CHAPITRE V
TARAKANOF (1).
I. Italiens et Italiennes. — Le Piémontais Odart. — Le Napolitain Lascaris — Le baron de Tott. — II. Cagliostro. — La princesse de Santa-Croce. — La duchesse de Kingston. — La princesse Tarakanof.
Évoquer l'image d'une cour, mettre en scène l'entourage d'un souverain du dix-huitième siècle sans y marquer la place de quelques aventuriers serait se rendre coupable à la fois d'oubli et d'invraisemblance. Catherine n'échappe pas à la loi commune : le Piémontais Odart figure parmi ses familiers depuis 1762. Il disparaît après le coup d'État, revient quelques années après, pour conspirer contre la veuve de Pierre III, cette fois, puisque c'est elle qui est sur le trône, a tout juste le
(1) Arapof, Annales du théâtre russe; Archive du prince Vorontsof, YB XXI ; Archive russe, 1877; Bilbassof, Histoire de Catherine II; Fohhehoh, Histoire des émigrés; Karnovitch, Notice sur la duchesse de Kingston, dans V « Antiquité russe », 1877 ; Mémoires de Laveaux, YVeickard, etc. ; Recke >o> def. , Nachricht von der beruchtigten Cagliostro s Aufenhalt in Mittau ; Zotof , Cagliostro, sa vie et son séjour en Russie, dans V « Antiquité russe », XII. Pour l'épisode de la princesse Tarakanof, le document capital est l'ouvrage de M. Pasise, publié en 1867 par la Société de Moscou pour l'étude de [Histoire de l'Antiquité et complété par Brevern en allemand sous le titre : Die Vorgcbliche Tochter der K. Elisabeth. On y trouve les résultats de l'enquête ordonnée à celte époque par l'empereur Alexandre II. M. Ghallemel-Lacour a utilisé en partie ce travail dans une étude publiée par la Revue des Deux Mondes, mai 1870. Une série de documents complémentaires a été publiée depuis dans le premier volume du « Recueil de la Société Impériale d'histoire russe » . Quelques renseignements sont à puiser dans la monographie des Razoumovski publiée dans le « Dix-huitième siècle» , par Vassiltchikof (II, 439 et s.), et dans l'étude de Mielmkof : La princesse Tarakanof, Pétersbourg, 1868. Le livre du prince Lcbomirski : Un drame sous Catherine II, n'est qu'un roman.
temps de s'enfuir et s'efface pour toujours — tué par un coup de foudre à Nice, à ce qu'il paraît. Mais il laisse à Saint-Pétersbourg de la graine de son espèce, car en 1788 Langeron y a affaire à un Italien qui lui ressemble à s'y méprendre. Celui-là s'appelle ou plutôt se fait appeler le comte Morelli, de son vrai nom Rosatti, ex-musicien dans un régiment français. Sa voix, sa guitare et sans doute quelques autres talents lui ont donné accès chez le prince Patiomkine. Au moment où éclate la seconde guerre turque, il est comte, colonel et chevalier de Saint-Georges. Langeron, qui vient d'arriver en Russie avec un passé d'honneur et de gloire, s'y morfond dans l'attente d'une commission qu'on lui a fait espérer auprès de l'armée autrichienne. Il désespère de l'obtenir quand, venant le trouver, Rosatti ou le comte Morelli lui donne à entendre qu'il doit renoncer à se faire employer s'il ne rend visite à M. Altesti. Celui-ci est un aventurier illyrien, secrétaire du favori Zoubof et ministre en second, chargé spécialement d'employer ou de surveiller au besoin les étrangers arrivant en Russie ou y étant déjà fixés. Après quelque hésitation, Langeron s'exécute : « Son antichambre » , raconte-t-il, « dès sept heures du « matin était aussi remplie que celle de Zoubof... J'allai chez « lui après dîner, je le trouvai, je restai cinq minutes dans son u salon et ne lui dis pas un mot de mon affaire. Trois jours « après, j'étais expédié et parti. »
Nous avons eu l'occasion déjà de citer le nom sonore de cet autre coureur d'aventures à qui la protection de Betzki a valu la place de surintendant des Beaux-Arts et de directeur du corps des cadets. Ce faux Lascaris est encore un Italien, fils d'un Napolitain établi comme marchand d'épices dans l'île de Céphalonie et s'appelantCarburi. Son imposture et sa véritable origine se trouvent un jour dévoilées par la femme d'un consul de Raguse envoyé à Saint-Pétersbourg, une vraie Lascaris celle-là. Il importe peu; mais à quelque temps de là le drôle se fait chasser du corps des cadets sous le coup dune accusation honteuse que le chapelain de l'endroit croit devoir porter contre lui. On trouve à l'employer alors dans la police.
