblablement né à Paris, et s'occupant en 1786 de la rédaction du premier journal français — le Mercure de
Russie — ayant paru à Saint-Pétersbourg, et où on trouve un peu de tout, excepté du savoir et de l'esprit; des vers comme ceux-ci, par exemple, composés en 1787 pour célébrer le retour de Catherine à Saint-Pétersbourg après le voyage de Crimée :
Pis comm' je n' savons pas feindre,
J' conviendrions bonnement
Qu'ail' a su se faire craindre
A ces porteux de turbans;
I l'y parlerions de guerre
Et d' ces braves généraux,
Qui d'sus l'eau comme sur terre
Ont fait tant d'exploits nouveaux.
Cela est intitulé : Chanson poissarde sur le retour de Sa Majesté.
Viridet a pour collaborateur au Mercure un chevalier de la Traverse. L'esprit du journal est, bien entendu, résolument conservateur, et s'affirme de plus en plus énergiquement en mesure du développement de la crise révolutionnaire. Des Stances sur la liberté y paraissent alors, destinées sans doute à défendre contre de dangereux égarements les Français établis en Russie :
La liberté qui vous tourne la tête Est selon vous un très grand bien.
Ah! pardonnez, je n'en crois rien; J'aime le calme et j'ai vu la tempête.
Catherine aime beaucoup le calme à cette époque, et elle n'a guère le moyen de se montrer difficile sur la façon dont on chante ses bienfaits. En fait de lettrés français, elle prend ce qui lui arrive, recueillant les épaves du grand tourbillon littéraire dont est sortie la Révolution. Elle fait bon accueil à Abraham Chaumeix lui-même, si honni qu'elle le sache des encyclopédistes et maltraité par Voltaire en personne. Elle le laisse s'établir maître d'école à Moscou, où il meurt en 1790. Elle rend même, à sa requête, une ordonnance, qui vaut une réhabilitation pour la mémoire du pauvre transfuge, car elle met fin à une des hontes de la Russie, en prescrivant des mesures décentes pour l'inhumation des indigents, dont Chaumeix s'est
indigné de voir jeter à la voirie les lamentables cadavres. Les sujets de la souveraine, les grands seigneurs des deux capitales ne sont pas plus regardants. Casanova rencontre à la table du comte Tchernichof un laquais français qu'il vient d'amener à Saint-Pétersbourg et dont il s'est débarrassé à cause de son inconduite : le valet est devenu précepteur. Un cuisinier français se présente pour demander la place devenue vacante de directeur de l'Académie des Beaux-Arts; il allègue qu'il a eu sous ses ordres un marmiton devenu, depuis, maitre de langues dans la maison du comte Ghérémétief. Cuisiniers, pâtissiers, perruquiers français abondent dès à présent dans ce pays de grosses fortunes et de gros appointements. En 1780, le favori Lanskoï se fait envoyer de Paris par Grimm un sieur Babu, confiseur renommé. N'oublions pas les acteurs et les actrices. Mademoiselle Huss, enlevée par le comte Markof à la Comédie française, où Grimm lui reprochait de trop suivre les conseils de mademoiselle Clairon et de conspirer avec elle pour « perdre une seconde fois le goût de la véritable « déclamation établi par Baron et par mademoiselle Lecoun vreur » , n'a que des triomphes de toute espèce à enregistrer sur les bords de la Neva. Dans le voisinage de la capitale, à Pavlovsk, une rue, Pikof piereoulok (rue de Pic), rappelle aujourd'hui encore le nom d'un artiste, illustré doublement, comme compositeur et comme exécutant, par un ballet merveilleux et un solo extraordinaire, dansés le 28 avril 1791, au fameux bal du palais de Tauride offert par le plus fastueux des princes à la plus glorieuse des impératrices.
Des mécomptes attendent parfois ces hardis chercheurs de fortune. Lafosse, le célèbre hippographe, médecin des écuries du Roi avant de devenir révolutionnaire, brouillé avec le service de Sa Majesté Très Chrétienne en 1777 et se trouvant à Saint-Pétersbourg en 1780, fort à propos pour soigner un merveilleux cheval du prince Patiomkine, don de l'empereur Joseph, guérit le cheval, mais n arrive pas à se faire payer, et, ayant trop insisté, se trouve trop heureux de se tirer d'affaire en gagnant la frontière.
