CONFIDENTS ET CONFIDENTES. LA PRINCESSE DACHKOF(I
I. La princesse Dachkof. — Faveur et disgrâce. — Présidente de l'Académie ou directrice de blanchisseuses. — Un musée de Beaux-Arts comme on en voi» peu. — A Paris. — Entretiens avec Diderot. — Confidences de miss Vilmoî.
— La princesse à la campagne. — Pour des cochons ! — La femme russe dans l'histoire. — Dernières années. — IL La comtesse Bruce. — Fonctions délicates. — La trahison et l'exil. — Mlle Engelhardt. — La comtesse Protassof.
— Anne Narychkine. — Une isolée : Mme de Lieven. — III. Betzki. — Confident ou père ? — La commère de l'Impératrice. — Anastasie Sokolof. — Un second «souffre-douleur» : Chrapowiçki. — Un secrétaire modèle : Kozitski.
— Un spécialiste pour mariages : le baron d'Assebourg. — Rog»erson.
Le grand homme que fut Catherine, au dire de Voltaire, n'a pas laissé à certains égards, nous le savons de reste, d'être une femme dûment caractérisée par les traits distinctifs de son sexe. Il en paraît quelque chose jusque dans ce personnel singulièrement nombreux qui peuple son intimité : figures équivoques dont les fonctions officielles se doublent d'un emploi officieux plus ou moins avouable. D'un bout à l'autre de son règne, la souveraine fait une consommation énorme de mis-
(1) Archive de Vorontsof, V; Barssoukof, Notice ajoutée à son édition du Journal de Chrapowiçki; Chrapowiçki, Journal; Correspondance de Catherine, dans 1' « Archive russe», 1869; Correspondance politique dans le « Recueil de la Société Impériale d'histoire russe » ; Correspondance politique aux Archives du Ministère des affaires étrangères de France ; Étude sur Kozikof, (secrétaire de Betzki), dans 1' « Archive russe », 1876; Gorgou, Souvenirs, dans les « Lectures » de la « Société d'histoire et d'anthropologie de Moscou», 1863; Harris, Diaries ; Lebedief, Les comtes Panine ; Mémoires de Bolotof, de Castéra, de la princesse Dachkof. de Diderot, de Dolgoroukof, de Garnovski, de Gretch, de Ségur, etc.; Souuomukof, Conférence à l'Académie des sciences de Saint-} é ter $bourg, 1873.
sions confidentielles. Mais, et c'est ici que Catherine le Grand rentre en scène avec toute la supériorité de son génie masculin et de sa mâle volonté, si abondamment qu'on la voie pourvue de confidents et de confidentes, il n'est ni homme ni femme parmi eux, — pas de femme surtout, — qui puisse prétendre à sortir de son rôle en empiétant sur le sien. Elle se sert de ses confidents et de ses confidentes; on ne se sert pas de sa confiance. C'est ce qui paraît encore dans l'histoire de la plus célèbre personnalité féminine de son entourage.
En 1773, faisant part à Frédéric II de la difficulté qu'il éprouve à déterminer dans les dispositions de Catherine un changement favorable aux nouvelles vues du roi sur la Pologne, Solms écrit ce qui suit : « J'ai frappé à toutes les portes; les r dames n'ont pu être d'aucune utilité en cette occasion. Ce h n'est pas le siècle des femmes présentement en Russie. » En présence d'une femme assise sur le trône de Pierre le Grand et y succédant, dans le courant du siècle, à Elisabeth, Anne (1) et Catherine première du nom, la constatation est curieuse. Aux côtés de Catherine seconde elle-même, la princesse Dachkof n'imaginait pas cela assurément le jour où, revêtue du même uniforme de grenadier, elle galopait avec son impériale amie sur la route de Saint-Pétersbourg à Peterhof, poursuivant la conquête d'une couronne. Mais les rêves qu'elle nourrissait à ce moment n'étaient qu'illusion, et le lendemain de ce beau jour donnait déjà raison à l'envoyé de Frédéric : le triomphe de Catherine ne fut pas aussi celui de l'amie dévouée, et, quelques semaines après l'avènement de la nouvelle impératrice, la compagne des heures d'épreuve avait perdu jusqu'à ses modestes prérogatives de dépositaire de la pensée impériale, qu'elle pouvait espérer garder à défaut de mieux. Son rôle était fini.
Il est juste de dire qu'elle s'y montra de suite absolument
(1) Un critique anglais de la Bévue d'Edimbourg m'a accusé, dans un article reproduit par la Revue britannique, d'avoir fait de la tsarine Anne morte en 1740 une fille de Catherine II. J'ai dit, et ne saurais m'en dédire, que cette dernière avait eu une fille qui s'est appelée la tsarevna Anna. Tsarevna et tsarine ne sont pas des termes identiques, pas plus que roi d'Angleterre et prince de Galles.
