CHAPITRE II
LES CORRESPONDANTS. GBIMM (1).
I. Correspondance officielle et correspondance intime. — Madame Geoffrin. — Madame de Bielke. — Le courrier du ISord. — II. Voltaire. — Frédéric II. — Joseph II. — Le prince de Ligne. — La correspondance et le style épistolaire au dix-huitième siècle. — Zimmermann. — Philosophes français et allemands. — Correspondance de famille. — Le grand-duc et la grande-duchesse Paul. — La princesse de Darmstadt. — III. Melchior Grimm.
Les lettres d'affaires proprement dites, ordres ou instructions adressées aux subordonnés, échange de politesses ou de confidences diplomatiques avec les souverains voisins, tiennent relativement peu de place dans la correspondance de Catherine. Elle écrit beaucoup, on lui écrit beaucoup, et les lettres qu'elle envoie, comme celles qu'elle se fait adresser, sont souvent fort longues; mais cette abondance et cette prolixité épistolaires correspondent surtout chez elle à deux besoins, également distincts l'un et l'autre des nécessités gouvernementales ordinaires, sinon entièrement étrangers à ces nécessités : en premier lieu à ce besoin de se faire voir, de se dépenser, qui lui vient de sa nature ardente, exubérante, toute en dehors et qui la pousse à
(1) Correspondance de Catherine avec Grimm, dans le « Recueil de la Société Impériale d'histoire russe » ; Correspondance générale de Catherine dans le même «Recueil » ; dans V « Archive russe », 1865, 1886; dans 1' « Antiquité russe» ,XVI, et dans le «Dix-huitième siècle », I ; Grimm, Notice autobiographique dins le « Recueil de la Société Impériale d'histoire russe» ; Hettser, Litteratur geschichte des XVIII Jahrhunderts ; Marcard, Correspondance de Catherine avec Zimmermann ; Meister, Mélanges de philosophie, de morale et de littérature; Mémoires de madame d'Epinay, de Diderot, du comte de Tilly, de Weickardt, etc. ; Sciierer, Melchior Grimm.
exprimer et à communiquer ce qu'elle pense et ce quelle sent, ou du moins ce quelle veut qu'on imagine de ses pensées et de ses sentiments. Pour tout dire, elle est bavarde. En second lieu, dans ce commerce épistolaire extraordinairement vaste auquel elle trouve moyen de subvenir avec une prodigalité exceptionnelle, elle voit aussi un moyen d'action des plus puissants. Les lettres qu'elle reçoit sont, pour une bonne part, des éléments de reportage politique fort adroitement provoqué et entretenu ; celles qu'elle envoie lui tiennent lieu fréquemment de journalisme officieux. On y rencontre des bulletins de campagne, des notes rectificatives, des articles militants et jusqu'à de véritables manifestes, comme dans sa lettre du 21 janvier 1791 adressée àZimmermann, mais destinée à la cour de Berlin, qu'elle doit rassurer, tout en lui conseillant de ne pas se mêler des affaires de la Turquie. Une partie des billets que reçoit Voltaire ont pour but, dans la pensée de la souveraine, d'ébranler la situation du duc de Choiseul. Elle en fait un jour l'aveu à Chrapowiçki .
A ce double point de vue, ses lettres peuvent être divisées en trois catégories : celles qu'elle écrit, celles qu'elle compose et celles qu'elle fait composer. Les premières sont les plus rares, tout en se trouvant encore en nombre : un confident unique, Grimm, et quelques intimes, les favoris pendant qu'ils sont en fonction et deux ou trois d'entre eux même après en ont le privilège. Billets courts griffonnés à la hâte, ou longues causeries la plume à la main, elle s'y abandonne, elle y livre sa pensée et son imagination en toute liberté et en toute nonchalance, au hasard de l'inspiration la plus spontanée. Mais elle se reprend à deux fois pour annoncer en quelques lignes au prince de Ligne le voyage qu'elle se propose de faire en Crimée : le travail de la composition entre cette fois en jeu. Et il n'y a probablement pas une seule de ses lettres à Voltaire qui, pour la forme du moins, soit de son propre cru : c'est de la littérature commandée chez le bon faiseur. Il est juste de dire qu'elle n'affiche à cet égard aucune prétention, tout en essayant parfois de donner le change sur les procédés
auxquels elle a recours. « Je n écris des lettres de ma main » , dit-elle au prince de Ligne, « qu'aux gens que je crois qui « m'aiment et dont je fais cas, car il m'est impossible de cou- « rir après l'esprit et le beau dire... et il n'y a rien qui me k paraît plus sot que ce que j'écris lorsqu'il advient que je « le vois imprimé. »
Il n'y a, quoi qu'elle en dise, aucune distinction à faire, au point de vue de la rédaction, entre ses lettres autographes et les autres. Elle a certainement copié de sa main les lettres adressées au patriarche de Ferney. Dans toutes, du reste, son inspiration personnelle a certainement aussi sa part, s'accusant par quelques traits nettement caractéristiques, qui sont de son stvle épistolaire à elle, car elle en possède un : un ton familier, bon enfant, un certain parti pris de bonne humeur, quelques originalités même de pensée ou d'expression qui en font partie, paraissent habituellement sous les tournures de phrases le plus habilement ouvrées par ses fournisseurs habituels de prose russe ou française, Chouvalof, Kozitski ou Chrapowiçki, qu'elle emploie tour à tour.