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En 1761, parait à Saint-Pétersbourg un frère du baron François de Tott, ce Hongrois dont la carrière diplomatique et militaire au service de la France fut également méritoire. Il accompagne madame Saltykof, femme du ministre de Russie à Paris, que des raisons de santé rappellent dans son pays. Il est bientôt des plus répandus dans les meilleures sociétés de la capitale, obtient de servir comme volontaire dans le « camp n de trente mille hommes réuni en ce moment à Tsarskoïe, partage la tente du favori Orlof et lui doit d'être présenté à l'Impératrice. Malheureusement, il s'endette et s'avise alors d'utiliser ses brillantes relations et 1 uniforme de la cavalerie française qu'il porte, on ne sait trop comment ni pourquoi, en offrant ses services au marquis de Bausset, l'envové français en fonction. Bausset venant à mourir sur ces entrefaites, il caresse un instant l'espoir de lui succéder comme chargé d'affaires, puis se résigne à l'emploi moins glorieux de fournisseur de renseignements aux gages de la légation. Faisant valoir son intimité avec le comte Panine, il obtient une promesse d'appointements assez élevés et le payement de ses dettes, mais le premier ministre de Catherine a vent de ce qui se passe, et, amicalement, conseille au marchand de secrets d'État de passer promptementla frontière. Il lui ouvre même sa bourse pour les frais de ce départ précipité. Dans un mémoire justificatif présenté en 1771 au duc d'Aiguillon, de Tott se défend assez plaisamment du soupçon injurieux d'avoir obéi à des motifs d'intérêt personnel : « Qu'on mette un Russe à la cour de « France, avec le sens commun, un nom, de bonnes manières, « en société avec le premier ministre, en liaison avec les plus a grands des deux sexes; qu'on lui suppose peu d'amour pour « ses glaces (sic) ; qu'il ait huit mille francs de dettes, et qu'on « juge alors s'il sera embarrassé. »
h'Êioile du ISord aurait failli à justifier son nom si son rayonnement européen n'avait pas attiré le plus grand aventurier du temps. Cagliostro met plusieurs mois à se préparer une entrée sensationnelle sur une des scènes les plus en vue qu'il y eût en Europe dans la seconde moitié du dix-huitième siècle. Arrivé à Mittau en février 1779, il y prolonge son séjour, guettant et préparant son public, arrangeant son décor. Il s'est attribué une mission importante de l'ordre maçonnique dont il est appelé à devenir le représentant dans les pays du Nord. Bien accueilli dans la maison courlandaise du comte Medem, bien recommandé et annoncé à grands coups d'habile réclame, il se trouve, en effet, à son arrivée à Saint-Pétersbourg en possession de tous ses moyens ordinaires. Patiomkine, alors au début de sa faveur, va le voir et trouve pour revenir des raisons auxquelles la belle et fascinante Lorenza, qui porte à ce moment le nom de princesse de Santa-Croce, n'est pas étrangère. D'après un des mille on dit qui ont circulé sur les faits et gestes de Catherine, la souveraine serait elle-même intervenue pour faire partir cette rivale, avec une somme de trente mille roubles que la belle aurait refusée après en avoir reçu le double des mains du favori. La légende est peu vraisemblable. Pour se débarrasser de ses rivales, Catherine possédait d'autres ressources, et elle a mis d'autre part trop de bonne humeur à faire, en causant avec Grimm, le récit du séjour dans sa capitale et des prouesses du charlatan :
« Il est venu ici se disant colonel au service d'Espagne et « Espagnol de naissance, faisant entendre qu'il était sorcier, « faisant voir des esprits et les ayant à sa disposition. Quand « j'ai entendu cela, j'ai dit : Cet homme a grand tort de venir < ici; nulle part il ne réussira moins qu'en Russie. On n'y
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« brûle point les sorciers, et, depuis vingt ans de règne, « il n'y a eu qu'une seule affaire où on prétendait qu'il y avait u des sorciers, et alors le Sénat a demandé à les voir, et, lors- « qu'on les a amenés, ils ont été déclarés bêtes et parfaite- » ment innocents. M. Cagliostro cependant est arrivé dans un k moment très favorable pour lui, dans un moment où plu- « sieurs loges de francs-maçons, engouées des principes de « Swedenborg, voulaient à toute force voir des esprits; ils ont « donc couru à Cagliostro qui se disait en possession de tous « les secrets du docteur Falk, ami intime du duc de Richelieu, « et qui lui a fait faire au milieu de Vienne, autrefois, un « sacrifice au bouc noir... M. Cagliostro a produit alors ses « merveilleux secrets à guérison ; il a prétendu tirer de l'ar- « gent vif du pied d'un goutteux, et il a été pris sur le fait « d'avoir versé une cuiller d'argent vif dans l'eau dans laquelle « il a fait mettre ce goutteux. Puis il a produit des teintures « qui n'ont rien teint et des préparations chimiques qui n'ont « rien opéré... Après quoi on a découvert qu à peine savait-il « lire et écrire. Enfin, criblé de dettes, il s'est réfugié dans « la cave de M. Ielaguine, où il a bu autant de vin de « Champagne et de bière d'Angleterre qu'il a pu. Apparem- « ment qu'un jour il a dépassé la mesure ordinaire, car, en « sortant du repas, il s'est accroché dans le toupet du secré- « taire de la maison : celui-ci lui a flanqué un soufflet; les et coups de poing s'en sont mêlés; M. Ielaguine ennuyé et du « frère rat de cave (sic) et de la trop grande dépense de vin « et de bière, et des plaintes de son secrétaire, lui a poliment i« persuadé de s'en aller en kibitha et non par les airs comme « il en menaçait, et, pour que les créanciers ne missent aucun « embarras au passage de cet équipage leste, il lui donna un « vieux invalide pour 1 accompagner avec madame la comte tesse jusqu'à Mittau. Voilà l'histoire de Cagliostro, dans « laquelle il y a de tout, excepté du merveilleux. Je ne l'ai « jamais vu ni de loin ni de près, ni n'ai eu aucune tentation « de le voir... »
La princesse de Santa-Croce, ou plus simplement madame