insupportable. Avec ses dix-huit ans, son inexpérience, son humeur brouillonne et son ambition, elle révéla sans tarder des instincts de touche-à-tout désastreux. Elle prétendit commander partout et à tout le monde, distribua des ordres aux soldats, plaça et déplaça des factionnaires, le prit de haut avec Catherine elle-même. Elle se fit prier pour accepter une décoration qu'on lui offrit et donna à entendre quelle eût souhaité un portefeuille de ministre ou le commandement d'un régiment. Elle empocha les vingt-quatre mille roubles qui lui fuient attribués dans la répartition des récompenses, mais fit celle qui n'a rien reçu ayant droit à tout recevoir, et fatigua tout le monde avec ses doléances. « La princesse Dachkof » , écrivait Bélanger au duc de Praslin, « m'a confié avec l'air du déses- « poir le peu de fruit qu'elle a tiré de la Révolution. Je « rougissais dans le silence pour elle de lui entendre exagérer
< sans pudeur sa pauvreté et sa disgrâce. »
Catherine ne pouvait assurément être engagée à accepter un partage de pouvoir, et la « Thomyris parlant français a , comme l'appela Voltaire, ne prétendait pas à moins. Aucune entente n'était ainsi possible entre les deux amies de la veille. Celles qui remplacèrent la princesse auprès de Catherine ne furent guère que des confidentes d'antichambre, sans importance politique et n'y aspirant point. Elle-même se morfondit pendant sept ans dans le voisinage de la cour, causant des déceptions aux diplomates étrangers qui avaient escompté sa faveur, et ne réussissant même pas à faire prendre au sérieux ses velléités de révolte et ses allures menaçantes. Sa participation au complot de Mirovitch, en 1764, et le risque qu elle aurait encouru à cette occasion d'être mise à la torture ne nous semblent guère prouvés. « Son esprit romanesque et superfi-
< ciel » , écrivait le baron Solms en 1763, « est si connu qu'il « n est pas à présumer qu'il y aura beaucoup de monde qui • voudra s'embarquer avec elle, » Elle ne conspira pas; elle « chipota » tout au plus, comme disait Grimm plus tard en parlant de ses façons d'agir. En 1769, elle exprima le désir de voyager, reçut un sac avec quatre mille roubles et ces simples
mots tracés au crayon par l'Impératrice : « Pour les chevaux « de poste » , pleura de dépit, empocha encore l'argent et partit.
Elle visita Paris, où Diderot la vit et s'enflamma pour elle à son ordinaire; Londres, où elle rencontra Paoli et s'indigna de le voir pensionnaire du roi d'Angleterre; l'Italie enfin, où elle fit profession d'un grand enthousiasme pour les chefs-d'œuvre de la peinture et de la statuaire qu'elle se donna l'air d'y découvrir. Revenue en Russie, elle reprit son attitude de victime peu résignée. Pour s'en défaire, Catherine eut l'idée, en 1782, de la nommer directrice de l'Académie des arts et des sciences. Elle se rebiffa : « Nommez-moi directrice de vos u blanchisseuses » , répondit-elle à la souveraine en plein bal de cour. Rentrée chez elle, sans ôter sa robe de bal, elle écrivit une longue lettre pour motiver son refus, et, au milieu de la nuit, courut éveiller le favori Patiomkine qu'elle trouva d'aventure dans son lit — l'avènement récent de Lanskoï lui faisait des loisirs — pour lui demander de remettre son message à l'Impératrice. Il lut la lettre, la déchira sans mot dire et se rendormit. Elle revint chez elle et reprit la plume. A sept heures du matin, elle avait accouché d'une seconde épître plus virulente encore que la première, s'obstinant à y refuser l'emploi qu'on lui destinait, et elle avait toujours sa toilette de bal sur le dos. Elle finit par se coucher. Quand elle se réveilla, l'oukase impérial l'appelant à ses nouvelles fonctions était sur sa table de nuit. Elle prit un air plus tragique encore qu'à l'ordinaire et présida l'Académie. L'année d'après, elle voulut même en présider deux, ayant eu l'idée d'un Institut russe, dont elle présenta le projet à l'Impératrice. Catherine la laissa faire. « Elle n'a plus le temps de chipoter, ayant un gros mor- * ceau dans la bouche qui tient ses mâchoires en respect » , écrivit-elle à Grimm.
La présidente déploya un grand zèle dans l'exercice de son double mandat et signala sa direction par quelques œuvres et quelques réformes utiles. Le musée des Beaux-Arts qu'elle s'appliqua à mettre sur un pied européen était composé de fa-
çon bizarre. Entre autres objets exposés à l'admiration des visiteurs on y voyait deux bocaux contenant dans de 1 esprit-de-vin deux têtes décapitées par ordre de Pierre Ier : l'une d'elles avait appartenu à Moëns, fils d'un joaillier flamand établi à Moscou, frère de cette Anna Moëns qui précéda Catherine Pe dans l'affection du terrible empereur. Il était devenu lui-même l'amant de la Tzarine et avait été dénoncé par Iagoujinski, dit-on, à la vengeance de Pierre. L'autre tête était celle de lady Hamilton, coupable d'avoir cède aux désirs du Tzar et d'être devenue enceinte de ses œuvres. Pierre avait ses idées en matière de justice expiatoire : il fit périr l'enfant et ordonna de décapiter la mère. Les deux têtes figuraient dans le musée depuis 1724. La princesse Dachkof les fit disparaître. Elle prit soin en 178G de faire dresser par une de ses académies une nouvelle carte de la Russie. « Cette carte annoncée avec jactance » , écrivait à ce propos le comte de Ségurà M. de Vergennes, « est jugée avec « sévérité. On ne la trouve pas plus exacte que les autres. « Seulement la partie du Nord et de la Sibérie et des côtes de a l'Amérique est mieux dessinée, parce qu'elle est copiée « d'après celle de Cook, qui a retranché sur ses observations « trois ou quatre degrés de possessions imaginaires de reai- « pire de Russie. »
Nous avons raconté (1) les démêlés littéraires de la présidente et de l'Impératrice, qui aboutirent en 1784 à la suppression du journal publié sous les auspices de la première. Dix ans plus tard, une autre querelle de même ordre supprimait les fonctions de la présidente elle-même. Elle avait donné son autorisation et son concours à la mise sous presse d'une tragédie posthume de Kniajnine qui ne se trouva pas du goût de la souveraine (« Vadime à Novgorod »). Catherine fit saisir la brochure, et la princesse releva l'affront en démissionnant avec éclat. Elle quitta définitivement Saint-Pétersbourg pour se retirer à Moscou, et la dernière entrevue des deux amies d'autre-
(1) Yoy. Le roman d'une Impératrice, p. 480
fois ne fut pas tendre : introduite après une heure d'attente, la princesse s'inclina en silence devant la souveraine. « Bon « voyage, madame » , lui dit celle-ci. Ce fut tout.