Dans sa correspondance intime, c'est surtout la note familière qui prévaut. Elle entend d'ailleurs prêcher d'exemple à cet égard et être payée de retour. Elle écrit à Pierre Saltykof : « Employez le style familier et non pas cérémonieux en « m'écrivant; je vous en donne l'exemple. Je vous souhaite « d'être d'aussi bonne humeur en me répondant que je suis « en vous écrivant, et cela parce que je vous aime beaucoup. » Détail qui a sa valeur : ces lettres à Saltykof sont écrites dans un mélange fréquemment employé par Catherine de langue russe et française, et c'est en français invariablement qu'y figurent les passages où parait le plus d'abandon et le sansfaçon le plus complet. Évidemment c'est le parler avec lequel la souveraine prend le plus facilement ses aises. Sa correspondance avec madame Geoffrin s'en ressent. C'est sur un pied de familiarité entière et même d'égalité qu'elle prétend l'établir, car « de n'avoir point d'égal lui semble chose insuppor- « table » , et la bonne commère parisienne éprouvant quelque
embarras à se mettre à ce diapason, elle insiste : «Levez-vous, « Madame, je n'aime point les prosternations; je les ai défen- « dues... Ma bonne amie, jouissez bien de votre titre et dites- « moi bien à votre aise tout ce que vous jugerez à propos, sans « aucune appréhension... Ne vous gênez pas, grondez-moi; je « suis tout étonnée que quelqu'un veuille de moi pour amie... « Vous n'aimez pas à être contrariée, je m'accommoderai le « mieux que je pourrai à votre humeur. »
Elle n'en use pas autrement avec Falconet : « Si vous répon- « dez, ne vous gênez point, n'employez aucune formalité, « surtout n'allongez pas les épithètes dont je ne me soucie « point... Vous me remerciez du ton de confiance que j'ai pris « avec vous, mais c'est à moi à vous remercier de ce que vous « me distinguez du nombre de mes confrères, qui la plupart « sont, dit-on, peu propres à devenir les confidents des gens « de mérite. » Ou avec madame de Bielke : « J'étais bien « étourdie dans le temps que vous m'avez connue, il y a vingt- « deux ans de cela; cependant je me souviens avec beaucoup « de plaisir de mes anciennes connaissances. »
Attachée autrefois à la personne de la princesse de Zerbst, mère de Catherine, et établie depuis à Hambourg, mademoiselle de Grothus, devenue par son mariage madame de Bielke, est une madame Geoffrin allemande avec moins d'esprit et plus de curiosité. Elle a aussi un salon, mais elle y reçoit des hommes d'État en plus grand nombre que des hommes de lettres. Elle possède des relations assez étendues et dispose, en ce qui concerne les cours de Suède et de Dane mark surtout, d'une abondance d'informations et d'anecdotes qui lui permettent de tenir à jour et de servir à Catherine un véritable courrier du Nord. Elle écoute aux portes; sans doute aussi on ouvre les oreilles chez elle, et les lettres que Catherine lui adresse ne sont pas ignorées des gazetiers hanséates qui fréquentent sa maison, ni faites pour l'être. Hambourg est alors déjà un centre commercial des plus importants et, en outre, à cette époque, un centre de mouvement politique très en vue dans la région des pays Scandinaves et de l'Allemagne
septentrionale. Assurément, fidèle à sa maxime favorite de « mêler le faire et le non-faire » , Catherine se laisse parfois aller à causer avec cette « ancienne connaissance » pour le plaisir de la causerie. Quand elle écrit : « Je plains cette « pauvre reine de Danemark d'être si peu fêtée ; il n'y a rien « de si mauvais que d avoir un mari enfant. Je sais ce qu'en « vaut l'aune et je suis de ces femmes-là qui croient que c'est « toujours la faute du mari s'il n'est pas aimé, car, en vérité, « j'aurais beaucoup aimé le mien s'il avait eu la bonté de le « vouloir » ; quand, au sujet du roi Christian VII et de ses démêlés avec la reine Caroline, elle observe que « son règne « commence à ressembler furieusement à celui de Pierre III » , ces confidences ne sont évidemment pas faites pour circuler dans les rues de Hambourg. Mais quand elle y ajoute des détails sur une bataille rangée gagnée sous les murs de Chocim contre cinquante mille Turcs, les colporteurs de nouvelles à sensation trouvent leur part dans sa lettre, et c'est à madame de Bielke d'opérer le triage.
La correspondance de la Sémiramis du Nord avec le Patriarche de Ferney est encore à publier, je veux dire dans une édition française et complète. La Sociélé impériale d'Histoire russe a inséré dans son Recueil, de 1872 à 1880, une centaine de lettres de l'Impératrice adressées au philosophe, dont plusieurs sont entièrement inédites en France , quelques-unes inédites pour la moitié de leur contenu et les autres différant presque toutes des textes antérieurement produits. Cette correspondance n'est à proprement parler, du côté de Catherine, qu'un plaidoyer périodique pro domo, une apologie, en épîtres, du gouvernement et de la politique de la veuve de Pierre III, à l'encontre des critiques et des méfiances d'une partie du
public européen. On y trouve jusqu'à un dénombrement minutieux des queues de cheval enlevées aux pachas turcs que Roumiantsof a mis en déroute : « Pour le coup, on ne pourra « pas dire que cela est acheté au marché ! »
Le passage auquel nous faisons allusion est d'ailleurs un de ceux qui n'ont pas trouvé place jusqu'à présent dans les éditions françaises, et il y a gros à parier que c'est Catherine elle-même qui a provoqué cette omission, comme toutes celles pour lesquelles, au moment de la publication entreprise par Beaumarchais des œuvres du maître, elle sollicita l'intervention de Louis XVI, s'engageant à faire les frais des « cartons » qui serviraient à opérer ces coupures. Les « cartons » furent exécutés par ordre de M. de Montmorin, alors ministre des affaires étrangères, mais n'arrivèrent jamais à être soldés par Sémiramis (1).
Les lettres adressées à Voltaire étaient, à un autre point de vue, nous le savons déjà, de celles dont Catherine faisait profession de parler avec le détachement le plus parfait. Dans ses confidences à Grimm elle les trouvait « très vulgairement « écrites » . L'aveu ne lui coûtait guère ; mais elle avait tort de se montrer si dédaigneuse, car nous en trouvons, nous, qui nous semblent tout à fait charmantes et telles que les répliques de Voltaire lui-même ne gagnent pas à la comparaison. La manière dont la souveraine y réprime de temps à autre les excès d'éloquence adulatoire auxquels le patriarche se laisse aller habituellement est d'une philosophie bien spirituelle, qu'elle vienne de son inspiration ou de celle de Chouvalof : Pourquoi veut-il lui donner rang parmi les divinités? Est-ce une place si enviable que celle où les hommes ont mis tour à tour « des oignons, des chats, des veaux, des peaux de bêtes, « des serpents et des crocodiles » ?
Entre Frédéric II et son associée un peu forcée dans les bénéfices du partage de la Pologne, la correspondance, avec un peu plus de cordialité démonstrative de la part du Roi, un
(1) Voy. le supplément à la Correspondance littéraire de Grimm (édition de 1814), p. 407-412.
peu plus de réserve du côté de l'Impératrice, se maintient sur le ton dune courtoisie officielle, dont la fantaisie et le sansgène demeurent entièrement absents. C'est le langage de deux souverains causant amicalement de leurs affaires en présence de leurs ministres. Il en va tout autrement avec Joseph II. Dans le domaine de la politique extérieure, Frédéric II reste encore, à (ravers quelques incartades isolées, le représentant de l'ancienne diplomatie solennelle et compassée. Catherine est tout heureuse de rencontrer en Joseph un partenaire pénétré comme elle de l'esprit nouveau et disposé à suivre la mode du temps. La mode est précisément à la nonchalance, à l'ironie, au persiflage appliqués jusque dans la discussion des sujets les plus graves, toutes choses dont son maître Voltaire lui a donné le goût, dont elle raffole et dont elle use à tort et à travers, en femme volontaire, hardie et peu soucieuse des règles, indifférente aux convenances qu'on la sait. Qu'il s'agisse dans ses lettres de la petite vérole à inoculer à ses petitsenfants, ou des Turcs à chasser de 1 Europe, de concert avec son frère couronné, le ton quelle affecte et qu'il adopte volontiers est le même : léger, badin, blagueur, dirions-nous aujourd'hui. Tout en jouant serré de part et d'autre sur le terrain des intérêts engagés dans la partie, on plaisante et on divague, on fait assaut d esprit, on cherche à se convaincre mutuellement qu'on est à la hauteur non seulement des problèmes de grande politique qu'on se propose de résoudre ensemble, mais encore de la culture intellectuelle contemporaine la plus raffinée; on se caresse et on se flatte enfin avec une nuance de tendresse qui serait malaisée à découvrir dans les compliments les plus hyperboliques dont le correspondant royal de Berlin sait faire emploi.