Accueillante et personnellement bienveillante pour les professionnels de tout genre, heureuse, en 1782, de donner l'hospitalité à M. de Buffon, qu'elle reçoit « comme le fils « d'un homme illustre, c'est-à-dire sans aucune façon » , ainsi quelle le dit à Grimm, empressée à lui montrer le buste de son père placé dans la galerie de Tsarskoïe, Catherine se montre plus rébarbative à l'égard des gentilshommes de plus ou moins grande marque et d'authenticité plus ou moins certaine, qui font sonner dans sa capitale et y compromettent parfois des noms français. En 1765, elle écrit à madame Geoffrin : « On a trouvé ici que M. de Conflans avait de l'esprit et un « talent décidé pour le militaire, qu'il buvait trop de punch, « qu'il mentait souvent, qu'il trompait son père (qu'on dit k être un homme de mérite), qu'il avait trop d'étourderie, « mais que, s'il revenait de ses petits défauts, ce serait avec « justesse qu'il mériterait le titre d'une des espérances de la « France, dans le militaire s'entend. Si on l'envoie ambassa- « deur en Pologne, il s'achèvera et ne manquera pas de me « rendre les louanges que je lui donne, car c'est le ton de « tous vos gens en place de dire et d'entendre dire le plus « d'horreurs qu'ils peuvent de moi. »
En 1765 nous sommes, qu'on veuille bien s'en souvenir, au début du grand règne, et la propagande de Voltaire et de ses amis n'a pu encore faire son œuvre. La popularité dont la Sémiramis du Nord se trouve bientôt après jouir à Paris aura d'ailleurs toujours à y traverser des crises fréquentes, et toujours Catherine se montrera singulièrement susceptible à ce sujet. En 1783 et en 1789, des bruits alarmants répandus làbas sur l'état de sa santé suffisent à l'exaspérer. On la dit atteinte du cancer, et le propos lui paraît offensant à l'égal des pires injures. Elle ne pardonne pas à Frédéric d'y ajouter, ou d'avoir l'air d'y ajouter foi. Renseignements pris, il s'agit d'une dame de la cour de Sémiramis qui à plusieurs reprises réclame, par voie de correspondance, une consultation du célèbre chirurgien Louis. Elle envoie une description détaillée de sa maladie, et le document est mis en circulation, on ne sait
comment. On croit y remarquer des tournures de phrase anglaises, etl'on pense au médecin de l'Impératrice, Roggerson ; on lit dans le signalement de la personne quelle est veuve et quelle a été galante, et il n'en faut pas davantage aux faiseurs de commérages pour conclure que Louis a pour cliente la veuve de Pierre III. Cela suffit aussi pour que les Français qui s'aventurent à ce moment sur les bords de la Neva y soient vus d'un œil beaucoup moins favorable qu'à l'ordinaire, et les « pancartes » adressées au correspondant parisien de la souveraine s'en ressentent. « Dites-moi un peu » — ceci est du mois de décembre 1783 — «quelle nécessité vous avez de nous envoyer « des personnages insipides. Il y en a ici une demi-douzaine que « vous pouviez garder là où ils étaient sans que le monde y ait « perdu... Quelle nécessité y avait-il, par exemple, de nous « décocher un comte de Caraman, économiste et manchot, u pour donner et augmenter (sic) tous les tourments du cœur « et de l'esprit du grand chambellan, les irrésolutions, rhumab tismes et envie de tout sans effet? Vous ferez crever cet « homme-là, et, si M. de Caraman le veut, il le mettra dans « une vessie, et le fera voler sur nos têtes en plein jour. »
La découverte des aérostats fait fureur à cette époque dans la capitale du Nord, et Catherine s'y montre résolument hostile, jusqu'à interdire au bout de quelque temps la poursuite des expériences jugées par elle aussi inutiles que dangereuses ; mais de vouloir voler dans les airs n'est pas le reproche qu'elle ait le plus communément à faire aux compatriotes du comte de Caraman. En 1784, un comte de Verneuil, ex-lieutenant du régiment de La Marche-cavalerie, ex-chevalier de Saint-Lazare, car il a mérité de perdre sa croix, se fait recevoir à Saint- Pétersbourg dans les cercles les plus brillants. 11 a bonne façon, chante agréablement en s'accompagnant au clavecin et paraît riche. Des couverts d'argent disparaissant dans une maison, des montres et des tabatières précieuses faisant défaut ailleurs dans des vitrines insuffisamment surveillées, font découvrir au bout de quelques mois à qui on a affaire. On arrête le voleur et on en réfère à Versailles, où Louis XVI fait
répondre qu'il livre le coupable à la justice du pays où il a déshonoré le sien ; mais entre temps le coupable a réussi à s'évader. Arrivé sans passeport sur la frontière de l'empire, il s'y est si fort démené que le gouverneur de l'endroit l'a fait jeter dans une kibitka et conduire à la première station allemande ; le courrier porteur d'un mandat d'arrêt est venu trois heures après. L'année suivante, un autre chevalier de Saint- Lazare, se donnant pour le comte de Bussy, arrive de Pologne, où il dit avoir épousé une princesse Radziwill. Il se révèle encore comme un aventurier évadé d'une prison de Copenhague après avoir vécu d'escroqueries en Pologne et en Suède. Puis c'est le tour d'un marquis d'Archies, parent des ducs de Guines et de Ghistel ; d'un jeune cavalier portant le nom de vicomte de Gromard et l'uniforme de gendarme, « sans pouvoir donner « aucune preuve que l'un ou l'autre lui appartienne » ; d'un sieur Daubray, ci-devant avocat au parlement de Metz, qui se font reconduire à la frontière pour des motifs au sujet desquels le comte de Ségur, récemment arrivé à Saint-Pétersbourg, juge à propos de ne pas demander d'explications, écrivant au comte de Vergennes : « Mes principes et les vôtres, Monsieur, « me portent à ne prendre aucune espèce d'intérêt à des France çais qui respectent si peu les lois de l'honneur et le carac- « tère de leur nation. »
