‹ Autour d'un troneChapitre 17 sur 40 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. Les premiers successeurs de Grégoire Orlof. — Le soldat, le barbare et le ténor. — Vassiltchikof, Zoritch et Korssakof. — Importance politique des choix faits par Catherine. — La revanche du parti aristocratique. — Essais d'éducation. — La bibliothèque du favori. — II. Un élève appliqué. — Catherine dans l'emploi de secrétaire. — Les goûts artistiques du beau Lanskoï.

— Sa mort. — L'amante inconsolable. — Les consolations. — Iermolof. — Jeunesse éternelle. — III. Mamonof. — Triomphe de l'influence française.

— Un homme de cour accompli. — h'habit rouge. — Les jalousies du favori.

— La trahison. — Un drame au palais d'hiver. — Mademoiselle Chtcherbatof.

— Le mariage. — Le repentir de l'infidèle. — L'éternelle illusion. — L'avènement de Zoubof.

On me fera grâce du soupçon injurieux de vouloir chercher dans ce chapitre un intérêt autre que celui, purement historique, dont se réclame toute cette étude. Je ne puis faire que Grégoire Orlof et ses émules n aient existé dans l'histoire de Catherine, pas plus que je ne saurais retrancher madame du Barry de celle de Louis XV. Vouloir cacher ses favoris serait

(1) Barssoïkof, Notice biographique sur Zoritch, dans 1' « Aurore", 1871; Choubisski, Est/uisses historiques; Chrapowicki, Journal; Correspondance politique aux Archives du Ministère des affaires étrangères de France ; Correspondance de Catherine, dans le « Recueil de la Société Impériale d'histoire russe » ; Correspondance de Bezborodko, dans le même « Recueil », XXVI; dans « l'Antiquité russe », 1873, et daus 1' ■■ Archive russe», 1874; Documents dans le « Recueil de la Société Impériale d'histoire russe » , XIX, et dans I' « Archive

d'ailleurs aller directement contre le vœu de la grande souveveraine, car elle n'a jamais songé elle-même à le faire; elle a prétendu qu'on les vît et même qu'on les admirât. Nous n'irons certes pas jusqu'à l'admiration; mais les perdre de vue en les traitant de quantité négligeable serait offenser notoirement la vérité historique : ils sont trop gros; ils tiennent trop de place; jeter sur eux le voile destiné aux hontes trop avilissantes de notre pauvre humanité serait offenser encore Catherine ellemême en ravalant leur rôle à un niveau trop dégradant pour elle et pour eux. En 1775, écrivant à l'Impératrice et faisant allusion dans sa lettre aux bruits qui donnent, déjà! un successeur à Patiomkine, Sievers ne craint pas de formuler en toute liberté les vœux et les espérances qu'il attache au choix du nouveau favori. Il voudrait qu'il n'eût aucune influence dans les choses du gouvernement. C'est ce que Catherine ne voulut précisément jamais. Elle a tenu à ce que, élus de son cœur, ou même simplement compagnons de ses plaisirs, ils eussent non seulement dans sa vie, mais encore dans celle du pays soumis à ses lois, une part plus large et plus haute. Et c'est comme cela que quelques-uns d'entre eux ont figuré déjà dans ce volume avec un rôle, qui n'est pas, on a pu en juger, de ceux qu'on peut légitimement dérober à l'histoire. Ce sont les plus intéressants. On trouvera, je l'espère, que les autres le sont encore assez.

Ils sont loin d'ailleurs de se ressembler. Il y a du premier au dernier une variété et une gradation de traits ou tout au moins de nuances fort curieuses à observer, car elles sont révélatrices d'une modification correspondante dans les goûts, les instincts, les habitudes de Catherine, sinon dans ses façons de penser et de sentir. Et c'est ainsi que leur histoire rentre dans celle du développement intellectuel et moral de la femme extraordinaire qui les a eus pour compagnons, c'est-à-dire

russe», 1872, 1874,1880; Marris, Diaries; Kotzerue, Réfutation de Castéra; Korssakof, Notice sur Zoritch, dans 1' « Archive russe», 1879 ; Mémoires de Castéra, de Dolgoroukof, d'Engelhardt, de Garnovski, de Masson, de Méhée de la Touche, de Ribeaupierre, de Weickardt, etc. ; Mechtcherski, Notice biographique sur Zoritclt, dans 1' « Archive russe » , 1879.

directement dans notre sujet. Négliger ces détails serait renoncer de parti pris à faire de la psychologie en s'occupant du passé, ce qui est peut-être la façon la plus intéressante de s'en occuper.

Avec les Orlof, Patiomkine et les Zoubof, dont nous avons parlé déjà dans un autre chapitre de ce volume, nous devons laisser aussi de côté dans celui-ci les élus de la première heure : les Tchernichof, Saltykof et Poniatowski qu'un volume précédent a fait connaître à nos lecteurs et qui, amants de la grandeduchesse, n'eurent pas auprès de l'Impératrice le titre et le rang classiques de favoris. Ceux-ci n'entrent en scène qu'après le coup d'État de 1762 avec Grégoire Orlof. Après lui, la liste est longue, et nous n'avons pas la prétention de l'épuiser, mais il suffira pour le but que nous poursuivons d'une brève indication des principaux titulaires.

Le premier en date est simplement et vulgairement le premier venu, l'homme qui passe sous une fenêtre et auquel on fait signe, le soldat tiré du rang.

« Un lieutenant de gardes à cheval, nommé Vassiltchikof, « que le hasard avait fait envoyer à son tour au printemps à « Tsarskoïe-Sielo,... s'est attiré l'attention de la souveraine, « sans qu'on ait pu s'en douter auparavant, puisque ce n'est « pas un homme d'une figure distinguée, ni qu'il ait jamais « cherché à se faire remarquer et qu'il est peu connu dans le « monde. La première marque que Sa Majesté Impériale lui :< ait donnée de ses bonnes grâces, c'était lorsqu'elle quilta

< Tsarskoïe-Sielo pour se transporter à Peterhof : elle lui •t envoya alors une boite d'or, en lui faisant dire que c'était « pour avoir tenu un si bon ordre parmi sa troupe... On

< en parla comme dune chose qui n'était d'aucune consé- « quence. Les assiduités de cet officier à Peterhof, le soin de .< se trouver partout au passage de l'Impératrice, une espèce « d'empressement de cette princesse de chercher à le distinct guer dans la foule , beaucoup plus d'aisance et de gaieté « qu'elle a depuis le départ de son ancien favori, la mauvaise « humeur et le mécontentement des parents et amis de ce

« dernier, enfin mille autres petites circonstances ont fait « ouvrir les yeux aux courtisans. »

C'est en ces termes qu'à la date du 3 août 1772, le baron de Solms fait part à Frédéric II de la grande nouvelle. Un mois après, il écrit encore :

« J'ai vu présentement ce M. de Vassiltchikof et je l'ai n reconnu pour l'avoir rencontré auparavant assez souvent à « la cour, où il était confondu dans la foule. C'est un homme a de moyenne taille, à peu près de vingt-huit ans, noireau :< (sic) et assez bon visage. Il a été toujours fort poli envers

< tout le monde et a eu un maintien fort doux, mais timide,

< et il le conserve jusqu'ici. Il paraît qu'il est embarrassé du « rôle qu'il joue... Généralement tous ceux qui appartiennent « à la cour désapprouvent cette affaire. Elle cause parmi eux, « parmi la famille et les amis du comte Orlof et parmi les « domestiques de la chambre, les valets et les femmes de « chambre de l'Impératrice une grande émotion. On les voit » abattus, pensifs, mécontents. Ils étaient tous familiers avec « le comte Orlof; il les favorisait; il les protégeait. Vassilk tchikof est inconnu; on ne sait pas encore s'il aura du crédit, « comme l'autre, et comment et pour qui il l'employera. « L'Impératrice est de la meilleure humeur du monde, tou- « jours gaie et contente, et ne respire que fêtes et plaisirs. »