L'opinion des contemporains s'est montrée en général peu sympathique à cette déclassée de la politique, qui semble annoncer les femmes incomprises du siècle suivant. Castera va jusqu'à l'accuser d'avoir trafiqué en Italie d'une influence qu'elle ne possédait pas, en mettant à contribution des artistes désireux de se faire recommander par elle à l'opulente Sémiramisdu Nord. Thiébault attribue un motif plaisant à la façon précipitée dont elle ordonna son départ en quittant Paris. Entourée sur une promenade publique par un groupe de curieux, elle interpella un chevalier de Saint-Louis.
— Qu'avez-vous donc tant à me considérer?
— Madame, je vous regarde, mais je ne vous considère pas.
Furieuse, elle fendit la foule, rentra chez elle en courant, demanda des chevaux et partit sans se donner le temps d'emmener son fils, qui dut la rejoindre en Angleterre.
Diderot ne sait rien de cette aventure, et le portrait qu'il fait de la princesse, très peu séduisant au point de vue physique, se colore au point de vue moral d'attraits de tout genre dont les amoureux seuls savent parer leurs modèles. Elle a de la hardiesse et elle « sent fièrement » . Il lui découvre un goût profond d' « honnêteté et de dignité » , une connaissance profonde des hommes et des intérêts de sa nation, une aversion décidée pour le despotisme, de la pénétration, du sang-froid et du jugement, de la modestie enfin, « jusqu'au point de ne pouvoir
« souffrir qu'on l'admire » , trait qui, sous le pinceau de l'aimable peintre, est commun à la princesse avec Catherine, en offrant la même apparence de vérité. Est-il amoureux, en effet, l'éternel enthousiaste? Il est positivement jaloux de sa princesse. Il vient la voir tous les jours « à l'entrée de la
« nuit » , alors qu'elle revient de ses courses à travers la grande capitale, pour causer avec elle « de ce qu'on ne voit
« point : lois, coutumes, administration, finances, politique,
o mœurs, arts, sciences, lettres, nature » , et aussi sans doute pour faire meilleure connaissance avec « cette âme hérissée « par le malheur » . Et il ne veut pas que d'autres partagent avec lui ce privilège. Tantôt il empêche la noble étrangère d'accepter à souper chez madame Necker, « où elle aurait été « appréciée au-dessous de sa valeur » , tantôt il la dérobe à une rencontre avec Rulhière. Jusqu'à la bonne madame Geoffrin qu'il met à l'écart! La princesse insiste un peu au sujet de Rulhière, auteur d'un livre qui l'intéresse d'assez près. Mais il lui fait observer qu' « elle avouerait ce quelle ne contredi- « rait pas et qu'il ne manquerait pas de se prévaloir de son « témoignage. » Elle se résigne encore en embrassant son mentor, ce qui parait faire plaisir à ce dernier, en dépit des « grosses lèvres » et des « dents gâtées » qu'il attribue à sa pupille.
Miss Yilmot, la future dépositaire des Mémoires de la princesse, n'a guère chance d'être plus impartiale et moins illusionnée à son sujet. La silhouette quelle trace au courant de la plume, en écrivant à ses parents du fond d'une campagne voisine de Moscou où elle a suivie son amie, est bien pourtant celle de la personne remuante, encombrante et point aisée à vivre que tous les autres témoignages nous ont fait voir à Saint-Pétersbourg, et non pas de celle que Diderot a cru voir à Paris. Le modèle a vieilli — la princesse a dépassé maintenant la soixantaine — sans subir de transformation sensible : « Quoi qu'elle fasse, elle ne ressemble à personne; non seule- « ment je n'ai jamais vu, mais je n'ai jamais entendu dire « qu'il existât un être pareil. Elle enseigne aux maçons à bâtir b les maisons, aide à faire des chemises, va nourrir des « vaches, fait de la musique, écrit pour l'impression, connait « d'à à z le service de l'église et corrige le pope s'il ne dit pas « la prière comme il doit. Elle sait aussi par cœur les pièces » que l'on joue et reprend les acteurs s'ils se trompent dans % leurs rôles. Elle est médecin, apothicaire, chirurgien, niait réchai ferrant, menuisier, juge, moine... Elle correspond « avec son frère qui occupe le:- premières charges de 1 Empire,
« avec des savants, des hommes de lettres et aussi avec des « Juifs crasseux dont elle essaye de tirer parti pour ses « affaires. Elle trouve le moyen d'écrire en même temps à son « fils, à divers parents, à toute sa famille. Sa conversation « séduisante par sa simplicité tombe parfois dans une naïveté « enfantine. Sans y prendre garde, elle parle à la fois en fran- « çais, en italien, en russe, mêlant toutes les langues. Elle « arrive au bal deux heures avant que les chandelles soient « allumées et force ses amis à l'y suivre. »
C'est bien un peu la princesse en ski ou en of que nous voyons aujourd'hui, promenant à travers l'Europe son excentricité tapageuse et inquiète, « la première apparition de la « femme russe dans l'histoire », au dire de Herzen, du moins de la femme russe échappée de son foyer et courant le monde, en qui la nervosité moderne du tempérament féminin semble en effet rencontrer son expression la plus aiguë. Il serait cruel pour la Russie de ne posséder que ce type-là d'épouse, de mère ou même seulement de femme savante ; d'autant que l'appréciation du monde russe contemporain à laquelle il convient d'en appeler en dernier ressort au sujet de cette « apparition « historique » lui est, si possible, moins favorable encore que celle du monde étranger. Le propre frère de la princesse, A. R. Vorontsof, l'accuse d'avoir été indigne pour sa sœur, la malheureuse favorite de Pierre III , jusqu'à profiter de sa disgrâce, au moment du coup d'État victorieux de Catherine, pour s'approprier ses effets. Elle est d'ailleurs et demeure toute sa vie à peu près brouillée avec tous les siens. On pourrait l'en excuser en ce qui concerne son père, personnage grossier, sauvage et sordide, connu pour son avidité et pour son mépris de toute culture : la haine particulière qu'il a vouée à la machine électrique est restée légendaire. Son fils n'est également qu'un rustre et qu'un ivrogne, mais il est aussi le produit d'une éducation dont la princesse a à endosser la responsabilité. Quand il a treize ans, elle annonce à l'Écossais Robertson qu'elle en a déjà fait un des grands savants de l'Europe, et dresse une longue liste des connaissances qu'elle lui a com-