Cagliostro, semble bien n'avoir été pour rien dans la fin malheureuse de cette expédition manquée. Catherine eut toujours, nous le savons, un parti pris de tolérance exceptionnelle pour les caprices d'amour du plus capricieux et du plus amoureux de ses favoris. Quelques années plus tôt, le futur prince de la Tauride avait soupiré pour les charmes un peu fanés déjà à cette époque d'une autre visiteuse étrangère de même catégorie, ou à peu près, et Catherine ne s'était montrée nullement jalouse. Elle avait même trouvé de l'esprit à la belle charmeuse, genre de compliment dont elle ne fut pas prodigue. Celle-ci était la fameuse duchesse de Kingston, veuve du duc de ce nom, mais femme point divorcée régulièrement d'un premier mari bien vivant et s'appelant plus simplement le capitaine Hervey ; bigame par conséquent et ne comptant plus ses autres aventures galantes, de son nom de jeune fille : Elisabeth Chudleigh, ancienne fille d'honneur de la princesse de Galles. Elle vient à Saint-Pétersbourg en août 1777, accompagnée d'une suite nombreuse et d'un aumônier, l'abbé Séchamp. Elle est présentée à l'Impératrice sous le nom et avec le titre qui lui sont contestés en Angleterre ; elle passe même pour être apparentée à la famille royale; elle est invitée à Tsarskoïe- Sielo et reçoit de toutes manières l'accueil le plus flatteur. Elle donne des bals qui font courir tout Pétersbourg, soit sur son yacht dont les aménagements luxueux éveillent la curiosité et l'admiration universelle, soit dans une maison, une des plus belles de la ville, que l'Impératrice fait mettre à sa disposition. Le yacht ayant éprouvé quelques avaries pendant une tempête, Catherine le fait réparer à ses frais. L'aventurière a eu l'habileté de dire très haut qu'elle est venue uniquement pour se donner la joie et l'honneur de voir la femme la plus extraordinaire des temps présents et passés, et Sémiramis se plaît à l'entendre répéter. Patiomkine fait ostensiblement la cour à la fausse duchesse, et Catherine le laisse faire. Il faut dire que cette nouvelle rivale a cinquante-sept ans et commence à devenir sourde, et, d'autre part, elle paraît jeter plus particulièrement son dévolu sur un secrétaire du favori, Garnovski,
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qui arrive plus tard à s'approprier une partie de sa grande fortune. Car, voulant pousser ses avantages, elle en vient à ambitionner un établissement en Russie avec une place officielle à la cour de Sémiramis, et fait acquisition d'une terre en Estonie. Mais des bruits défavorables commencent à circuler sur son compte, elle juge à propos de s'éloigner pour un temps, et, quand elle revient en 1782, c'est fini : on ne veut plus d'elle ni à la cour ni ailleurs, le favori lui tourne le dos, et Garnovski, auquel elle a donné toute sa confiance, en abuse pour mettre la main sur ses propriétés estoniennes.
IIÏ
Deux années avant la première apparition de l'aventurière, les casemates de la forteresse de Saint-Pierre et Paul avaient vu finir le roman d'une existence féminine bien autrement aventureuse encore, plus mystérieuse aussi, et dontil nous coûte presque d'évoquer le souvenir dans ce chapitre, tant, à travers le fond commun, vulgaire et déplaisant de ce genre d'équipées, il s'y mêle de mélancolique intérêt forçant la pitié et presque le respect. Tout est mystère dans cette figure singulière, qui a un air de fantôme, et dont la légende n'a même pas eu à s'emparer, car elle semble y être entrée de plain-pied en naissant. Elle y a vécu, elle y est morte, et c'est à peine si, en dehors de ce cercle brumeux de données plus ou moins imaginaires et plus ou moins fabuleuses qui l'entoure, il est possible aujourd'hui encore de lui reconstituer une identité et une possession d'état historique.
Son nom? Elle n'en a pas. Dans la légende et même dans l'histoire, elle porte habituellement celui de princesse Tarakanof. Or, non seulement ce nom ne lui a pas appartenu, mais encore il ne semble pas qu'elle ait jamais songé elle-même à se l'approprier, que parmi les masques divers dont il lui a plu de
se couvrir le visage, elle ait jamais revêtu celui-là. Aucune princesse Tarakanof, ni fausse ni vraie, n'a jamais eu une heure d'existence. La légende a confondu, et l'histoire est tombée sur une fausse piste : avec Daragane, nom petit-russien appartenant à des neveux du comte Razoumovski, l'amant d'Elisabeth, on a fait Tarakanof; mais ce dernier nom n'a jamais été porté ni par un aventurier ni par une aventurière quelconque ; il y a encore des Daragane occupant de hautes situations en Russie ; il n'y a jamais eu de Tarakanof, ni dans la forteresse de Saint-Pierre et Paul, ni ailleurs (1).
Son état civil? Elle n'en a pas. Elle a passé, elle passe encore aux yeux de quelques-uns pour une fille d'Elisabeth et de Razoumovoki. De là cette confusion avec les Daragane. En prison, sous les griffes de la torture, dans les affres suprêmes de l'agonie, elle s'est obstinément défendue d'avoir voulu usurper ce titre. Pouvait-elle le faire avec quelque vraisemblance? L'union d'Elisabeth avec le chantre de chapelle petit-russien a-t-elle été féconde? Il y a doute même sur ce point et partage des opinions les plus autorisées.
Une certitude poignante a surnagé longtemps dans ce gouffre trouble et troublant d'énigmes insondables. En 186-4 à Saint- Pétersbourg, et trois années plus tard à Paris, un tableau du peintre russe Flavintski a attiré la foule avec le spectacle terrifiant de la mort d'une jeune et belle femme, enfermée dans un souterrain de la forteresse de Schlûsselbourg, surprise par une crue brusque de la Neva et noyée dans ce cachot. C'était un tableau d'histoire, et la victime, c'était elle, la prétendue princesse Tarakanof. Eh bien non ! il n'y avait encore rien d'historique dans cette exhibition lugubre. Une enquête rigoureuse ordonnée précisément à cette occasion a rétabli, depuis, les faits : l'inondation mise en scène par le peintre a eu lieu en 1777 ; à cette époque, la prétendue princesse Tara-
(1) D'après une des légendes répandues à ce sujet, une autre princesse Tarakanof, qui aurait été la vraie (?), aurait vécu dans un monastère de Moscou sous le nom de Dosifée et aurait survécu à Catherine. Voy. Pylaief, Le passé oublié des environs de Saint-Pétersbourg , p. 528.
kanof était morte depuis deux ans, et elle n'a jamais été prisonnière à Schliïsselbourg.