Catherine a quarante-trois ans à cette heure, et Grégoire Orlof, on le sait, se trouve en Moldavie, ne se doutant de rien. La désapprobation dont l'installation du nouveau favori est l'objet, et dont la souveraine paraît prendre si gaiement son parti, s'étend jusqu'au corps diplomatique : le ministre anglais Gunning a des paroles sévères pour ce nouveau caprice de la Tsarine, où il aperçoit une flétrissure pour un caractère si généralement et si justement admiré à d'autres égards. D'ailleurs, préparée par Panine , favorisée par Bariatinski , cette petite révolution de cour, si insignifiant qu'en soit en lui-même le principal bénéficiaire , a une signification politique : c'est la revanche du parti aristocratique que la présence du parvenu Orlof aux côtés de l'Impératrice a longtemps mis en colère.

Issue des anciens boïards et confondue autrefois avec celle des Tolstoï, la famille de Vassiltchikof est d'origine illustre; en 1575, elle a donné une tsarine à la Russie. Revanche précaire et de courte durée : la place occupée pendant dix ans par le beau Grégoire et par ses quatre frères est trop grande pour que le nouveau venu puisse la remplir. Il ne fait qu'y passer, frayant la voie à un autre successeur de taille mieux assortie. Patiomkine paraissant, il disparaît. Saltavit et placuit. Richement doté, il se marie, paraît-il, et se trouve fort heureux en ménage.

En 1776, profitant d'une imprudence de Patiomkine qui le tient éloigné pendant quelques semaines de Saint-Pétersbourg, Panine, agissant de concert cette fois avec Orlof, réussit à faire triompher un nouveau candidat, d'un type très différent. Ukrainien d'origine et ayant commencé par être souffleur au théâtre de la cour pour devenir ensuite directeur de la chancellerie secrète du feld-maréchal Roumiantsof, gouverneur de la Petite-Russie, Zavadovski est un homme intelligent, instruit, rompu aux affaires. C'est ce qui le rend surtout redoutable au futur conquérant de la Crimée. Celui-ci met un an à se débarrasser du rival sérieux qu'on lui a ainsi opposé. Il y parvient en faisant la découverte de Zoritch.

C'est le seul étranger parmi les élus de la faveur impériale. Encore est-il d'origine slave — serbe ou croate. Un Courlandais, Manteuffel, passe pour avoir été invité à occuper le poste si envié, nous ne disons pas si enviable, et pour avoir refusé l'invitation. Mais Catherine semble avoir eu généralement la volonté et la sagesse de n'y installer que des Russes. Les souvenirs laissés par Biihren la conseillaient sans doute en ceci. Fils d'un lieutenant-colonel au service de la Russie, l'avant servi lui-même pendant la guerre de Sept ans avec le grade de lieutenant, puis pendant la première guerre turque avec le grade de major, Zoritch est déjà un homme d'âge mûr. Catherine n'en viendra que plus tard à les prendre presque sur les bancs des écoles. D'ailleurs, quoique ayant traversé de redoutables épreuves, subi plusieurs années de captivité chez les Turcs et connu le bagne de Constantinople, il reste à près de

quarante ans, au témoignage de tous les contemporains, un spécimen accompli de beauté et de vigueur masculines. Méhée de la Touche, qui le voit dix ans plus tard, dans sa retraite, en parle en ces termes :

a C'est un homme de cinq pieds six pouces, fait à peindre. « Je crois qu'il approche de la cinquantaine, mais ses yeux « sont encore charmants et ses manières pleines de grâce. « Quoiqu'il ne manque pas d'esprit naturel, sa conversation « n'est pas infiniment piquante... Il me répéta souvent qu'au- « trefois il était un barbare, et que sa dame avait fait de lui un K tout autre homme. Il me parla beaucoup du temps de sa ;< faveur et me cita, les larmes aux yeux, des traits de bonté « dont sa dame l'avait honoré. »

C'est un barbare, en effet, mais que Catherine se donne déjà la peine de dégrossir, préludant à des essais beaucoup plus développés d'éducation intime, où ses goûts scientifiques et littéraires en même temps que ses instincts contrariés de maternité chercheront bizarrement à se satisfaire. Zoritch manque encore de jeunesse et de docilité pour s'y prêter convenablement. Et, malheureusement pour lui, les progrès de son orgueil devancent ceux de son intelligence et de son savoir. Nommé comte en janvier 1778, il affecte de ne pas porter ce titre qu'il juge indigne de son rang. Il veut être prince comme Orlof et comme Patiomkine. Il n'en faut pas davantage pour engager ce dernier à se mettre en quête d'un nouveau titulaire du redoutable emploi provocateur d'ambitions démesurées. Après quelques tâtonnements et quelques tentatives malheureuses , où paraît d'abord un Persan , doué d'avantages physiques extraordinaires — les exotiques figurent en nombre, on le sait, dans la suite du fastueux gardien de sérail que Catherine s'est donné — puis le ministre de la police, Arharof, et enfin Zavadovski lui-même, l'ex-favori, agréé comme pis aller, l'homme de la situation est trouvé : c'est un simple sergent dans le régiment de hussards de la garde, qui se nomme Korsak.

Zoritch ne se laisse pas, il est vrai, congédier sans quelque résistance. Il parle de couper les oreilles à tous les hussards

qui voudraient le déloger de sa place. Il va jusqu'à provoquer en duel son ancien protecteur; mais Patiomkine refuse de se battre, et Catherine elle-même intervenant dans la bataille, le congé du Serbe devient promptement un fait accompli. Sa faveur a duré onze mois (1777-78). Il s'en va avec environ quatre cent mille livres de rente et le domaine de Chklof en Russie Blanche dont le revenu est double. C'est encore la Pologne qui paye les frais de cette impériale pension de retraite. Après un séjour de quelques années à l'étranger, le retraité s'établit définitivement dans cette terre qui ressemble à une principauté. Il y vit presque en souverain, avec une cour nombreuse, un théâtre où l'on joue des opéras français et des ballets italiens, et une dépense proportionnée. Il y fonde la fameuse école militaire, où deux cents jeunes gens sont élevés à ses frais, mais qui périclite souvent, les fonds destinés à son entretien se trouvant absorbés par le gaspillage effréné auquel se livre F ex-favori. En une nuit, il perd cinquante mille roubles gagnés par un prince Volkonski.

En 1780, allant à Mohilef à la rencontre de Joseph II, Catherine s'arrête à Chklof. Pour l'y recevoir, Zoritch rebâtit de fond en comble le superbe château qu'il y possède, et, attention délicate, il fait place dans le nouvel édifice à une reproduction de la chambre à coucher du Palais d'Hiver dont il a conservé un fidèle souvenir. Nous ignorons si, pour l'entière exactitude de la mise en scène, il est admis à en faire les honneurs à son auguste visiteuse. Mais il dépense soixante mille roubles en porcelaine de Saxe, à laquelle Frédéric fait paver un double droit d'entrée et de sortie, au passage de ses Étac , pour punir le favori de ne l'avoir pas achetée à Berlin.