muniquées. Plus tard, se trouvant dans la même ville et presque sous le même toit que lui, elle refusera d'assister à ses derniers moments. Elle est aussi au plus mal avec sa fille, qui, continuellement endettée et besogneuse, préfère la misère à l'obligation de subir l'hospitalité de sa mère. Elle est en dispute avec tout le monde. Ses démêlés avec son voisin, L. Narychkine, qui aboutissent en 1788 à un procès ridicule motivé par des cochons, sont restés célèbres. Catherine en a fait une comédieproverbe : Za mouhoï s abouhome (A la poursuite d une mouche avec une massue), et Narychkine prétendit retrouver sur le teint couperosé de son ennemie le sang des cochons massacrés par elle. Le désintéressement dont elle fait profession dans ses Mémoires n'est rien moins que prouvé par les faits. Elle reçoit, il est vrai, avec dédainles dons de Catherine, mais elle en réclame fréquemment d'autres. Elle professe aussi un grand mépris pour les favoris de la souveraine, mais elle trouve bon de s'entendre avec l'un d'eux au sujet d'une terre qu'elle a reçue de la munificence impériale et où elle n'a pas trouvé son compte d'âmes. Elle a des idées libérales, mais elle pressure impitoyablement ses paysans et elle les châtie avec une implacable sévérité. Pour obtenir la permission de suivre en dehors de ses domaines un fiancé de son choix, une pauvre jeune fille est obligée de lui payer une rançon de cent roubles. En avançant dans l'âge, elle devient dune avarice sordide; elle fait dételer les chevaux de ceux qui viennent la voir dans sa datcha voisine de la capitale, et elle les emploie aux travaux de son jardin; profitant de la mode du parfilage, introduite dans les salons de Saint-Pétersbourg, elle fait main basse dans ceux qu'elle fréquente sur tous les bouts de galon qui y traînent sur les tables et les revend sans vergogne. Dobrynine fait mention dans ses Mémoires d'une maison appartenant à la princesse, où il habita lors de son séjour à Moscou et qui passait pour bâtie avec les fonds de l'Académie des sciences.
Cela n'a pas empêché sa mémoire d'être célébrée récemment encore dans une séance solennelle de la docte Assemblée.
Mais la mémoire de Catherine mérite aussi d'être défendue contre l'imputation d'injustice et d'ingratitude dont on pourrait être tenté de la charger en s'en rapportant au témoignage personnel de la princesse, dont quelques déclarations élogieuses, introduites à titre d'artifice oratoire, ne suffisent pas à atténuer la rancunière animosité (1).
« Je ne puis m'accommoder de tous les caractères » , disait un jour Catherine à Chrapowiçki en parlant de son ancienne amie. u Celle-ci ne peut vivre avec personne. »
En 1 773, au moment où Solms se désolait de ne pas trouver à mettre en œuvre, dans l'entourage de Catherine, quelque influence féminine, la souveraine avait bien une amie intime et une confidente, mais qui ne pouvait être d'aucun secours : « L'Impératrice ne vit familièrement qu'avec la comtesse « Bruce, et celle-ci n'ose jamais lui parler d'affaires » , affirmait le diplomate. Il y avait bien des affaires dont la comtesse Bruce entretenait la Tzarine, mais qui n'intéressaient ni Frédéric ni son envoyé. Il est juste de dire encore que la princesse Dachkof n'aurait pas voulu probablement s'occuper de celles-là. La comtesse Bruce s'en occupa pendant de longues années à l'entière satisfaction de son impériale amie, jusqu'au jour où il lui arriva, ainsi que nous l'avons raconté, de s'oublier dans l'exercice de ses fonctions derrière une porte mal fermée. Catherine fut clémente. Korssakof était beau, le rôle attribué à la comtesse créait naturellement entre elle et les élus de la fa-
(1) L'original des Mémoires de la princesse, écrits en 1804 en français, a été brûlé en 1808. Deux copies seulement en ont été conservées, l'une dans les Archives de la maison Vorontsof, l'autre dans la famille de miss Vilmot, devenue mistress Rradford. Ces copies, revues et corrigées par la princesse elle-même, sont de la main de madame Bradford. La traduction russe (Londres, 1859) a été faite d'après une traduction anglaise de 1840
veur impériale une intimité pleine de périls, et la souveraine ne pouvait s'étonner outre mesure qu'on prit goût après elle à des mérites et à des charmes qu'on avait été dans le cas d'apprécier avant. La confidente en fut quitte pour suivre dans l'exil, à Moscou, le favori déchu et pour y être à son tour abandonnée par lui. Catherine lui garda toujours un souvenir indulgent : « Il est impossible de ne pas la regretter « quand on l'a beaucoup connue » , écrivit-elle à Grimm en 1785, à la nouvelle de sa mort. Les attributions confidentielles de la comtesse, au sujet desquelles nous aurions de 1 embarras aujourd'hui à nous exprimer plus clairement (1), ont été autrefois l'objet de nombreux et très explicites commentaires. Byron les a chantées dans une strophe célèbre, mettant en scène la première apparition de son Don Juan à la cour de Catherine, où la comtesse Bruce se trouvait alors remplacée par mademoiselle Protassof :
An onler from her majestv consignai Our young lieutenant to the génial rare Of those in office : ail the world look'd kind (As it will look sometimes with the hrst stare Which youth would not act ill to keep in mind) As also did Miss Protassof then there Nanied from her mystic office 1' « Eprouveusc » A terme inexplicable to the muse.