Nous sommes loin de posséder, non pas même un recueil complet de la correspondance de Catherine, mais seulement une liste complète de ses correspondants. Dans sa dépèche du 31 janvier I78î) au comte de Montmorin, le comte de Ségur en indique un qui nous serait autrement tout à fait inconnu : a Je viens d'apprendre d'une manière secrète, mais certaine,
« que l'Impératrice, depuis le ministère de M. Fox, est tou- « jours restée en correspondance avec lui. » Envoyer des lettres et en recevoir était, à cette époque, dune manière générale, autre chose que l'expression, comme aujourd'hui, dune nécessité sociale. On ne se bornait pas à en user pour se communiquer des nouvelles, échanger des idées, ou traiter des affaires : on s'écrivait pour s'écrire. Le prince de Ligne, s'adressant à Catherine, commence ainsi une de ses lettres : « S'il y avait seulement le plus petit grand homme à présent « dans les quatre parties du monde, je lui écrirais pour ne pas « vous incommoder, Madame ; mais il faut que Votre Majesté k paye pour elle et pour les grands hommes qui ont disparu. » En Allemagne, madame de Bielke et Zimmermann, les correspondants attitrés de la souveraine, avaient de nombreux suppléants, tels que le baron d'Assebourg, mis en 1771 à la disposition de Catherine par le ministre danois Bernstorff pour négocier le mariage de Paul avec une princesse allemande. Après la chute de Bernstorff, d'Assebourg, qui n'aimait pas Struensée et que rien n'attachait au Danemark, car il était originaire du Brunswick, accepta volontiers du service en Russie.
Avec Zimmermann, Catherine entra en relation à l'occasion du Livre sur la solitude dont l'écrivain allemand lui adressa un exemplaire et dont elle fit sa lecture favorite après la mort de Lanskoï. Elle lui écrivit « pour parler raison et folie » , fut enchantée de recevoir en réponse des lettres « aussi folles que « raisonnables » , trouva qu'il avait lui aussi, comme Diderot et un peu comme elle-même, « une tète qui va et ne sait où, « mais toujours plus loin qu'on ne s'avise ordinairement » , fit part à Grimm de son contentement et songea à faire venir le grand homme à Saint-Pétersbourg, comme l'autre. Mais aussitôt elle put s'apercevoir qu'elle n'avait pas affaire à un encyclopédiste de Paris. Médecin de son état, Zimmermann était un savant et un philosophe allemand, et la science comme la philosophie allemande ont toujours eu des allures très particulières. Quand le courrier porteur de la première lettre de
Catherine, à laquelle une bague de prix était jointe, se présenta à Hanovre et demanda le docteur Zimmermann, au seuil de sa maison, il trouva d'abord porte close : le Docteur était sorti.
— Quel contretemps! Une commission de Sa Majesté 11mpératrice...
— Pardon! c'est donc pour le Conseiller de cour Zimmermann que vous venez! Il est chez lui et va vous recevoir.
. Introduit, le messager dut attendre une demi-heure : Monsieur le conseiller faisait sa toilette. Il parut enfin, vêtu d'une superbe veste de drap d'argent. Cela éloignait Catherine de l'homme aux vêtements noirs qu'elle avait eu pour hôte dix ans plus tôt.
Le style de ses lettres rappela par contre à Sémiramis celui de Voltaire et de Diderot, avec quelque lourdeur en plus. Elle y lut que « la postérité serait étonnée de la voir créée et orga- « nisée pour toute espèce d'empire » , et, « grâce à son vaste « génie, allant à l'immortalité par toutes les routes de la « gloire » . Elle y apprit que ses comédies traduites en allemand « feraient époque en Europe » , et son envie de posséder auprès d'elle un homme aussi éloquent s'en trouvant augmentée, elle s'adressa à un autre docteur allemand déjà établi à Saint-Pétersbourg (celui-là même que nous avons vu auprès du lit de mort de Lanskoï), pour négocier la chose. En pareille circonstance, d'Alembert avait témoigné un dédain superbe pour le pont d'or que l'impériale munificence voulut bâtir en son honneur; Diderot s'était mis en route sans savoir même s'il aurait de quoi arriver au but de son voyage ; le philosophe allemand, lui, commença par prendre ses précautions et marchander. Weickardt lui ayant fait part du désir de Catherine, il écrivit une lettre de vingt-sept pages, dont le résumé était qu'il serait heureux de voir de près et de servir une souveraine dont il avait déjà conçu la plus haute opinion, et qu'il était ainsi tout disposé à faire ses malles, mais non pas sans avoir reçu l'assurance d'un engagement ferme et d'un traitement annuel de sept à huit mille thalers pour le moins : le roi d'An-
gleterre lui en donnait dix-sept cents actuellement, et sa clientèle lui en rapportait trois fois autant. — «Vous direz que c'est « trop pour un philosophe? Mon ami, c'est trop peu! Je n'ai « pu encore m'acheter une petite terre et la liberté qui est le « but de mon ambition. » D'ailleurs, le prince Orlof lui avait déjà proposé de le suivre en Russie, lui offrant de l'établir « en Jean-Jacques Rousseau » dans un de ses châteaux, avec dix mille roubles par an. Zimmermann avait relusé, et le prince s'était jeté à son cou en pleurant des larmes de regret. Quant à la princesse, elle avait failli en devenir folle de douleur.