En 1783, le châtelain de Chklof, dont les affaires sont de plus en plus embarrassées, se trouve soupçonné de prendre part à une fabrication de faux assignats, que l'on découvre dans le voisinage de sa résidence. Il réussit à s'innocenter, reparait même à la cour après la mort de Catherine et y figure jusqu'en 1799, date de sa mort.

Dans la série que nous venons de parcourir, Zoritch était le

beau mâle par excellence; Korsak, c'est le ténor. Écrivant à Grimm le 7 mai 1779, Catherine se dit assurée que le souffredouleur ne pourrait s'empêcher de pleurer s'il l'entendait chanter, comme il a fait en écoutant la Gabrielli, prima donna célèbre, fille d'un cuisinier du prince Gabrielli, dont elle a jugé à propos d'emprunter le nom pour parcourir les capitales européennes, y compris Saint-Pétersbourg, où ses roulades ont laissé d'ineffaçables souvenirs, autant que sa liaison avec un haut personnage de la cour, le sénateur Ielaguine, le même qui eut le triste privilège de donner l'hospitalité à Caglîostro. Cette fois, il se démet le pied en voulant faire des pirouettes sous les yeux de la belle chanteuse. Le règne du nouveau favori fait époque dans les annales de l'art musical en Russie. Pour lui servir de partenaires, les premiers artistes de l'Italie sont conviés sur les bords de la Neva : l'illustre Corilla Olimpica, l'amie d'Alexis Orlof, v vient mêler les accents inspirés de ses improvisations poétiques à la voix mélodieuse du beau chanteur; le violoniste Nadini, très apprécié en France où il ira mourir en 1799, est admis à l'honneur de l'accompagner, et Catherine écrit encore à son confident : « Savez-vous que nous devenons « plus art, science, musique, etc., que jamais... Je n'ai jamais k vu personne plus réellement goûter tous les sons de l'har- « monie que Pyrrhus, roi d'Épire. »

Pyrrhus, roi d'Épire, c'est Korsak ou Korssakof, ainsi qu'on se plait à l'appeler maintenant. Catherine a eu toujours le goût des sobriquets, sans qu'il soit possible la plupart du temps de deviner aujourd'hui le sens de ces travestissements. Aucun trait apparent de ressemblance ne semble rapprocher le successeur de Zoritch du fameux conquérant de la Macédoine. Korsak paraît avoir été son vrai nom, appartenant aune famille polonaise très ancienne, très honorablement représentée aujourd'hui encore, mais n'ayant jamais affiché de prétentions à une origine particulièrement illustre. Après lélévation du favori, ce nom russifié par la terminaison of, apparemment pour ménager les susceptibilités de l'amour-propre national, se trouve associé à une généalogie fabriquée de toutes pièces et

débutant par ces mots : « Sans remonter plus haut, commen- « çons par Hercule. .. » Il y avait bien des Korssakof en Russie, connus dès cette époque, mais n'ayant rien de commun ni avec l'amant de la belle Ompbale ni avec celui de Catherine. L'histoire en connaissait un du moins, vice-gouverneur d'une province quelconque en 1715 et condamné au knout pour des méfaits d'ordre privé. Ce n'était point un parent du favori.

Nommé général aide de camp, chevalier de l'Aigle polonais, chambellan, comblé d'honneurs et de cadeaux, à 1 ordinaire, Korsak ou Korssakof s'appliqua à justifier ces libéralités : il était déjà artiste, il voulut être savant. Un libraire fut chargé de lui constituer une bibliothèque.

— Quels livres Sa Seigneurie souhaiterait-elle posséder?

— Vous savez bien ! De gros volumes en bas et de petits volumes en haut, comme chez l'Impératrice.

Il profitait, comme on voit, le beau jeune homme, et ses après-midi passés en téte-à-tête avec la souveraine, au milieu des collections précieuses de l'Ermitage, n'étaient pas perdus. Par malheur, il avait une santé faible, en arrivant bientôt à cracher le sang; le cœur faible également : un jour la souveraine le surprenait dans les bras de sa meilleure amie, la comtesse Bruce, qui, elle aussi, se piquait d'aimer les artistes. Une porte ouverte mal à propos révélait à Catherine cette communauté de sentiments. On soupçonna Patiomkine de n'y avoir pas été étranger. Peut-être trouvait-il l'occasion bonne pour jouer un tour à son éternel ennemi le feld-maréchal Roumiantsof, dont la comtesse Bruce était sœur. Peut-être jugeait-il simplement que le favori avait duré assez longtemps. Il durait depuis quinze mois et coûtait à Catherine environ un million de roubles : les ténors ordinaires sont à un prix inférieur, même aujourd'hui. La comtesse Bruce fut reléguée pour quelque temps à Moscou, où le favori disgracié la suivit et où il vécut tranquillement jusqu'à un âge avancé. Catherine eut toujours des égards pour ses faiblesses passées, trouvant sans doute que c'était un moyen de faire qu'on en eût pour les nouvelles.

« Je ne m'attendais pas à voir taxer ma lettre à l'historien « de la nature de chef-d'œuvre. Il est vrai que le général « Lanskoï me disait qu'elle était charmante; mais tout jeune « homme, quelque tact qu'il ait, s'engoue aisément, et surtout « une âme chaude comme la sienne. Or, pour savoir ce que « c'est que ce jeune homme, il faut que vous sachiez le mot « du prince Orlof à son sujet à un de ses amis : « Oh! dit-il, « vous verrez quel homme elle en fera! Gela gloutonne tout. » « Il a commencé par gloutonner les poètes et les poèmes « dans un hiver, plusieurs historiens dans un autre. Les « romans nous ennuient, et nous gobons le goût dans Algarotti « et consorts. Sans avoir étudié, nous avons des connaissances « sans nombre, et nous ne nous plaisons que dans la compati gnie de tout ce qu'il y a de meilleur et de plus instruit, u Outre cela, nous bâtissons et nous plantons, nous sommes « bienfaisant, gai, honnête et rempli de douceur. »

Ces lignes où l'on a reconnu le style de Catherine, celui de ses conversations épistolaires avec Grimm , sont du mois de juin 1782, et, en faisant allusion à une lettre récemment envoyée par elle à l'adresse de Buffon , la souveraine y rend compte au « souffre-douleur » des progrès déjà accomplis par le nouvel élève qu'elle s'est choisi. Celui-ci donne évidemment de meilleures espérances. Dans le livre où il a pris, assez maladroitement la défense de Catherine et de son entourage contre « l'ouvrage dégoûtant de Masson » , Kotzebue est injuste pour ce jeune homme : « M. Lanskoï était l'homme le plus ignorant « de la cour de Catherine, et l'Impératrice elle-même rougissait « quand il lui adressait la parole. » Il faut s'entendre. Au moment où Catherine jeta les yeux sur lui, le favori n'était sans doute pas, à vingt-deux ans, ni plus ignorant, ni plus

instruit que la plupart des chevaliers-gardes, ses camarades. Mais les Tchernichof et les Orlof avaient déjà appris à Catherine, vingt ans plus tôt, à ne pas être trop exigeante à ce sujet, et sa cour ne fut jamais ni ne prétendit être un bureau de savoir. De bonne petite noblesse, Lanskoï avait sans doute l'éducation commune à la plupart des familiers de la souveraine : il devait savoir lire et écrire en russe, ou à peu près, et dire quelques mots en français. Lorsque Catherine s'avisa, en 1784, de le faire correspondre avec ses amis littéraires de l'Occident, elle dut lui servir de secrétaire. Les lettres du favori à Grimm, datées de cette année, sont, du premier au dernier mot, de la main de l'Impératrice. Nous n'y perdons pas sans doute. En voici quelques échantillons :