S'il faut en croire un document diplomatique, destiné à être mis, au moins dune manière indirecte, sous les yeux du duc d'Aiguillon, ces attributions auraient été encore susceptibles d'une extension propre à en accentuer le caractère scabreux.
< Il paraît, y lisons-nous à la date du 7 août 1772, qu'on veut « que le grand-duc ne se présente pas en novice à sa future
< épouse, et, si je crois des détails de la cour, madame de ;< Bruce lui a donné déjà un avant-goût des plaisirs, dont la « théorie ne lui avait procuré qu'une idée illusoire et dange- * reuse. C'est une femme de quarante ans qui a des restes de
(1) Voy. Le roman d'une Lnpcratricc} p. 533.
« beauté et un excellent caractère. » L'auteur du document, qui n'est autre que Sabatier de Cabre, reconnaît cependant qu'il y a doute à ce sujet, car, « selon d'autres notions plus u vraisemblables, les prémices de la virilité du prince ont été u ou vont être appliquées à une jeune veuve, saine et fraîche, « portant le nom de Czartoryski » .
Sœur du grand Roumiantsof , la comtesse Bruce a un mari qui ne vit pas avec sa femme , ce dont on peut l'excuser, mais qui n'est pas empêché de profiter de son crédit pour se pousser, sans autre mérite, à une haute situation. Fils d'un Écossais émigré en Russie à l'époque du protectorat de Cromwell, il devient sénateur, général en chef, lieutenant-colonel des gardes au régiment Siemionovski, et enfin gouverneur général de Novgorod et de Twer, à la place de Sievers.
Après la catastrophe de 1779, la confiance si cruellement abusée de Catherine passe, s'il faut en croire Harris, à une des demoiselles Engelhardt, sans qu'il soit possible d'attribuer à celle-ci, à défaut d'autre preuve, l'héritage du «mystique» et inexplicable office de la comtesse, auquel son caractère, tel que de respectables traditions de famille nous le font connaître, semble répugner. Cette nièce de Patiomkine a, d'autre part, passé, sur la foi d'une légende assez accréditée, pour une fille de la souveraine et du grand favori. On a prétendu expliquer ainsi la situation privilégiée qu'elle a toujours conservée dans l'entourage impérial : logée au palais, choyée comme un enfant chéri et pourvue d'un train de princesse du sang. Rien ne justifie encore, historiquement, cette supposition, les égards exceptionnels de Catherine pour celle qui en fut l'objet étant d'ailleurs susceptibles d'une autre explication. Devenue, en 1781, par son mariage avec le comte Braniçki, la femme du dernier grand général de la Pologne, cette confidente, que plusieurs générations ont connue ensuite donnant l'exemple de toutes les vertus, vénérée par ses enfants et petits-enfants, adorée comme une fée bienfaisante par ses paysans de l'Ukraine, a pour elle, à la cour de son impériale amie, un mérite particulier : elle y devient, au moment des derniers partages de la
République, une personnification expressive de l'œuvre de conquête et d'assimilation poursuivie sur les bords de la Vistule. En 1790, Catherine s'avise même de lui attribuer un rôle politique : une lettre que l'Impératrice lui adresse, que la Gazette de Hambourg reproduit et dont de nombreux exemplaires sont répandus en Pologne, a pour objet de rappeler à la raison les Polonais, entraînés à ce moment par un élan généreux de résistance à l'invasion étrangère, et de leur conseiller de « ne pas imiter le rossignol, qui, chantant les yeux « fermés, se laisse avaler par un crapaud » , comparaison plus ingénieuse que flatteuse, ce semble, pour celle qui l'emploie.
Pour mademoiselle Protassof, qui, dès 1781, figure sur la liste des confidentes en service ordinaire et extraordinaire, il n'y a nulle réserve à faire; elle a, comme héritière directe de la comtesse Bruce, une possession d'état universellement reconnue. Cousine proche des Orlof et fille d'un sénateur décoratif, elle cumule d'ailleurs son emploi avec un espionnage savamment exercé au sein de la jeune cour par l'entremise de mademoiselle Nelidof, l'ingrate et traîtresse favorite de Paul. Née en 1744, elle doit survivre de longues années à Catherine. On la verra encore au congrès de Vienne, couverte de diamants comme une châsse et affichant la prétention de passer partout la première — sans doute parce qu'il lui est arrivé, en effet, de prendre le pas sur Catherine en d'autres circonstances,
Quanta Anne Narychkine (née princesse Troubetzkoï), chez laquelle, en 1755 déjà, avaient eu lieu les rendez- vous de la grande-duchesse avec Poniatowski, son rôle dans l'intimité de Catherine et dans l'histoire du favoritisme semble avoir été celui d'une courtière avisée , discrète et n'oubliant pas ses petits profits. L'avènement de Zoubof lui vaut une montre de prix offerte par le favori le lendemain de son installation à la cour, et les avantages qu'elle en retire ne se bornent sans doute pas là. Catherine fut longtemps à ne pouvoir littéralement se passer d'elle. Dans les rares occasions qui l'éloignaient du palais où elle avait toujours un appartement, des messages affectueusement pressants ne tardaient pas à solliciter son
prompt retour : « Comme je sais que vous êtes une dame très « charitable, que vous fréquentez aux dépens de votre santé « les morts et les malades , j'espère que vous étendrez vos « bonnes œuvres jusqu'à moi. Je suis tombée malade et prête « à recevoir l'extrême-onction ; ne serait-ce que pour vous « voir, je me la ferais donner. Daignez donc m'honorer de ■i votre visite, si des saignées et des purgations, des lavements .1 et des sudorifiques ne vous retiennent à la maison. Enfin, r venez à corps (sic) et à cris et malgré le brouillard et le « mauvais temps, venez, ne serait-ce que pour faire rire a Gyon (médecin de cour), qui est témoin de ce testament que « je vous adresse. Et n'oubliez pas de m'apporter de quoi « rire, car une personne qui se purge est toujours mélan- « colique. »
Anne Narychkine mourut en 1820 dans la maison de son cousin Roumiantsof, l'envoyé de Catherine auprès des émigrés de Coblentz, dont, veuve et sans enfants, elle était devenue la compagne.