Il a appartenu encore à l'heureux diplomate de déterminer un changement désirable dans la fâcheuse possession d'état que la noblesse française était en passe d'acquérir ainsi sur les bords de la Neva. A partir de cette époque, les porteurs équivoques de croix de Saint-Lazare contestées se font rares dans la capitale du Nord, et Catherine se trouve à même de connaître des spécimens plus authentiques et plus respectables d'une aristo-
cratie dont elle risquait de garder une idée aussi fausse que déplaisante. En 1777, déjà elle avait eu à cet égard une bonne fortune isolée ; elle avait écrit à Grimm :
« J'ai oublié de vous dire que le vicomte de Laval-Montmo- « rency a été ici et que, quoique ce ne soit pas peut-être le « premier genre du monde (sic), cependant c'est le premier « Français auquel je n'ai point trouvé des manières insuppor- « tables... Aussi l'ai-je distingué autant que j'ai pu, parce b qu'il est Montmorency, et qu'on aime à entendre ce nom. « Je voudrais qu'on le fit maréchal de France; je crois qu il « entend la guerre tout comme les autres. »
Le comte de Ségur a le privilège de multiplier ces impressions agréables. Introduits par lui à la cour de Sémirarais, le marquis de Jumilhac, le comte d'Aguesseau, plusieurs autres encore y recueillent tous les suffrages, y compris celui de Catherine. Viennent ensuite les volontaires attirés dans les rangs des armées russes par la seconde guerre turque et par la guerre de Suède, qui, en dépit des défiances inspirées à ce moment à la souveraine par l'attitude ambiguë du cabinet de Versailles, ont à se louer personnellement de l'accueil qu'ils trouvent auprès d'elle. Elle les tient un peu à distance, leur refuse ombrageusement l'accès de son intimité, mais ne dédaigne pas d'encourager les efforts qu'ils font pour mériter l'honneur de la servir. Le comte de Lameth, qui lui est présenté au cours du voyage de Crimée, la laisse, en allant rejoindre le camp de Souvorof, sous le charme d'une grâce et d'un esprit dont la société habituelle de Sémiramis lui offre, à part Ségur lui-même, peu d'échantillons. Elle ne se doute pas alors qu'à trois années de distance, la Gazette de Saint-Pétersbourg imprimera ces lignes : « Le comte de Lameth et autres rebelles, ennemis « non seulement du Roi, mais de la patrie, ont pris longue- » ment leurs ébats à la tête d'une canaille avinée sous les « fenêtres du Roi et de la Reine aux Tuileries. »
Ségur a mis en scène d'une façon pittoresque l'apparition du brillant officier devant le chef sous lequel Catherine a voulu qu'il fit ses premières armes à son service :
— De quel pays êtes-vous?
— Français.
— Quel état?
— Militaire.
— Quel grade?
— Colonel.
— Votre nom?
— Alexandre de Lameth.
Sur quoi, regardant fixement le général de Catherine, le jeune Français reprend :
— De quel pays êtes-vous?
— Russe apparemment.
— Quel état?
— Militaire.
— Quel grade?
— Général.
— Votre nom?
— Souvorof.
Le futur vainqueur de Macdonald était bien capable de faire subir et de subir à son tour un interrogatoire de cette espèce. Le futur commandant d'une légion de l'armée de Condé, qui porta son nom, Roger de Damas, Damaderoger, comme l'appela habituellement le prince Patiomkine (1), paraissait à la même époque dans le quartier général du conquérant de la Crimée. Neveu du duc du Châtelet, dont nous avons rappelé les démêlés diplomatiques avec l'un des Tchernichof, celui-ci apportait en Russie des souvenirs embarrassants. Au témoignage de Langeron, cependant, l'ancien ambassadeur de Catherine ne garda aucune rancune au neveu des désagréments qu'il avait eus avec l'oncle, se plaisant au contraire à rappeler qu'il avait eu l'occasion de voir de près ce dernier à Londres, ce qui était, de certaine manière, exprimer l'exacte vérité.
Damaderoger fait d'ailleurs merveille à l'armée du généralissime russe. En quelques mois il apprend la langue du pays
(1) En Russie, le nom de famille se met habituellement avant le prénom.
et gagne sous les murs d'Otchakof une épée d'honneur que Patiomkine demande pour lui et que Catherine s'empresse d'envoyer en y faisant graver une inscription flatteuse. Il monte à l'assaut par vingt-quatre degrés de froid, «vêtu comme pour aller au bal» , pénètre un des premiers dans la forteresse et trouve à la sortie son domestique français qui l'attend avec un manteau. Presque au même moment, un autre Français, Lombard, appelé au commandement d'une frégate, s'illustre en traversant de part en part la flotte turque, se fait prendre dans un autre engagement et se fait tellement regretter par Catherine qu'elle demande à Ségur et à Choiseul-Gouffier de s'entremettre « pour qu'on l'échange ou qu'on le rende à « n'importe quel prix » .
Au siège de Bender en 1789, sous les murs d'Ismaïl en 1790, ils sont déjà une douzaine d'enfants de France : le duc de Richelieu, le comte de Yerbois, le comte de Langeron, le chevalier de Vilnau, Rosset, tous également braves, gais, et soutenant fièrement le renom de la vieille patrie qu'ils ont quittée. Yilnau, sous-lieutenant là-bas , obligé de fuir après avoir tué en duel son colonel, capitaine de chevau-légers ici, est partout au premier rang. A Bender, il s'offre pour attacher le pétard qui doit faire sauter une des portes de la forteresse, risque une mort certaine , guérit miraculeusement de ses blessures et prend ses quartiers d'invalide comme gouverneur des pages de l'Impératrice. La veille de l'assaut d'Ismaïl, ceux qui demeurent en état de porter les armes s'attablent joyeusement, soupent, passent la nuit à jouer aux cartes et à faire mille folies, puis au moment de se séparer, calculant que le lendemain un tiers des assaillants a chance de rester sur le terrain, ils s'amusent à tirer au sort les noms des quatre élude la mort. Tous par bonheur s'en tirent à meilleur compte avec seulement quelques blessures. Le duc de Richelieu a son bonnet traversé par une balle , une de ses bottes déchirée et son pantalon mis en morceaux. Yerbois se fait tuer plus tard dans la mer du Nord sur un bâtiment de la flottille du prince de Nassau, combattant les Suédois.