« Vous voyez, Monsieur, — c'est Lanskoï qui est censé « écrire en dictant à Catherine, — de quel secrétaire je me « sers; il dit que le mien était sot comme un pot; pour moi,

< bonnement je crois que c'est jalousie du métier qui fait ainsi « parler les gens. Je serai fort content de celui-ci lorsqu il « écrira plutôt mes idées que les siennes. »

Dans la lettre suivante, le favori annonce au « souffredouleur » l'envoi de cinquante mille roubles destinés à l'achat du cabinet de tableaux mis en vente par le comte de Baudoin, et il ajoute :

« S il en fallait plus que cela, le restant ne manquera pas « de suivre, dès que la nouvelle en viendra à votre très humble « serviteur ou à son secrétaire dont vous n'ignorez pas le ;i nom, Monsieur, ni l'écriture non plus, à ce qu'il m'assure. « Ce secrétaire est, comme vous savez, un fort bon et doux a personnage, dont je suis bien aise de dire du bien en passant,

< d'autant plus volontiers qu'il fait assez exactement son ■•<■ devoir; qu'il est assidu, alerte, gai et tout à fait bon diable ; " qu'il me sert sans gages de sa plume et quelquefois plus « que je ne veux de son conseil. Il m'a dit que vous le trou- « viez un original plaisant. »

Une seule lettre portant la date du 31 mai 1784 est de l'écriture de Lanskoï lui-même, très correctement rédigée, mais

courte et insignifiante : le devoir d'un élève qui s'applique à bien faire. « Il s'appliquait, il profitait » , écrira en effet Catherine au lendemain de sa mort. Il prenait des leçons de français d'un chevalier de Serres avec lequel il était lié avant son élévation. Celui-ci racontait volontiers que la fortune de Lanskoï, à la veille du jour qui en avait fait le plus opulent seigneur de la Russie, consistait en cinq chemises. Une nuit, se trouvant sans gîte, le chevalier-garde était venu frapper à la porte de son ami. De Serres crut assez faire en le laissant coucher à côté de son lit sur le plancher de sa modeste chambre d'émigré en quête de fortune. Quelques semaines après, occupant au Palais d'Hiver le magnifique appartement destiné aux élus, Lanskoï fit venir son hôte de tantôt, le traita fort bien, lui donna à souper, manifesta l'intention de le garder auprès de lui jusqu'au lendemain matin, se coucha et engagea le Français à en faire autant — sur le plancher également. De Serres dut s'exécuter et fit assurément de mauvais rêves.

Non content d'apprendre le français , le favori cherchait aussi évidemment à se donner le goût des belles choses dont il voyait que Catherine aimait à s'entourer. « Il pensait s'évanouir » , s'il faut en croire Catherine, en apprenant que Grimm avait laissé échapper, sans l'acheter pour lui, une collection précieuse de pierres antiques. C'était, à ce qu'il semble, un jeune homme insignifiant, mais d'un commerce agréable. Découvert et désigné au choix de la souveraine par Pationikine toujours, il avait aux yeux de ce dernier l'avantage de ne point révéler de prétentions étrangères à ses attributions spéciales. Naturellement indolent, il décourageait même les vues ambitieuses que Catherine concevait pour lui. Une participation quelconque aux affaires d'État répugnait à sa paresse, peutêtre aussi à son bon sens. Sa maitresse devait se contenter pour lui de l'éclat extérieur des dignités décoratives. Elle le faisait — comme les autres d'ailleurs — général, chambellan, chef de son régiment de cuirassiers, grand-croix de Y Étoile polaire; elle écrivait à Chrapowicki pour( s'informer si le fameux Livre d'or de la noblesse russe, la Barhalnaïa Kniga

(livre de velours), ne disait rien de ses aïeux; et en argent, palais, terres et diamants elle lui donnait la somme énorme de sept millions de roubles (environ trente-cinq millions de francs). De ce côté, point de refus de sa part. Le beau jeune homme avait ses travers : il aimait l'argent. Il aimait aussi la boisson : les mémoires du temps ont conservé la recette d'un punch de son invention, mélange de vin de Tokay, de rhum et de jus d'ananas dont il abusait fréquemment. Il possédait aussi une famille gênante, des frères terribles dont il est souvent question à cette époque dans la correspondance de Catherine avec Grimm. La souveraine les faisait voyager à l'étranger et veillait à ce qu'ils n'y fissent pas trop de sottises, le favori lui-même ne s'en occupant guère, très insouciant à cet égard aussi, nullement incliné au népotisme. Le fardeau tombait principalement sur les épaules du « souffre-douleur » impérial, qui s'en trouvait parfois accablé. En 1782, il faisait intervenir les autorités françaises pour arrêter à Bar-Ie-Duc un de ces frères malencontreux et le séparer, en le mettant en prison, d'une femme à laquelle il s'était acoquiné. Les archives du ministère des affaires étrangères ont conservé la trace de ce roman.

En 1784, la faveur de Lanskoï dure depuis quatre ans, et, contrairement à toutes les prévisions, elle ne parait pas près de finir : Patiomkine est toujours satisfait de lui, et Catherine l'idolâtre. Mais une maladie foudroyante terrasse ce beau corps : une fièvre scarlatine, avec complication d'angine, l'une et l'autre agravées par l'épuisement d'un organisme artificiellement surexcité et soutenu depuis longtemps. Les Mémoires du médecin allemand Weickardt, un de ceux qui l'ont soigné, contiennent h cet égard des indications brutalement instructives. Peut-être cependant le docteur s'est-il vengé des mauvais traitements qu il eutà subir de la part du malade. Lanskoï plaisanta sa bosse, déclara qu'il ne pouvait souffrir la vue de son nez énorme et se moqua de ses médicaments. Assise sur le lit de son amant, Catherine s'amusait de ces boutades. En fait de science médicale, nous le savons, elle était plutôt élève de Molière que de Voltaire, et elle se refusait

à admettre la possibilité d'un danger sérieux pour une santé quelle avait lieu de croire si vigoureuse. « Vous ne savez pas quelle forte nature il a » , répétait-elle à Weickardt. L'Allemand hochait la tête, faisant à part lui la réflexion que la poudre de cantharides pouvait bien passer pour une force de la nature, mais une force destructive. Tout en repoussant les soins de Weickardt, Lanskoï acceptait ceux de son médecin ordinaire, le Russe Sobolevski, et ceux d'un valet de chambre habituellement ivre qui lui versait à la dérobée de grandes lampées de vin. Sa gorge était en feu, et il ne permettait pas qu'on y touchât. Mais le mal faisant des progrès et s'attaquant à une autre partie du corps, vite il faisait appeler un chirurgien et subissait des applications de blanc de céruse : cette fois, déclarait-il, son avenir était en jeu. C'est du moins ce que raconte Weickardt.