J'ai regret d'associer à ces figures féminines, louches et noyées d'ombre, celle d'une femme qui dut à des titres entièrement différents la confiance de la grande souveraine, changée chez ses successeurs en vénération. Madame de Lieven ne devrait pas trouver place dans ce chapitre ; mais il serait également difficile de la placer ailleurs. Elle échappe à tout classement. Elle paraît isolée dans l'entourage de Catherine. Elle y est unique.
Un de Lieven fut le compagnon le plus fidèle de Charles XII. Les vicissitudes politiques, en faisant de son pays d'origine une province russe, avaient appauvri cette famille, une des premières de la Livonie. Charlotte de Lieven, née de Posse, lemme d'un général-major au service de la Russie , vivait fort modestement dans un faubourg de Riga, élevant ses quatre enfants avec les maigres ressources d'une petite pension, quand elle fut recommandée par Sievers à Catherine pour diriger l'éducation des filles de Paul. Elle s'effara à l'idée de quitter sa retraite et d'affronter une cour qui par tout ce qu'elle en
savait et tout ce qu'elle en ignorait était également redoutable à ses yeux. Mais le gouverneur de l'endroit, Brown, reçut des ordres qu'il exécuta comme on exécutait généralement les ordres de Catherine : mise presque de force dans une calèche de voyage, madame de Lieven fut transportée à Saint-Pétersbourg, conduite directement au palais et mise en présence d'un secrétaire de Sa Majesté , chargé de lui faire subir un premier examen. Il l'interrogea, et, à demi morte de fatigue et d'émotion, elle répondit en disant ses angoisses, le chagrin où elle était d'avoir quitté ses enfants, et son désir de revenir les retrouver. Elle parlait d'abondance, quand une voix féminine brève et dure, mais adoucie par une inflexion bienveillante, l'interrompit, disant :
— Vous êtes la femme qu'il me faut! Suivez-moi.
Derrière une tapisserie soulevée sans qu'elle s'en aperçût, l'Impératrice était là.
Cela se passait en 1783. Madame de Lieven vécut, depuis, près d'un demi-siècle à cette cour qui lui avait donné tant de frayeur. Elle dirigea l'éducation des grandes-duchesses, de même que celle des grands-ducs, petits-fils de Catherine, « avec une franchise quelquefois rude» , a dit Guizot, qui fut l'ami de sa belle-fille, la célèbre princesse de Lieven , mais avec un esprit supérieur. Paul, qui ne trouvait guère une mère en Catherine, donna à la gouvernante de ses enfants tout le respect et un peu de l'affection qu'il n'arrivait pas à placer ailleurs. Alexandre et Nicolas la traitèrent en grand'mère. Elle mourut en 1828, après avoir été élevée au rang de princesse et d'altesse en 1826, à l'occasion du couronnement du second de ses élèves.
À s'en rapporter à une tradition très solidement établie en Russie, la place qui reviendrait à Ivan Ivanovitch Betzki ne
se trouverait pas seulement en tête des confidents masculins de Catherine : il aurait droit à un rang beaucoup plus élevé. Gretch parle d'une ressemblance frappante constatée par les contemporains entre l'Impératrice et ce père supposé, et le portrait d'une fille d'Ivan Ivanovitch conservé chez M. M. O. RibasàOdessa paraît également concluant en ce sens. Je ne saurais dire s'ilarrivait, en effet, à l'Impératrice, ainsi que l'a affirmé un témoin, de baiser la main de 1 énigmatique personnage; mais il est certain qu'elle lui donnait des témoignages d'affection et de déférence très voisins de la piété filiale; qu'elle le visitait fréquemment avant même que l'âge l'eût mis dans le cas de ne pouvoir se rendre à son appel, et se laissait retenir à dîner sans façon, ce qu'elle ne fit jamais ailleurs.