A l'autre extrémité de l'empire, en effet, la guerre de Suède fait briller la valeur de nombreuses recrues de même provenance. Le comte de Langeron, qui, depuis, renouvelant des traditions oubliées déjà et abrogées de loyalisme mercenaire, eut le tort de prendre au mot ses nouveaux engagements de condottiere, jusqu'à commander un corps d'armée russe sous les murs de Pari?, mais en qui rien alors, après sa campagne en Amérique aux côtés de Rochambeau , ne faisait prévoir un pareil personnage, justifie en Finlande une réputation acquise déjà de science et de bravoure. Ses Mémoires inédits, où nous avons largement puisé jusqu'à présent, demeurent un document précieux pour l'histoire de cette époque. Prévôt de Launion, simple capitaine d'artillerie, improvise des ouvrages bien combinés pour fermer les débouchés de la Finlande. Le capitaine de vaisseau de Traversay, qui succède à Verbois, gagne le gracie de contre-amiral et fait souche d'une race guerrière établie aujourd'hui encore en Russie. Le régiment de dragons cantonné depuis plusieurs années à Kalisz, sur la frontière allemande, a pour colonel un descendant du brave marin.
Le 8 avril 1791, Génet mande de Saint-Pétersbourg au comte de Montmorin :
« L'Impératrice a distribué mardi dernier les lauriers de la « dernière guerre : M. de Richelieu aura une épée d'or et la « croix de Saint-Georges de la quatrième classe; M. de Damas « aura la croix de troisième classe. M. de Langeron aura une « épée d'or et sera placé comme colonel effectif dans l'armée « russe à son rang d'ancienneté dans celle de France. »
Pour faire bien recevoir cette affluence de volontaires qui sans doute payent largement les faveurs dont ils sont l'objet, mais qui ne laissent pas de provoquer parmi les officiers russes d'assez vives jalousies, l'influence du comte de Ségur ne s'exerce pas seule; il faut y ajouter celle de La Harpe, tout Suisse qu'il soit et tout républicain qu'il prétende être. Il y a un curieux chapitre d'histoire à écrire avec le rôle joué à Saint-Pétersbourg par ce disciple enthousiaste de Locke et de
Rousseau, ce pontife de la liberté et du rationalisme, admirateur de Brutus et contempteur de César, exaltant Jules l'Apostat et méprisant Constantin le Grand, entretenant une correspondance active avec les pires démagogues de son pays — et faisant fonction de précepteur auprès du fondateur futur de la Sainte-Alliance! Le secret de cette éducation regardée d'un œil complaisant par Catherine , défendue par elle contre de fréquentes attaques, c'est le secret même de sa conscience et de sa pensée la plus intime. Avec ses idées et ses liaisons également révolutionnaires, La Harpe n'arrive pas à lui paraître odieux ni dangereux, parce qu'elle ne craint pas du tout cette révolution-là à Saint-Pétersbourg, et que, au fond, elle sympathise avec la plupart des principes qui servent de point de départ au mouvement dont l'Europe commence à sentir la terrible secousse. Ce que cet homme peut faire ou aider à faire en France ou en Suisse ne l'inquiète guère : ce ne sont pas ses affaires; et ce qu'il dit ou écrit, elle est bien près de le répéter après lui, — au début du moins de la crise qui est en train de se déchaîner. Plus tard, entraînée dans la mêlée et associée à la campagne antirévolutionnaire par [des raisons de stratégie politique, auxquelles son cœur n'a aucune part, pas plus que son esprit d'élève voltairienne, elle y laissera engager peu à peu et son cœur et son esprit. Mais en 1791 encore Génet croit pouvoir cautionner chez elle des sentiments très différents, et voici ce que nous lisons dans un passage de sa dépêche du 14 juin de cette année, relatif à l'arrivée à Paris du comte de Sombreuil, que l'on croit porteur d'une commission des contrerévolutionnaires français :
« Il est vrai que cette princesse par la nature du gouverne- « ment de son empire ne peut point se dispenser de montrer « des principes fort éloignés de ceux qui ont servi de base à « notre nouvelle constitution, mais j'oserais presque vous « garantir, Monsieur, que le génie qui a dicté la sublime « instruction pour la commission des lois, qui a encouragé les « littérateurs auxquels nous devons le progrès des lumières et « l'anéantissement du fanatisme, qui a fait jouir la Russie
« d'un code philosophique digne de l'admiration de tous les « siècles, n'entrera ni directement ni indirectement dans les « desseins insensés de ceux qui par vengeance ou par ambi- « tion sont, malheureusement pour eux, décidés à troubler « les travaux d'un peuple qui s'occupe, de concert avec son « roi, du plus grand ouvrage politique que des hommes « réunis en société ont jamais entrepris. »
Le passage est en clair assurément, et c'est un plaidoyer, adressé à la souveraine elle-même, bien plus qu'un renseignement destiné au ministre, mais il porte juste. Et, au fond, jusque dans ses emportements ultérieurs les plus furibonds contre le jacobinisme, et ses manifestations les plus véhémentes au bénéfice de la cause monarchique, Catherine échappe d'une certaine manière au reproche de contradiction envers elle-même et d'apostasie envers son passé philosophique; car ce qu'elle reproche de son côté à la Révolution, ce ne sont pas les principes dont celle-ci se réclame, mais bien l'usage quelle en fait. Ces principes ne peuvent-ils recevoir une autre application, et moins violente et plus sage? Catherine prétend bien en avoir fait elle-même la preuve. Au fond, ce qu'elle a toujours rêvé, c'est une monarchie très despotique appuyée sur des idées très libérales. Elle n'a peut-être pas entièrement réussi à réaliser ce programme; mais son petit-fils Alexandre est là, qui pourra mener l'entreprise à bonne fin. Et voilà pourquoi La Harpe est bien à sa place ; voilà pourquoi en 1791 et en 1793 encore elle s'obstine à l'y laisser, quoi qu'on fasse pour réveiller chez elle des appréhensions et des scrupules qu'elle se défend énergiquement d'éprouver. En 1791, les émigrés de Coblentz font intervenir Roumiantsof, l'ambassadeur qu'elle leur a envoyé, pour dénoncer les intelligences entretenues par La Harpe avec les agitateurs du canton de Vaud. Elle se contente d'en plaisanter avec La Harpe lui-même. L'année suivante, d'autres émigrés faisant devant elle, en pleine cour, l'apologie de l'ancien régime, le frère d'Alexandre, le grand-duc Constantin, âgé de treize ans à peine et élève de La Harpe lui aussi, intervient pour les interrompre :
— Le tableau que vous faites est entièrement faux!