Un étouffement l'emporta le 25 juin 1784. Nous avons raconté ailleurs la douleur de Catherine. Alexandre Vorontsof, qui n'est guère suspect de partialité en faveur de la souveraine et qui est assez porté à voir de la comédie de sentiment dans ses exaltations amoureuses, va, cette fois, jusqu'à croire qu'elle ne survivra pas à son chagrin. « Toutes les affaires « sont suspendues depuis la mort de M. Lanskoï » , écrit le chargé d affaires français, Caillard , à la date du 13 juillet suivant, « et l'on ne s'occupe actuellement que de l'Impérak trice, dont la santé dans le commencement s'est trouvée v. dans un état très inquiétant. » Deux mois plus tard, la souveraine ne voit encore ses ministres qu'à de rares intervalles et pour leur demander « sur un ton affectueux et triste »> si tout va bien, après quoi elle les congédie et s'enferme dans sa chambre avec madame Kouchelof, une sœur du défunt favori. Celle-ci passe pour une personne très bornée et n'avant eu qu'une affection très tiède pour son frère qui le lui rendait; mais elle possède le don des larmes. Dès quelle voit paraître l'Impératrice, elle fond en sanglots; la souveraine l'imite, et la journée se passe dans ce lugubre tête-à-tête. Dans sa correspondance avec Grimm, qui n'est pas interrompue même à ce

moment, Catherine se défend pourtant du soupçon d'une négligence coupable à l'égard de ses devoirs : « Pour ce qui « regarde les affaires publiques», écrit-elle, « elles vont « parfaitement leur train comme elles allaient; mais moi « dans mon particulier, qui jouissais d'un grand bonheur, je ■ n'en jouis plus. Je me noie dans les larmes et dans l'écri- « ture, et puis c'est tout... Si vous voulez savoir au juste < mon état, je vous dirai que depuis hier trois mois je suis «inconsolable de la perte irréparable que j'ai faite; que » l'unique mieux qu'il y a, c'est que je me suis accoutumée « aux faces humaines ; que d'ailleurs le cœur me saigne comme « au premier moment; que je fais mon devoir et tache de le « faire bien, mais que ma douleur est extrême et comme je « n'en ai senti de ma vie, et voilà trois mois que je suis dans « celte cruelle situation, souffrant comme un damné. »

N'oublions pas quelle a cinquante-cinq ans maintenant, et voici plus de trente ans qu'au moment d'une séparation moins cruelle, car momentanée seulement, elle écrivait à Zahar Tchernichof :

« Le premier jour c'était comme si je vous attendais, tant « vous m'aviez accoutumée à vous voir; le second je rêvais « et j'évitais la compagnie ; le troisième je m'ennuyais à périr; * le quatrième l'appétit et le sommeil m'abandonnèrent, tout « me devenait insupportable; plus de parure, etc.; le cin- « quième les larmes se firent place... Faudra-t-il encore « vous nommer les choses par leur nom"? Eh bien, je vous a aime ! »

Et, la veille joyeuse du jour où Ton devait se revoir :

« Quel jour pour moi que le jour de demain ! Le trouverai-je « tel que je le souhaite? Non, jamais on ne t'aimera comme « je t'aime. Inquiète, je prends un livre; je veux lire : à « chaque ligne, vous venez m'interrompre ; je jette le livre, « je me mets sur le canapé, je pense dormir, mais le moyen ? « Pendant deux heures que j'y suis je n'ai pas fermé les « yeux; enfin je ne suis tranquille un peu que depuis que « je vous écris. J'ai envie de me dénouer le bras pour me

« saigner de nouveau; peut-être que cela me divertira (1). » Enfin, vers le milieu du mois d'octobre, Patiornkine, qui se trouvait absent, occupé dans les provinces du Sud et à qui on a envoyé courrier sur courrier pour hâter son retour, arrive et décide l'Impératrice à quitter la solitude de Tsarskoïe , où elle s'est obstinée à prolonger son séjour en dépit des ligueurs d'un automne déjà avancé. Sa rentrée à Saint-Pétersbourg se ressent pourtant encore d'un changement dans ses habitudes et d'un trouble d'esprit également extraordinaire chez elle. Sans avertir personne, elle fait atteler comme pour une promenade, arrive inopinément devant le Palais d'Hiver où elle trouve les portes fermées et personne pour la recevoir, va à l'Ermitage où tout est clos et désert également, prend le parti de faire enfoncer les portes, se couche, puis, se réveillant à une heure du matin, ordonne de tirer les salves d'artillerie qui d'ordinaire annoncent sa rentrée, met la ville entière en alarme par cette canonnade nocturne, la garnison sur pied et son entourage dans l'affolement, et semble surprise elle-même d'avoir provoqué tant d'émoi. Mais, quelques jours après, donnant audience au corps diplomatique, elle paraît avec sa figure ordinaire, calme, bien portante et fraîche comme avant la catastrophe, affable et souriante comme toujours.

Et bientôt la vie reprend son cours, et elle se laisse reprendre à la vie, l'éternelle amoureuse. Sur le mausolée qui s'élève dans le cimetière de Tsarskoïe une inscription, négligemment rédigée et gravée, ne donne même pas exactement la date du jour qui a vu mourir l'homme tant aimé et tant pleuré naguère ! Quelques mois se passent encore , et l'inconsolable amante en est, dans ses causeries avec Grimm, à raisonner sur son chagrin avec une liberté d'esprit inattendue : «J'ai toujours dit « que ce magnétisme qui ne guérit personne ne saurait tuer « personne non plus. » Un mois après, c'est le chagrin qui est

(I) Ces lettres ont été publiées à Marseille en 1878, clans un opuscule qui n'a pas été mis en vente. J'en dois la communication à l'obligeance d'un savant bibliophile russe fixé à Paris, M. Onéguine. Elles ont été reproduites, depuis, dans 1' « Archive russe » , sans indication d'origine.

mort : « Mon intérieur » , écrit-elle, « est redevenu calme et a serein, parce que nous avons, à laide de nos amis, fait un « effort sur nous-méme. Nous avons débuté par une comédie u qu'on dit être charmante ; ceci donc fait preuve d'un retour « de verve et de gaieté. Les monosyllabes sont bannis, et » — ici parait le motif essentiel de ce retour aux habitudes allègres et aux distractions du passé — «je Depuis me plaindre a de manquer autour de moi de gens dont rattachement et « les soins ne soient très propres à me distraire et délasser, « ma il fallait du temps pour y prendre goût et plus encore « pour s'y accoutumer. »

Il fallait du temps! Dix mois jour pour jour, à la date de cette lettre, qui se termine par cet aveu : « Enfin, en un mot « comme en cent, j'ai un ami très capable et très digne de « l'être. »

Très capable, on peut l'en croire sur parole. Il s'appelle Iermolof, et c'est un agréable compagnon. L'été qui suit est un des plus gais et des plus remplis de plaisirs bruyants que Catherine ait vécu. Toutefois, dans la constellation mouvante où Lanskoï vient de s'éclipser et où Mamonof va tantôt paraître, ce nouvel amant n'est qu'une étoile de seconde grandeur, pale et terne. Notoirement, après la crise douloureuse qu'elle vient de traverser, Catherine ne se trouve pas encore en mesure de se laisser aller à un de ses entraînements qui, chez cette sensuelle, ne correspondent cependant pas à de simples et grossières poussées de la chair, mais où toujours son cœur et son esprit paraissent également intéressés. Il n'y a chez elle, cette fois, ni passion ni même engouement pour ce bellâtre qu'elle vient de prendre, sans grand enthousiasme, froidement et tranquillement, comme si elle faisait un mariage de raison. Elle n'est pas trop mal tombée pourtant. L'homme vaut mieux que sa fonction. Bezborodko parle de lui comme d'un garçon bien élevé, modeste, recherchant la société des gens sérieux et instruits. Il craint même que ses allures discrètes , sa réserve et son amour du décorum ne soient un obstacle à la durée de sa faveur auprès d'une maîtresse que les Korssakof et

les Lanskoï ont habituée à d'autres façons dune saveur plus piquante.