Fils naturel du prince Ivan Troubetzkoï et d'une Suédoise, la comtesse Wrede, Betzki avait vingt-six ans, en 1728, quand il fut attaché à la légation de Paris, où il connut la princesse d'Anhalt-Zerbst. Il revint dans la capitale du monde intellectuel en 1755 et y contracta d'autres liaisons, qui eurent sur sa carrière ultérieure une influence également importante. Bien acccueilli par les encyclopédistes , fréquentant le salon de madame Geoffrin, il connut Diderot, qui l'initia aux choses de l'art, et Rousseau, dont il adopta les vues en matière d'éducation. Il devint ainsi, à son retour en Russie, une espèce d'oracle pour toutes les questions relevant de ce domaine de culture supérieure avec lequel il s'était trouvé en contact. Une médaille frappée plus tard le montrera sur une de ses faces avec son profil un peu épais, tandis que sur l'autre la Reconnaissance accompagnée de ses attributs ordinaires s'accolera à une pyramide sur laquelle un médaillon à son chiffre sera attaché par quatre enfants représentant les quatre établissements : Maison d'éducation des enfants trouvés — Académie des Beaux-Arts — Corps des Cadets — Couvent de Smolna, fondés ou réorganisés par lui. Il dirigea ces établissements. Il dirigea aussi, ou prétendit diriger le mouvement intellectuel et artistique qui s'y rattachait. Il y montra, les mésaventures de Falconet en témoignent, plus d'esprit autoritaire que de goût, de tact et d'intelli-
genee. Il aima surtout les talents dociles. Il fit également profession d'aimer la France, mais en reconnaissant pour un homme « point mauvais » et jouissant « d'un pouvoir absolu ■ dans les petites choses qui sont de son domaine », celui qu'il appelle « l'ami ou plutôt la commère de Catherine » , Sabatier ajoute : « Il avait pour nous une tendresse dont il « a fait le sacrifice à sa position. »
Sa fille naturelle, celle qui ressemblait à Catherine, était cette Anastasie Sokolofque Diderot était heureux de rencontrer dans l'antichambre de Sémiramis. D'une humeur toujours gaie, d'une vivacité sémillante, elle divertissait Catherine par les récits qu'elle lui faisait de son séjour à Paris, où elle avait accompagné une princesse Galitzine, et par les lettres « fleg- « matiques et morales a , ainsi que les qualifie le marquis de LJeausset dans une de ses dépêches au duc de Praslin, qu'elle recevait de mademoiselle Clairon, dont elle avait pris des leçons de déclamation. Elle devint la femme de l'aventurier Ribas dont Catherine fit un amiral et de camériste qu'elle était d'abord, une amie très appréciée et une des confidentes les plus en faveur auprès de la souveraine.
Betzki mourut en 1795. Le bout de nécrologie que Catherine lui consacra dans sa correspondance avec Grimm n'est pas révélateur dune émotion, même la plus discrètement voilée, qui corresponde à la parenté dont nous avons dû rappeler 1 hypothèse incertaine : « Ce 31 d'août après dîner, « M. Betzky vient d'expirer, il y a deux heures environ, à b l'âge de quatre-vingt-treize ans. Il y en a près de sept qu'il b était tombé en enfance et quelquefois en démence. Il y a ■■• dix ans qu'il était aveugle. Quand quelqu'un venait chez x lui, il lui disait : « Si 1 Impératrice vous demande ce que je ■■• fais, dites-lui que je travaille avec mes secrétaires. » Il se « cachait surtout de moi au sujet de la perte de la vue, afin ■■<■ que je ne disposasse pas de ses places. Au fait, tous ses « départements étaient remplis, mais il l'ignorait, a
Betzki est en quelque sorte l'intermédiaire appelé à maintenir et à développer les nouvelles relations de la Russie
moderne, celle de Pierre Ier et de Catherine II, avec le monde occidental. A ce point de vue, il complète Grimm. A un autre point de vue, Grimm est suppléé lui-même par Ghrapowiçki. Celui-ci, c'est le « souffre-douleur n à demeure, le factotum qu'on a sous la main, chargé du même emploi pour les commissions d'ordre local, tourmenté comme l'autre et traité avec le même mélange de bienveillance et de sans-gêne un peu dédaigneux. On le plaisante sur sa corpulence et on lui conseille de choisir un sofa pour siège plutôt qu'une chaise, « car s'il venait à tomber, il ne pourrait plus se relever n ; on lui demande s'il n'a pas mal aux jambes après avoir fait les courses qu'on lui ordonne de faire; s'il n'est pas brouillé avec sa belle, à cause de la figure triste qu'il paraît avoir; on s'excuse d'un mouvement d'impatience qu'on a eu avec lui ; on le frappe familièrement au ventre avec un rouleau de papier; il arrive même qu'on le retienne à dîner, « puisqu'il « y est'» . Il accepte tout avec la même égalité d'humeur et note tout dans un journal, qui a l'air d'être fait avec un appareil phonographique, et qui constitue, pour l'histoire intime de Catherine, un autre document sans prix.
D'origine polonaise, fils d'un chevalier-garde de l'impératrice Elisabeth, petit-fils par sa mère d'un confident de Pierre Ier, dont la femme, Hélène Serdiakof, passa pour une fille du grand Tsar, il se trouvait bien placé pour choisir une carrière et y faire son chemin ; mais, après des débuts honorables dans l'armée et dans la magistrature et quelques tentatives littéraires, il verse comme Grimm dans la domesticité. Gros et court d'haleine comme il est, il a, pour satisfaire aux exigences de son emploi, l'agilité d'un cerf et la souplesse d'une couleuvre. A l'encontre de la princesse Dachkof, il est bien avec tout le monde : avec Patiomkine et avec les Orlof, avec Bezborodko et avec Viaziemski. Il s'entend à merveille avec les favoris du jour et devine ceux du lendemain. C'est ainsi qu'il se fait un ami de Mamonof, avant même que Catherine ait jeté les yeux sur Y habit rouge. De mœurs dissolues et de goûts peu délicats, il fréquente tous les mauvais lieux et tous les
cabarets borgnes de la capitale, et risque fréquemment de s'y faire assommer. Un solliciteur se présentant chez lui un matin aperçoit avec terreur sur sa figure les traces des coups de poing qu'il lui a administrés géne'reusement la veille au milieu dune rixe, sans savoir à qui il avait affaire. Chrapowiçki fait bon accueil pourtant à cet adversaire peu courtois. Il est brave homme. Catherine le croit incorruptible , jusqu'à vouloir donner un jour « sa main à brûler qu'il ne reçoit pas de « vziatki » (pots-de-vin) , ce en quoi elle s'avance peut- être trop. Il est discret en tout cas, infatigable et ponctuel. Il ne s'enivre que les jours où il a chance de ne pas être requis pour le service de Sa Majesté, et, en cas de surprise, il a recours, avec un succès égal , aux procédés énergiques employés en pareille occurrence par Bezborodko. Il n'a pas d'opinion personnelle ni sur les personnes ni sur les choses. Son journal ne nous apprend pas ce qu'il pense de Catherine. Peut-être même n'en pense-t-il rien. Il se contente d'enregistrer ses moindres paroles et les moindres actions qu'elle accomplit en sa présence, et il sait, lui aussi, la faire parler. Comme Grimm, il sert de « dévidoir» à sa pensée. Comme lui, il a également le don de la flatterie inépuisable et savante, jamais lassée et ne lassant point. Mais le journal qu'il rédige en secret devient un écueil auquel sa fortune finit par se briser. Catherine ne se soucie pas de passer à la postérité par cette voie trop confidentielle, et, trahi sans doute par un propos qui lui échappe au cours d'une de ses bordées de mauvais sujet impénitent, le confident a beau payer d'audace en multipliant les dénégations effrontées, elle le met doucement à l'écart et finit par le reléguer dans le poste honorifique de sénateur. Il meurt en 1801, survivant de quelques mois à Paul Ier.