« — C'est un homme cher » , se contenta de dire Catherine après avoir pris connaissance de la lettre, et elle laissa tomber la négociation. Elle renonça au médecin et continua seulement à correspondre avec le philosophe, touchant à tous les sujets, depuis les plus hautes questions de morale jusqu'à la fabrication des fromages. Zimmermann essaya bien de renouer, en rabattant de ses prétentions ; mais Catherine fit mine alors de témoigner une grande sollicitude pour la santé du philosophe, pour laquelle elle craignait les fatigues d'un si long voyage, et il fut bien obligé de se satisfaire avec cette défaite honorable. Au moment du voyage de la Crimée, il écrivait à Weickardt : « La Tauride ! la Tauride ! C'est ma première pensée le « matin quand je m'éveille et ma dernière pensée le soir avant « que je m'endorme. Le 4 janvier j'ai reçu par une voie « inconnue votre billet du 10 décembre. Oh ! pensais-je en le « décachetant, ce billet sera sans doute de la Tauride. Pas un « mot venant de la Tauride ne se trouvait dans le billet, mais « des paroles inexprimablement émouvantes venant de la plus * belle, de la plus grande et de la plus gracieuse âme qui soit " sur un trône et sur la terre. D'âme plus sensible il n'y en eut
< jamais. « Je ne peux décider (ce sont ses paroles), j'ai pris « déjà une décision il y a un an et je l'ai retirée, voyant que
< la santé de votre ami pourrait en souffrir. » Ce sont les
< paroles d'un ange. O Dieu! de semblables paroles sont « l'expression la plus haute de la plus élevée, de la plus douce u et de la plus touchante grâce sur la terre... »
LES CORRESPONDANTS. GRIMM. ?f,Q
Les relations de famille tiennent aussi une large place dans la correspondance de Catherine. Elle v fait preuve de qualités très aimables. Ses lettres au grand-duc Paul et à sa femme, écrites au cours de leur voyage à travers lEurope, sont, pour la forme, d'une élève dont Voltaire n'a pas à s'enorgueillir, mais, pour le fond, d'une mère très affectueuse et sachant l'être : « Vous aurez la bonté tous les quatre : père, mère et « les deux enfants, de vous embrasser les uns les autres de nia « part » , lisons-nous dans une d elles. Un billet se rencontre dans le nombre, écrit exceptionnellement en russe. Mous nous reprocherions de ne pas en donner la traduction :
« Pétersbourg, 19 janvier 1782.
« Alexandre Pavlovitch m'a demandé il y a trois jours que « je lui procure encore un frère. Je l'ai renvové avec sa prière k à vous pour que vous lui rapportiez de voyage ce qu il « réclame. Mais je l'ai interrogé pour savoir ce qui lui faisait a formuler ce désir, et j'ai eu pour réponse qu il avait absolu- « ment besoin d'un troisième frère pour la raison importante « qu'il n'a qu'un cheval à atteler quand il fait le cocher et « qu il lui conviendrait d en avoir deux. Reconnaissant le ■ bien fondé de sa réquisition, je vous la communique en l'ap- « puvant de mon côté. Mon cher ami a ajouté encore (la fm « du billet est en français) d'autres raisons de cette force-là « trop longues à détailler ; il suffit, je pense, que vous sachiez « la plus importante de toutes. »
D'un très joli tour aussi, gracieusement enjoué, sont les billets de la souveraine à la princesse Caroline de Darmstadt, « un homme d une âme robuste, et rien moins que commère > , ainsi que la dépeint Catherine un jour, en s'entretenant d'elle }vec le prince Volkonski. L'amie de Voltaire et de madame de Bielke avait-elle si peu de goût pour les commérages ? La présence de Grimm au premier rang de ses correspondants semble bien prouver le contraire.
Celui-ci est le correspondant par excellence. Le livre si documenté de M. Schérer ne me laisse plus le soin de faire connaître à mes lecteurs cette curieuse physionomie de gazetier et de courtisan. Je me bornerai à en souligner quelques traits, ceux qui me semblent lui avoir valu l'honneur d'être choisi par Catherine pour le dépositaire habituel de ses confidences, et en quelque sorte pour le témoin journalier de sa vie la plus intime.
Catherine paraît avoir figuré en 1 764 déjà parmi les abonnés de la Correspondance littéraire. Elle s'y trouvait en bonne place : elle donnait quinze cents roubles par an, son protégé, le roi de Pologne, n'en payant que quatre cents, et Frédéric, que Grimm s'abstenait pourtant de rayer de sa liste, ne payant rien du tout. Au cours des années suivantes, elle s'adressa à plusieurs reprises et de plus en plus fréquemment à cet homme si bien informé et si répandu, pour l'exécution de certaines commissions littéraires ou artistiques : achat de tableaux ou de bibliothèques, distribution de médailles, colportage de renseignements officiels ou officieux. Elle s'habitua peu à peu à l'avoir ainsi à sa disposition, et il prit lui-même goût à ce métier de factotum. Quand il vint à Saint-Pétersbourg, en 17 73, dans la suite de la princesse de Hesse-Darmstadt, dont la fille épousait le grand-duc Paul, il était fatigué de sa Correspondance, qui le faisait vivre médiocrement et dont il se déchargeait depuis quelque temps sur Meister. Il ne songea pas un instant à se fixer dans la capitale du Nord; il y apercevait trop nettement un double écueil pour lui : la certitude de mourir d'ennui et la probabilité d'encourir au bout d'un temps plus ou moins long la disgrâce qui déjà avait atteint son ami Falconet. Rester à Paris, tout en se consacrant exclusivement au service de la
grande souveraine, fut l'objectif qu'il poursuivit et qu'il sut atteindre avec infiniment d'adresse. Il plaida sa cause par écrit et y déploya son art personnel, le procédé littéraire, mélange de sérieux et de bouffonnerie, qui avait fait la fortune du Petit Prophète de Boehmischbroda, ainsi que l'éternel artifice des avocats en instance auprès des grands de la terre : la parodie et la flatterie énorme. Il parodia le Credo pour faire sa profession de foi en qualité de néophyte du culte catherinien, et fit intervenir le médecin anglais et le médecin allemand de Sa Majesté pour traduire, dans une consultation burlesque, l'idée qu'il devait être renvoyé à Paris, parce qu'il n'était bon que pour écrire et faire des commissions, et qu'il ne pouvait s'v emplover que là-bas. Il partit n'emportant encore que la permission décrire directement à la souveraine avec des avantages pécuniaires assez modestes : Catherine en était aux économies. Mais, quand il revint en 1776 pour le second mariage du grand-duc Paul, sa situation était établie. Il eut des audiences qui durèrent jusqu'à sept heures et mirent en éveil les diplomates étrangers, le ministre de France en tète. Il fut un personnage. Il n'en abusa pas. Écrivant à madame Geoffrin, il lui arrivait bien d'affecter, à propos de la souveraine et de la faveur qu'elle lui témoignait, des façons de parler cavalières : « C'est une charmante femme dont la « maison manque à Paris » ; mais il n'en laissait paraître rien dans sa manière d'être avec elle-même. II avait adopté à cet égard une attitude dont il ne devait plus se départir jusqu'à la fin de sa vie : celle d'un adorateur absorbé dans le sentiment de son néant. Lui proposait-elle une place de directeur dans la nouvelle organisation scolaire qu'elle méditait, il esquivait lestement l'offre, se disant « tenté de se jeter à ses pieds et de « la supplier de le garder au nombre de ses chiens » . Il alléguait d'ailleurs qu'il serait un mauvais pédagogue en Russie, la langue de Voltaire étant la seule dont il sût se servir correctement, et puis n'était-il pas convenu qu'il devait rester toujours « le rien » de Sa Majesté? Il eut, cette fois, en repartant pour Paris, le titre vague, mais d'autant plus séduisant, d'agent
impérial, un traitement de deux mille roubles et un tchine équivalant au grade de colonel, ce qui amusa beaucoup Frédéric, mais ne le déconcerta lui-même en aucune façon.