Il ne se trompe guère, car au bout d'un an à peine Catherine donne déjà des signes de lassitude. Le grand ordonnateur des plaisirs impériaux n'est pas, il est vrai, étranger à ce prompt désenchantement : le favori s'est avisé de montrer à l'Impératrice, avant d'en faire part à son tout-puissant protecteur, une lettre de l'ex-kan de Crimée, Shahin-Guiraï, interné à Kalouga avec une pension de deux cent mille roubles et se plaignant des exactions que Patiomkine fait subir à ses anciens sujets. Il n'en faut pas plus : au mois d'avril 1786, Shahin- Guiraï et Iermolof perdent, Pun sa pension, l'autre sa place de favori.

La nouvelle crise , qui ressemble à s'y méprendre à celles dont nos mœurs parlementaires modernes ont introduit le retour périodique dans l'organisation des gouvernements européens, se prolonge pendant plusieurs mois, les ennemis de Patiomkine luttant pour faire triompher un candidat de leur choix. Un instant ils semblent avoir gain de cause avec le Courlandais Mengden qui se trouve sur le point d'être agréé. Mais enfin Patiomkine l'emporte en mettant en avant le jeune et séduisant Dmitrief-Mamonof, et l'événement n'est pas de mince importance , se haussant jusqu'à une signification d'ordre international. Le comte de Ségur s'en félicite hautement : «M. Iermolof» , écrit-il, « honorait ma nation et parti ticulièrement ma personne de l'aversion la plus décidée, se « permettait les propos les plus indécents toutes les fois qu'il x était question de la France, me faisait des impertinences < marquées et ne perdait pas une occasion d'aigrir l'Impéraï trice et de renouveler ses anciennes préventions contre k nous. Quoiqu'il eût trop peu de talent pour acquérir un « crédit solide, il était lié à un parti qiu en a beaucoup et « commençait à me contrarier infiniment. »,

Son successeur est entièrement acquis, au contraire, à l'influence française. Cette fois, Patiomkine a mis la main sur un homme de cour accompli, d'éducation très soignée et de goûts raffinés. Il a pu craindre même que le plat ne fût trop délicat pour le palais auquel il était destiné, s Le dessein est bien, mais le coloris ne vaut pas cher » , avait dit Catherine en examinant le portrait du candidat. Elle se laisse influencer pourtant et subit promptement le charme de l'élégant cavalier, du causeur brillant, qui évoque peut-être en elle d'anciens souvenirs. « J'aime et j'aimerai toute ma vie le comte Poniatow ski » , avait-elle écrit aussi jadis à Zahar Tchernichof. D'une famille ancienne, se disant apparentée aux Rourik, inscrite en tout cas dans le « Livre de velours » , le nouveau venu flatte les nouvelles tendances aristocratiques de la souveraine. Versé dans la littérature française , parlant couramment plusieurs langues étrangères, composant, lui aussi, des pièces de théâtre, détestables d'ailleurs, il se met naturellement et sans effort au ton que la présence de Ségur vient d'introduire dans le cercle intime de l'Impératrice. Joseph II, qui fait sa connaissance pendant le voyage de Crimée, se refuse à le juger assorti à ce milieu : « Le nouveau favori», écrit-il au feld- maréchal de Lascy, « est un jeune homme de vingt- six ans, sans édu- « cation, enfant..., assez joli garçon, mais se trouvant étonné « de la place où il est, et sans esprit. » C'est peut-être de la part du souverain un mouvement de jalousie ou d'humeur, provoqué par les étranges libertés que Catherine tolère et encourage chez ce joli garçon, qui a en effet parfois des incartades d'enfant gâté. Il est déplaisant, quand on est empereur, d'mtenompre une partie de whist, pour laisser à un simple gentilhomme de cour le temps d achever une caricature qu il

s'avise de dessiner sur la table de jeu avec le bâton de craie blanche servant aujourd'hui encore en Russie à marquer les points des joueurs. Ségur, le prince de Ligne et leurs collègues du monde diplomatique sont moins difficiles : « Plein d'esprit, « de conversation et de finesse » , écrit le Saxon Sacken en parlant du favori. Et les caricatures dessinées mal à propos n'empêchent pas Joseph lui-même de faire un brin de cour à ce partenaire malappris, de lui offrir une montre de prix et de le créer comte du Saint-Empire.

Quant à Catherine, elle a les meilleures raisons du monde pour ne pas faire fi de l'esprit et du savoir de son nouveau compagnon, car, au contraire de ce qui se passait avec Lanskoï, c'est lui qui tient maintenant la plume quand elle écrit à Grimm. Il se montre même un secrétaire indocile et volontaire, car nous lisons dans une des lettres ainsi rédigées : « J'ai dicté « bien autre chose, mais l1 Habit rouge — encore un sobriquet! « — n'a pas voulu l'écrire. Vous saurez avec le temps ce que « c'est que cet habit rouge, si vous ne le savez déjà. »

Grimm ne peut manquer d'être suffisamment édifié à ce sujet; mais on tient à ce qu'il le soit convenablement, et on lui écrit :

« Cet habit rouge enveloppe un être qui à un cœur excel- « lentissime joint un grand fonds d'honnêteté. De l'esprit, on « en a comme quatre, un fonds de gaieté intarissable, beau- « coup d'originalité dans la conception des choses et dans la ;c façon de les rendre, une éducation admirable, singulière- « ment instruit de tout ce qui peut donner du brillant à « l'esprit. Nous nous cachons comme meurtre notre penchant « pour la poésie; nous aimons passionnément la musique; « notre conception en toute chose est d'une facilité rare. Dieu « sait ce que nous savons par cœur. Nous déclamons, nous « jasons, nous avons le ton de la meilleure compagnie ; nous « sommes d'une très grande politesse; nous écrivons en russe « et en français comme il est rare chez nous qu'on écrive, k tant pour le style que pour le caractère. Notre extérieur « répond parfaitement à notre intérieur; nos traits sont très

« réguliers; nous avons deux superbes yeux noirs avec des « sourcils tracés comme on n'en voit guère, taille au-dessus « de la médiocre, l'air noble, démarche aisée; en un mot, « nous sommes aussi solide intérieurement qu'adroit, fort et « brillant pour notre extérieur. Je suis persuadée que si vous « rencontriez cet habit rouge, vous demanderiez son nom si « vous ne le deviniez tout d'abord. »

Le fonds d'honnêteté que Catherine s'avise de découvrir et de signaler dans ce portrait d'un jeune homme de vingt-six ans qu'une maîtresse ayant trente ans de plus que lui ne rebute pas indique évidemment chez elle une puissance d'illusion poussée aux limites extrêmes. Mais il convient de dire qu'elle a affaire à un comédien résolu et jouant consciencieusement son rôle. Aux abords de la rencontre de la vieille souveraine et du vieux Poniatowski sur le Dnieper, en vue de Kaniof, le favori ne manque pas de donner tous les signes d'une jalousie propre aux hommes les plus passionnément épris. Ségur et de Ligne s'en tiennent les côtes, mais Catherine prend ingénument en pitié le tourment de l'amoureux transi ; au sortir de l'entrevue, qui, comme on sait, se passe en échange de galanteries banales, elle se croit tenue, pour le rassurer, d'exagérer l'ennui qu'elle en a éprouvé. Et les lettres qu'elle écrit peu après à Patiomkine se ressentent du ravissement où l'a plongé cet intermède habilement dramatisé : « Sacha « est un homme sans prix! » — Sacha, c'est Mamonof. — Et Patiomkine lui-même vaut son pesant d'or pour avoir donné Sacha à Catherine. Ingénument encore elle n'hésite pas à lui en témoigner sa reconnaissance.