— D'où tirez-vous vos renseignements, Monseigneur?
— Des Mémoires de Duclos que j'ai lus avec La Harpe. Elle en rit encore. En 1793, la présence du comte d'Artois
à Saint-Pétersbourg donne une nouvelle vigueur aux attaques dont le précepteur soupçonné de jacobinisme est l'objet. On compatriote de La Harpe qui accompagne le Prince, le chevalier Roll, se fait l'interprète du patriciat de Berne qu'inquiètent les relations du pédagogue avec son frère le général, l'allié des jacobins de Paris. Catherine se contente d'engager doucement son protégé à ne plus se mêler des affaires de son pays. Pour le reste, elle le charge d'exposer et de défendre luimême ses idées dans un mémoire justificatif dont elle fait circuler des copies.
Malheureusement pour l'éducateur d'Alexandre, et nous ajouterions volontiers malheureusement pour Alexandre luimême, l'avis très sage par lequel la souveraine espère couper court à des liaisons gênantes en effet et compromettantes pour elle, produit un effet inattendu et désastreux : La Harpe ne renonce à faire de la politique en Suisse que pour s aviser inopinément d en faire en Russie. Quoi qu'on ait dit, et quoi qu'il ait dit lui-même à ce sujet, la victoire définitive de ses ennemis et son éloignement n'ont pas d'autre raison. Il s'est épris de l'idée d'un rapprochement, nullement souhaité par Catherine, entre Paul et ses deux fils; il a médité de faire obstacle ainsi au renversement de l'ordre successoral dont Catherine est soupçonnée d'agiter le projet. Alors c'est vite fait! Le 27 décembre 1793, un homme de cour bien informé mande de Saint-Pétersbourg au prince Kourakine : « Un « certain M. Harpe major et chevalier de Saint-Vladimir, qui « était en fonctions de précepteur de S. A. I. Mgr le grand-duc k Alexandre, a été pris et porté au delà de la frontière. On <> croit que c'est son jacobinisme qu'on avait dévoilé qui en « est cause... Voilà donc les serpents que nous réchauffons « dans notre sein ! »
L homme de cour bien informé, qui n'est autre que Bantich-
Kaminski , haut fonctionnaire du Collège des affaires étrangères et père de Fauteur d'un dictionnaire, très estimé en Russie, de célébrités historiques, se trompe en cette occasion : le jacobinisme du chevalier de Saint-Vladimir n'est pour rien dans l'affaire, pas plus d'ailleurs que La Harpe n'a été pour quelque chose , quoi qu'il ait essayé encore d'insinuer à ce propos, dans le retard apporté, jusqu'à son départ de Russie, à l'entrée en campagne des armées de la Tsarine contre la Révolution.
Le précepteur congédié se fait regretter, du reste. « Je ne
« veux plus lire » , déclare un jour le jeune Constantin à son successeur, qui est le comte Sacken; « vous lisez toujours
« et vous devenez toujours plus bête! » Réfugié en France, La Harpe ne rentre dans sa patrie qu'à la suite des armées révolutionnaires, et les idées qu'il y apporte alors sont bien celles qu'il a représentées, un peu inconsciemment peut-être, à Saint-Pétersbourg même, sous les yeux indulgents de Catherine. Nommé membre du Directoire de la République helvétique , il révèle précisément dans l'exercice de ses fonctions l'esprit du gouvernement idéal conçu parla grande souveraine : il est despote et libéral à souhait. Il en vient même à rêver un autre 18 brumaire, dont il serait le héros, ce qui ne lui vaut d'ailleurs qu'un congé un peu brusque de la part de ses concitoyens et la fin de sa carrière politique.