Qui est-elle alors, l'innomée et l'innomable, dont la sombre destinée a égaré l'imagination des artistes et mis en défaut le savoir des historiens? Qui a-t-elle voulu être du moins? Quel rôle a-t-elle prétendu jouer en réalité ? Mystère et néant encore ! Pas un mot de sa bouche qui aide à soulever le voile, à entamer le secret de sa conscience. A-t-elle été consciente d'ailleurs elle-même? A-t-elle su ce que nous voudrions aujourd'hui savoir? Au nombre de ceux qui attachèrent à la possession de ce secret un intérêt personnel et passionné, figura un jour le duc régnant de Limbourg. La seule réponse qu'il ait obtenue à ses questions pressantes et impérieuses est décevante : « Vous « me demandez la vérité? Vous ne me croiriez pas si je vous « la disais tout entière! Et puis, qu'est-ce que la vérité? « Qu'est-ce que le mensonge ? Dans cette comédie bizarre de « la vie que nous sommes obligés de jouer et dans laquelle « nous n'avons pas le choix de notre rôle, étes-vous capable « de séparer le masque du visage qu'il recouvre? S'illusion- « ner et faire illusion aux autres est notre sort à tous. Tous « nous mentons ! Seulement les uns le font sans ordre et sans « suite, et s'égarent en route; les autres prétendent connaître « leur chemin et marcher droit au but, mentant toujours, mais « mentant avec système. Je veux être de ceux-là. »
La première entrée en scène de l'énigmatique comédienne a lieu à Paris en 1772. On y remarque alors, venant on ne sait d'où, une princesse Aly Emettée de Vlodomir, au nom bizarrement composé de consonances slaves et persanes. Elle est jeune, belle, gracieuse surtout, avec des cheveux cendrés comme ceux d'Elisabeth et des yeux aux couleurs changeantes comme les siens, passant du bleu au noir et donnant eux aussi à sa physionomie ce caractère d'étrangeté, cet air de rêve qui semblent attachés à toute sa personne et à toute sa destinée. Elle a d'excellentes manières et paraît avoir reçu une éducation soignée. Elle se donne ou on la donne pour une Tcherkiesse, nièce d'un grand seigneur persan immensément riche. Elle a
une suite nombreuse, dans laquelle figurent au premier rang deux Allemands : un baron d'Embs, assumant la qualité et l'autorité d'un parent d'âge respectable, et un baron de Schenk, cumulant l'office d'intendant avec celui de confident intime. Bien logée et menant grand train, la princesse se trouve bientôt en possession d'un cercle de relations très étendu. Les étrangers, dont l'affluence est déjà grande alors à Paris, fréquentent en nombre sa maison à côté de quelques Français. L'émigration polonaise, qui commence à ce moment à la suite des premiers malheurs de la République, fournit un contingent considérable et illustre à ses salons. Le prince Michel Oginski, un des plus marquants parmi ces exilés, figure au nombre des admirateurs de la belle Tcherkiesse. Soudain une catastrophe se produit : le parent d'âge et d'apparence respectable est arrêté pour dettes, et il se découvre que, n'ayant pas de quoi faire honneur à ses engagements, il n'a pas davantage droit au nom et au titre qu'il porte. Il n'est pas baron, et son nom véritable est celui d'un riche marchand de Gand dont il est le fils depuis longtemps prodigue. La nouvelle se répand, et il y a naturellement assaut de créanciers à la demeure fastueuse de la princesse ; mais une surprise les y attend : la maison se trouve vide; la princesse a disparu.
Elle reparaît quelques mois après à Francfort, toujours accompagnée d'un nombreux domestique, logeant dans la meilleure hôtellerie de la ville et très entourée. Ses fournisseurs parisiens l'y suivent et ont vite fait de la mettre aux abois ; mais alors un sauveur se présente : c'est le duc de Limbourg, très endetté lui-même, mais possédant des sujets qu'il trouve moyen de mettre encore à contribution, s'offrant généreusement pour couper court aux embarras de la princesse et finissant par l'installer dans son château d'Oberstein. Il prétend, bien entendu, être payé pour ses avances et pour sa galanterie, mais la princesse se montre d'un abord difficile. Il va alors jusqu'à lui offrir sa main; il ne fera pas de mésalliance, car elle a aussi une souveraineté à lui donner : elle a changé de nom et d'origine, et c'est la princesse d'Azov, issue de la puis-
santé maison de Vlodomir et héritière dune principauté placée sous le protectorat de la Russie, qui deviendra duchesse de Limbourg.
L'aventure n'est que banale jusqu'à présent, se confondant avec cent autres semblables dans la chronique du siècle. Faux barons et fausses princesses pullulent alors dans les capitales et même dans les petites villes. La rapidité plus grande des communications et le classement beaucoup plus certain des conditions sociales suffisent à peine aujourd'hui encore à leur barrer le chemin. Au dix-huitième siècle, le télégraphe n'existant pas, Y Almanach de Gotha commençant seulement à paraître depuis 1764, et la diffusion des connaissances géographiques et ethnographiques en étant aussi à ses commencements, l'existence des principautés d'Azov protégées par la Russie est malaisée à contrôler. Il arrive même de nos jours qu'on n'y réussisse pas à temps. En 1772, au château d'Oberstein, la future duchesse de Limbourg peut garder longtemps ses coudées franches. Un moment vient pourtant où la bourse du duc se vidant dune façon désespérée, et les subsides que la princesse d'Azov est à attendre de sa principauté se faisant désirer d'une façon inquiétante, les relations deviennent tendues entre les fiancés, et la confiance qui y avait présidé jusqu'à présent subit une première atteinte. Mais alors le duc de Limbourg se trouve déjà avoir un remplaçant, et c'est à ce moment que le roman de la belle inconnue prend un tournant, par lequel il sort de la trivialité et entre définitivement dans l'histoire.