Le favori n'est pourtant, lui, ni un naïf, ni un inconscient, ni même un cynique. « Quelques-uns (des favoris) » , a noté Langeron dans ses Mémoires , « ont su ennoblir ces fonctions « avilissantes : Patiomkine en se faisant presque empereur, « Zavadovski par l'utilité dont il fut dans l'administration, u Mamonof par la honte qu'il en éprouvait et qu'il ne cachait « pas. » L'observation est appuyée par d'autres témoignages en ce qui concerne le successeur de lermolof. Elle semble

indiquer un naturel où les instincts bas n'ont pas tout à fait pris le dessus sur une sensibilité morale d'ordre plus élevé. Seulement le prix de la honte est trop grand, et, une fois décidé 7" à en convoiter quand même l'irrésistible appât, le jeune homme ne s'en montre pas moins âpre à en défendre et à en faire valoir la possession. Garnovski nous le représente, dans ses Mémoires, discutant avec le comte Bruce au sujet d'une terre dont ce dernier veut se défaire et dont le favori a envie sans oser demandera l'Impératrice l'argent nécessaire pour en faire l'acquisition : il vient d en acheter une autre pour trois cent cinquante mille roubles. Bruce donnant à entendre qu'il ne sera pas embarrassé pour trouver un autre acheteur, et l'Impératrice qui est présente à l'entretien faisant mine de ne point apercevoir les invocations muettes que lui adresse Mamonof, celui-ci a un soupir de résignation :

— Faites! Quel sera cet autre acheteur?

— Kazarinof.

Aussitôt, le favori devient pâle comme un mort. Il a l'air d'un homme près de s'évanouir. Il balbutie, jetant du côté de la souveraine un regard éperdu.

— Mais ce Kazarinof n'a rien ! D'où lui viendrait une somme aussi considérable?

Catherine se décide enfin à intervenir. Elle est en froid depuis plusieurs jours avec son amant, qui sans doute a fait preuve de négligence dans l'accomplissement de ses devoirs, et elle n'a pas laissé de donner quelques encouragements à ce Kazarinof, jeune officier, qui essaye depuis longtemps déjà de se faire remarquer d elle.

— N'y a-t-il que Kazarinof au monde? dit-elle en fixant le favori et en espaçant ses mots. L'acheteur ne sera peut-être pas celui que vous pensez.

Du coup, Mamonof tombe pour de bon en faiblesse. On l'emporte et on le met au lit avec une grosse fièvre. Les deux médecins de la cour, Roggerson et Messing, se montrent fort inquiets. Ribeaupierre seul, auquel le malade baise les mains pour lui témoigner sa reconnaissance, trouve pour le guérir

un spécifique infaillible en amenant à son chevet l'Impératrice repentante et tout heureuse de se savoir aimée — car elle n'en démord pas — de façon si passionnée.

Le favori prend sa revanche , parfois , avec des scènes violentes à la Patiomkine, qu'il fait subir à la souveraine, à raison, le plus fréquemment, de la part qu'il prétend avoir dans les affaires. Catherine la veut suffisamment grande : elle gronde un jour son secrétaire Chrapowiçki pour avoir adressé au feldmaréchal Saltykof, sans le communiquer préalablement au favori, un document militaire important. Mais Mamonof est ambitieux, jusqu'à se montrer jaloux de Bezborodko , dont Catherine apprécie encore les talents. «Je voudrais cracher « sur ses talents, sur lui et sur toute sa bande! » s'écrie-t-il un jour. Elle en pleure une nuit entière, et le lendemain elle fait droit aux exigences du favori, en mortifiant le ministre.

Puis un jour vient encore où cet homme, qui a fait de l'amour un instrument dégradant de son ambition et de sa fortune, en arrive à sacrifier l'une et l'autre — à l'amour. C'est tout un drame qui se joue à cette occasion entre l'Ermitage et le Palais d'Hiver, et qui a été d'ailleurs mis à la scène dans une pièce de madame Birch-Pfeiffer, les Favoris, représentée en 1831 à Berlin. Après la première représentation, à laquelle avaient assisté avec grande satisfaction des princesses allemandes, arrière-petites-filles de Catherine, l'envoyé russe, comte Ribeaupierre , fils du guérisseur obligeant du favori impérial, fit interdire les représentations de l'ouvrage, au grand déplaisir de mesdames Kreilinger et Hagen, qui avaient créé, l'une le rôle de l'Impératrice, 1 autre celui de sa rivale, « de telle manière » , dit Ribeaupierre dans ses Mémoires, « qu'elles méritaient d'être chassées de la scène « .

Le 20 juin 1789, travaillant avec Chrapowiçki, Catherine interrompait brusquement la lecture d'un rapport :

— Avez-vous entendu ce qui se passe?

— Oui, madame.

— Voici huit mois que je le soupçonnais! Il s'éloignait de tout le monde. Il m'évitait moi-même. C'était toujours une

oppression de poitrine qui le retenait dans sa chambre. Puis, ces jours-ci, il s'est avisé de parler de scrupules de conscience le faisant souffrir et lui rendant impossible la continuation de la vie commune. Le traître ! C'était cet autre amour, c'était sa duplicité qui 1 étouffait ! Mais, puisqu'il ne pouvait se vaincre, pourquoi ne l'avoir pas avoué franchement? 11 y a un an qu'il laime! S'il avait parlé, ce qui est arrivé depuis trois jours se serait passé une demi-année plus tôt, et il est incapable d'imaginer ce que j'ai souffert!

— Tout le monde s'étonne que Votre Majesté ait donné son consentement à ce mariage.

— Dieu soit avec eux ! Je leur souhaite d'être heureux... Mais, vous le voyez : je leur ai pardonné, j'ai autorisé leur union, ils devraient être dans le ravissement; eh bien! ils en sont à pleurer tous les deux! Ah! l'ancienne tendresse n'est pas morte chez lui. Depuis une semaine et plus, il me suit des veux partout. C'est étrange!... Autrefois, vous vous souvenez, il avait du goût pour tout, une grande facilité; maintenant il s'embrouille dans tout ce qu'il fait, s'ennuie de toute chose, et sa poitrine lui fait toujours mal. Le prince me disait bien cet hiver : « Matouchka, crachez sur lui ! » Et il me montrait du doigt la Ghtcherbatof. Mais j'étais aveugle, et je m'appliquais à le justifier ! . . .

Ce n'est pas un dialogue de madame Birch-Pfeiffer que je reproduis; c'est une page du journal de l'exact et consciencieux Chrapowiçki que je mets sous les yeux du lecteur, sans y changer une ligne.

Mademoiselle Chtcherbatof était demoiselle d'honneur, et à ce titre elle habitait le palais impérial, sans pouvoir s'en absenter autrement qu'avec une autorisation spéciale et pour visiter ses parents les plus proches. Cette circonstance favorisa entre elle etMamonof une liaison dont nous venons d'apprendre le dénouement. Et Catherine, causant avec son secrétaire, nous fait savoir encore comment elle a été instruite elle-même de cette surprenante trahison :

— Il est venu le lundi, 18 juin, et a débuté en se plaignant

de ma froideur. Je lui ai répondu qu'il savait bien ce qui en était, depuis septembre dernier, et combien j'ai souffert. 11 m'a demandé conseil pour ce qu'il devait faire. — Tu n'écoutes plus mes conseils depuis longtemps, lui ai-je dit; mais puisqu'une séparation est devenue nécessaire, je penserai à ta retraite. Là-dessus je lui ai envoyé une note où il a pu voir qu'il se retirerait avec une situation brillante, et en même temps l'idée m'est venue d'un mariage pour lui avec la fille du comte Bruce. Elle n'a que treize ans, mais elle est déjà formée, je sais cela. Mais voilà qu'il arrive et, en tremblant, m'avoue qu'il est amoureux de la Chtcherbatof, et depuis une demi-année lui a promis le mariage. Jugez de ce que j'ai dû éprouver.