L'arrivée à Saint-Pétersbourgdu comte de Saint-Priest ouvre, en 1791, une époque nouvelle dans l'histoire de la colonie française établie en Russie : celle de l'émigration. A partir de ce moment, Catherine commence à faire un triage parmi les Français qui se recommandent à sa faveur, et, pour y avoir accès, il fout montrer patte blanche. Le peintre Doyen, qui se
présente avec un passé révolutionnaire passablement chargé, est d'abord éconduit. « Je ne L'ai pas vu » , écrit Catherine à Grimm à la date du 9 mai 1792, « car chez nous on n'admet « plus si vite des Français ; au moins faut-il qu'ils passent la « quarantaine politique. » L'épreuve n'est pas encore des plus difficiles, et Doyen a bientôt fait de la traverser et de conquérir à la cour même une situation fort brillante. Mais les émigrés s'appliqueront à faire augmenter la rigueur de la consigne. Ils arrivent en foule maintenant. Saint-Priest est chargé par l'officine diplomatique de Coblentz d'obtenir le concours de Catherine à l'expédition que le roi de Suède se propose de tenter en France pour y rétablir l'ordre. Il vient un peu trop tôt et trouve un accueil assez froid. Se faisant introduire d'ailleurs par le représentant officiel de la monarchie constitutionnelle contre laquelle il fait appel aux armes de la Tsarine, il parait dans une attitude ambiguë, qui n'est pas faite pour augmenter ses chances. Derrière lui, en septembre 1791, vient Esterhazy, dépêché par le comte d'Artois pour rendre compte à l'Impératrice des conférences de Pilnitz. Il réussit mieux, grâce aux agréments personnels qui lui ont ménagé autrefois une entrée dans l'intimité de Marie-Antoinette. Il porte avec lui le prestige de l'ancien Versailles. Ancien page du roi Stanislas, ancien protégé de Marie Leszczynska, il a encore à son actif une carrière honorable dans les armées françaises. La mère de Marie- Antoinette s'est bien refusée à favoriser son retour en Autriche, à cause de ses mœurs dissolues ; mais les scrupules de sainte Thérèse ne sont pas faits pour avoir prise sur l'esprit de sainte Catherine. Esterhazy trouve d'ailleurs moyen de se faire bien venir auprès du favori Zoubof, qui, sans façon, le conduit à l'Ermitage, lui fait traverser plusieurs pièces, ouvre une porte et l'y pousse par les épaules, en disant : « La voilà! » Mis ainsi en présence de la souveraine et laissé avec elle en téte-àtête, il ne se démonte pas et réussit à plaire. Catherine écoute d'un air distrait ses communications diplomatiques , mais elle lui propose de le garder auprès d'elle en se chargeant de le nourrir, et c'est au fond tout ce qu'il demande. Après la chute
définitive des Bourbons, il vivra tranquillement dans les terres qu'elle lui aura données en Volhynie.
Sombreuil prend aussi, à la même époque, le parti de quitter le service de l'émigration en se fixant en Russie, et se fait agréer comme aide de camp par le prince de Nassau. Il a de nombreux imitateurs. « MM. de Fiirstemberg, de Schweizer, « de Lambert et de Vendre», mande Génet en avril 1791, u ont sollicité la permission d'être admis comme volontaires
« dans les armées russes tous obtiennent des grades supé-
a rieurs à ceux qu'ils avaient en France et sont traités avec « distinction à la cour. » Deux mois avant la tentative de Varennes, le marquis de Bouille lui-même fait déjà offre de ses services à l'impératrice de Russie , par l'entremise de Grimm. Le général Heymann, brillant officier de cavalerie, qu'il dépêche à Paris pour entamer la négociation, compte aussi le suivre là-bas. On ne s'entend pas sur les conditions, Catherine répondant avec quelque humeur que ses généraux russes coûtent moins cher et valent autant que les « faiseurs » français. Mais Grimm a bientôt d'autres propositions à recueillir : un Vioménil et un Vauban veulent « se vouer au ser- « vice d'une souveraine qui a pris la victoire à sa solde » ; un jeune prince de Craon brûle de se rendre en Russie « pour y « faire ses premières dévotions au temple de la gloire » ; un marquis de Juigné, chef d'une nombreuse famille et privé par la Révolution des moyens de subvenir à ses besoins, «désire « oublier son infortune en endossant l'uniforme de Sa Majesté « Impériale » . D'autres vont droit à Saint-Pétersbourg porter leurs sollicitations : en septembre 1791, Génet signale l'arrivée de MM. de Boisgelin, de Fortin et de Veuzotte. Bientôt c'est l'armée des Princes tout entière , ou du moins les débris de cette armée, Condé en tête, avec 1,500 hommes demeurant encore sous son drapeau, qui demandent asile dans les rangs de l'armée impériale. Mais Catherine a assez de soldats. En décembre 1792, Richelieu, le héros d'Ismad, arrive au quartier général de Condé avec deux traîneaux portant 60,000 roubles en monnaie d'argent et une lettre de l'Impératrice qui
offre aux émigrés — un établissement sur le bord oriental de la mer d'Azof, une ville à fonder dans un désert! Elle a fait déjà la répartition des lots de terrain à partager et dressé le plan des maisons à bâtir. Richelieu remplira les fonctions de gouverneur, Esterhazy celles d'inspecteur des travaux et Condé celles de général inspecteur, — là-bas, derrière le Kouban, avec trois cent mille francs environ comme mise de fonds! On juge de la consternation des malheureux naufragés de la fortune : « Nous aimerions mieux mourir n , écrit l'un d'eux.
Il convenait à Catherine de faire en ce moment sur le Pdiin beaucoup de bruit et peu de besogne; l'apparition de Richelieu clans le camp de Coudé avec ses barriques d'argent monnavé et ses propositions peu séduisantes n'avait probablement pas d'autre but. Roumiantsof s'y démenait déjà depuis deux ans, faisant dénier devant lui cette armée de gentilshommes, haranguant solennellement le maréchal de Broglie, mais, en fait de réalités, n'aboutissant qu'à devenir le favori de la favorite platonique de Monsieur. Nassau en grand uniforme d'amiral russe y figurait aussi, tenant table ouverte, se dépensant en festins et en toasts enthousiastes. Catherine intervenait personnellement de temps en temps avec quelques secours et d'abondants conseils, qui n'étaient pas toujours aisés à suivre, comme celui par lequel elle recommandait aux princes de ne jamais admettre personne devant eux « en frac » , afin « d'éloi- « gner l'idée d'égalité » . Hélas! les pauvres princes risquaient de ne voir bientôt autour d'eux que des gens n'ayant même pas un frac à se mettre sur le dos. Elle voulait qu'on prit au sérieux tout cela, et, sérieuse elle-même dans sa volonté de ne rien faire qui le fût, elle y arrivait presque, Monsieur n'étant pas empêché par toutes ses déceptions de la comparer à Prométhée « dérobant au ciel ses rayons pour en animer la terre » .