Le château d'Oberstein est proche de Manheim, où réside depuis quelques mois un autre exilé polonais plus illustre encore que le prince Oginski, le fameux prince Radziwill, qu'une légende — fausse d'ailleurs également — représente promenant à travers l'Europe à cette époque douze statues de grandeur naturelle en or massif, figuration opulente des douze apôtres, qu'il a réussi à enlever de son château de Nieswiez pillé par les Russes, et qui lui sert provisoirement de bourse de voyage. La princesse d'Azov a appris l'existence de
ce voisin et n'a pas tardé à tourner de ce côté ses beaux yeux remplis à nouveau de détresse. Malgré l'absence des douze apôtres imaginaires, le grand seigneur polonais, conservant d'autres débris plus réels d'une royale fortune, est une prise fort désirable. Mais il est défiant, fantasque, et les attraits féminins ont peu de pouvoir sur lui. N'importe ! La grande comédienne qui n'a pas dit son secret au duc de Limbourg a d'autres moyens de séduction que le charme équivoque de son regard bleu et noir. Un brusque changement de décor la fait apparaître sous un jour nouveau. Il n'y a plus de princesse d'Azov; il n'y a plus de principauté de Vlodomir; il y a une orpheline sans nom, ou plutôt portant un nom si illustre qu'il ne peut être dit qu'à voix basse, et qu'il y a danger de mort à en trahir le mystère. Élevée dans un cloître, puis reléguée en Sibérie, elle a été délivrée par les gardiens de sa prison et conduite en Perse. Elle a cependant, dans toutes ses pérégrinations, gardé un coffret dépositaire d'un document qui est à la fois son acte de naissance et sa fortune. Il vaut un empire : c'est le testament d'Elisabeth Ire, impératrice de Russie, léguant la couronne à Elisabeth II, sa fille unique issue de son mariage avec Razoumovski, et Elisabeth II — c'est elle, la châtelaine actuelle d'Oberstein.
Prétendants et prétendantes plus ou moins bien documentés, fils et filles hypothétiques de rois et d'impératrices ne sont pas davantage une rareté au dix-huitième siècle, en attendant les Naundorff du dix-neuvième. N'importe encore! L'imagination de Radziwill s'allume et flambe comme un feu de paille au récit de ce conte prodigieux. Il en est à rêver précisément d'une tentative audacieuse, qui le ramènerait dans sa patrie en vainqueur et en restaurateur des libertés et des droits méconnus de la République. Il songe à passer en Turquie, d'où il prendrait son essor avec le concours des armes ottomanes. De quel appoint serait pour cette expédition l'apparition simultanée dans le camp turco-polonais de la petite-fille de Pierre le Grand ! Or évidemment celle-ci ne demande pas mieux que d'y paraître. Elle suivra le noble exilé à Venise d'abord, où il
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doit mettre la dernière main à ses préparatifs, puis à Constantinople.
Et voici que les sentiments attiédis du duc de Limbourg lui-même se réchauffent au contact de ce nouveau brasier que son énigmatique amie vient de mettre en feu. La jalousie, l'ambition, un restant d'amour sans doute le poussent à de nouveaux sacrifices. Ses sujets sont saignés à blanc, et c'est avec un train digne de son rang que la fille d'Elisabeth arrive à Venise, en mars 1774. De mariage avec le duc il n'est plus question. La future impératrice de toutes les Russies ne peut déroger. Quelques mois se passent en apprêts fiévreux et en fêtes ; puis l'héritière des tzars devance ses nouveaux compagnons àRaguse, où doit avoir lieu l'embarquement. Au moment de la séparation, elle est publiquement saluée et honorée comme la souveraine légitime du grand empire, et renouvelle solennellement, en cette qualité, les promesses que les exilés polonais ont déjà recueillies de sa bouche.
A Ragnse, le rôle ainsi assumé par l'ex-princesse d'Azov s'entoure d'un éclat plus vif encore. Sur la prière de Radziwill, le consul de France Descrivaux cède à la jeune femme sa propre habitation, une délicieuse villa entourée de jardins et de vignobles. Cette charmante demeure devient un centre très recherché, en même temps que le quartier général de la petite armée expéditionnaire qui guette le moment de faire voile pour Constantinople. Le rang auguste réclamé par l'aventurière acquiert de la consistance, et elle en arrive à l'affirmer par un acte décisif : elle écrit à Alexis Orlof, qui se trouve à Livourne avec son escadre. Des bruits mis en circulation ont représenté ce dernier comme disposé à prendre fait et cause pour son frère, le favori, que l'on sait avoir été récemment mis en disgrâce. Une copie du testament d'Elisabeth P lui est adressée, en même temps qu'un oukase signé d'Elisabeth II qui lui intime l'ordre de faire connaître aux troupes placées sous son commandement la volonté suprême de la fille du grand tzar.
Ce n'est qu'une plaisanterie, n'est-ce pas? que le Balafré russe va accueillir en haussant les épaules, et dont la veuve de
Pierre III ne fera que rire. Eli bien, non! Alexis Orlof en réfère à Catherine, et celle-ci, par une lettre datée du 12 novembre 1774, prescrit au vainqueur de Tchesmé de s'emparer à tout prix, par ruse ou par force, de la prétendue petite-fille de Pierre Ier. S'il en est besoin, il bombardera Raguse, pour forcer la ville à lui livrer l'aventurière. Bombarder une ville faisant partie d'un État avec lequel on n'est pas en guerre est chose grave; il faut donc que la souveraine ait attribué à l'aventure elle-même, à laquelle elle a voulu ainsi mettre fin, une gravité singulière. Nous l'avons dit : la fausse héritière d'Elisabeth, si elle en était une, avait un nombre respectable de partenaires battant l'estrade autour des souverainetés européennes, sans qu'on s'avisât de tirer le canon à leur propos. Autre trait significatif : huit ans après ces événements, le marquis de Vérac, étant ministre de France à Pétersbourg, est saisi de la réclamation d'un sieur Marine, sujet français, auquel la princesse de Vlodomir est restée devoir une somme de cinquantedeux mille livres depuis son séjour de quelques mois à Paris, en 1772. Le marquis n'a jamais entendu parler d'une princesse de ce nom; il s'informe, et au premier mot on l'arrête : la princesse est morte, ses créanciers ont été payés, et le sieur Marine l'eût été également plus tôt s'il avait produit sa créance. On va faire droit immédiatement à sa demande. A ce moment, des armateurs français ayant eu à subir dans la Méditerranée, du fait des croisières russes, des dommages dont on leur a promis la compensation, sont en instance, depuis de longues années, pour obtenir le payement sans cesse différé de ces indemnités, et Catherine refuse de faire honneur, à Paris même, aux dettes de Bobrinski ! D'autre part, le marquis cherche à obtenir officieusement, sinon officiellement, quelques renseignements sur cette princesse dont il ignorait l'existence, et il arrive à la conviction que c'était bien une fille de l'impératrice Elisabeth et de Razoumovski (1) !