Il ne devait plus revoir Catherine ; il n'en passa pas moins désormais aux yeux de l'Europe entière, et à bon droit, comme l'homme qui l'approchait de plus près, tout en demeurant séparé d'elle par une distance de huit cents lieues. Il garda pendant vingt-sept ans cette situation exceptionnelle en y gagnant quelques distinctions honorifiques, dont il fit toujours le plus grand cas, et une modeste aisance dont la Révolution le priva. Les terroristes qui mirent sa maison au pillage n'y trouvèrent pas la correspondance de Catherine qu'il avait eu le temps d'emporter en Allemagne, et durent se contenter de brûler quelques portraits de l'Impératrice ; mais tout son avoir sombra dans la catastrophe. Au dire de M. Schérer, ce ne fut point, Grimm étant un étranger, voire même un diplomate doublement protégé à ce titre parle droit des gens, une confiscation, mais simplement un séquestre suivi d une restitution ordonnée par le Directoire. Je ne voudrais pas prendre sur moi de contredire le savant biographe et encore moins de dire du mal de la justice révolutionnaire; aussi me contenterai-je d'énoncer les faits. La mise en œuvre de cette justice, dont M. Schérer semble faire grand cas, se laisse historiquement établir ainsi qu'il suit. La fortune de Grimm, au moment où la Révolution s'en est emparée, consistait en trente mille livres de rente, auxquelles il convient de joindre un mobilier assez riche et une belle bibliothèque. La restitution ne porta, M. Schérer le reconnaît lui-même, que sur les valeurs. Les livres, papiers, tableaux, qui échappèrent à l'autodafé dont j'ai fait mention plus haut, demeurèrent dans les dépôts, d'où quelques débris en sont parvenus dans les collections publiques de France. Les valeurs saisies furent taxées à soixante mille livres de capital et remboursées — en assignats. La légendaire histoire de la paire de manchettes, à laquelle aboutit ce payement et qui sous la plume de Grimm a l'air d'une plaisanterie, n'est que l'expression d'un fait très réel et fort commun à
l'époque où il s'est passé. Pour échapper à la dépréciation croissante de la monnaie de papier, les banquiers du confident impérial eurent recours à l'expédient usuel en ces temps troublés : ils convertirent les assignats en marchandises, et Grimm eut pour ses soixante mille livres trois paires de manchettes de dentelles et quelques pièces de mousseline, le tout enfermé dans une caisse de six pouces de hauteur. Ce fut tout ce qui lui resta du bloc de sa fortune après un contact avec le bloc révolutionnaire.
Catherine y suppléa par plusieurs dons, destinés, suivant son expression, « à faire aller la marmite » du « souffre-douleur » dont le sobriquet ne parut jamais mieux justifié. Suivant son habitude, elle y joignit des promesses beaucoup plus généreuses auxquelles elle oublia de donner suite, et la « marmite » eut fréquemment de la peine à être mise sur le feu. Grimm avait beaucoup de bouches à nourrir. Il s'était donné sur le tard toute une famille : Emilie de Belsunce, petite-fille de madame d'Épinay, mariée au comte de Breuil, mère de plusieurs enfants, laissée aussi sans ressource par la Révolution et adoptée par lui. Il légua tout ce petit monde à Catherine, y compris Antoinette Marchais, une domestique fidèle, qui avnit courageusement, quoique inutilement, défendu contre les envahisseurs son domicile de la chaussée d'Antin et avait réussi à rejoindre son maître en Allemagne. La souveraine parla d'abord de recueillir à Saint-Pétersbourg même ces épaves de la grande tourmente occidentale ; mais elle s'arrangea par la suite de façon que Grimm ne la prît pas au mot. Elle le nomma son représentant auprès des cours saxonnes à Gotha, d abord, puis son résident à Hambourg. Paul le confirma dans ces fonctions que la perte d'un œil dut cependant lui faire abandonner. Il revint à Gotha et y végéta jusqu'en 1807. Il avait vécu quatre-vingt-quatre ans. Les lettres de Catherine dont il avait toujours refusé de se séparer, en réussissant, à travers toutes ses épreuves, à les soustraire aux regards profanes, furent livrées en 1 8 1 7 à l'empereur Alexandre par ses successeurs. Elles ont été publiées dans le Recueil de la
Société impériale d'histoire russe, vraisemblablement avec quelques omissions. Les lettres écrites par lui à l'Impératrice n'ont été conservées ou ne sont connues qu'en partie. L'exemplaire de la Correspondance littéraire adressée à l'illustre abonnée de Saint-Pétersbourg se trouve aux Archives de Moscou, plus complet que le texte publié, mais offrant aussi quelques lacunes.
Je vais essayer maintenant de dire ce que fut l'homme, dont j'ai résumé la biographie à partir du jour où Catherine est entrée dans sa vie. Le témoignage des contemporains lui est généralement peu favorable ; celui de madame d'Épinay ellemême ne fait pas exception. Elle a bien l'air de plaider, dans ses Mémoires, une cause qui n'a pu que lui être chère, mais elle joint au plaidoyer les pièces du procès, et l'effet n'en est que plus désastreux. Elle met en scène Duclos, qui ne prend pas de détours pour déclarer que son ancien ami, devenu un rival, n'est qu' « un fourbe, adroit, souple et insinuant » ; qui raconte sa vilaine conduite avec « la petite Fel » , la chanteuse si mal protégée par lui, avec d'Holbach dont il recherche l'amitié pour «vivre avec sa femme et le mener à sa fantaisie » . Grimm se venge en insinuant à l'amie commune que Duclos s'est vanté publiquement d'avoir eu ses faveurs, et voilà Duclos congédié et Grimm installé en maître dans la maison . A quelque temps de là, madame d'Épinay est effrayée par la découverte des principes que l'heureux successeur de Duclos fait profession de mettre en avant depuis qu'il est en relation avec des tètes couronnées : « Il distingue deux justices : une à l'usage des « souverains ! » Elle en gagne une migraine « dont elle pense « périr » . Diderot vient la soigner et la consoler. « Je vois « tout cela comme elle » , écrit-il le lendemain à mademoiselle Voland; « cependant je l'excuse tant que je puis. A chaque « reproche, j'ajoute ce refrain : Mais il est jeune, mais il est « fidèle, mais vous l'aimez, et elle rit. »
Le portrait que trace de lui cette maîtresse nécessairement indulgente est, en effet, d'un peintre très épris de son modèle : « La figure est agréable par un mélange de naïveté et de « finesse ; sa physionomie est intéressante , sa contenance
« négligée et nonchalante, son âme est ferme, tendre, géné- « reuse et élevée. Elle a précisément le don de fierté qui fait ' « qu'on se respecte sans humilier personne. Il pense et « s'exprime fortement, mais sans correction. En parlant mal u personne ne se fait mieux écouter. Il rne semble qu'en « matière de goût nul n'a le tact plus délicat, plus fin ni plus « sûr. Il a un tour de plaisanterie qui lui est propre et qui ne * sied qu'à lui. Son caractère est un mélange de vérité, de « douceur, de sauvagerie , de sensibilité , de réserve , de « mélancolie, de gaieté. Il aime la solitude, et il est aisé de < voir que le goût pour la société ne lui est point naturel. « Personne n'est plus éclairé sur les intérêts des autres , ni ne m conseille mieux, mais il ne sait pas exécuter... »
Le goût de la solitude reconnu chez un personnage que Diderot lui-même ne pouvait s'empêcher d'appeler « le marquis » , en raillant sa vanité et ses prétentions mondaines, suffit pour faire juger de la vérité du tableau, et les agréments découverts dans une physionomie dont les gros yeux à fleur de tète et le nez de travers (« toujours tourné du bon côté» , d ailleurs, au dire d'une autre bonne amie) ont laissé jusque dans les souvenirs de Meister une silhouette si déplaisante, viennent bien d'un regard sur lequel l'amour a mis son bandeau. Rousseau a peut-être inventé le fard emplové, à l'entendre , par « le marquis » pour « remplir les creux de sa peau » , et le surnom de Tyran le Blanc, rappelant plus vraisemblablement le titre d'un roman de chevalerie dont Catherine fit une de ses premières lectures, n'avait sans doute rien de commun, chez celui qui le porta, avec cet artifice de toilette exorbitant; mais, au physique comme au moral, nous sommes loin avec madame d Épinay de l'impression qui s accuse chez des observateurs désintéressés au sujet de riiomme dont le comte de Tilly, par exemple, dit dans ses Mémoires qu'il « voulait sans cesse être dans le salon quand l'opinion le rejetait dans l'antichambre •■> , et dont le Tout-Paris contemporain s'est amusé à un moment, alors que, s étant fait voir à l'enterrement du comte de Friese, son ami et son
protecteur, avec tous les signes de la douleur la plus vive, * inondé de larmes et presque défaillant, il se laissait surprendre un instant après au détour d'une allée, replaçant lestement son mouchoir dans sa poche et, un sourire ironique aux lèvres, reprenant la lecture d'une brochure intéressante.