Un corps de quinze cents Français à sa solde n'aurait pas fait son affaire, mais il lui agréait assez d'avoir un Richelieu sous les ordres de ses généraux, comme aussi de peupler ses salons avec la fleur de la première noblesse d'Europe. « Ma- * dame Yigée-Lebrun va bientôt se croire à Paris, tant il y a
« de Français dans les réunions n , écrivait en 1793 le prince de Ligne en faisant un tableau de la société pétersbourgeoise. Elle logeait Esterhazy dans son palais, servait une pension à Bombelles, employait Saint-Priest à quelques missions diplomatiques, faisait grand accueil à Choiseul-Gouffier, dont le rôle conciliateur à Constantinople lui avait laissé de bons souvenirs. Elle l'engageait même à se fixer dans son empire et faisait ainsi acquisition d'une noble lignée de plus, dont la France a reconquis, depuis, quelques gracieux rejetons. On est allé jusqu'à prétendre — c'est une légende de famille — qu'un plus tendre intérêt inspirait tout d'abord à la souveraine les procédés courtois dont elle usait envers l'ancien ambassadeur, et on a représenté celui-ci, homme de vertu austère, jouant le rôle de Joseph en une scène fort mortifiante pour Sémiramis. On a oublié que, né en 1752, Ghoiseul avait passé à cette époque, depuis longtemps, l'âge des Platon et des Valérien Zoubof, et les fantaisies amoureuses de Catherine n'ont aucun besoin de bénéficier du miracle de la multiplication. Mais il est naturel que l'imagination des contemporains se soit donné carrière à ce sujet, et qu'on soit arrivé à voir double et triple dans ce coin de roman suffisamment mouvementé sans cela.
Sémiramis donnait encore quelques encouragements au poète de salon Grimaut, au tacticien Tranchant de Laverne, auteur futur de deux biographies médiocres de Patiomkine et de Souvorof. Elle allait, dit-on, jusqu'à oublier ses préventions antérieures à l'égard du peintre Doyen, au point de lui assigner au théâtre une place voisine de sa loge. Elle le nommait décorateur de ses palais et professeur de son Académie, lui qu'elle savait avoir été chargé, à Paris, de l'inventaire des objets d'art confisqués aux couvents !
La société locale ne pouvait qu'obéir docilement au mot d'ordre donné si péremptoirement, et c'est à qui recevra, en effet, le plus d'émigrés et leur fera fête de la façon la plus hospitalière. Le salon de madame Divof est appelé le Petit Coblentz; on y fait de l'esprit à la française et parfois aux dépens de
l'Impératrice elle-même. Un libelle injurieux qui y circule est reconnu pour l'œuvre d'un émigré pensionné par la souveraine. Chez la princesse Dolgorouki, on fronde encore Catherine en s'extasiant sur le talent de madame Vigée-Lebrun . Chez le prince Bielossielski, on admire les vers français du maître de la maison, dont Catherine, nous le savons, fait peu de cas. Partout on fait de la galanterie à la mode des deux pays. Sur ce terrain, il y a confusion d'habitudes, de goûts, de passions diversement caractérisées, plus raffinées d'un côté, plus énergiques de l'autre, mais se confondant dans une égale licence. C'est Versailles tout entier introduit dans Saint-Pétersbourg.
Dans cette fusion accidentelle d'éléments hétérogènes, autre chose se laisse voir pourtant et autre chose s'accomplit encore que le mélange de deux corruptions. Si l'auteur des Ames mortes, Gogol, a pu en déduire l'introduction dans le génie national des puérilités propres à l'esprit français, Tourguénief a suivi jusque dans les recoin: provinciaux la pénétration simultanée et autrement profonde , autrement significative aussi, d'idées, d'inspiration?, de tendances plus graves, quoique ayant la même marque d'origine. Or, ce n'est pas l'esprit de la vieille monarchie française ni davantage celui d'une réaction impuissante contre le mouvement révolutionnaire qui pénètre ainsi au sein de la vieille Moscovie. Non, ceci reste dans les salons de la capitale; au dehors, c'est autre choîe qui se dé°a^e de cette foule d'étrangers et se propage à travers le milieu ambiant. Car ces émigrés ont beau être les victimes et les adversaires de la Révolution : ils en sortent! Ils ont été portés par le flot; quelques-uns ont aidé à le pousser, et, malgré eux, ils en subissent, ils en transportent et ils en communiquent le mouvement. Les idées, les inspirations, les tendances dont Tourguénief a aperçu la trace sont bien celles qui ont créé la France moderne.
Assurément elles sont lentes à se faire jour dans ce milieu si peu préparé à les recevoir; elles restent en quelque sorte suspendues en l'air comme ces paroles gelées d'une légende locale, qui ne doivent être entendues qu'au retour du printemps. Mais
elles sont là, elles attendent, et, vienne le souffle vivifiant des chaudes brises d'avril, elles résonneront et feront leur œuvre. La grande œuvre libératrice de 1863 en dérive en partie du moins, n'en doutez pas.