Le monologue lamentable de la vieille amante abandonnée par l'amour continue longtemps encore, mais, tout en déroulant ses plaintes et ses réflexions douloureuses, Catherine donne des ordres : on lui apporte successivement une bague de prix, puis une somme de dix mille roubles en billets de banque. Elle remet le bijou et l'argent à Chrapowiçki qui sait l'usage qu'il doit en faire. L'entretien a lieu, comme d'habitude aux heures de travail matinal, dans la chambre à coucher de l'Impératrice. Discrètement, le secrétaire se iève et place les objets qu'on lui a confiés sous l'oreiller du grand lit — qui le soir même doit redevenir un lit nuptial : la bague et les dix mille roubles sont pour le jeune et séduisant Zoubof auquel Anne Narychkine, l'amie dévouée, a ménagé des entrées au palais dès le début de la crise !

Le mariage de Mamonof a lieu huit jours plus tard. Suivant l'usage, la toilette de la mariée s'achève dans l'appartement de l'Impératrice, qui y préside et y prend part. Au dire d'un témoin, en touchant à sa coiffure la main impériale arrache un cri de douleur à la jeune fille : une épingle d or s'est enfoncée dans sa tête. D'autres témoignages parlent d'un attentat odieux dont le jeune couple aurait été victime quelques jours après : des hommes masqués s'introduisant au milieu de la nuit dans une chambre mal gardée contre les ordres de Ca-

therine, arrachant l'épouse aux premiers baisers de l'ex-favori et la fouettant jusqu'au sang devant ses yeux. Ce que nous savons pertinemment des procédés de Catherine à l'égard de son ancien amant est fait pour donner un démenti formel à ces récits. En quittant Saint-Pétersbourg, Mamonof emporte une dotation nouvelle de trois mille paysans et une somme de cent mille roubles qui lui est payée en dépit de la pénurie dans laquelle le trésor se trouve à ce moment. Il se plait même à faire croire à son entourage qu'à l'exemple de Patiomkine, il conserve, dans sa retraite, les privilèges de l'emploi qu'il vient de quitter et l'influence qui y est attachée. Sans doute Catherine est profondément blessée, jusqu'à s'en montrer injuste à l'égard de son meilleur ami, dont elle a pourtant négligé les avertissements. Elle ne s'en souvient plus, et elle écrit au conquérant de la Crimée : « Vous m'auriez guéri d'un « coup en me disant la vérité... Je n'ai jamais été le tyran de « personne, et je déteste la contrainte... Est-il possible que « vous m'ayez méconnue à ce point... et que vous m'ayez « crue un vilain égoïste ? » Mais il y a plus de douleur encore que de colère dans ces reproches. Quant à Patiomkine, il arrange les choses à sa façon : Mamonof est un sot; comment a-t-il pu quitter bêtement une place qu'on lui avait donné à garder! Mais la perte n'est pas grande. Il ne se souvient pas davantage qu'il a été lui-même le premier protecteur du favori et le promoteur de sa fortune. Il écrit : « Par ma coutume « d'apprécier les choses, je ne me suis jamais trompé en lui : k c est un mélange d'indolence et d égoïsme. Par ce dernier « il était Narcisse à l'outrance. Ne pensant qu'à lui, il exigeait « tout sans payer d'aucun retour. Étant paresseux, il oubliait « même les bienséances. N'importe que la chose n'a aucun « prix, mais sitôt qu'elle lui plaît, elle doit avoir tout le prix « du monde. Voilà les droits de la princesse Chtcherbatof! » Et Catherine finit par trouver une consolation et un apaisement dans l'idée, qui lui est suggérée par le toujours serviablc Ribeaupierre, que l'ex-favori est devenu fou comme Orlof : « Imaginez-vous qu'il y avait des traces qu'il avait envie de

« rester avec sa femme à la cour comme devant. Enfin quelle « contradiction et idées contradictoires! a Et elle n'a ni l'envie sans doute ni même le loisir de se mettre en frais de ressentiment prolongé et de vengeance, car ses lettres du mois suivant nous la montrent occupée déjà d'un tout autre souci, — de gagner notamment les bonnes grâces de l'ami lointain, occupé de son côté là-bas à guerroyer avec les Turcs, pour « une àme tout innocente » , qui a été enchantée de trouver une jolie bague et un gros paquet de banknotes sous un oreiller voluptueux, mais qui a soif de caresses : a Allons, mon ami, « envoyez-noz/s des caresses pour que nous soyons tout à fait « gais. » Elle a retrouvé sa gaieté robuste et si résistante, que seul le beau Lanskoi — déjà si bien oublié! — avait pu endeuillir un peu plus longtemps; et c'est avec une désinvolture parfaite qu'à peu de temps de là elle liquide avec Grimm ce fâcheux incident : ■ L'élève de mademoiselle Cardel ayant « trouvé monsieur l'habit rouge plus digne de pitié que de a colère et excessivement puni pour la vie par la plus béte « des passions qui n a pas mis les rieurs de son coté et la dé- « crié comme ingrat, elle n a fait que finir au plus tôt, au « contentement des intéressés, cette affaire-là... Il y a grande « apparence que le ménage ne va pas bien du tout, n

Le ménage allait-il si mal en effet? Une correspondance de Catherine avec 1 ex-favori a été publiée, commençant au lendemain de leur séparation et se continuant jusqu'en 1795. Banales tout d'abord de part et d'autre, ces lettres changent de ton au bout de quelques années et accusent, chez Mamonof du moins, un état d'àme assurément peu propice à la pratique des vertus conjugales. En décembre 1792, l'ex-favori en vient à une confession : il est profondément malheureux. Sans doute les bontés de la souveraine lui ont fait une situation enviable à beaucoup d'égards, mais le regret de ne plus lavoir ne laisse place dans sa vie à aucune joie. Relégué à Moscou depuis son mariage, il n'a qu'une pensée et qu'un désir : revenir à Saint- Pétersbourg et se rapprocher de celle dont il aurait dû, pour son bonheur, ne se séparer jamais. Et 1 illusion est si tenace

dans l'esprit de l'amoureuse sexagénaire, au cœur jamais assouvi, à l'imagination toujours prompte à s'éveiller comme à vingt ans, qu'elle n'a même pas un mouvement de surprise à la lecture de ces stupéfiants aveux. « Je le sais » , dit-elle tranquillement à Chrapowiçki, « il ne peut être heureux. » Et elle en arrive aussitôt de son côté à réfléchir sur les conséquences d'un retour au passé. Mais non! Zoubof est là, et « autre chose est d'aller avec lui au jardin et le voir pour « quatre heures, autre chose vivre avec lui » . Et s'il revenait, la vie commune recommencerait sans doute. Elle a peur de cette éventualité; rédigeant une réponse tendrement émue, elle recule, elle renvoie à un an la rencontre souhaitée par l'audacieux sycophante à qui Patiomkine probablement, luttant à ce moment avec le nouveau favori, aura dicté sa leçon. Mais l'année d'après, c'est Mamonof à son tour qui, invité enfin à accomplir le voyage si ardemment souhaité, recule devant Zoubof affermi maintenant dans sa place, et devant la perspective redoutable de se mesurer seul à seul, Patiomkine n'étant plus là, avec un si puissant rival. Zoubof n'aura plus de successeur.

Page 1