A part Diderot , madame d'Épinay et encore deux ou trois Parisiens également indulgents, Grimm eut beaucoup de connaissances, mais peu d'amis dans la ville où il se plut à vivre et où il aurait voulu mourir. Paris ne l'aima pas, et Paris n'eut pas absolument tort, car ce Français d'adoption et ce Parisien d'élection n'aima guère non plus ni la ville, ni le pays qu'il prétendait avoir fait siens. Le Petit Prophète de Boehmischbroda qui consacre sa réputation littéraire n'est, au fond, qu'un pamphlet sanglant contre cette patrie adoptive : « Et j'ai caché k ta honte et ta décadence à tes voisins... comme si tu n'avais k pas perdu le goût des grandes et belles choses, et je les ai em- « péchés de te voir rampant dans la petitesse de tes idées »
Les étrangers — il n'est peut-être pas inutile que la chose soit constatée en passant par l'un d'eux — se montraient alors déjà fort inclinés à constater la décadence de la France , son dégoût des grandes et belles choses et le rétrécissement de ses idées , tout en paraissant également empressés à y venir en foule et à prendre leur part de cet abaissement.
Cet Allemand tient la langue française elle-même, dont il se sert de préférence, pour un instrument inférieur et ingrat, auquel il se refuse à reconnaître jusqu'aux qualités dont on s'accorde le plus communément à lui attribuer le privilège : la clarté et la précision. Il s'en sert, dirait-on, comme un mauvais ouvrier qui crache sur ses outils. Quant aux naturels du pays, ils n'ont guère d'autre mérite à ses yeux qu'une vivacité qui touche à la pétulance. Allemand il est et Allemand il reste dans le fonds et dans le tréfonds de son être. Tout allemande est sa doctrine sociale : « Voulez-vous à présent que je vous « dise ce que je pense? Ne soyons pas enfant et n'ayons pas « peur des mots. C'est qu'en fait il n'y a pas d'autre droit dans « le monde que le droit du plus fort; c'est que, puisqu'il faut
« le dire, il est le seul légitime... Ne vouloir pas que le plus « fort soit le maître, c'est à peu près aussi raisonnable que de « ne vouloir pas qu une pierre de cent livres pesant pèse plus « qu'une pierre de vingt livres. » Et cette doctrine le conduit jusqu'à condamner le principe de la charité. Il se prononce pour la suppression des hôpitaux, « au risque de laisser mourir « dans les rues ceux qui n'auraient pas su se ménager un « asile pour la vieillesse a .
Quant à l'opinion de Catherine au sujet de son « souffredouleur » , elle vaut ce que valent la plupart du temps ses jugements en pareille matière , faits pour une moitié d'illusion et pour une autre moitié de parti pris. Mais il est assurément nécessaire que nous fassions la recherche sinon des qualités, du moins des raisons et peut-être même des défauts qui ont motivé, dans ce cas particulier, le choix qu'elle a fait et la confiance extraordinaire , extraordinairement prolongée surtout, qu'elle a témoignée à cet homme que Duclos continua toute sa vie à appeler «un coquin » . Ces raisons nous semblent assez apparentes et faites précisément d'un mélange à parts égales de défauts et de qualités.
Cet Allemand tout d'abord est un Allemand honnête. Nous ne nous chargerions pas d'expliquer exactement de quelle manière avec un traitement annuel de dix mille livres, réduites par le cours du change à huit ou même à sept mille, il est arrivé, sans autre source apparente de revenus, à se faire en 1793 trente mille livres de rente. Mais nous serions mal venus sans doute de montrer à cet égard plus de méticuleuse sévérité que ne le fit Catherine elle-même. En 1795, elle lui envoyait dix mille roubles à distribuer en secours aux émigrés, lui interdisant d'en indiquer la provenance aux intéressés, et il rendait un compte très scrupuleux de cette répartition qui échappait à tout contrôle. Rien ne prouve qu'il n'en ait fait autant pour les sommes plus considérables, plus de deux millions de livres, qui en d'autres temps ont passé par ses mains. Il n a jamais abusé de la confiance de Catherine à un autre point de vue : aidé par un tact très fin, un flair très
délicat, il ne se servit jamais de sa correspondance pour un usage qu'elle pût désapprouver. Elle n'eut jamais à craindre avec lui ni une gaucherie, ni une indiscrétion. Et il employa la fidélité d'un chien, l'art consommé d'un policier à garder contre tout attentat le secret du dépôt qui lui était confié.