Mais revenons à notre récit. La réponse du Balafré à la corn-
(1) Voy. ses dépèches de décembre 1782. (Archives des affaires étrangères.)
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munication qui lui est faite par la prétendante tarde naturellement à venir, et Elisabeth II n'a pas le loisir de l'attendre à Raguse, car ses affaires s'y gâtent. Le traité de Koutchouk- Kaïnardji (2 juillet 1774) vient de mettre à néant les espérances de Radziwill et de ses amis. Le projet de voyage à Constantinople est abandonné. En même temps, un accident fâcheux d'ordre plus intime a porté atteinte à la situation de la petitefille de Pierre Ier. Tout en faisant apprécier aux compagnons de l'illustre Polonais, sinon à lui-même, le charme personnel de sa jeunesse et de sa beauté, la princesse avait su jusqu'à présent en conserver le prestige intact. Elle avait réussi à passer pour inaccessible à des hommages vulgaires. Or, une nuit, un jeune cavalier de la suite de Radziwill, Domanski, est surpris franchissant le mur de la villa Descrivaux. Un gardien qui le prend pour un voleur tire sur lui et le blesse. L'affaire fait scandale et jette du froid parmi les camarades de Domanski, déjà déconcertés par des rumeurs inquiétantes transpirant de Paris et d'ailleurs au sujet de la prétendante.
Celle-ci fait preuve de son esprit de résolution ordinaire : brusquement, elle annonce son départ pour Rome De graves intérêts l'appelant dans la capitale du monde chrétien, où va s'agiter le problème de la succession de Clément XIV, servent ingénieusement à colorer sa retraite. Mais, voyageant maintenant sous le nom de comtesse de Pimberg, elle s'arrête d'abord à Naples, où elle fait encore une conquête : celle de Hamilton, l'envoyé d'Angleterre, le futur époux d'Emma Harte, qu'on peut croire prédestiné aux rencontres de ce genre. Tout en recevant les hommages de l'inflammable diplomate et en ne s'y montrant pas insensible, elle prépare la réception qu'elle souhaite trouver dans la ville éternelle. Domanski, qui l'a suivie avec un autre compagnon polonais, Czarnomski, s'y emploie. Elle se hasarde enfin, et, discrètement enfermée dans un palais solitaire de la rive gauche du Tibre, ostensiblement vouée aux bonnes œuvres, elle ne tarde pas à se concilier de nombreuses sympathies, tout en excitant une vive curiosité. Le cardinal Albani, protecteur de la couronne de Pologne, lui témoigne
un respectueux intérêt et s'exalte même à son tour en devenant le confident de projets d'avenir et de vœux de conversion qui ouvrent devant sa piété et son ambition de prélat romain des perspectives éblouissantes. Un Jésuite du nom de Linday, qui a servi autrefois dans l'armée russe, voit la nouvelle venue et affirme reconnaître en elle la femme d'un duc d'Oldenbourg qu'il a fréquenté à Saint-Pétersbourg. Cela ne fait que fortifier la légende qui entoure la mystérieuse princesse. Malheureusement ses ressources s'épuisent. Elle s'aide quelque temps en battant monnaie avec des diplômes de décorations et de dignités limbourgeoises dont elle a fait ample provision; mais les candidats à ces distinctions honorifiques se faisant rares, elle a recours à un dernier expédient : elle fait appel à la générosité de Hamilton. Elle lui écrit une lettre point éplorée, toujours digne au contraire, altière presque, comme si elle accordait une faveur au lieu de solliciter une grâce — et c'est sa perte qu'elle signe : l'homme qui doit la conduire à la prison et à la mort, et qui la guette déjà depuis quelque temps, saisit cette occasion pour entrer en scène et accomplir sa besogne.
La somme demandée à Hamilton étant considérable, celui-ci s'adresse à son collègue de Livourne, John Dick, consul d'Angleterre, et banquier dans cette ville. John Dick, qui est en relations amicales avec Alexis Orlof, prévient ce dernier. Or, le Balafré vient de recevoir les ordres péremptoires de Catherine et s'apprête à les exécuter.
Dans la politique du dix-huitième siècle, le guet-apens est d'usage courant. On ne fait que suivre à cet égard en Russie les errements d'une pratique constante et universelle. L'Allemand Weickard rapporte dans ses Mémoires l'aventure très ordinaire à ses yeux d'un Français, dont il ne sait pas dire le nom, enlevé à la Haye, par ordre du gouvernement russe, conduit à Saint-Pétersbourg et enseveli vivant, pour toujours, dans les oubliettes de la forteresse finnoise de Kexholm.
— C'est un fameux coquin! affirme l'officier chargé de ce coup demain en présentant lui-même sa capture à l'Impératrice.
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— Tu en es un autre bien plus fameux encore, puisque tu as réussi à le prendre, répond Catherine.