Catherine n'aperçoit sans doute pas cet aboutissement fort lointain d'une propagande indirecte, ou le voit précisément trop reculé dans l'avenir pour s'en inquiéter. Elle tolère jusqu'aux réunions du café Henri, véritable club, où l'on va boire du punch et parler politique, et où l'on discute, en français toujours, fort librement. Cette émigration associée involontairement et inconsciemment à l'accomplissement d'une tâche dont plusieurs générations encore ne verront pas le fruit, la frappe surtout, comme elle a frappé depuis Gogol , par ses dehors frivoles qui l'amusent et la rassurent, en même temps qu'ils chagrinent, leur donnant le change, quelques observateurs moroses de l'endroit, réfractaires à l'engouement général . Voyant le geste et n'entendant pas le son — le son suspendu pour le moment, figé dans l'atmosphère glacée — ceux-ci, qui sont des esprits sérieux, jugent la mimique exagérée et ridicule. « Je m'étonne » , écrit le comte Rastoptchine, « comment « ces gens » — il s'agit des Français — « peuvent inspirer un « intérêt réel. Je ne leur en aurais jamais accordé d'autre que « celui qu'on a à la représentation d'une pièce touchante, car « cette nation n'existe que par la comédie et pour la comédie. « Quand on étudie les Français, on trouve quelque chose de « si léger dans tout leur être, qu'on ne conçoit pas comment « ces gens tiennent à la terre. Les scélérats et les imbéciles « sont restés dans leur patrie, et les fous l'ont quittée pour « grossir le nombre des charlatans de ce monde. »
Catherine, elle aussi, se donne la comédie à peu de frais avec ces représentants, éminents pour la plupart, d'un monde en train de disparaître. L'arrivée du comte d'Artois en 1793 l'enchante : c'est le morceau capital du spectacle. Elle avait rêvé un moment — avant Varennes — de donner l'hospitalité à Louis XVI lui-même. Elle avait dit très haut qu'elle y verrait « l'acte le plus remarquable de son règne » . Une princesse de
Zerbst offrant asile au petit-fils de saint Louis : elle savait ce qu'elle disait! Elle garde un mois entier le fils de France qu'à défaut de mieux elle a la bonne fortune de posséder, et déploie pour lui toutes les pompes de sa cour et toutes les séductions de sa personne. Il se montre convenable de son côté, « admi- « rable » , affirme Langeron, « simple, décent, modeste, pro- « fondement et sincèrement affligé, sans jactance et sans « affectation, montrant dans sa conversation un esprit froid « et sage, renversant toutes les idées qu'on avait en Russie de « sa légèreté et de ses habitudes de jeunesse, inspirant le plus « vif et le plus respectueux intérêt » . Mais il ne réussit pas à engager la souveraine dans un seul entretien où les affaires de l'émigration et de la royauté soient sérieusement mises sur le tapis. Catherine est maîtresse dans l'art des échappatoires. Il se rattrape avec Zoubof, qui, plus flatté encore, y met plus de complaisance et se montre prodigue de promesses.
Au bout d'un mois, Sémiramis semble à bout de frais. Les compagnons du prince ne sont d'ailleurs pas d'une société également plaisante. L'évêque d'Arras a « l'air et le propos « trop grenadier » . Le chevalier Roll se mêle trop des affaires de la Suisse et de celles de La Harpe. Le comte d'Escars ne trouve pas la table de l'Impératrice digne d'une aussi Grande souveraine et le montre trop. L'heure de la séparation a sonné. Le prince part avec les promesses du favori, qui manquent de le conduire dans une prison pour dettes de la libre Angleterre, avec un peu d'argent qui l'aide à vivre quelque temps en Allemagne et avec la fameuse épée « donnée par Dieu pour le « Roi » , qui, l'année d'après, à Hamm, passe aux mains d'un usurier pour payer les toilettes de madame de Polastron. « Je « ne vous la donnerais pas a , avait dit Catherine en audience solennelle, « si je n'étais persuadée que vous périrez plutôt « que de différer de vous en servir. » Il s'en sert, le pauvre prince, comme il peut et comme il sait.
Calonne, qui vient après, est plus mal reçu. Catherine s'est habituée peu à peu à regarder les Français séjournant dans son empire non plus comme des hôtes, mais comme de nouveaux
sujets, et elle n'entend pas qu'ils se donnent des airs qu'elle ne tolérerait pas chez les autres. L'ancien contrôleur général lui fait d'ailleurs l'effet d'un songe-creux. D'autre part, elle est arrivée en même temps à se départir graduellement de l'esprit de tolérance professé, au début de la crise révolutionnaire, à l'égard du conflit d'idées et de principes qui y paraît. Elle a fini par prendre au naturel les sentiments qu'elle s'est efforcée longtemps de communiquer à ses voisins d'Allemagne, sans les éprouver en aucune manière. Elle n'est pas prête encore à se mettre en marche pour rétablir en France le trône et l'autel, mais elle ressent le besoiu de taper sur quelques Français, et elle passe son envie sur ceux qu'elle a à portée de sa main. En 1795, les salons de Saint-Pétersbourg ne sont plus seuls à recevoir en foule les compatriotes de Calonne; on en voit autant et davantage dans les prisons. Bonneau, ex-consul général de France à Varsovie, s'y trouve depuis deux ans. Un ordre de Sievers, le représentant tout-puissant de Catherine sur les bords de la Yistule, l'a fait enlever une nuit et conduire sans autre forme de procès à Saint-Pétersbourg. Il a pour voisin, dans une casemate de la forteresse de Saint-Pierre et Paul, un compatriote enfermé pour n'avoir pas eu un passeport en règle. Celui-ci devient fou au bout de six mois, est envoyé dans une maison de santé, y guérit, est renvoyé en prison, et, cette fois, tombe dans la folie furieuse. Quand il fait trop de bruit, on le frappe de verges, jusqu'à ce qu'il se taise. Kosciuszko et son aide de camp Niemcewicz le connaissent et trouvent moyen de communiquer avec lui : il a vingt-cinq ans , et s'appelle Forges. Et Voltaire ni d'Alembert ne sont plus là pour intervenir en sa faveur! L'amie des philosophes a disparu également à ce moment : c'est Catherine II tout court qui règne et va tantôt essayer d'emprisonner la France elle-même sous la garde des soixante mille geôliers que Souvorof s'apprête à y conduire.