Il fut d'autre part, eu égard aux goûts, aux habitudes d'esprit, aux convenances matérielles et morales de la souveraine, un correspondant hors pair, fait sur commande pour ainsi dire : « Je n'ai jamais écrit à personne comme à vous... « Vous m'entendez mieux que nul autre, et très souvent la « même réflexion vous vient à Paris que j'ai conçue à Moscou. . . « Venez, venez, Monsieur le baron, il faut que je vous parle. .. « Voilà deux de vos lettres qui demandent réponse. 11 est vrai « qu'il y en a là deux du roi de France, trois du roi de Suède, « deux de Voltaire, trois fois autant de Dieu sait qui, toutes « de plus ancienne date...; mais, comme elles ne m'amusent « pas, parce qu'il faut les écrire et qu'avec vous je jase, mais « n'écris jamais..., je préfère de m'amuser. » Revenant sans cesse dans la correspondance de la souveraine avec le « souffredouleur » , ces déclarations expliquent le prix qu'elle y a attaché. Elle aime à jaser. Elle aime surtout à écrire, sans nécessité ni utilité directe, rien que pour faire aller sa plume et sa pensée, comme font les joueurs de piano ou les escrimeurs, en s'exerçant sur un clavier muet ou en tirant au mur. Grimm est son clavier d'exercice, pas tout à fait silencieux pourtant ; son mur de salle, derrière lequel il y a cependant une épée, oh! convenablement mouchetée, discrète et respectueuse, mais agile à souhait et provocatrice de passes d'armes brillantes. Le ton habituel des lettres qu'il envoie à l'adresse de Catherine est celui d'une adulation constante qui semble voisine de la démence, en même temps que d'une bouffonnerie perpétuelle qui a tout l'air d'être en goguettes, l'une corrigeant les écarts de l'autre, sauvant l'outrance des louanges prodiguées par un semblant d'intention moqueuse, jetant un voile d'incohérence et de folie sur le tout. L'hyperbolisme de la flatterie est d'ailleurs autre chose encore chez le « souffre-douleur» qu'un
artifice de courtisan ; avec le temps, c'est un tic qu'il contracte en ce sens. 11 n'a pas grand'chose à attendre, ni profit ni honneur, de la princesse de Saxe-Gotha avec laquelle il se met aussi en frais de correspondance; cependant il ne peut ouvrir une de ses lettres sans ressentir a le doux frémissement qui « précède les sensations délicieuses » . Il ne se lasse pas d'embrasser ses pieds a comme les anciens embrassaient les autels « des divinités propices » . Il n'en fait guère plus pour Catherine elle-même, s'appliquant seulement à relever ses formules avec ce condiment de plaisanterie un peu grossière qu'il sait être de son goût. Il est également ému en ouvrant les lettres qu'elle lui adresse, mais cette émotion se traduit différemment : il pleure « comme un veau » ; le tremblement de terre de Lisbonne n'est rien auprès des transports qui l'agitent. Un courrier venant de Saint-Pétersbourg lui apporte-t-il le portrait de la souveraine qu'il a sollicité depuis longtemps , il écrit : « L'image révérée a été reçue avec la même cérémonie et la « même dévotion avec lesquelles le comte Souvorof reçut un a cordon de Saint-André à Kinburn; excepté de n'avoir pas « communié, je puis me vanter d'avoir ri, pleuré et eu autant a que lui l'air d'un possédé. Que n'ai-je communié comme « lui et sous les deux espèces avant de toucher 1 image rêvé* « rée!... Bénie soit celle qui, pleine de grâce, a daigné accor- « der à son souffre-douleur cette image sans prix de 1 im-
« mortelle »
En même temps il est bien aise qu'on lui réponde sur le même mode plaisant, et il admet que cela ait lieu à ses dépens; qu'on tourne en ridicule sa personne physique et sa personne morale, son esprit et sa santé, ses intestins malades et ses prétentions aristocratiques. N, est-il pas le « souffre-douleur » ? Il est aussi « Georges Dandin » , « M. l'Hérétique n , a Heraclite » , a M. le Freiherr » , et « l'Homme aux boyaux fêlés » . Et ce n'est pas encore Catherine seule qui a le privilège de le railler et de le travestir de la sorte : Frédéric l'appelle bien « M. de la Grimmalière » depuis qu'il est devenu baron, et il ne parait en savoir aucun mauvais gré à Frédéric. Mais , et
c'est là qu'est son art et sa supériorité, il ne se borne pas à tendre le dos, ce qui à la longue serait insipide; il sait risquer à propos des ripostes et même des attaques hardies, mais qui amusent seulementsans blesser, tantil esthabile égalementà en envelopper la pointe. En envoyant à son Impératrice le modèle dessiné par Clérisseau dune porte monumentale, il écrit : « Or çà je compte très fort que V. M. ne s'avisera pas de me « faire une querelle d'Allemand au sujet de cette porte « modèle , ni de me dire : « Je crains qu'elle ne soit trop « belle » , car je serais capable de faire imprimer la lettre « impériale; or une telle publication ferait beaucoup de tort « à l'Impératrice, parce que l'univers s'apercevrait qu'il y a « parfois de tels vacarmes dans 1 intérieur de Sa Majesté, « qu'on ne sait à qui entendre, que les idées se coudoient, se « heurtent, se culbutent les unes sur les autres, de sorte qu'il u faut tout le flegme allemand d'un « souffre-douleur » pour « n'être pas renversé les quatre fers en l'air. »
Elles lui sont aisément pardonnées, ces boutades, au sujet
desquelles il ne manque d'ailleurs pas de s'excuser avec toute
l'humilité dont il est capable, et sa capacité à cet égard est
infinie : c'est celle « d'un vermisseau qui, malgré le ton de
« légèreté qu'il se permet parfois dans ses excès de gaieté...,
« n'oublie pas son origine , c'est-à-dire son néant » . Elles sont
les bienvenues, car elles excitent et mettent en verve son
auguste correspondante. Elle en a besoin pour débrider sa
fantaisie et faire courir sa plume, multipliant les quolibets, les
traits humoristiques, les mots à l'emporte-pièce, les gambades
joyeuses de la pensée qui saute dans un bond de la politique
aux potins d'antichambre et de la philosophie à l'incongruité.