Pour dresser l'embûche et y faire tomber la victime, tous les moyens sont bons. On connaît l'aventure plutôt plaisante que tragique du célèbre Beniowsky, échappé du Kamtchatka après y avoir été envoyé par les Russes et circulant en 1772 à Spa avec le manuscrit d'un récit de son odyssée sibérienne, dont il annonce la publication et où la Sémiramis du Nord peut s'attendre à être fort maltraitée. Un agent russe est mis en campagne; il s'assure le concours d'une courtisane célèbre à ce moment sous le sobriquet dAs de pique, dû à un grain de beauté qu'elle montre pour un thaler, et le pauvre Beniowsky en est pour ses frais de littérature : il voit le grain de beauté, mais il perd son manuscrit.
Le traquenard dans lequel la comtesse Pimberg doit tomber est pourtant, dans son genre, quelque chose de rare, un morceau d'art sortant du commun, un chef-d'œuvre d'ingéniosité — et d'infamie. Il est assez curieux d'y voir un Anglais et un Russe agissant de concert et paraissant également affranchis de toute espèce de scrupules, comme de tout sentiment d'honneur ou de pitié. Alexis Orlof et John Dick se donnent la main pour attirer la malheureuse dans un piège affreux. A leur instigation, un banquier anglais de Rome, Jenkins, se présente chez la jeune femme, lui offrant de la part de Hamilton un crédit illimité, en même temps qu'un officier russe lui apporte, au nom d'Alexis Orlof, les déclarations les plus flatteuses qu'elle pût espérer. Le Balafré se dit convaincu de l'authenticité du document dont elle lui a révélé l'existence, très disposé aussi à venger sur Catherine les injures de son frère et ses propres rancunes. Il demande à la prétendante de venir le rejoindre à Pise. En vain l'amoureux Domanski, que la sincérité de sa passion rend sans doute clairvoyant, fait entendre à celle dont il est décidé à partager la fortune bonne ou mauvaise de salutaires avertissements. Elle lui impose silence : elle ira ou sa destinée l'appelle.
A Pise, elle est reçue comme une souveraine. Elle a encore
une fois changé de nom et porte maintenant celui de comtesse Silinska. Orlof se montre prodigue à son égard de témoignages de respect, auxquels il mêle habilement des démonstrations sentimentales. Sous les yeux défiants et inquiets de Domanski, il n'épargne rien pour rassurer et pour étourdir sa victime, faisant succéder aux déclamations irritées contre Catherine et contre son nouveau favori, aux signes expressifs d'un zèle enthousiaste pour la cause de la prétendante et d'une sujétion presque servile déjà à ses moindres volontés, les hommages plus discrets d'une passion qui n'ose s'avouer et à laquelle il a l'air d'associer d'ambitieuses visées personnelles. Il multiplie des fêtes qu'elle est appelée à présider; il l'attire à plusieurs reprises à Livourne, où John Dick fait assaut avec lui de galanterie et d'hospitalité luxueuse. Sans se départir de son attitude de hautaine réserve, elle se laisse peu à peu entraîner sur la pente fatale. Comme pour conjurer ses dernières défiances, il finit par lui déclarer ouvertement son désir et son espoir de partager avec elle l'empire qu'il se propose de lui conquérir; elle se prête à un simulacre de mariage ou de fiançailles dont il prétend célébrer l'événement par un grand spectacle naval, un combat simulé de son escadre dans la rade de Livourne. Pour y assister, elle doit passer à bord du vaisseau amiral. Pour la dernière fois, avant de mettre le pied dans l'abîme, elle reçoit encore et écoute avec dédain les objurgations terrifiées de Domanski. Elle s'embarque : des salves d'artillerie et des cris : « Vive l'Impératrice! » qui lui font illusion saluent son apparition sur le pont du vaisseau, et soudain le voile dont on a artificieusement recouvert ses yeux se déchire : Orlof disparaît; elle se voit entourée de soldats qui ne paraissent nullement disposés à lui prêter hommage; Domanski et Czarnomski, qui l'ont accompagnée, tirent l'épée pour la protéger; ils sont désarmés aussitôt. On l'emmène elle-même et on l'enferme dans une cabine où, quelques instants après, un soldat jette à ses pieds sans mot dire une bague précieuse : celle qu'elle avait cru quelques jours plus tôt donner à un époux. Elle écrit quelques lignes à l'adresse du
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traître; le soldat auquel elle confie ce message revient avec une orange enveloppée d'un papier sur lequel, jouant la comédie jusqu au bout, le Balafré a prétendu dissimuler sa réponse : il se dit prisonnier comme elle et ne pouvant rien pour la secourir. Le vaisseau lève l'ancre, Orlof reste à Livourne, et c'est le vaillant Greigh, mieux fait pour de plus glorieuses besognes, qui est chargé de conduire la captive à Saint-Pétersbourg.