Il a eu comme prédécesseur dans l'emploi de secrétaire Kozitski, un Petit-Russien, fils de pope et élève de l'académie ecclésiastique de Kief, helléniste et latiniste savant, lettré distingué. Au moment de l'avènement de Patiomkine, ce collaborateur très apprécié par Catherine pour sa correspondance russe a un moment d'égarement : créature des Orlof, il se croit
perdu et se coupe la gorge. Il en réchappe, et un opulent mariage avec une des demoiselles Miasnikof, fille d'un passeur de bac enrichi dans les mines de l'Oural, le console de sa disgrâce. Une de ses filles épouse le prince Bielossielski, dont la galerie de tableaux appelée « le buffet » , à cause des croûtes qu'on y voit réunies, égaya madame Vigée-Lebrun. Une autre devient la comtesse de Laval et possède, à Saint-Pétersbourg, un salon très recherché par l'émigration française.
La comtesse Braniçka a pour voisin, au palais, le comte Nicolas Saltykof, dont la maison est entretenue, également, aux frais de l'Impératrice, sur un pied d'altesse impériale : deux cent mille roubles par an ! Il n'est que le gouverneur en titre des grands-ducs Alexandre et Constantin, mais, en fait, le confident de Catherine pour ses démêlés avec Paul, dont il travaille à préparer la déchéance. Cela n'empêche pas Paul d'en faire plus tard un feld-maréchal et un grand maître de l'Ordre de Malte.
Piibeaupierre, que nous avons vu à l'œuvre dans les démêlés de la souveraine avec Mamonof, est plutôt le confident du favori. Ce Suisse, d'une famille qu'on dit aujourd'hui originaire d'Alsace, d'où elle aurait émigré à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes, n'en a pas moins ses grandes et ses petites entrées à la cour. Venu à Saint-Pétersbourg en 1782 avec une commission de Grimm : des camées achetés pour le beau Lanskoï, il arrive à se faire agréer par l'Impératrice comme suppléant du vieux Betzki pour la lecture des classiques français. De belle prestance et d'humeur gaie, il a de plus l'avantage de prêter à un jeu de mots facile : « Ris, beau Pierre » , et Catherine, nous le savons, ne déteste pas ce genre de plaisanterie. Il a enfin un fils que l'Impératrice prend en affection et qu'elle garde auprès d'elle. La seconde guerre turque survenant, il imite tous ceux que séduit 1 espoir d'une grande carrière au service de la grande souveraine, et le voici brigadier sous les murs d'Ismaïl. Une balle turque y met fin à ses rêves ambitieux. Mais, avec ce fils élevé presque sur les genoux de Catherine, il lui lègue une famille dont la liussie est devenue la patrie adoptive. Des Mé-
moires intéressants ont été laissés par le pupille de la souveraine, qui a fait honneur à son éducatrice.
N'oublions pas le baron d'Assebourg, également auteur de Mémoires auxquels nous avons eu fréquemment recours : celui-ci a la spécialité des combinaisons matrimoniales; il fait office de commis vovageur pour cette partie, sans cesse en quête à travers les petites cours allemandes, touchant quatre mille roubles par an pour sa peine et ses frais de déplacement, et se servant d'une correspondance à clef où les unions proposées figurent sous la rubrique d' « Ouvrages à publier » , et l'Impératrice sous la désignation de « libraire » .
Nous ne savons presque rien du rôle joué par Roggerson, le médecin anglais de Catherine, en dehors de ses attributions professionnelles, tout en ayant la certitude qu'il en joue un assez considérable. En 1786, le comte de Ségur, annonçant le départ pour l'Angleterre de l'officieux praticien, en congé de six mois, joint à la nouvelle ce commentaire : « Comme il se « mêle aussi souvent de politique que de médecine, et que c'est « par lui qu'on prétend que se font les offres d'argent, je ne « puis qu'être fort aise de son absence. »
Au-dessous, avec une part très grande encore dans la confiance de la souveraine, vient la domesticité : valets de chambre, éducateurs d'enfants naturels et femmes de chambre consultées dans les situations épineuses auxquelles donnent lieu les crises périodiques du favoritisme. La limite est d'ailleurs très peu nettement établie : le laquais Chkourine devient chambellan ; Zotof, qui lui succède, a avec l'Impératrice des libertés de langage et d'allures qui sont moins d'un valet que d'un ami bourru; la fidèle Pierekoussihina est une femme de chambre comme on n'en voit guère : traitée un peu en sœur aînée. A côté de sa cour, Catherine, comme Patiomkine, a sa basse-cour tout aussi nombreuse et grouillante, l'une empiétant fréquemment sur l'autre.