L'idée seule de causer avec le « souffre-douleur n la met en
gaieté et lui fait introduire une pointe de drôlerie jusque dans
les en-tétes des « pancartes » qu'elle expédie à son adresse :
« De l'ancien nid des canards actuellement Saint- Péters-
« bourg... » « Feuille séparée qu'on peut jeter au feu sans y
« perdre... « « A Peterhof où ni moi ni M. Thomas, nous ne
« nous plaisons. » — M. Thomas est le chien favori de
Sa Majesté. — Et les sobriquets vont leur train! Pas une personne quelle veuille appeler par son nom. Les choses ellesmêmes reçoivent un déguisement. Joseph II, c'est « l'homme aux deux physionomies » — avant la rencontre à Mohilef, — ou encore piccolo bambino; après la rencontre, il devient «l'aigle» . Marie-Thérèse, c'est «Mamman» (sic). Et «Falstaff » , c'est Gustave III de Suède. Nous savons déjà qui elle entend désigner en parlant de « pauvres gens » . Pour se moquer de la diplomatie, et de s'en moquer est un de ses thèmes favoris dans ses entretiens avec Grimm , elle dit : « la purée de pois» , et, pour flétrir les instruments de l'anarchie révolutionnaire, elle écrit : die Kôlher, Bàrenhauler , ou Bàrenreiter , commentant ainsi qu'il suit ce dernier travestissement : « Je soutiens « qu'en Poméranie on nomme Rôtlier un chien bien laid et « bien crotté... Je ne puis pas convenir non plus que Bàren- « hatiter, porteur de peaux d'ours, soit une injure, mais celui b qui monte sur un ours est un homme ridicule. »
Notez qu'il n'v a là de sa part aucune intention cryptographique, les « pancartes » à ladresse de Grimm n étant pas exposées à courir les hasards de la poste. C'est simple jeu, gaminerie ou procédé de caricaturiste en liesse. Elle travestit d'ailleurs jusqu'à la langue dont elle se sert; elle écrit dans un patois de son invention, mêlé de locutions françaises, allemandes et italiennes qui portent aussi sa marque de fabrique. Elle dit que la guerre a « déprojeté ses projets n . Elle annonce que demain elle « legislatera >» . Elle écrit : « Ma si il signor « marchese del Grimmo volio fare mi plaisir. » Et elle va, elle court, elle galope ainsi, dévidant, à traversées trouvailles plus ou moins heureuses et ces cocasseries plus ou moins spirituelles, 1 écheveau infini de son imagination. Le « souffre-douleur » est appelé aussi parfois par elle « son dévidoir » .
Elle lui sait gré enfin et surtout, au pauvre homme, de la place non pas seulement considérable, mais unique, exclusive de tout partage, qu'elle arrive progressivement à tenir dans son existence et dans ses préoccupations. L'histoire des relations de Grimm avec son impériale amie, c'est l'histoire de
l'absorption graduelle et finalement complète d'une individualité par une autre. Il s'en est rendu compte lui-même : « Cette « correspondance est devenue le seul bien, l'unique ornement « de ma vie, le pivot de mon bonheur, tellement essentiel à « mon existence que la respiration me paraîtrait moins néces-
« saire à sa conservation J'étais parvenu à me créer loin
« d'elle une espèce de religion qui n'avait pour objet qu'elle < et le culte que je lui rendais. Son idée m'était devenue k tellement habituelle qu'elle ne me quittait plus ni le jour ni « la nuit, et que toutes mes pensées s'y confondaient... Marie chant, voyageant, séjournant, assis, couché, relevé,... « j'étais parvenu à fondre pour ainsi dire mon existence dans « la sienne. » Plus que cela, il est arrivé à s'isoler dans cette communion d'espèce particulière et à y devenir peu à peu étranger au monde extérieur. Il a cessé de lire, lui l'ancien rédacteur de la Correspondance littéraire. Il écrit à l'Impératrice, exécute les commissions qu'elle lui envoie, reçoit les solliciteurs qu'elle lui adresse, lui écrit encore, et c'est toute sa vie. Tout au plus, l'Allemand reparaissant en lui sous le vernis d'éducation française, à mesure que l'homme de lettres qu'il est devenu en France s'efface devant le courtisan, en vient-il à s'intéresser vaguement au mouvement littéraire qui se développe à ce moment par delà le Rhin. Mais quel choix piteux que celui qu'il s'avise d'y faire! Il donne la réplique à Catherine pour mettre les Thummel et les Schummel sur un même niveau avec Voltaire; avec elle, il découvre une « verve incroyable » dans les comédies de Lenz, et, comme elle, n'a pas l'air de se douter que « Goetz de Berlichingen » , « Werther » et les « Brigands » ont déjà paru, et que le romantisme allemand est né.
Quel est le secret de cette prise de possession, de cet accaparement extraordinaire, réalisé par elle, d'une âme tout entière, Catherine s'en doute bien. Elle devine qu'au fond il ne s'y trouve rien de très flatteur ni pour elle ni pour lui. Elle ne manque pas de s'en faire un sujet de plus de raillerie et de tourment pour le « souffre-douleur » . Elle
n'ignore pas « qu'il n'est jamais plus heureux que quand il « est auprès, proche, à côté, par devant ou par derrière de « quelque Altesse!... » et Dieu sait « où il sait les déterrer » ! D'ailleurs, il arrive qu il en plaisante lui-même, racontant son apparition dans une loge du théâtre de Spa, où se trouve Joseph II en compagnie du prince Henri de Prusse, et son plaisir à soupçonner l'effet produit sur les badauds de l'endroit, qui ne peuvent manquer de se dire : « En vérité, le souflie- « douleur d'une Majesté Impériale Grecque doit tout de même « être un animal de distinction ! >■• Elle n'essaye pas davantage de l'élever au-dessus du niveau où il s'est lui-même placé et dont il s accommode si bien. Il a pu à bon droit se défendre d'avoir jamais figuré à Paris dans le rôle plus ou moins louche d'agent plus ou moins interlope de la politique impériale. l"ne seule fois, en 1789, au milieu du désarroi dans lequel est tombé déjà le personnel officiel et le service diplomatique du gouvernement français, la souveraine se laisse aller à lui confier une commission de ce genre (1), et le bénéfice qu elle en retire ne l'engage pas à recommencer. « Souffre-douleur » il a voulu être, et « souffre-douleur » il est resté; d'humeur trop vaniteuse pour se contenter d'une place dans la république des lettres; d'esprit trop vain et trop léger aussi pour, tout en prenant pied dans les sphères les plus élevées du monde contemporain, y trouver accès aux affaires sérieuses. Son esprit, son caractère et la nature même de son ambition le destinaient aux emplois inférieurs. Pouvant être écrivain, il aima mieux se faire reporter. Catherine aurait peut-être été tentée tout d'abord d'en faire un ministre : il réclama de lui-même le rôle de factotum. Un cachet de domesticité transparaît dans ses qualités les plus brillantes et les plus solides. Il semble être né dans une antichambre et avoir la nostalgie de la livrée. Comme ce laquais subitement enrichi dans les spéculations de Law, il a beau se trouver en mesure de prendre place dans un carrosse, son instinct le pousse à monter derrière. Brave homme
(1) Voy. Le roman d'une impératrice, p. 303.
d'ailleurs. On a dit qu'ayant tenu à figurer parmi les chiens de l'impératrice de Russie, il n'avait pu manquer d'aboyer à la Révolution. Le mot est bien gros pour lui : japper tout au plus, pourrait-on dire, et, on le sait, ce n'est pas la Révolution qui a eu le plus de mal, et, on peut en convenir, il avait quelques raisons pour ne pas lui faire fête. Mais de se montrer méchant n'était aucunement un besoin de sa nature. Faire le beau devant son impératrice et l'égayer par des cabrioles lui aurait suffi.
Il fallait sans doute qu'il fût ce qu'il a été pour que Catherine fût elle-même tout ce qu'elle devait être, et pour que, à toutes ses gloires, elle ajoutât celle d'avoir laissé, avec un modèle unique dans son genre de style épistolaire, un document autobiographique qui n'a pas son pareil. Dans son heureuse destinée, Grimm a été une bonne fortune de plus.