Il la traite avec des égards qui sembleraient bien prouver qu il ne croit pas avoir affaire à une aventurière ordinaire. La cabine où elle est enfermée est celle du capitaine. On lui laisse deux de ses domestiques. À Saint-Pétersbourg, où elle arrive le 12/24- mai 1775, le feld-maréchal prince Galitzine est chargé de l'interroger. Il envoie son premier rapport deux semaines plus tard : la prisonnière y est représentée comme une personne de taille moyenne, maigre, de belle prestance, les cheveux noirs, les yeux bruns, louchant un peu, le nez allongé et busqué, 1 air d'une Italienne, parlant le français et l'allemand, ne sachant pas un mot de russe. Les médecins qui l'ont examinée l'ont trouvée poitrinaire et gravement atteinte. Elle dit se nommer Elisabeth et avoir vingt-trois ans. Elle prétend ne connaître ni sa nationalité, ni le lieu de sa naissance, ni le nom de ses père et mère. Elle a été élevée à Kiel, en Holstein, chez une Française du nom de Peret ou Peran, et baptisée comme Grecque. À neuf ans, on lui a fait quitter Kiel. Une femme née dans le pays et portant le nom de Catherine, et trois hommes, elle ne sai£ dire de quelle nationalité, l'accompagnaient. Elle a traversé la Russie en passant par Saint-Pétersbourg. On lui disait qu'on la ramenait chez ses parents à Moscou. Elle est arrivée ainsi en Perse, à Bagdad, où un riche marchand du nom de Hamet la recueillit dans sa maison . Un prince persan du nom de Hali, qui recevait aussi l'hospitalité de ce Hamet, la conduisit ensuite à Ispahan, l'entourant de sollicitude et même de respect, et lui affirmant qu elle était fille de l'impératrice Elisabeth. Elle a vécu à Ispahan jusqu'en 1769. Elle vovagea ensuite en Europe avec son protecteur, qui lui fit prendre des
vêtements masculins à Astrakan, pour traverser la Russie. Elle a passé encore par Saint-Pétersbourg, mais ne s'y est arrêtée qu'une nuit. Le prince Hali, rappelé par des affaires urgentes dans son pays, la quitta à Londres, en lui laissant des pierres précieuses et beaucoup d'or en lingots. C'est ainsi quelle est venue à Paris comme princesse persane. Elle se défend d'avoir pensé elle-même à envoyer à Alexis Orlof le testament de l'impératrice Elisabeth. Elle a reçu ce document à Piaguse, sans qu'elle sût d'où il venait, avec une lettre lui recommandant de le transmettre au commandant de la flotte russe. Elle a obéi, dans l'espoir d'obtenir des éclaircissements sur l'origine et le but de cette communication. Elle a toujours entendu parler de la naissance et des droits que ce document lui attribuait, mais elle s'est toujours défendue d'y ajouter foi. Orlof a été le premier à l'en convaincre.
Au rapport dont nous venons de résumer la substance, Galitzine joint une lettre de la jeune femme adressée à Catherine. Elle y sollicite une entrevue sur le ton d'une personne qui réclame un droit et qui a moins à recevoir des faveurs qu'à en offrir. Elle écrit : « Je suis dans le cas de faire et pro- « curer de grands avantages à votre empire. Mes démarches « le prouvent. Il suffit que je sois en état dannulé (sic) toutes « les histoires que l'on a tramées contre moi. » Elle signe : « Elisabeth. » — « Voilà une fieffée canaille ! » s'écrie Catherine à la lecture du billet. « L'audace de sa lettre dépasse, à ce « qu'il semble, toute attente. Je commence à croire quelle est « folle. » Galitzine est mis en demeure d'obtenir de la prisonnière une confession plus sincère et plus sérieuse. Tout le monde sait quelle est une aventurière. Ce quelle a de mieux à faire par conséquent est d'entrer dans la voie des aveux, en commençant par dire qui lui a fait jouer cette comédie. Les aveux se faisant attendre, la souveraine prend les devants en procédant à une enquête personnelle qui lui fait acquérir la conviction que l'inconnue est fille d'un aubergiste de Prague. C'est de Gunning, l'envoyé anglais, qu'elle dit tenir ce renseignement. Dans ses dépêches au Foreign Office, Gunning
parait moins bien informé. Il se déclare pourtant persuadé que la dame est en effet une aventurière et une comédienne qui a même assez mal appris sa leçon. Il traite d'ailleurs l'affaire assez légèrement.
Au bout d'un mois et d'un second rapport, Galitzine est moins avancé. Quand on lui a parlé de l'aubergiste de Prague, la prisonnière a déclaré que si elle connaissait l'inventeur de cette fable, elle lui arracherait les yeux. Elle n'a jamais mis les pieds dans cette ville. Domanski, interrogé à son tour, n'a pu fournir aucune indication. Il s'est dit prêt à passer le restant de sa vie en prison si on lui permettait d'épouser la jeune femme. Quand on a parlé à celle-ci de ce mariage, elle a répondu que Domanski était un fou qui ne savait même pas parler les langues étrangères et qui n'avait jamais été traité par elle que comme un domestique. Le feld-maréchal a épuisé en vain tous les moyens pour l'amener à composition, en y comprenant la privation de la nourriture et des autres nécessités de la vie. Des hommes qui ne quittent pas jour et nuit la prisonnière ont en vain essayé de surprendre chez elle un moment de défaillance et de lassitude dans le rôle qu'elle s'est imposé. Elle a encore demandé à écrire à l'Impératrice. Le billet, sans signature cette fois, est d'un langage plus humble. Elle supplie la souveraine de lui pardonner si elle l'a offensée sans le savoir, de l'entendre et d'être son « juje » (sic). Elle ajoute que « son état fait frémir la nature » .
Seule la maladie de poitrine signalée chez l'infortunée au début de l'enquête fait de rapides progrès. On lui amène un prêtre. Mais il entreprend, lui aussi, de la confesser au sujet de son rôle et de ses aventures, et aussitôt elle l'écarté d'un geste et d'un mot qui scellent sa destinée : « Dites la prière « des morts, c'est tout ce qui vous reste à faire ici. »
Elle meurt le -i décembre 1775 dans la forteresse de Saint- Pierre et Paul. Un peu avant, Alexis Orlof avait écrit à l'Impératrice pour la prévenir qu'il serait peut-être obligé de quitter le commandement de sa flotte, à raison de l'indignation que l'enlèvement de la fausse Elisabeth avait provoquée contre
lui en Italie. Sa vie n'était plus en sûreté dans le pays. Pourtant une lettre de la main de Catherine, datée du 22 mai 1775, avait donné une approbation entière à sa conduite. Nous avons eu plusieurs fois l'occasion de le constater : la veuve de Pierre III fut par état portée à l'indulgence à l'égard des aventuriers ; mais il ne fallait pas qu'ils se jetassent en travers de sa propre aventure, au point d'en compromettre le succès si avantageux pour elle et pour la Russie^